HISTOIRE MANITOBAINE
ils parlaient du père Lhiver, le bon vieux curé si tendre pour les petits Canadiens.
Emile Roux n'était pas revenu le printemps: il avait rencontré à Saint-Boniface un beau-frère Léon Bellavance, un peintre au Canadien Pacifique. Saint-Boniface était alors un centre canadienfrançais. Monseigneur” Taché- faisait -démarche-sur—démarche pour obtenir de la province mère des colons qui prendraient possession de nos plaines. Envoyez-nous vingt mille Canadiens, disait-il, et . nous vous rendrons un autre Québec. On lui-répon-….
dait par un refus à peine civil; un journaliste myope faisait école à Québec. Ïl prêchait aux gens de LA rien faire, son succès était certain.
Monseigneur avait fait venir au Manitoba des prêtres remarquables qui savaient attirer les Canadiens français des États-Unis. C'est ainsi qu'au contact de l'abbé Cloutier, Emile Roux décida en février 1885 de faire venir sa famille et de la fixer à Saint-Boniface. Un collège et un couvent y donnaient tous les: avantages du Québec. L
Les citoyens de Grand Forks avaient choyé madame Roux et ses enfants; madame Roux avait joui de toute l'influence que le prestige du nom français évoquait après la guerre de l'indépencance: ses malheurs et ses belles manières lui avaient gagné tous les cœurs; on l'invitait à tous les divertissements— ménestrels noirs, cirques, pique-niques. Tous vou-
EEE pare Bien souvent les leçons de français
aient au catéchisme — c'était la doctrine ca-
e qui s'insinuait sous le doigté délicat de
e des Ursulines de Québec. Si bien qu'un mouvement de conversion semblait se dessiner; deux protestantes.avaient été baptisées par le Curé et les enfants des meilleures familles étaient
—confés-aux-Ursulines.. 1...
A la Noël tous les-enfants Roux avaient reçu des étrennes comme s'ils eussent été fortunés. Les petits
voisins aimaient à jouer avec ces petits étrangers. Il en était résulté une amitié bien sincère; une seule chose étonnait, les petits catholiques jouaient même le dimanche. On leur disait avec conviction: « votre religion est bien moins sévère que la nôtre,
5 Vous n'avez pas à vous ennuyer tout le dimanche ». C'est ainsi qu'une intimité bien comprise et bien surveillée avait permis à ces petits Canadiens d'apprécier bien jeunes certairs bienfaits de la foi.
Le départ annoncé consternation générale, visites d'adieux, échange de souvenirs, promesses de lettres, nombreux amis à la gare... tout comme -pour des parents bien chers. Les petits étaient fiers, ils revérraient papa, ils trouveraient un oncle et une tante et surtout c'était le Canada, le pays si
. vanté par la maman.
Ils ne) voyageaient pas seuls. En 1885 c'était. temps de: crise, beaucoup allaient tenter fortune au Manitoba. Le Canadien Pacifique y donnait de : l'ouvrage let la belle vallée de la Rivière Rouge y
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était si fertile qu'elle attirait les colons. Plusieurs familles canadiennes ‘evenaient au pays, les Saint Pierre, entre autres, avec une douzaine de grands enfants. Ils n'étaient en Amérique que depuis trois générations et ils avaient séjourné près de trente ans aux États-Unis.
Alberte, l'aînée de la famille Roux, attirait tous
7 ‘les regards‘ elle ne manquait pas” d'attraïit “et”ses’
belles boucles brunes lui avaient valu à Portsmouth un prix de beauté; cette fillette de douze ans avait déjà les allures d'une dame; la maman la regardait avec orgueil. Grégoire, Hector, Arthur, ses trois frères la suivaient à intervalles assez longs pour les familles du Canada. Grégoire était timide et nerveux, il était sujet à la (malaria»; Hector, aux cheveux presque blancs, était plus brave comme il sied à un cadet, puis Arthur, un mioche de cinq ans, était toujours inquiet. On avait conduit le petit Joseph à l'église en décembre, il était resté au cimetière, Arthur n'avait päs compris, il redemandait souvent son frère; Angèle, le bébé, ne marchait pas encore. Telle était la famille d'Émile Roux qui revenait au pays en provoquant partout la sympathie. On craignait les fatigues d'un long voyage: le luxe des voies ferrées n'avait pas ‘encore-jeté son voilé:d'oubli sur les difficultés des ancien$ déplacements.”
Le soir, à la tombée de la nuit, la famille Roux parvint à la gare qui feur-ouvrait ‘les portes du
LES ROUX - 15 Canada. Il faisait un froid intense, la neige était abontante et faisait entendre son cri strident au passage des traîneaux rapides. L'oncle Léon et le papa les attendaient; on les conduisit sans tarder chez l'oncle; nouvelle recrue de l'Ouest. Il était jeune marié, il avait fondé son foyer et n'attendait que la fécondité de son union. La tante n'était pas
'expansive, surtout avec les eñfants, elle était tail
leur et tous ses moments étaient précieux; l'encombrement l'effrayait. D'instinct, les enfants bien élevés saisissent les nuances; c'est avec un vrai soupir de soulagement que le lendemain, après déjeuner, ils remerciaient leur tante qui leur permettait de rentrer chez eux, bien chez eux, dans le logis préparé et aménagé par le papa.
Le Saint-Boniface primitif avait ses deux rues principales: Provencher et Taché qui se coupaient à angles droits devant le pont de la Baie d'Hudson. L'une côtoyait la rivière Rouge, l'autre allait de l'ouest à l'est jusqu'à un pont sur la Seirie. Au delà de la Cathédrale, il y avait le pensionnat, la maison mère des Sœurs Grises et plus tard une petite maison, embryon d'hôpital. C'était la partie sud. C'est au nord, à partir du Collège et de l'évêché, que le
village se déroulait en descendant lentement une:
côte après la rue Dumoulin. A l'extrémité ouest de cette rue, l'hôtel Mondor, à l'extrémité est, une prairie basse et une scierie. Les jeunes y voyaient l'explication du nom. C'est à l'intersection de cette
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rue avec celle du collège que le papa Roux avait loué une maison. Au coin nord-ouest il y en avait quatre toutes neuves et bien semblables. C'est qu'au temps du gouverneur Cauchon, Saint-Boniface avait connu un moment de prospérité. Il y avait ailleurs’ plusieurs groupes semblables. La troisième du coin était la demeure des Roux. Leur
voisin à gauche était la famille Guilbert: une veuve, deux grands garçons et une fille; à droite, le deuxième voisin était un vieillard, M. Pétrin, qui avait épousé une veuve, Madame Joyal; elle avait chez elle sa mère, Reine Lagimodière qui aurait soixante-quinze ans le jour de l'Epiphanie en 86; c'est ce que l'om-prétendait du moins; c'était le premier enfant-né d'une blanche dans l'Ouest.
En refaisant avec des vieux amis le recensement de ce temps sans recourir aux documents on donnerait à Saint-Boniface une population de près de 300 familles à cette époque. C'est dans ce coin du Canada que les enfants Roux venus des États-Unis vont prendre contact avec leur vraie patrie, qu'ils compareront avec ce qu'ils ont quitté, et qu'ils feront un choix judicieux.
.Alberte, dès les débuts, devint élève du coùûvent et y reprit ses.études; sous la direction expérimentée de sa mère elle avait fait des progrès rapides; chez les Ursulines elle avait appris l'anglais d'une manière remarquable. Elle était douée d'un talent
‘ rare, d'une mémoire facile et tenace, d'une intel- “ ligence vive, d'un jugement sûr.
Les jeunes prenaient contact avec les alentours; il n'y avait pas d'enfants chez les voisins, ils se contentaient donc des attentions d'un jeune collégien, M. Guilbert, et de quelques visites chez les anciens. Reine Lagimodière leur contait les luttes
“héroïques des pionniers, les labeurs des missionnaires, les querelles des compagnies rivales, la chasse au buffle et à l'orignal, bref toute la tradition du siècle passé. Un chapitre vivant de l'histoire du Canada.
Le dimanche, après la messe, on regardait les ruines du fort Garry. Les récits de l'ancienne le peuplaient de soldats, l'entouraient. d'Indiens et ce n'était pas sans frayeur quon rencontrait des Indiens authentiques.
Ce.n'était plus certes les attentions bienveillantes des amis de Grand Forks, c'était une sympathie réelle qui se faisait accueillante.
Au mois d'avril, après la fonte des neiges, la maman conduisit ses deux bambins à l'école” "à l'hôtel Jean. La directrice était madame Jean, ma- ., demoiselle Granger et mademoiselle Masse com-.: :
splétaient le personnel. Un événement pour les élèves. Les petits Américains! En récréation une cohue d'enfants se rua sur les jeunes neuveaux; les maîtresses ne semblaient rien voir/ Encore si les parents.n'avaient pas interdit toutefrixe, tout tirail-
Ê is ". 7 Et AE ‘ Q T'en - Fi; 18 HISTOIRE MANITOBAINE | 4 Te 5 .
Î lement! La patience Tot de courte durée, en quelques jours le calme se fit. Mais au prix.de quels
' efforts de muscles. Et c'était cela le Canada! C'était
cela qu'on leur gaie tant vanté en terre américaine! - Doucement on “leur--fit \comprendre qu'on ne les
- croyait pas Canadiens, qu'il y avait au Manitoba "Tr --des-rivalités-sérieuses et. que les jeunes avaient des __ manières violentes alors que les parents se conten-
taient de paroles.
SD
Saint-Boniface dans le vieux temps était une
petite monarchie qui commençait à prendre con-
itact avec l'extérieur. Îl-y régnait en maître un “esprit de caste d'un ridicule de premier ordre. Il y ‘avait la haute société, la moyenne et la basse, avec ‘de telles subdivisions que vu le nombre restreint de la population on en venait vite à l'individuel. i bien qu'en 85 il y avait nombre de castes à re- ‘présentant unique. Chacun, d'ailleurs, avait toute “liberté de se créer à son choix une caste, à condition “toutefois de respecter l'orbite des autres. Une telle interférence aurait tout bousculé dans ce système lanétaire. :
Les raisons de ces différences n'importaient guère, l n'était pas question de science, d'intelligence ou de force morale dans l'édification de ces murs chi- “hois qui divisaient alors la société. Un bout de ruban out aussi bien.qu'une vesrue justifiait la création ‘d'une caste. L'important était qu'une fois dans une caste il ne fallait jamais en sortir, ni par en haut i par en bas. Voiture, chevaux, habits et surtout “manières et expression de la physionomie avaient une influence souveraine. En grande tenue on pre- ‘nait une attitude et il fallait la garder jusqu'au
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bout. Chaque fois qu'il le fallait on répétait le procédé. C'était un je ne sais quoi dans lemaintien, les habits, la coiffure, un secret qui donnait à la figure une expression typique et immuäble. C'est ce qui classait un homme. Voyez plutôt. | C'est le sénateur Girard, seul et, je l'espère, le dernier représentant de « sa caste. I est sur une
peuples oscille dans la balance. Tel Jupiter tonnant, il scrute les destins, son regard plonge dans un lointain obscur pardessus La tête des of xoAol, il est pâle, il-hésite, on dirait qu'il va parler, ses lèvres frémissent, une juste indignation envahit tout son masque. C'est son attitude de parade, toujours la même. On pourrait aussi bien discuter si la St-Jean- Baptiste doit cette année, pour son pique-nique, avoir encore un cochon suiffé, (le cas s'est présenté), il ne changerait pas d'un poil, il garderait son attitude dérobée à l'oracle de Delphes. Eh! mon Dieu qu'avait-il donc fait à son parti pour qu'on Fait si cruellement cloué à une chaise curule comme tel criminel antique enchaîné sur un rocher fatidique ? Secret des Dieux! Simples mortels, ne scrutez jamais ces mystères!
À sa vue les jeunes étaient dans l'effroi comme certains visiteurs d'Europe dans la chambre des horreurs.
Vous croirez à la charge peut-être ? Des témoins
bien authentiques peuvent vous jurer que la réalité est encore plus extraordinaire.
Pour compléter le portrait il faudrait décrire la demeure de ce Dieu de l'Olympe ou de ce druide
antique. Chênes, parterre ombragé, haute clôture en lattes vertes qui cachent aux yeux des mortels.”
“les secrets des écuries et les ébats de la progéniture,
la petite € Minette », qui ne peut jouer qu'avec le beau grand lévrier couleur de puce. Quand le chien en avait assez il passait d'un bond bien leste pardessus la clôture de huit pieds. Seul le sénateur | pouvait posséder un tel chien. Le malheur voulut qu'en hiver fa pauvre Minette osât attelersonchien — Une rafale quoi! — Culbute monumentale — | évanouissement, etc. Le chien en mourut... il était
dangereux et sans manières!
| C'est le dimanche, à l'heure de la dernière messe, qu'il fallait voir défiler tous les membres des castes diverses. Quelle théorie d'équipages. Un vieux cheval blanc qui tire d'une jambe, deux Beaux noirs, un noir, deux rouges, et les voitures antiques: | victoria, landau, coupé, impériale, coach, phaéton, etc., il n'y en a pas deux qui se ressemblent. Et pour | cause, ce serait contre l'étiquette. Chacun a sa place immuable dans chacune de ces voitures. Puis on ne Cparque» pas au hasard. Une grande palissade tout le long de la cathédrale est l'endroit tout | désigné; chaque personnage, j'allais dire chaque . cheval, connaît sa place. Et puis pourquoi venir en
Nr
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voiture quand.un village est si petit qu'on pourrait
presque causer avec ceux de l'autre bout sans trop.
se déplacer ? La raison est simple: on a une caste ou on n'en a pas! Et tout ést dit.
La vie est plus compliquée qu'on ne saurait le croire en un tel milieu. [l y a la question des habits
tinguent les gens. Il y a la question des chapeaux — hauts de forme — carré, haut, bas, en cylindre, en entonnoir;— chapeaux" mous, — bord large,
moyen ou étroit, calotte fendue, creusée en rond,
soulevée en dôme;— chapeaux durs, — bords arrondis en haut ou tout droits, devant voilant la vue; — et puis les rubans sur ces chapeaux! Que de sens caché dans tout cela pour les initiés. Et puis les cannes, leur variété infinie et l'usage qu'on en fait. On ‘la porte sous le bras, accrochée au poignet, on l'agite comme une épée, on lui fait faire le moulinet, on arpente le sol en la levant haut et en frappant ferme, etc. Si la variété constitue la beauté, vous contemplez un chef-d'œuvre.
Nous ne parlerons pas de l'attirail des dames. c'est une question si complexe et si délicate qu'il faudrait être inspiré pour en donner une idée. L'art était parvenu à un tel point alors que sans l'attitude on ne serait jamais parvenu à les distinguer les unes des autres.
Les grands carnassiers se visitent assez rarement, paraît-il, ils élisent domicile à des distances res-
-— des uniformes pour être plus exact — qui dis
ELA sert
pectables; les grands seigneurs autrefois faisaient de même. Les grands du village s'étaient divisé la ville en quartiers assez réguliers. Le Gouverneur Royal avait son palais sur la rue principale à côté des grands magasins et du bureau de poste. Un vaste champ inoccupé suivait. qui aurait osé construire près d'un gouverneur! Le juge Dubuc de-
“meurait près de l'hôtel Monidor: le sénateur Girard”
au‘coin de la rue Notre-Dame et de celle du Collège; M. l'avocat Bernier, plus tard sénateur, en face du terrain du collège; pour un intellectuel c'était naturel; le juge Bétournay en plein centre du village au nord; M. Larivière un peu partout comme il sied à un député habile; M. Marion, député plus timide, demeurait un mille au sud de l'autre côté du marais des sœurs: entre la ville et lui Monseigneur Farand était à sa retraite.
C'est ainsi que dispersées, les sommités de ce petit peuple vivaient en contact journalier avec les plus humbles qu'ils pouvaient édifier, surveiller et diriger à leur guise.
1 ne faudrait pas. s'imaginer qu'on s'ennuyait dans ce milieu antique, que les gens s'épiaient et se jalousaient. Il y régnait au contraire un esprit très difficile à définir, comme tous les esprits d’ailleurs puisqu'ils sont immatériels. Les motifs ne manquaient pas, noblesse oblige, tous bien persuadés que les luttes de classes auraient causé un mal in-
calculable, tous, devant certains empiétements ou.
Fa) A a
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certaines ‘prétentions exagérées, ne savaient que
sourire avec bienveillance, et même avec une pointe
de malice. Et c'est ainsi que la joie et la satisfaction DT 777 avaient- élu un. domicile. fort confortable dans ce”
die incomparable, les gens de la haute, avectous cesregards épiant leurs moindres mouvernents, croyaient aisément à une influence sans bornes et ils se rendaient en toute humilité le témoignage bien consolant que toute leur vie servait à la formation
Ca
le de ce petit peuple.
n fècteur important de cette bonne entente et de cette uïñon sacrée était sans contredit le vénérable Morfeigneur Taché. Vrai prince, homme de tact, de grande humilité et d'une bonté à toute épreuve, il parcourait tous les jours son petit domaine, il visitait les humbles, les métis qu'il aimait tendrement et les gens de Ja haute. Il encourageait les uns, rabaïssait en bon papa les prétentiôns des autres-et réprimait dès l'origine tout ce qui aurait pu nuire à la bonne entente. Mais en 85 Monseigneur avait ja question Riel qui lui causait des
gén
‘ chagrins bien amers, sa santé se détériorait et ses:
visites étaient moins régulières. Il recevait par contre en son évêché avec la même sympathie cordiale tous ceux qui venaient lui conter leurs déboires ou lui offrir leurs sympathies.
La bonne sœur Laurent avait aussi un rôle de
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