LE COLLÈGE
Dans sa lutte pour sa survivance et pour sa foi, les Collèges et les Séminaires sont une question de vie où de mort pour une race. Mais ces Collèges, ces Séminaires n'atteignent leur but que si l'on y dirige les jeunes qui sont l'espérance de l'avenir, spes gregis. Nous avons vu la sollicitude du bon père Lory pour les tout petits dont il scrutait les âmes pour réunir au collège tous les sujets aptes à sa belle formation. Le même désir inspirait l'évêéché et tout le clergé de cette époque, on étudiait le caractère et le talent de chaque enfant afin de faire entrer au collège ceux qui donnaient quelque espérance pour l'avenir. Les maîtres alors se chargeraient de l'évolution normale de toutes les facultés et de l'éclosion de tous les dévouements.
Chez les Roux, Grégoire fut le premier à entrer au collège. Il eut pour prernier maître le père Ana-
clet Couture: c ‘était un éducateur ‘habile et peutêtre un-peu exigeant; il ne se contentait pas de vains
! “forts. C'était ‘un homme instruit et pieux qui,
trempait sûrement une volonté et qui cultivait avec * habileté toutes ls ressources del intelligence. Grégoire pour la première fois apprenait à lutter contre un caractère bouillant et à s'arc-bouter devant une
LES
126 HISTOIRE MANITOBAINE
tâche pénible. Le commencement était heureux ct il devait produire ses fruits pendant tout le reste du cours. eù
Puis ce fut le tour d'Hector. Son entrée coincida avec un afflux de jeunes gens de langue anglaise qui venaient faire un stage de quelques années au : cours classique. Les Ryan, les Dillon, les O'Connor, : les Cunningham, les Tennant, les Martin etc. une douzaine, étaient réunis avec une vingtaine de pêtits Canadiens français dans la classe du P. Sinnett pour les éléments latins. Evidemment le Supérieur distrait de Montréal n'avait pas songé
* à l'importance d'un bon commencement/et il impo-
sait au bon Père la tâche bien impossible d'enseigner cette classe si importante dans deux langues à la fois, où il supprimait du coup le français pour les Canadiens français. C'était certes une absurdité de premier calibre déplorée par le recteur, lé père Henri Hudon, ainsi que par le préfet des études, le père Louis Drummond. Pendant plus de deux mois ils durent se plier à ces exigences de Montréal, où le Supérieur ne semblait päs comprendre, ou n'avait cure des difficultés où Saint-Boniface se débattait. On obtint enfin de faire deux classes de ces élèves et ce fut le commencement d'un cours anglais, source dé bien des déboires futurs. Les coucoyfäui pondent dans les nids des autres, ne peuvent résister à l'envie d'étouffer des frères d'adoption.
Il y avait à cette époque, au collège, un groupe
LE COLLÈGE 127 d'élèves assez remarquable, surtout dans les hautes classes: Mgr Béliveau, Mgr Jubinville, Gustave
… Jean, sJ., Jos. Trudel, Roger Goulet, Joseph Ber-
— nier, Gustave Dubuc, etc., etc. qui remportèrent de grands succès à l'université ou plus tard dans leur” profession. Il y avait aussi des Pères de très grande valeur qui n'avaient pas seulement une science profonde, mais qui savaient bien la communiquer. Tels les PP. Lecompte, Drummond, Lachapelle, Bourque, Grenier et quelques autres. Il fallait de ces-hommes éminents pour assurer le succès universitaire et pour inspirer je goût de l'étude et. ladmiration des maîtres qui formaient les hommes de l'avenir. Les belles traditions implantées au Collège sous l'habile direction de Mgr Cherrier étaient encore bien vivaces, elles inspiraient aux élèves un esprit de famille qui n'est pas si évident
. aujourd'hui. Les anciens qui avaient été remplacés par les Jésuites virent avec peine ces anciennes cou- ” tumes s'anémier et disparaître avec les nouvelles recrues du corps enseignant, qui rêvaient de faire de Saint-Boniface une succursale du Collège
Sainte-Marie de Montréal. L'adaptation n'était
| pas facile, elle n'a pas encore réussi.
Il faut admettre que les Collèges qui dépendent de supérieurs lointains, parfois à court de sujets, Sont exposés à des hausses êt à des baisses qui compromettent parfois l'avenir de toute une génération d'élèves. Un grand choix de sujets permet d'en
128 HISTOIRE MANITOBAINE
trouver de fort remarquables mais il expose à des changements subits et imprévüs qui concentrent dañs- une même maison des maîtres inférieurs. Les Supérieurs : de Montréal avaient réussi-alors-une de ces concentrations. Sur le nombre des maîtres de cette époque onze furent plus tard relevés de leurs vœux et plusieurs autres d'une vertu irréprochable étaient réellement nuls en classe. Les Supérieurs de Montréal, dira-t-oh, ne devaient rien aux jeunes de l'Ouest ? Peut-être. Mais ayant accepté le don.de* son collège, ils-deväient mieux à Mgr Taché, ils se devaient à eux-mêmes et à leur ordre de maintenir“ au front un personnel d'élite, ils le devaient à la race et à l'église. L'œuvre du Collège a toujours été
‘bonne selon la moyenne générale des collèges mais
dans les circonstances, pour créer de toute pièce la classe des chefs qu'il fallait dans l'Ouest, il ne fallait pas se contenter de bons résultats, il en fallait d'éminents.
Le talent n'a jamais manqué parmi les élèves à Saint-Boniface et grâce à la persécution religieuse un bel esprit régnait au Collège. Les vocations furent nombreuses, mais il n'est :pas sorti un seul chef véritable; c'est qu'on ne s ‘est pas ‘apéliqué à en susciter et à en diriger l'éclosion. gore il eût fallu le faire.
Il ne s'agit que de constater un' fait, non de critiquer ce qui n'a pas été fait. Si nous omettions ce
LS
Le
LE COLLÈGE. ” ‘ 129 . point important, qui comprendrait la situation des Manitobains ? ?
: Les; jeunes Roux eurent assez de succès au collège. l'université ; Hector, parfois second, fut, ordinairement premier, surtout vers la fin. Bon‘an ‘mal an, . leurs études furent en définitive assez sérieuses, ils .Y apportaient de l'intérêt, de l'enthousiasme même. Le père Larue, qui enseignait le commerce, était la bonté même, il avait la confiance de tous les élèves. . Sans jamais avoir été nommé père spirituel, (les supérieurs du temps ne songeaient pas à ces détails), il se voyait pratiquement chargé de la direction de toutes ces âmes. C'est que leur instinct l'avait ñommé à une charge toujours vacante à l'époque. Son influence attirait peut-être au cours commercial certains élèves qui auraient dû opter pour le cours classique, il y avait surtout les autres confesseurs des élèves qui tous les jours de confessions faisaient à la chapelle des ascensions assez peu fructueuses on ne je laissa pas s'éterniser à Saint-Boniface. Il est certain qu'il exerça sur toute une génération une influence très importante. C'est lui qui dirigea les Roux plus tard dans le choix de leur vocation.
l'est très important dans un collège de l'Ouest, alors que les maîtres viennent généralement de
l'Est, de garder lôrigtemps en fonction ceux qui ont.
de l'influence. ‘Ils connaissent mieux le pays, son
Grégoire fuË régulièrement -second- en-classe et à
130 HISTOIRE MANITOBAINE
histoire, ses mœurs, ses coutumes, ses déngers et ses avantages, ils guident beaucoup plus sûrement les-. jeunes qui leur sont confiés. Dans les relations avec l'université les supérieurs avaient compris cette nécessité. Aussi ont-ils. constamment-apprécié-Fin-— fluence et le dévouement de Mgr Cherrier, c'est
. aussi pour la même raison qu'ils ont gardé si long-
temps le P. Drummond à Saint-Boniface. De fait, si le P. Dugas n'avait jamais été recteur il y serait peut-être encore. C'est que le Pape un jour, par l'entremise du Délégué, s'était avisé de lui demander son opinion bien.en règle. Le P. Dugas ouvrit cette correspondance à l'encontre des lois de l'Église, il communiqua la lettre du P. Drummond au Provincial et à Mgr Langevin. Elle ne plaisait guère, il semble, car elle motiva son départ. Le’”procédé était pour le moins étrange. Le P. Drummond, à qui on reprocha cette lettre, invoqua la nécessité de dire la vérité au Pape et l'inviolabilité de cette correspondance ecclésiastique. On n'insista pas, On . était dans une situation assez fausse, mais on envoya ‘Je P. Drummond en exil. Ce fut une perte pour le collège et pour tout le Manitoba; on perdait son influence, son savoir et son habileté. Ce fut une perte pour la North West Review dont il était l'âme et qu'il avait classée. parmi les journaux les plus sérieux; ce journal alors faisait autorité au Canada, aux États-Unis et même en Angleterre. La North West Review ne s'est jamais relevée de ce rude coup.
Le P. Joseph Grenier est un äutre homme qui a fait sa, marque, à Saint-Boniface et qui eut une influence très marquée sur la formation des Roux: àson arrivée il trouva Hector en Versification: C'est
“ui qui à Montréal avait.conduit la lutte pour l'uni-
ressité, le docteur Desjardins êt tout un groupe de :
catholiques éminents avaient remporté une :victoire importante malgré le parti pris et le manque de jugement de Mgr Fabre. L'évêque n'avait pas pardonné au Père et il avait exigé des Supérieurs qu'on l'éloigne de Montréal. Une manière bien ecclésias-
tique de récompenser le mérite. Deux fois aux Con- .
ciles de Québec le P. Grenier a joué un rôle imbortant. Ceux qui ont pris part au troisième Concile nont pas oublié que comme théologien de Mgr Langevin, il a tenu tête au théologien de Mgr Sbaretti, et qu'un livre inspiré par celui-ci à son théologien n'a pas passé la censure des évêques du Québec. C'est que le P. Grenier était l'homme le Mieux renseigné au Canada, personne n'avait comme lui accumulé tant de documents et de si impor- * tants; Personne ne connaissait comme lui les choses politiques et religieuses du pays. Certain historien de France pourrait en dire long, s'il voulait, sur ce sujet, Îl'est fâcile de juger quel esprit combatif et quelle force de résistance un homme de cette trempe pou- Vait infuser à toute une génération avec un peu de