‹ Les rouxChapitre 18 sur 20 · PAS · texte numérisé non relu

PAS

140 dore MANITOBAINE -

Le recul des années et l'expérience donnent l'impression que cette assemblée n'avait aucune importance pour lui dans sa campagne; l'influence de Saint-Boniface. était insignifiante dans le résultat

des élections futures. C'était. seulement une. poli LL. : tesse du chef libéral à la minorité persécutée, à elle

de l'accepitér ou de la refuser à sa guise. Il n'était pas sans se douter non plus que l'Ontario et le Quéhec épiaient ses discours et ses déclarations. Laurier n'a jamais eu la malädresse de se compromettre. + | Depuis Verrès (immortalisé- par Cicéron)

grands hommes voyagent avec orchestre pour faire impression et se payer le luxe de tous les agréments. À Saint-Boniface, Laurier se contenta d'u chef d'orchestre. C'était uri jeune, un certain Choquette,. un petit homme trapu et grassouillet tiré à quatre épingles et qui portait un beau plastron rose en éelluloïde. I s'était bien poudré pour la circonstance et n'avait pas oublié son mpnocle suspendu à sa boutonnière. — Un échappé de Laval d'un ridicule achevé däns cette salle et devant ces auditeurs. Sur un théâtre de couvent et devant des jeune filles. passe encore, mais dans une salle de pompiers, devant les bonzes conservateurs et devant des collégiens qui n'avaient rien d'efféminé, c'était à croquer. ‘ Il emboucha son carnet sur le ton de M. Laurier qui, M. Laurier que, M. Laurier dont, ” etc., etc. sans rien dire qui vaille pendant dix minu-

tes. Il fallait à M. Laurier un fonds inépuisable d'humour pour subir ces balivernes à chaque assemblée. Un encensoir vide qui caresse le front d'une idole en guise d'hommage.

.-Les bonzes inquiets cherchaient la petite bête, la plèbe attendait un flot d'éloquence, les collégiens -----. étudiaient l'homme sans préjugés et s'attendaient à des déclarations de principes qui indiquent une oo, orientation, C'était leur droit mais l'expérience de la vie n'as de ces espérances vaines.

M. Laurier n'avait pas manqué d'étudier l'auditoire pendant la déclamation enfantine de M.

Choquette. Il reconnaissait quelques hommes aux affiliations imperturbables-à un parti, quelques-uns avides de trouver un défenseur et puis une foule de jeunes sans expérience. Son choix fut fait sans hési- se, tation. [I débuta par quelques phrases anodines puis ce fut une improvisation sur la formation des jeunes avides de succès futurs. 1l parlait comme un ainé “ à des collégiens sans s'occuper des autres, roublards * M ‘ de la politique ou pères de famille. Les jeunes, voilà LU qui comptait à ses yeux, ils seraient les hommes de

. demain, ses partisans ou ses adversaires. .

Ïl pariait bien, sans emphase, avec dignité, avec élégance même. Ce n'était-pas le flot de sagesçesde Mr Laflèche, ce n'était pas le cœur brûlant de Mer Taché, ce n'était pas la voix d'or du père Drummond ni le timbre argenté du Grand Jacques avec tout le cortège des passions orgtoires qui plongent

NF

148 HISTOIRE MANITOBAINE

soudain l'âme dans l'idéal qui vivifie. C'était plutôt la voix d'un lutteur habile qui tente un mouvement tournant à l'assaut d'une place forte.

Un bref aperçu sur le libéralisme français’ aussi

mal médité que peu orthodoxe, puis une charge bien.

menée vers les jeunes pour leur indiquer les maîtres de la pensée et les détenteurs des formules à succès. Voltaire en était! [1 appréciait évidemment ce maïtre! Le P. Grenier avait dit vrai! Les collégiens ne s'attendaient pas à pareille confession, à pareil sabottage de tous les principes qu'ils vénéraient. Ils contemplaient avec stupéfaction un acrobate sur le fil rigide des principes, il évoluait à son aise sans jamais se ranger franchement dans un camp ou dans l'autre, il maniait avec dextérité des phrases à deux tranchants sans pourfendre qui que ce soit. ‘ La déception était énorme. On était froissé de voir un ancien d'un collège catholique avoir une telle idée de ses frères de l'Ouest. On ne voulait pas d'une dissertation sur le genre de formation à donner aux jeunes, sur le genre de catholicisme qu'il admirait, mais bien plutôt un mot du cœur d'un Canadien du Québec ou d'un enfant de l'Église catholique :pour susciter des espérances et pour donner une confiance bien fondée ‘dans la -lutte

‘présente# Un silence morne accueillait seul ses

belles phrases! C'était cela l'idole du Québec! Le père Grenier avait prévu son discours, la position indécise qu'il prendrait et le vague où il

pi +

laisserait les gens. Le père Grenier n'aimait pas pêcher en eau trouble et il adorait les positions bien nettes. Une voix claire et jeune se fit entendre dans la foule, elle produisit un malaise général. On Jui donnait la chance de faire une promesse électorale, pensaient les bonzes, on provoquait la contradiction et le chahut, pensait la plèbe. Mais la question était claire là devant } foule et elle demandait une réponse catégorique: ÿ Si vous obtenez le pouvoir, nous vous juwétice ? » — [diot, pensaient les £es dont Îès-Tegards austères auraient glacé déffroi tout autre qu'un défenseur de la citadelle. Ce fut une étincelle dans une boîte de pièces de pyrotechnie. Une gerbe de si...si. en phrases superbes s'échappait des lèvres nerveuses de l'orateur. Une cascade de membres de phrases en si déroulait la gamme des suppositions possibles: si les catholiques ont des droits. si l'on a porté ùne main sacrilège sur ces droits vénérables.. si la constitution le permet,,, si le premier ministre a le pouvoir, . La voix grêle et sonore de l'interlocuteur se fr plus coupante et plus sèche: ( M. nous ne vous avons pas demandé des si, nous vous posons de

nouveau la question: Nous rendrez-vous justice,

oui ou non?» — Un applaudissement frénétique coupa la théorie des si et notifia à à l'orateur qu'on attendait une réponse claire et catholique. In'y eut pas de réponse, la suite du discours fut plutôt brève et peu enthousiaste.

150 HISTOIRE MANITOBAINE à 24

Au sortir de la salle les collégiens étaient très graves, ils écoutaient les remarques au hasard au milieu de la foule. — Les faisait-il sonner ses |, comme les Anglais! — As-tu remarqué comme il les

a défiés avec son grand doigt sec, et comme personne: --

n'a pu lui répondre ? Ça, c'est un vrai gars de Québec! -— En-a-t-il du culot... « si les catholiques ont des droits... si quelqu'un les a violés. » sort-il de la lune celui-là ? — En rentrant au collège quelqu'un demandait à un élève: « qu'en penses-tu 29 — La réponse ne se fit pas attendre: & Il est contre nous, bien fou qui,s'y fie!» — C'était en réalité insulter à la douleur des gens de l'Ouest que de leur dire en face: si vous avez des droits et si nous trouvons quelque remède à la situation, nous chercherons ce qu'il Sgra-possible de faire. Une promesse électoralé peu rassurante. :

Usa

Le collège | se préparait sérieusement à la réception d'un nouvel évêque. Le père Lachapelle, (nouveau venu d'un talent remarquable), était chargé de la pièce de résistance. Il présentait la Fille de Roland. Au début il examina les élèves en particulier pour connaître leurs aptitudes pour -Félocution et le théâtre; se basant sur cette enquête personnelle, il commençait la distribution des rôles, quand soudain des jeux de ficelles lui causèrent une surprise. Îl avait ignoré les castes. 11 fallut user de stratagème. Certains rôles, celui de Gérald entre autres, furent mis au concours, la pièce fut jouée à plusieurs reprises devant un aréopage austère dont le verdict fut une solution heureuse. Les castes étaient moins malmenées. Les élèves n'étaient pas nombreux mais vu certaines vocations tardives, on avait d'excellents acteurs pour tous les rôles importants. Les réétitions commencèrent sérieusement

après les vacances de Noël. Le temps ne manquait :

pas, pas plus d'ailleurs que le dévouement des dames pour la confection des costumes ou l'habileté des ferblantiers pour la confection des armures et de tout l'arsenal guerrier. Tout était bien dans le style de l'époque. Les lenteurs de Rome donnaient

152 ” HISTOIRE MANITOBAINE

au bon pèfe tout le loisir nécessaire pour préparer un succès sas précédent.

On appiit enfin la nomination de Megr Langevin. La familleftait illustre et le choix plut généralement à tout le moride. Les séculiers toutefois avaient rêvé d'un séculier plus familier avec les difficultés paroissiales. Ïis pensaient qu'un des leurs à la tête du diocèse rendrait leurs labeurs moins pénibles et leur ouvrirait plus grandes les portes de l'évêché. Certaines déceptions rendraient moins exubérante la joie d'une partie du clergé. On craignait de voir renîrer sous leur tente certains lieutenants de * l'ancien régime et l'on considérait la chose comme

une catastrophe dans un temps où toutes les compétences devaient servir à la grande cause.

Mgr Langevin se rendit sans tarder dans l'Ouest pour prendre contact avec les siens, se familiariser avec les difficultés locales et se préparer à la lourde tâche imposée par le Saint-Siège. Il était jeune, plein d'entrain, d'une grande délicatesse, il se gagna en fort peu de temps l'estime et l'affection de ses ouailles. C'était un religieux d'une grande vertu, d'un caractère ferme et loyal qui ne connaissait ni faiblesse ni temporisation. Un vrai lutteur prenait le gouvernail en plein combat.

Les fêtes furent superbes, le Québec traita royalement monseigneur. On lui fit de beaux cadeaux; les souvenirs épiscopaux de l'ancien Mgr Langevin, (don du siège de Québec), un coupé superbe, (don

de ja firme Larivière), une belle moritre de $500., des ornements, etc., etc. Il y avait mieux encore, on payait de sa personne, un grand nombre d'évé- ” ques et de prêtres se rendirent à Saint-Boniface pour | témoigner de leur affection et “pour présenter leurs hommages au nouvel élu. Le grand sermon fut donné par le chanoine Bruchési, il fut aussi brillant que possible. « Quid existis videre ? » fut son texte; il le développa en maître et avec une délicatesse exquise. Les jeunes surtout étaient à l'honneur, ls anciens semblaient être moins émus et moins [in bens de BA ils-eussent tenu plus tard ces

Serfjents de fidélité, si la constance et le cœur s'étäient toujours donné la main pour seconder, coûte que coûte le chef de l'Ouest... Les Canadiens Ont un moyen bien déloyal d'écraser un homme, il est d'autant plus cruel que leurs frères sont plus näïfs devant cette charge à faux. On dit d'un homme qu'il exagère — « il est exagéré » — on n'a qu'à laisser faire, en un tour de main ceux que la fermeté gêne le feront sûrement classer comme fou. Le malheur voulut que ce même chanoine Bruchési, devenu lui-même évêque, échappa ce mot injuste. Au Congrès Eucharistique, après le succès de Mer Langevin, les évêques de France, tout stupéfaits, disaient à certains religieux: « Mais on nous l'avait représenté comme fou!» Le temps lui rendait une réputation digne de lui; il y a parfois de ces justices Suprêmes.

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Le grand banquet fut servi par les collégiens anciens enfants de chœur à la cathédrale, les Roux et leurs amis en étaient. Dans ces agapes intimes. qui s'éternisent on est expansif et l'on déguise mal sa pensée. Les réticences, même en face d'une apprééiation provoquée, en révèlent plus long qu'on ne säurait croire. On a tort d'espérer que des jeunes à l'affût ne saisiront rien à une conversation rapide. Ï] y a raisonnement collectif et enquête en commun. Ce que l'un a manqué, l'autre l'abat au vol et toutes les prises réunies bien en regard l'une de l'autre sont d'un effet inexprimable et d'une précision qui glace. L'avantage des jeunes vient de cet instinct qui leur fait réunir en faisceau leurs observations particulières. À ce jeu la réalité est bien vivante et bien claire, rien d'étonnant si, comme le sculpteur, ils créent un geste lapidaire ou concentrent leur expérience en un mot si vivant que tous — même les plus sceptiques et les moins clairvoyants — disent ébahis: (c'est cela! ».

Or à ce banquet se trouvaient réunis les frères de l'Est et les persécutés du Manitoba; pouvait-on aiguiller vers l'oubli la question vitale et l'attitude d'Ottawa? Venant de localités bien distinctes, chacun apportait son écot dans cette enquête assez complète pour premettre aux jeunes de conclure: « Les chances sont minimes et tout le succès dépend de Mgr Langevin! [1 ne peut compter sur personne!» Les petites rivalités, les mesquines

st

LA

déceptions, les -espérances, les craintes, les ambitions, les dévouements sincères, la critique et

l'admiration défilaient tour à tour comme au cinéma dévant ces jeunes-aux-impressions. si vives

et si tenaces qui absorbaient sans s'en douter une

tranche importante de vie réelle.

Dans les fêtes données un peu partout à un nouvel élu, il entre parfois quelque vanité, (la comédie n'est pas inouïe), elles servent pourtant ces fêtes à faire germer un attachement sincère à la foi, elles

créent même parfois de toute pièce une dévotion fervente au représentant attitré du Christ et suscitent chez les jeunes les plus belles vertus. En temps calme cette floraison est douce, facile er un peu en surface, mais au sein de la tourmente elle plonge au tréfonds de l'âme pour y'ancrer ses racines et stabiliser les élans chevaleresques. Les fêtes en l'honneur de Mgr Langevin revêtaient à merveille ce caractère bienfaisant, c'était toute une campa gne où l'on trempait pour la lutte toute une génération. En un coup de clairon merveilleux, le soir, à la séance du collège, Mgr Langevin, le nouveau général, électrisa ses troupes et leur donna la consigne.

La Fille de Roland au Canada était une nouveauté, mais ses élans généreux faisaient vibrer tous les cœurs À l'unisson de l'âme ardente du poète. C'était toute une prédication au sein de la lutte et après une défaite initiale. Trente fois le Souverain

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à la barbe chenue avait goûté une amère défaite, trente fois il s'était relevé toujours lui-même et toujours plein de courage. Il avait prié, il avait béni les héros voués à la mort; lorsqu'il semble hésiter, c'est qu'il voit le bras vengeur du Très Haut

- châtiant l'Empire.” Devant un affront suprême, un

défi à Dieu lui-même, il se reprend sublime, prêt au dernier sacrifice. |

La salle était comble, douze évêques et.quelques centaines de prêtres applaudissaient avec enthousiasme. Les sommités de toutes les classes et les représentants de toutes les parties du diocèse’étaient là en grande tenue. Il y avait même les chefs indiens de touteëles tribus du Nord en grande tenue avec arcs, flèches et haches: Le P. Lacombe leur interprétait tout bas la pièce sans se douter que ces enfants des grandes solitudes croyaient avoir affaire à une réalité bien actuelle. Lorsque Raguenhart parut en scène, le P. Lacombe eut fort à faire pour les calmer. Ils voulaient à tout prix le délivrer. Quand ils virent tomber les chaînes qui le retenaient et quand ils entendirent ses réponses hautaines, ils ne purent retenir leur cri de guerre et certaines dames se trouvèrent mal. C'était une diversion qui intensifiait l'impression.

Monseigneur Langevin soulignait lui-même les passages à retenir, il précipitait des applaudissements frénétiques qui tenaient l'auditoire sur le qui-vive et adaptaient la pièce. aux événements

locaux de luttes, de défaites et de victoire. Les acteurs bien que stylés à point, voyaient la pièce prendre un sens imprévu dévant cet auditoire si perspicace et si rempli d'émotions diverses.

Les derniers applaudissements faiblissaient :à

peine que Mer Langevin était debout tout débor-

dant de cet esprit chevaleresque qui l'a immortalisé

au Congrès Eucharistique. Ce n'était pas encore le grand blessé se redressant pour faire face à l'enne-

‘ mi et le faire pâlir devant son fier regard, c'était

bien le même héros toutefois sur le champ de bataille et se préparant à masser ses troupes pour la charge. C'était: un premier contact pour faire connaître et respecter la voix du <hef, c'était le général recevant le serment de fidélité de ses troupes et de ses‘alliés, c'était le champion brandissant

.& fanion c qu “] fallait aimer et défendre, c'était

lévéquèrvé Vénèéré, le Christ visible, commandant au nom dé. Bien de serrer les rangs, de tenir ferme, de respecter la discipline et de suivre les directions qui viendraient sûrement à point.

Ces âmes d'évêques, de prêtres, de simples chrétiens, après avoir vibré au diapason de cette scène, après avoir suivi l' original et son application locale, étaient toutes préparées pour écouter la voix chaude et conquérante du grand évêque. Leurs applaudissements scandent toutes ses phrases, soulignent toutes ses allusions, promettent toutes les générosités et tous les sacrifices. Une heure durant, heure

mieux pärlé, sôn coup d'éssai fut un coup de maître.

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bien courte, fit planer ce peuple et ce clergé dans les régions azurées de la foi et du patriotisme. Les expériences de ce genre sont un stimulant pour la

religion et la race.

Monseigneur Langevin n'a peut-être jamais

Il se gagna dès lors le respect, l'amour, l'admiration de tous ceux qui eurent le bonheur de l'entendre. Il promit bien sincèrement de ne jamais forligner, de mourir sur la brèche et de tomber face à l'ennemi; il promit encore de rappeler à ses troupes ce serment de fidélité lorsqu'il ferait appel à tous les dévouements pour le succès de la cause à laquelle il se consaérait lui-même ainsi que tout son diocèse: une place d'honneur pour Dieu-à:l'étole et le respect pour notre langue et nos traditions. On n'a jamaiS entendu au Canada un si beaù chant où Dieu et les ancêtres avaient une si belle part; jamais on n'a parlé avec plus de cœur; jamäis on n'a remué la foule avec tant de force et de sincérité. Les expériences de cette nature font époque dans la formation des jeunes, comme une tour sublime surmontée d'un phare elles orientént définitivement une vie, Sous l'emprise de cette âme de’. feu, le Canada tout entier aurait été. transformé, il n'y aurait plus eu de questions des écoles, le Québec aurait fait tout son devoir. \ Le Québec malheureusement était aux mains de condottières. ne

, ce F7 * -

L'influence de Mgr Taché avait passablément"

anémié l'esprit de parti à Saint-Boniface ét dans tout le Manitoba français; l'interrègne cependant avait eu de mauvaises conséquences. Les conservateurs avaient vu d'un mauvais œil le choix du Grand Jacques, (un libéral), pour un comté qu'ils regardaient comme leur apanage, c'était à leurs

yeux une usurpation et ils comptaient bien que sousA

un Langevin, ils pourraient reconquérir leurs droits avant une défection permanente de leurs sujets C'était une mesquinerie coupable vu qu'aux élections il n'était pas question de parti. L'opposition qu'on avait imposée à celui que Mgr Taché avait choisi Jüui-même pour représenter les catholiques en temps de:crise était un signe certain d'une opposition plus sérieuse encore, alors que Mgr Taché ne ‘serait plus là pour imposer sa volonté.

On n'était pas non plus sans s'apercevoir que la jeune génération n'était affiliée à aucun parti, quelle suivait simplement l'homme qui incarnait pour elle la lutte et qu'elle ne songeait qu'aux idées

sans se soucier des traditions de famille. La poli-

tique n'aime pas le règne des idées, elle vit surtout de préjugés, préjugés érigés en principes par les

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vrais partisans, préjugés qui exercent leur influénce néfaste sur bien des vies et parfois sur tout un pays.

Le Grand. Jacques savait bien ce qui. l'attendait

dans sa prochaine campagne, aussi avait-il insisté auprès du nouvel évêque pour obtenir d'être réélu par acclamation. S'étant mis en marge de son

parti, il ne pouvait compter sur les secours de la

caisse électorale, il n'avait pas de fortune personnelle et devait se contenter des secours de M. Fidèle Mbndor et de M. S.-A.-D. Bertrand. C'était trop peu, si peu qu'il prévoyait la ruine finäncière. La faim est mauvaise conseillère et les chefs prévoyants ne devraient jamais l'oublier.

Monseigneur Langevin comprit mais ne prévit pas tout. Il s'assüra des chefs conservateurs avant son départ pour le Québec, ils firent des promesses toutes personnelles qui n'engageaient en rien le parti, ils consentaient simplement à rester neutres. Mgr Langevin n'y vit que du feu, il ne comprit pas la différence et ne crut pas un. instant que tous ceux qui protestaient de leur dévouèment et deleur coopérätion laisseraient bien facilement les leurs faire ce qu'ils avaient promis de ne pas faire eux-mêmes.

C'était un grand mal, mais Mgr Langevin était si droit et si franc-qu'il ne soupçonnait rien de routes ces lâchetés et de toutes ces bassesses. Comme lui, tous ceux qui se croyaient quelque influence firent un voyage après avoir inoculé.un M. Lauzon du virus de la politique. Le microbe fit bien son

œuvre, la fièvre croissait de jour en jour. M. Lauzon n'avait pas d'instruction, il ne savait ni lire ni écrire, mais il avait un aplomb superbe, il ne doutait de rien et il avait de l'argent. En fallait-il davantage pour entrer en campagne ? Les chefs pouvaient bien se laver les mains mais en conscience pouvaient-ils assumer une apparence de sérieux et de franchise ? |, La campagne électorale fut une comédie "de premier ordre. M. Lauzon s'était assuré d'un rhétoricien comme secrétaire, un premier de classe, J. Desourdis. Il ne lui servit guère, car l'éloquence -de M. Lauzon, avec toutes les facéties d'un Médéric Martin si célèbre dans l'Est, ne cadrait pas avec la théorie des manuels. Les illettrés d'ailleurs s'accommodent mal des avis et des directions de .ceux, qui ont de l'instruction. Le candidat voyait bien que tous les jeunes étaient contre lui €t il ne se fait que médiocrement aux avis de son secrétaire. & [l n'était pas nécessaire de répondre aux arguments de pareil adversaire, les jeunes étaient toujours là, -les éclats de rire homérique qu'ils savaient faire . exploser à point répondaient à tout et prévenaient N toutes les influences possibles sur les électeurs moins . -instruits. Les Canadiens n'ont jamais su tenir : contre Je ridicule. .

Le comité du Grand Jacques s'était organisé à la sourdine et sans s'annoncer ensuite, il y avait MM. Bertrand, Mondor, Collin, Roux, Béliveau, Richard ° , et quelques autres. Ils n'avaient qu'à suivre l'élan

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des jeunes qui tuaient l'adversaire grâce au ridicule. Ce sont ordinairement les moins raisonnables des

- raisons qui-gagnent-les élections. La dignité,-la re- …

tenue, les belles manières seules suffisaient, il fallait simplement inspirer le respect et la confiance à ceux qui voulaient un représentant sérieux et habile. Ses services rendus au parlement d'ailleurs en disaient long en sa faveur, mais la reconnaissance est souvent un lourd fardeau pour l'électeur inconstant. Dans leurs assemblées et dans les discours il n'y avait pas la moindre allusion défavorable à l'adversaire, on était d'une politesse exquise, on parlait avec éloquence de la grande question des écoles et on soulevait l'enthousiasme partout où l'on se présentait. On avait du fair, on suivait la campagne menée par les collégiens en vacances, on appréciait leur manœuvre et sans sembler vouloir en profiter on agissait en conséquence.

Citer les coq-à-l'âne épiques de leur adversaire serait aujourd'hui une injustice. Îl në manquait pas de brio, d'éloquence naturelle, d'une certaine dignité même, mais il faisait vraiment trop d'efforts pour se hisser à la hauteur du Grand Jacques. Il ne connaissait certes pas le { sutor, ne supra crepidam)

. De plus, il ne serait pas facile de faire la part de la

légende, les jeunes ont l'esprit si fertile qu'il ne serait pas facile de dire s'ils ont un peu trop am: plifié ou s'ils n'ont pas parfois inventé de toute pièce certaines de ces trouvailles qu'on lui attri-

PETITE POLITIQUE 1b}

buait avec tant d'hilarité dans le temps. Onn'a jamais moins pris au tragique une élection. M. Lau-

‘ron lüi-Même; qui avait une forte-dose de sens com-

mun, n'a peut-être jamais douté du résultat. Les grands Mmacaques conservateurs absents savaient bien eux qu'ils immobilisaient le rival redouté. En lui suscitant un adversaire, ils l'empêchaient de se produire sur d'autres théâtres plus importants où i se serait révélé au grand public et au pays tout entier, ils le condamnaient à l'impuissance en coupant chez lui le nerf de la guerre. Le public et les jeunes surtout ne comprenaient rien à ces menées, is ignoraient tout de ces mesquineries et de ces calculs. Ce n'est qu'avec l'âge qu'ils apprirent ces bassesses où les hommes d'alors ont consenti à s'abaisser et à prendre la responsabilité de certaine défection dont ils furent véritablement la cause. Pour se justifier devant Dieu et devant l'histoire vraie, il ne suffira pas qu'ils disent: « Suis-je le gardien de mon frère ? » :

Le résultat de l'élection fut un éreintement de l'adversaire, certaines victoires cependant sont de véritables défaites, L'insoumission à Mgr Langevin

n'est pas la seule défaite. Les dépenses personnelles .

du député avaient été considérables, il lui faudrait des années pour rembourser ce qu'il avait emprunté pour demeurer fidèle à la tâche que Mer Taché

lui avait confiée. Il était trop gentilhomme pour $€.

104 HISTOIRE MANITOBAINE à,

: 2 plaindre à Mgr Langevin qui ne l'aurait peut- être pas Chrpris ; les questions d' argent n'étaient pas

“son fort: Mgr Täché, lui, avec ses connaissances

intimes de la vie et de la mature humaine, n'aurait pas hésité un instant à faire de nouveau ce qu'il avait fait naguère pour un défenseur.de nos droits. La chose s'imposait, c'était une réparation nécessaire, personne ne semblait soupçonner quoi que ce

. soit. Cette campagne et surtout cette triste victoire

sont la plus sérieuse défaite des frères de-LOuest Il est triste de constater que les Canadiens croient avoir satisfait à tous leurs devoirs en condamnant une bassesse et qu'ils ne songent à peu près jamais aux réparations qui s'imposent!

Mgr Langevin avait des raisons sérieuses de se rendre dans l'Est; il devait y défendre les droits de la minorité manitobaine. On préparait une loi remédiatrice, c'était son devoir, ste çonseiller les législateurs ét de’ Seconder tgutes les‘ bonnes intentions d'où qu'elles viennent. ‘Ï] fallait solliciter l'appui du clergé et de l'épiscopat du Québec, de tout le pays si la chose était possible. Pour s'ac- ! quitter d'une tâche de cette taille il faut des déplace ments et payer de sa personne. Quelques lettres seraient un geste futile. Il s'acquitta de ce devoir avec toute l'énergie dont il était capable sans se douter qu'on le trahissait en son absence. Les lieu: tenants apparemment occupés à la même besogne

dans des” milieux différents suivaient d'un regard distrait l'élection dans le comté de Provencher. ‘ls protestèrent même auprès de Mgr-Langevin- -.: contre ce Lauzon qui n'entendait aucune raison, qui n'écoutait persénne et qui se présentait envers et contre tous." Sale comédie! °

oil &

F Le

Le nom d'Israël, le premier, le patriarche nous a préparés à certaines habiletés qu'il n'est pas toujours facile de défendre, son successeur canadien avait fait de tels progrès dans ce genre qu'il aurait certainement été désavoué par son patron s'il avait eu voix au chapitre. Nous parlons d'Israël; Tarte qui a porté un rude coup à la cause catholique et française dans l'Ouest canadien. F2

Laurier avait fait préparer une loi des écoles qu il présentait comme süubstitut à la défunte loi Tupper, écartelée à sa naissance comme insuffisante. L'opinion attendait une loi si claire et si efficace que les plus enragés n'y trouveraient rien à redire. Malheureisement pour le chef libéral, les esprits les plus perspicaces et les meilleurs. légistes n'y comprenaient rien. Impossible. alors pour qui que ce soit de voir exactement quelle parcelle de droit devait être restituée aux opprimés du Manitoba. If y avait, paraît-il, un moyen de tirer quelque bien de cette loi; la cour du pays aurait donné le sens que personne ne comprenait alors, sa. décision aurait provoqué des amendements progressifs qui auraient eu chance de donner des résultats. Telle est bien la thèse de quelques défenseurs de M. Laurier,

telle est la substance de-ce qu'il a représenté au cardinal, alors Mgr Merry del Val, représentant du

7 Pape-qu'il-fit-venir.au -Canada pour se donner : meilleure contenance. COUT

Dès les débuts cette loi provoqua de la part de la minorité manitobaine et de la part des catholiques 5 bien sincères de l'Est des protestations énergiques Pour ne pas dire violentes. Les débats à la chambre n'ont pas servi à clarifier la situation; on comprend facilement que le gouvernement ne pouvait pas Montrer sa loi sous un jour trop favorable aux catholiques s'ilcomptait garder le pouvoir. Les conservateurs d'Ontario n'étaient. pas d'humeur à oublier leur cuibute récente, les libéraux du même endroit . . et d'un peu partout ne tenaient pas outre mesure à Poser au héros et à affronter la possibilité de défections sérieuses ou d'une défaite possible. Les chefs catholiques qui futtaient pour obtenir quelque Soulagement pour la minorité n'ont jamais com-

Pris alors l'attitude de M. Laurier, (au moins telle ;

que représentée plus tard), on n'a jamais non plus :

essayé de leur faire: comprendre quoi que ce soit. È - M. Laurier et les siens ne leur ont jamais offert de

lumière sur le sens caché de la loi.

Rien d'étonnant si Mgr Langevin, qui était l'honnéteté en personne et qui n'avait rien à cacher, s'est OPposé avec la dernière énergie à ce que tout le monde regardait comme une iniquité sans nom.

Rien d'étonnant si les adversaires politiques de M.

168 HISTOIRE MANITOBAINE

Laurier se sont servi, du fouet pour lacérér les susceptibilités les plus délicates-du grand homme et de.

-ses-adulateurs béats. Rien d'étonnant-si en certains

milieux on les traitait d'hypocrites ou d'imbéciles. N'avaient-ils pas ébranlé une montagne... parturiunt montes et avec quel succès? Etait-ce là le résultat de tous leurs vains efforts ? Etait-ce vraiment l'accomplissement de ces espérances grandioses qu'ils avaient fait miroiter devant les Canadiens de l'Est ? Le pays restait interdit devant ce résultat équivoque. , Les fidèles les plus sincères, les libéraux les plus convaincus hésitaient et avaient des frissons pour l'avenir. Il fallait agir vite et produire une impression profonde, il fallait si possible obtenir une approbation de Rome. Certes! on ne doutait de rien! Mais entre temps les lenteurs de Rome ne permettaient pas au parti d'espérer un réconfort immédiat, il fallait immédiatement frapper l'opinion, rendre confiance aux pusillanimes et donner le change à ceux qui n'étaient pas au courant de tous les détails de la situation.

Laurier eut recours au stratège peu scrupuleux quile tira de plus d'une impasse, il confia à M. Tarte la tâche d'obtenir une approbation manitobaine. Le coup était bien monté et la maladresse, (pour ne pas dire la traîtrise), de certains conservateurs lui prêtait des atouts importants. Les journaux du parti mis au courant de ce qui mijotait se mirent à battre de la grosse caisse et à annoncer que M.

Î Laurier se chargeait de faire approuver sa solution par le porte-parole des catholiques de l'Ouest. --4Vous ne-comprenez rien à la situation, mais le

représentant des catholiques, lui, comprend à 7

merveille ce qu'il faut pour rendre justice à nos frères opprimés.. Attendez sa décision! Nous allons le consulter!» Telle était la consigne, tel était le refrain entonné sur tous les tons et un peu partout brsqu'Israël partit pour l'Ouest, sans parler à qui que ce soit du but de sa mission secrète. Secret de polichinelle! .

Tout homme a son prix, il suffit de vouloir payer œ prix! Ce principe machiavélique donnait de l'espoir aux chefs libéraux. [ls ne lésineraient pas quant au prix.: .

Monseigneur savait bien que Tarte venait consulter le porte-parole des catholiques de l'Ouest. ll l'attendait de pied ferme; n'était-il pas le chef véritable et divinement désigné pour représenter la religion dans l'Ouest ? Il avait droit.et il avait tort: if avait droit, en principe — il était le chef, — il avait tort en pratique — on ne venait’ pas le consulter : il avait droit en principe — l'évêque juge les questions religieuses, — il avait tort en pratique — l'électeur du Québec préfère une voix laïque à celle d'un homme d'église. |

M. Tarte s'installa dans un grand hôtel de Winnipeg, il y reçut quelques\fervents du parti, Se fit donner un banquet et se paya le luxe d'un petit

nu

Ns

er

170 HISTOIRE MANITOBAINE

ferverino pour attendrir les orangistes. L'âge d'or

venait à, tire d'aile, il réunirait dans une même

enceinte lé tigre et la brebis car bientôt les petits catholiques’ prendraient place sur les mêmes bancs d'école à côté des protestants. On ne parlerait plus de la question des écoles qu'il noyait dans soû verre de champagne. Les$fanatiques versaient des larmes de tendresse à ce récit si touchant et les mânes des héros du Québec se tournaient dans leur tombe séculaire pour mieux voir ce rejeton qui faisait frémir de honte leurs ossements desséchés.

C'est que M. Tarte avait bien réussi sa mission, : il avait trouvé à Winnipeg son porte-parole des

catholiques, il lui avait persuadé au milieu de la douce complainte des coupes vermeilles de désarmer

enfin pour jouir, sa vie durant, d'un doux repos de

paix et de confort. Le nectar a des effets soporifiques merveilleux pour endormir les consciences les plus délicates et pour préparer les‘hommes à certaines lâchetés qui donnent accès aux délices terrestres. Elle dut trembler la main délicate du Grand Jacques en traçant sa signature jusque-là immaculée sur ce chiffon de papier du suppôt de Satan. Pourquoi n'a-t-il pas plutôt répété avec le Maître: Vade retro! Arrière Satan! Ah! c'était un rien du tout, disäit Tarte, simplement reconnaître que Laurier, le grand Laurier, avait fait tout son devoir et ren-

dait enfin une justice pléniaire aux catholiques.

Cette signature rendait la paix au pays!, Et la paix

de l'âme, celle de ia conscience devant le cri d'angoisse qui s'élèverait demain de Saint-Boniface!!!

Mgr Langevin -n'était-pas-à vendre, aussi ne

sadressait-on pas à lui. [l attendait paisiblément däns son palais épiscopal pendant qu'Israël faisait une nouvelle substitution de personne pour un autre droit d'aînesse. On décrétait avec astuce le grand évêque déchu comme chef des catholiques, son lieutenant, son fils, aux yeux du parti prendrait désormais sa place. La seule chose qui manquait à cette comédie c'était la ratification de Dieu. Les droits de l'évêque étaient intacts, seulement le Canada français comptait un nouveau Vergor. La lutte durerait plus longue et plus cruelle!

Décrire.Ja’ stupéfaction, l'angoisse et la honte qui Saisirent tout à coup Saint-Boniface quand le samedi la nouvelle ignoble s'abattit sur le peuple consterné serait bien impossible. Nous ne ferons pas de vains efforts. Dans leur désespoir, les jeunes se reprenaient soudain: ( [Len a menti, il veut trainer dans {a boue celui que nous respectons, notre héros 1) On se faisait illusion, on voulait voir l'homme tendrement aimé se dresser dans toute sa dignité pour leur donner un démenti énergique... Mais derrière sa porte close.et ses fenêtres éteintes il se cachait comme ceux que {a honte écrase... il était:coupabie! On était prêt à tous les pardons, à toutes les indulgences, si seulement... mais il était mort et ne donnait aucun signe de vie! Mort à la cause, à l'hon-

172 HISTOIRE MANITOBAINE

neur! Mort frappé dans le dos en fuyant le grand devoir!

“ Le lendemain, le dimanche, une fatalité comme dans Athalie attira le grand coupable, Tarte, à la cathédrale. Cette fois c'était une femme. Elle l'amenait, cette enchanteresse, au son de sa voixe mélodieuse entendke,Je tonnerre de la voix indi-

. gnée du grand évêque dont il venait d'égorger le

fils. Le meurtrier serait là devant sa chaire, sans l'ombre d'un repetnir, avec uni aplomb de criminel endurci. ° | .

Albani, la célèbre cantatrice, venait de donner

© $5oo à Monseigneur pour ses écolés et elle avait de-

mandé en retour la faveur de faire prier sa voix devant le Divin Maître’ Elle chanta l'Ave, de

scan CRM EDR

Gounod. Un stradivarius aväit préludé avec des

accents veloutés- quand elle. commença sa prière. Impossible de distinguer sa voix de celle du stradivarius, elle remplissait la cathédrale et en faisait vibrerstous les recoins. Les fidèles recueillis écoutaient avec respect ce chant sublime en songeant à ces voix angéliques qui remplissent les parvis célestes. de leurs cantiques d'amour et d'adoration. On priait avec extase en compagnie de cette catholique bien canadienhe et bien sincère.

Monseigneur ne pôuvait pas manquer de remerciér la bienfaitrice comme seuls les cœurs d'or savent le faire. 11 fit ressortir la piété sincère, la foi et la vie sans tache de cette personne si humble et si

charitable. Puis ce fut le tour de Tarte. Pouvait-

œ défi? Non! Et jamais hômmme n'a reçu de son

vivant parcille leçon, jamais infäme ne s'est vu fla-

geller avec tant d'éloquenceet tant de justice. Teni ainsi sans sourciller une heure durant était inoui.| On s'attendait à quelque fracas, le chef de police s'était placé droit derrière Tarte dans l'espoir qu'un cri de douleur et de honte lui donnerait la chance de lui passer ses bracelets d'acier et de le conduire à l'ombre savourer quelque recueillement. Vain

espoir! Quand M."Tarte sortit il ne rencontra.

personne; juges, députés, hommes de profession, déjà en voiture couraient préserver leur foyer de sa ouillure. On-faisait le vide autour de lui, son landau fit vainement le tour de la ville pour mendier une invitation, à son passage les portes se fermaient et les fenêtres baissaient leurs regards, les hôtels mêmes lui furent fermés. Il dut retourner chez les orangistes, ses amis. La leçon était sévère, cruelle peut-être, elle jaillissait de l'âme indignée d'un peuple qu'il avait voulu broyer sous sa botte ignoble.

NI

Lorsqu' un homme d' église dérange au Canada les savantes combinaisons des tireurs de ficelles politiques, on se sert d'un remède infaillible; on le dénonce à ses supérieurs. ,On le fait d'autant plus volontiers qu'il y a plus longtemps qu'on ne fait pas de pâques. On sait jeter ce bâton dans lés roues d'un adversaire en pleine vitesse. L'effet est remarquable. O#fa soin de faire tenir à ce supérieur toute une litanie de plaintes à son sujet; pas directement, mais par des amis. On procède ensuite avec une modération extrême; c'est: très ‘impressionnant. Laurier connaissait le système, on comprend dès lors la mission comme ablégat de Mgr Merry del Val. Ni Tupper, ni les coryghées des loges jaunes n'étaient capables de paréffle habileté, un catholi-

. que s | a cette envergure. D

Homo hontini lupus disaient les Romains, avec beaucoup de restrictions nous serions tentés de substituer ecclesiastics à homo sans faire 4 commentaires. « * ” 0) .

Les é évêmes canadiens, énpagés dans la question des écoles : ne se doutaient pas ue l'ablégat venait

à la demande de Laurier, aussi sa conduite leur cau-

sa-t-elle quelque Surprise. Ils n'étaient pas préparés. CARE .

Le LL 4

" MGRÇMERRY DEL VAL 175 ‘aux visites de diplom gone savaient tTOp cOMment le recevoir avec toubgr'éclat voulu et toute la dignité”réservée à son rang L'ablégat, lui, connais- .sait fort bien les instructions reçues avant son départ, l'ordre des inquisitions à faire, les réserves à observer, les hôtels même ôù il devait s'installer. Ce fut toute une révélation pour le clergé et pour les fidèles, une surprise qui frisait le scandale. Pour les hommes d'église on ne connaissait d'autres résidences que les évêchés et les presbytères. e Après la première surprise on comprit qu'il y avait une centaine habileté de la part de l'ablégat à visiter les autorités civiles et à ne consulter Île 2 clergé qu'après avoir obtenu tabs les renseignements pôssibles. Les évêques s'atténdaient à plus d'ex- ‘pansion, à plus de confidences peut-être et certainement-à moins de secret à leur égerd.w/L'ablégat, pourtant, ne venait pas leur donner dedirection ou leur servir de truchement pour déc iles secrètes | pensées des adversaires. Labéséve, Ue-silence, la discrétion, la retenue remarquables de Mgr Merry del Val et sa dignité un peu glaciale donhaient pétit à petit aux défenseurs de no droits l'impression d'un blâme déguisé et modéraient outre mesure l'enthousiasme des réteptions. Un diplomate a du — flair, il saisit bien dés fuances mais il peut fort bien à prendre certaine attitude pour une froideur voulue en face d'une prétendue intrusion. Cette impres- .

‘sion avait provoqué des réflexions de ce genre et les S$

. pe.

176 HISTOIRE MANITOBAINE jeunes constataient avec étonnement l'effet produit. Ils ne doutaient cependant pas du résultat, le représentant du Pape pour eux ne pouvait pas plus se tromper que le Pape lui-même. -

--—---—-- "A-Saint-Boniface on-se préparait- d'importance -

. à la digne réception du délégué; M. Parent, le spécialiste local en tapisseries, avait rénové quelques pièces à l'évêché et tout était prêt pour loger dignement le représentant du Pape: Seulement, il avait

F d'autres vues. Winnipeg le reçut dans son hôtel le plus somptueux, il put s'entretenir sans que rien y

parût avec ceux qu'il désirait consulter. . Rersonne

‘- ne put mesurér la longueur des conférences ou scruter la nature des informations reçues. Saint-

Boniface se sentait moins à l'aise et soupçonnait

quelque: mépris! pour une hospitalité quelque peu

primitive ou semblait craindre quelque manque de confiance. Ne soupçonnant\pas encore la cause déterminante de la visite, on Ne savait trop que penser. h . :

Mgr Merry del Val n'accepta nulle part de grandes réceptions, il ne voulait pas de fêtes somptueuses lui donnant l'air de se ranger trop ouverte- .ment,du côté catholique. Il ne tenait pas à prendre parti contre les gens de la politique, mais il blessait* les catholiques et le clerÿé qui espéraient quelques encouragements venant du cœur du père commun. Il y eut une réception bien intime au parloir du " Collège, le R. P. Recteur souhaita la bienvenue à

— l'ablégat et lui présenta les‘élèves. Hecté# chanta des vers composés par Île père Lachapelle ‘et le délégué donna aux jeunes de sages conseils sur la formation si nécessaire aux hommes de demain.

I parlait bien, avec délicatesse, avec cœur-et sans.

emphase. C'était la simplicité bien digne d'un grand seigneur qui sait dire avec élégance les choses les plus ordinaires. ‘Il était calme, pondéré, perspicace malgré sa grande jeunesse. Léon XIII, disait-on un peu partout, avait en [ui une confiance sans bornes. Îl se garda bien de parler de la question des écoles ou de donner des directions, c'était le rôle de l'évêque, et il n'était pas venu prendre sa place. Mgr Langevin ignorait tout de ces combinaisons et de ces secrets — le diplomate, chez lui, n'était pas encore mûr — il eut grand mal à se renseigner et ne'put percer à temps ce voile de mystère. Ïl -était profondément blessé, les jeunes même n'eurent pas de peine à le remarquer à la grande réception donnée à l'archevêché. Ii y a certains calices amers présentés par des mains vénérées qu'il faut boire jusqu'à la lie; c'est la dure rnçon des succès salutaires. Mgr Langevin eut un entretien de quelque longueur avec le délégué puüis il lüt fit les honneurs de son diocèse. 11 lui présenta ceuyQüi venaient déposer à ses pieds les hommages qf'ils ddressaient par lui au Pape Léon XIII. Les RK uelques ins que l'on avait fait vfir pour assurer le

LS

178 HISTOIRE MANITOBAINE

tions quand un geste de Mer Langevin les fit approcher avec un mot aimable: shes gregis. À la vue d'Hector, le délégué hésita... « celui-làm'adéjàa

‘été présenté». Etonnement de Mgr Langevin.

«Au collège, Excellence »,-dit Hector. avec grâce. -—

— & Bis repelita placent, fit le délégué avec un grand sourire. Mgr Langevin aimait à initier les jeunes aussitôt que possible et à s'assurer ainsi de leur concours futur et de lêur dévouement; il les savait souvent à la peine, il les voulait parfois à l'honneur, c'est un stimulant de premier ordre.

Rome avait tous les doçuments. importants sur” la question des écoles ; en envoyäñt un représentant l'étudier sur place, par un contact personnel, on voulait en saisir les nuances que la distance ou le mirage des correspondances pouvait troubler ou passablement atténuer. Le gouvernement aurait quelque satisfaction de voir qu'on accédait à sondésir, il ne pourrait pas crier au parti pris, le Pape préciserait plus facilement dans une lettre les causes du mal et il tracerait à coup sûr la voie à suivre pour obtenir les meilleurs résultats.

Au Canada, on s'attendait à recevoir un document d'une telle clarté qu'il n'y aurait plus d'excuses et que la voie indiquée serait aussi évidente que les ” rails devant une locomotive. Enfantillage bien commun, né de la paresse intellectuelle et morale.

. On n'aime pas à réfléchir, à méditer sur ses devoirs -

et à faire l'effort requis pour atteindre une fin.

Caresser l'indolence et les petites faiblesses’est bien plus facile et fait mieux l'affaire des faiseurs polititique. Ces faiblesses se conçoivent chez les enfants, elles se pardonnent peut-être chez les jeunes gens, mais comment un peuple quelque peu normal peut-

il les tolérer chez ceux dont la fnission-est de guider .

les autres ? Les directions papales, tout comme les autres, supposent des initiatives bien personnelles et des coopérations intelligentes qui coordonnent tous les efforts dans une même direction et vers un même but. Malheureusement on donne assez souvent un sens bien spécial à l'adage Roma locuta est, causa finita est. C'est fini, il n'y a plus qu'à laisser faire. [1 y a aussi la tribu des interprètes qui maquillonnent les documents de Rome avec une telle désinvolture qu'on ne saurait plus les comprendre après leurs savantes prélections. Nous avons vu dans le temps ces deux cas se réaliser. .

La lettre de Léon XIII ne fut pas d'une clarté éblouissante; il ne comprenait peut-être pas tout le pouvoir que. les évêques du Québec avaient alors pour forcer la main à ceux qui lésinaient en: face de nos griefs, peut-être aussi crut-il qu'il lui suffirait de leur adresser un reproche bien mérité pour Îles forcer à faire tout leur devoir. En tout cas l'effet, de la lettre fut plutôt négatif de ce côté, certaines vanités froissées allèrent cacher sous la tente l'affront qui irritait bien plus qu'il ne corrigeait. On fit lire cette lettre danstoutes les églises sans

Es .

180 HISTOIRE MANITOBAINE - ‘ S la commenter outre mesure. On s'empressait tout comme après tel sermon d'appliquer au prochain ce qui semblait froisser. Il y avait pourtant deux points bien clairs. La niaise division entre rouges et 777777 bleus devant une question vitale, cause évidente de l'échec de da loi Tupper qui aurait tout fait rentrer dans l'ordre; puis une certaine disposition possible qui’ était désavouée d'avange, refuser les rectifications partielles tant ue PJline justice ne serait pas rendue. Le Pape rec andait d'ac- | 2 cepter les miettes de droit, quitte À continuer d'exiger pleine justice. Aucune précision n'était donnée, aussi s'empressait-on dans l'Est de croire Mgr Langevin visé par cette clause. On n'a jamais pu [jusqu ‘à ce jour, quoi qu'on en dise, indiquer quelle j parcelle de droit Laurier avait rendue aux catholi- . ques, mais on s rsitait qu'ils ne l'aient pas:saisie / au vol alors qu'elle ékait invisible. On n'a jamais su ! montrer cette miette tombée devant Lazare, mais

:., ons'en servait pour dire qu'il exagérait. Il exagère

/ celui qui exige sa part de soleil; son morceau de’ . pain ou son verre d'eau!-If dérange le mauvais riche” repu, il empeste sa table; un noir cächot devrait le soustraire à la vue et cacher ses haillons!

Après cette lettre ce fut dans lé Québec l'inertie la plus lamentable. On reprochait à Mgr Langevin l'humiliation infligée aux traîtres de l'Est, c'était un importun, un emporté qui ne connaissait ni mesure ni discrétion. Songez donc! Avoir l'audace

de déranger ces mauvais riches! De suggérer une action et surtout une action à la remorque de quelqu'un! De l'action? Quelle cruauté! A la remorque de quelqu'un? Quelle humiliätion! — Vanité et paresse, telles sont les sources de cet. __ abandon où l'on relègue dès lors les frères de l'Ouest. C'était maintenant la guerre de tranchées au front manitobain, la guerre d'usure avec toutes ses lassitudes et toutes ses privations, sans éclat compensateur et sans encouragements..bartiels.

Au Manitoba t tous, s, même les plus jeunes, voulaient faire quelque chose pôur la grande cause; une simple suggestion suffisait pour les faire entrer en campagne. Lachance venait de Saint-Norbert et pensionnait au couvent où il servait la Messe,

il eut l'idée d'une tournée dramatique à ia fin de l'année scolaire. Il avait été incorporé aux défenseurs de la citadelle dont il était condisciple et il s'assimilait leur esprit combatif malgré l'influence assez peu guerrière de sa pension. L'idée prit corps, le Père Lachapelle l'approuvait et prépargjÿt « Les deux Sourds » de Labiche pour læ fin de l'Année. A choisit comme acteurs les élèves qui consentaien faire cette rournée au profit des/écoles. Certains élèves travaillaient pendant les vacances pour payer Jeur collège; donner quinze jours de leur temps était ‘un sacrifice appréciable‘en même temps qu'un exemple peu banal. Rocan, Bernier, Cimaq-Mars, Arpin, Hector et quelques autres voyagéaient en compagnie de M. Guay qui exigeait la modique somme de $2.50 par jour pour ses deux chevaux et sa voiture. Cétait la seule dépense, les autres voitures étaient fournies par les parents de certains éfèves et les paroisses $e chargeaient du du reste.

Le succès de ces soiréef Tüt réellement étonnant, certains curés en profitèfent pour faire de très jolis discours et pour donnkr une leçon magfffique à leurs paroissiens. Saint-Norbert, Saint-Jean-

- Baptiste, Saint-Pierre Jolys et de nombreuses

paroisses purent ainsi-disposer de sommes assez |

respectables pour leurs écoles tout en se payant le luxe d'un arusement peu ordinaire. ,

Il fallait éntendre les questions politiques. discutées par ces collégiens en tournée, ils savaient désarçonner un enragé de l'esprit de parti. Devant uñ rire bien franc, une répartie soudaine et bien inattendue on ne tenait guère. Le collège avait alors une influence souveraine, on emboîtait facilement le pas lorsque les collégiens en étaient. Ce‘fut pour ces jeunes le premier contact avec les campagnes, contact qui porta des fruits dès la campagne électorale qui suivit, après la rentrée des classes. On renouvelait la députation provinciale. Cette tournée dramatique fut pour ces-élèves les plus belles vacances de leur vie, l'accueil qu'on leur fit partout leur inspira un amour véritable pour l'Ouest, leur tenue irréprochable fit grand honneur au collège. N'étaient-ils pas sans surveillance ces jeunes si sûrs d'eux-mêmes, si polis, si gais et si pleins d'entrain ? Les plus exigeants étaient enchantés, on n'eut que . des louanges partout et Monseigneur en son évêché recevait l'écho de tous ces témoignages avec quelque orgueil. Ses enfants donnaient l'exemple,

ani ” .

184 HISTOIRE MANITOBAINE

payaient & à leur personne et rendaient un grand service aux écoles de campagne.

La campagne électorale ne se fit pas attendre, elle venait à point réveiller l'année scolaire; les jeunes, “ étaient aux écoutés, le Gränd Jacques en sérait-il ? — N'avait-il pas trahi? Ne s'était-il pas opposé à Monseigneur, le chef véritable ? Si digne, si délicat, persisterait-il dans son égarement, oserait-il affronter ses électeurs indignés ? Question angoissante que plusieurs réglaient par une négation; il aurait bientôt sa place de juge, prix ordinaire alors des lâches trahisons. Il en aurait une au loin, il tâche- -rait d'oublier son passé et de se faire une vie-de chrétien’ à à la retraite, vie maculée en plein milieu par cette tache honteuse de la défection récente.

On se trompait cependant, abyssus abyssum invocat, une bassesse en appelle une autre. *Celui qui avait machiné sa première chute lui en préparait une autre. Il le tenait bien en laisse maintenant et il exigeait autre chose. Les jeunes cependänt dui donneraient une leçon magistrale qu'il n'oublierait pas de sitôt. Ils le feraient avec d'autant plus d'entrain qu'ils ignoraient tout de la triste généalogie de sa défection. Laurier tenait à son idée première, il avait voulu et acheté l'approbation d'un chef en sous-ordre, il lui fallait maintenant celle du comté. Il était assez niais pour se croire dans le Québec où l'on adore quand même-les héros. Il fallait une: injure infligée au vaillant évêque qui avait eu l'au-

} dace dé £e mesurer à lui pour défendre les droits de la langhe,et de la foi. 11 agissait en enfant, il n'était pas seMMfait de son premier succès, quos berdere vult amentat Deus, il en voulait un autre plus écla- -tant,-mais. il. donnait aux opprimés l'occasion de le

huer, de le souffleter à leur guise. Ils ne l'attein-

draient pas directement, sans doute, mais dans son homme-lîge, dont il avait préparé le servage cet la “déchéance. :

Les Roux en soupçonnaient plus long que les autres: leur père avait siégé au comité du Grand Jacques à la dernière élection et il commençait à

sonder le terrain. Il avait été le dernier à céder.

devant l'éloquence du Chef, il serait le dernier à l'abandonner; l'esprit de parti avait encore quelque emprise sur lui. Il n'eut pas de peine à connaître

les dispositions de la jeune génération: elle répu-.

diait l'homme, quitte à soutenir le: premier venu contre lui et 4 se lancer dans la lutte avec toutes ses ressources et toute sa fougue. C'est qu'elle savait discuter, cette génération; elle connaissait à fond les grands principes, elle les incarnait dans des tournures concrètes et populaires qui désarmaient les plus habiles et jetaient un tel voile d'ignominie sur l'adversaire que ses propres fidèles nosaient agir au grand jour, Le père Roux avait l'imprudence de servir à ses fils les arguments préparés en Secret au comité. Il fallait voir Grégoire et Hector.au diner

réfuter ces prétendues raisons et railler cruellement

186 HISTOIRE MANITOBAINE »% 5 } .

l'inanité de ces échafaudages; la mère intervenait

parfois pour maintenir les jeunes dans le respect

dû à leur père, c'était comme un jugement supé-

rieur consacrant la victoire d'une réplique décisive.

“Non, Grégoire et Hector n'en doutaient pas, le Grand Jacques se présenterait malgré Monseigneur. Ils en étaient aigris et ils se juraient de lui faire payer cher cette injure et cette bravade.

, Mis au courant de toutes ces menées, les jeunes préparaient la réplique et tâchaient de déco@iVrir quel homme Monseigneur -opposerait au Grand

‘Jacques. Il fut un temps question de Joseph Ber-

nier, mais Lauzon, mis en appétit d'une manière assez puérile ne ‘voulait plus démordre. Il avait ses droits; n'avait-il pas priorité par sa dernière

‘ campagne ? Il se croyait quelqu'un, Joseph Bernier n'était-il pas un jeune tout frais dd Fécole ? Bernier dut céder, on ne voulait pas de troisième candidature et Lauzon dans son premier dispours promettait bien sérieusement à J. Bernier que Dieu le lui rendrait au sanctus. Il n'était guère important d'avoir un représentant habile, son habileté eût été vaine, mais il fallait à tout prix donner une leçon en règle aux chefs libéraux. Jacques avait écrasé Lauzon dans une première élection, son éreintement serait une vraie leçon et une démonstration en règle. un

Trahi à gauche * et à droite, Monseigneur eut le tort de douter de son peuple et de ne pas croire à

l'influence des jeunes. Il frappa d'excommunication tous ceux qui voteraient pour le Grand Jacques. Cette mesure n'était pas nécessaire, (il n'était pas dans le Québec); il le vit dès les débuts

et permit au P. Drummond delaisser entendre que -

l'excommunication ne tiendrait pas. M. Béliveau, du comité libéral, publia cette nouvelle sans se douter que Monseigneur ne s'y opposait nullernent. On vit bien que l'excommunication n'y était pour rien; sans vérifier auprès du P. Drummond le bienfondé de cette nouvelle, on se jeta dans lalutteavec plus d'ardeur. C'était une lutte déconcertante pour les gens de la politique. Les jeunes ne faisaient pas de harangues et partant ne provoquaient pas de. réplique, ils conféraient en particulier avec chaque électeur et le chauffaient à blanc. C'était chose facile, ils étaient légion comme certaines guêpes qui ont raison des plus mâles courages, ‘Laurier crut devoir envoyer quelque renfort à son candidat apeuré. Le petit Choquette, déjà ‘illustre à Saint-Boniface, et un énorme Brodeur — Mutt & Jeff —. Ils se chargeaient, ces paladins modernes, de remporter haut la main un succès sans précédent. Ils ne connaissaient guère l'Ouest où les préjugés du Québec n'avaient pas d'emprise, leurs dithyrambes à la louange du grand chef ne. fracasseraient aucune armure au Manitoba, ils ignoraient, ces aspirants aux belles positions bien rémunérées, que l'Ouest était indigné de la trahison du Québec.

LES

188 HISJOIRE MANITOBAINE

À leurs yeux tout homme de l'Est était un taré, un idolâtre devarit une vaine idole. Ils auraient leur leçon; les jugeant sans cœur et sans vergogne, on leur trouverait quelque-partie-sensible.- —

Les campagnes électorales ne vont pas sans dis-

cours et sans assemblées. Il fallait bien la commen-

cer, cette campagne, mais du côté du Grand Jacques

on redoutait Saint-Boniface et on ne savait où

débuter. On fit choix de Saint-Norbert. C'était

gauche, il y avait là M. Ritchot, (plus tard mon-

seigneur), il connaissait bien les jeunes, qu'il voyait

> souvent en pique-nique sous ses grands arbres. Lachance, le premier, eut vent de l'affaire, c'était /

naturel. Le reste fut un jeu d'enfant car les collé-/

giens sont impayables lorsqu'il s’agit de monter quelque chose. » / .

On avait érigé une estrade, le Grand Jacques y

prit place avec ses deux acolytes. La foule’était

bien au fait de ce qui devait se passer et attendait

avec impatience les éclats successifs de‘ l'action

préparée. Les acolytes n'eurent que” le temps

d'allumer leur encensoir, un Ross énorme saisit le

taureau par les cornes — d'en bas — et balaya d'im-

portance l'estrade avec son immense rotondité.

Choquette fut enlevé comme un bébé. On entendait

un bêlement effaré: « Ne fessez pas! Ne fessez pas! »

— « Parlez français, vociféra un collégien, c'est ne

frappez pas, qu'il faut dire!» En grand triomphe

on porta jusqu'au train ces tristes rejetons du

Québec en leur promettant toutes les infortunes s'ils osaiènt ‘jamais descendre avant de fouler leur propre terroir. Le lendemain certains journaux de l'Ést demandaient avec ironie: « Qu'est-il-donc--——— arrivé à Choquette et à Brodeur ? » Ils n'eurent pas de réponse. .

‘ Restait le Grand Jacques. C'était un gentil- “ homme, il n y aurait pas pour lui de violence cor- porelle. Il était des nôtres, il avait une âme, elle “serait la cible de son exécution sommaire. Il s'était levé quelque peu nerveux et gêné. Sa belle voix ne soulevait plus l'erthousiasme délirant de ses jours de gloire, on le regardait d'un œil froid et méprisant. Une forme se dressa soudain quelque part dans [a foule, un doigt implacable tourné vers lui: « Judas!» Un silence morne — le Grand Jacques hésite, se remet de son émotion — un second Judas — seconde hésitation. Au troisième Judas il faiblit, s'affaisse et disparaît, trois fois frappé au cœur par ceux qui l'avaient tant aimé. * On ne le revit plus jamais, son éloquence était morte à jamais. Les jeunes croyaient au Vir bonus dicendi beritus.

La défaite fut accablante. Quand les excommuniés se présentèrent pour être relevés de leur excommunication ils tenaient facilement dans le petit parloir de l'évêché. Monseigneur fut d'une bonté extrême et ne fit aucun reproche. II n'était jamais cruel après la victoire. Î{ aimait les coupables com-

190 HISTOIRE MANITOBAINE ‘ L

me des enfants mais il avait pour les jeunes des préférences indicibles.

Personne ne fit allusion à ces exécutions. Elles

‘étaient trop pénibles.” Monseigneur lui-même fai- “sait-mine”de tout”ignorér. Âü jour dé l'an cepen-

dant, lorsqu'il reçut les élèves du collège il ne put complètement se contenir lorsqu'il vit entrer

Grégoire et Hector. ( Venez ici, vous asseoir à mes. côtés! Ah! Mes deux larrons!> Il scandait ces mots de son rire si franc — Hector répliqua vivement :* « Mais Monseigneur, il y avait un bon et un mauvais

larron! » — « De quel côté êtes-vous ? Mais non!

Aujourd'hui il n'y a que de bons larrons!» Mgr

appréciait le résultat sans approuver le procédé.

C'était la dernière des grandes batailles terminant

une première époque.

On raconte que, dans les invasions contre les Romains, les Gaulois, à la veille d'un combat décisif, faisaient monter leurs mères, leurs femmes et leurs filles sur leurs lourds chariots et. les piaçaient J immédiatement derrière la grande ligne d'attaque. [ls avaient ainsi près d'eux le motif suprême de tous . leurs efforts, à l'ombre de leurs foyers ils versaient généreusement leur sang jusqu'à la dernière goutte et leurs enfants pouvaient cueillir dans leurs mains immobiles et sanglantes la terrible framée pour soutenir les combats futurs. Chez les Canadiens français, leurs descendants éloignés, les femmes sont encore l'âme de la résistance, au foyer elles savent inspirer toutes les vertus chevaleresques et susciter les plus généreux efforts. . Nous n'écrirons pas l'histoire de toutes ces générosités, nous ne tenterons même päs de décrire le rôle sublime de nos filles de l'Ouest à l'école française et catholique, nous nous contenterons de clore ces pages en disant quelque chose d'Aiberte, l'aîinée de la famille Roux, et de laisser soupçonner tout le bien qu’elle a . fait. Elle ne fait pas exception, elle représente au. contraire la bonne moyenne de ces Canadiennes : au cœur chaud et loyal. Il ne faut jamais désespé-

oi

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sr ; rer d'une race ou d'une province qui possède de tels trésbrs. Ki | Pour les Roux l'automne de 98 fut un temps

__d'épreuve.. Grégoire était au. Séminaire d'Ottawa,

Hector partait définitivement pour Montréal et Alberte perdait Olivier qui lui laissait une jolie famille de huit enfants. Le toit Paterniel n'abritait plus qu'Angèle et Anna, les derniers des Roux; aussi Alberte vint-elle y passer quelques mois avec ses enfants. La typhoïde qui visitait assez régulièrement le Manitoba l'y attendait avec toute sa

cruauté. : Atteinte dès ‘les premières sernaines,

Alberte fut conduite à l'hôpital et pendant qu'elle y luttait entre la vie et la mort sept de ses enfants furent emportés ‘par la cruelle maladie. C'était l'œuvre de quinze jours; une épreuve que seules les mères comprennent si la mort est entrée un jour pour. dévaster leur foyer. De toute la famille il ne restait plus que Gabrielle et la mère. |

Le courage de nos mères canadiennes est admira-.

ble. Alberte, après une longue convalescence, avait pris une décision héroïque, elle ne se contenterait pas de vivre de l'usufruit des biens laissés par son mari, elle se consacrerait à l'éducation de son enfant et elle n'oublierait pas ceux des autres. N'avait-elle pas des diplômes de première classe ?

* Le Manitoba tout entier ne déplorait-il pas le

manque d'institutrices compétentes ? Dès 09 elle se remettait à la rude tâche de l'enseignement.

sv

C'était toute une vocation nouvelle qui venait de germer dans son âme si fière et si forte: former chrétiennement des générations d'enfants, donner à Dieu des chrétiens fervents, préparer au pays des

patriotes sincères ? Telle fut sa devise, tel Son idéal ;

elle le suivrait vingt années. et plus sans jamais”

faiblir, sans prendre de repos.

Elle était de tous les congrès, de tous les cours d'été où les institutrices se tiennent à la page des nouvelles méthodes et perfectionnent sans cesse leur art divin de former les âmes; elle était detoutes les entreprises généreuses, ne ménageant ni son temps ni son argent. ‘Await-elle cru reconnaître chez un jeune les signes d'une vocation, qu'elle en informait le curé et de concert avec lui trouvait le moyen de fui faire prendre la route du petit séminaire. Elle n'avait qu'un regret, celui de bien des mères chrétiennes, n'avoir plus de fils à consacrer à Dieu. Elle se dédommageait en préparant les enfants des autres pour le service des saints autels.

Le petite Gabrielle, avait un beau talent, elle profitait à merveille des leçons d'une mère chrétienne. Alberte sentait toutefois, malgré l'amour tendre qu'elle avait pour cette enfant unique qu'il serait préférable de la mettre en pension au couvent. Quel sacrifice pour une mère si éprouvée. Elles ne sont pas rares celles qui ferment les yeux et qui se mentent à elles-mêmes en invoquant des raisons

‘spécieuses: personne ne peut prendre la place d'une

Nu

194, HISTOIRE MANITOBAINE..

mère... les consolations du foyer... etc., etc. la surveillance perspicace d'une mère. la prévoyance

et la direction pendant le lent épanouissement

d'une âme, etc... Conclusion invariable: « les garder

près de soi. pour en. jouir soi-même.)égoisme-à

peine déguisé. Aïlberte n'avait pas de ces vaines illusions, elle fit le grand sacrifice et conduisit Gabrielle à Samt-Norbert sous l'œil bienveillant de M. Cloutier, %e parrain. Les Sœurs Grises, les pionnières de l'Ouest, avaient des besoins locaux une telle connaissance que leur direction serait salutaire.

Une institutrice, mère de huit enfants, qui joint au savoir le complément des belles manières et l'expérience vécue d'une vie bien chrétieñne peut exercer sur les foyers une influence profonde: Elle s'associe à toutes les œuvres de paroisse, conseille les jeunes mamans, leur donne en un tour de main le doigté voulu pour l'éducation de leurs mioches, elle sait mettre un baume sur les plaies bien cuisantes, elle qui en connaît toute l'efficacité et le besoin. C'était encore une partie importante de l'apostolat d'Alberte; apaiser les discordes au foyer, réconcilier les voisins, ramener à la pratique des sacrements ceux qu'une paresse native tenait éloignés... | TT ‘

Il y âvait aussi la théorie des jeunes filles qui atteignent cette époque de la vie où tout l'être est dans l'expectative, époque inaugurée à la maturité,

close soudain et sans retour au mariage. C'est alors qu'il fait bon pour ces jeunes incomprises, — aspirantes à [a vie à deux,' — c'est alors qu'il fait bon rencontrer un cœur pur qui comprend, qui guide,

qui raisonne-avec-vous-pour-faire éviter les égare-

ments, qui garde avec vous votre cœur bien chaste et le défend contre jes surprises désastreuses. Alberte était toute désignée pour cet autre apostolat, n'était-elle pas éternellement jeune et bonne, si: sage et perspicace qu'on l'eût crue inspirée; elle comprenait tout sans confession, (c'est si commode), elle avait constamment le mot qui fortifie ou relève.

Non! Le rôle de l'institutrice ne. se joue pas entre quatre murs pendant cinq heures de classe! C'est toute une vie, (vingt-quatre heures par jour) qui exerce.son influence sur les enfants et sur les foyers. N'avons-nous pas droit alors, nous, catholiques et Canadiens français de l'Ouest d'exiger, pour ces postes importants, des âmes sincèrement françaises et chrétiénnes ? Ce poste, Alberte le garda fidèle-

ment jusqu'à la mort, rôle sublime qui ne le cède qu'à celui du prêtre.

À Saint-Norbert, Gabrielle croissait de jour en jour en sagesse et en grâce devant Dieu et les bonnes Sœurs, mais sa mère était inquiète. N'avait-elle pas lu pendant les vacances, à la sourdine, son petit journal intime, intitulé: «Mes Larmes!» Cette enfant n'était pas expansive, elle se contait à elle seule les secrets de son âme. L'oncle Hector la

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