HISTOIRE MANITOBAINE
un soir, on les avait éloignés (c'était la diphtérie) .…avaient-ils compris ? C'était l'unique leçon donnée par cette visiteuse importune.
Ils virent leur oncle avec son bel uniforme, celui de la citadelle de Québec où il avait fait du service
gagné des galons…. sans doute, pensäient-ils, c'est jour de fête puisque Québec s'en mêle. En'réalité
les autorités de Winnipeg et de Saint-Boniface s'attendaient à quelque chose d'un autre genre, elles mobilisaient tous les pouvoirs et tous les uniformes.
Les sœurs grises de l'école Provencher, (c'était maintenant l'école des petits), avaient donné des instructions bien précises. Tout Saint-Boniface se portait à la gare du C.P. à Winnipeg pour faire. escorte à Riel. C'était un héros de leur camp. Le quatre-vingt dixième accompagnait' le train — la cavalerie —'un canon. Quel bambin aurait pu résister ? |
Les bonnes sœurs avaient dit vrai mais elles n'avaient pas tout dit. I] n'y avait pas que Saint- Boniface à la gare, il y avait tout Winhipeg et tous les orangistes disponibles cent milles à la ronde: Pour des jeunes, percer une cohue, se placer au premier rang juste où le train devait s'immobiliser . était un jeu, aussi les trois petits. Roux comme aux jours de pique-nique s'étaient -plantés bien au -front en avant des orangistes quänd la locomotive, avec un burlement lugubre et une cloche funèbre, s'arrêta essoufflée et toute enguirlandée de noir.
re
Un silence sombre planait sur la foule qui jousi des coudes et qui oscillait de gauche à droitef{ on voulait voir le cercueil. En ur clin d'œil un co de soldats tombe du train baïonnette au canon; les
petits Roux virent d'instinct que ceux qui commandaient n'étaient pas rassurés. Ce n'était pas comme à la caserne de Winnipeg. La foule le voyait aussi, Saint-Boniface attendait à la rue Main, les autres sur Îles quais de la gare. Il y eut un moment d'attente, …allait-on remonter et descendre ailleurs ?
bref... « Ouvrez les rangs! Faites’place! » Personne e bougeait. Les petits Roux se croyaient à la guerre, ils regardaient bieri en face ces grands gailards du Québec, pour eux soldats de Frontenac et de Montcalm; à ce moment Québec n'était pas une province mais un rocher à pic dont les soldats, là devant eux, piétinaient souvent dans le sang. Histoires contées par fa maman! — Ce Riel devait être important, Québec l'accompagnait.. il devait être oupable: Québec l'avait pendu... quel autre aurait osé le pendre Québec présent?
Leur rêverie ne fut pas‘longue; une voix claire et
a belle lame claire à hauteur de ceinture. les sol-
gez!».… Les petits plongent entre les jambes des fantassins et contemplent la foule qui-recule tout
officiers-sabre-au vent-alignent-les-uniformes:-Ces -
orte, un coup de clairon, les carabines s'inclirient,
Le commandant régla l'affaire... commandement ,
dats ont l'air féroée..; dans le silence un cri: € Char- :
te 32 HISTOIRE MANITOBAINE Î
juste ce qu'il faut et pas plus. Un cercueil descend, il est hissé sur un caisson, un drôle de drap mortuaire le recouvre. Ce ne pouvait pas être un drapeau. ce n'était ni le tricolore de Saint-Boni-
” face ni le drapeau étoilé de Grand Forks.. pas plus d'ailleurs que le grand drap noir de la cathédrale... un canon n'était pas non plus un corbillaïd ordinaire... | |
Quelle scène pour des enfants, défiler au beau
- milieu de la rue Main encadrés de soldats du Qué-
bec, un peloton à cheval en tête; fanfares, clairons, tambours; un voile de deuil sur les visages amis et des grincements de dents à gauche et à droite sur les trottoirs. Riel avait des ennemis. on en voyait de chaque côté. Saint-Boniface le conduisait en parent inconsolé.. et Québec ? Peut-être comme ses soldats. entre deux camps. décidément c'était un mystère. Ils avaient pourtant montré tout à l'heure qu'ils auraient eu le courage d'éventrer Winnipeg pour faire passer Riel. - Qui sait 2.
Au pont de la Baie d'Hudson les cavaliers laissent passer Saint-Boniface puis, en arrière-garde, ils précèdent Winnipeg et les Orangistes’ Au loin les sœurs et les pensionnaires défilent pieusement vers la Cathédrale comme le dimanche. Les collégiéns, à la sacristie, revêtent leurs soutanes noires avant de prendre place au sanctuaire. Une foule. énorme s’engouffre dans l'église et déborde un peu partout dans le cimetière, surtout en avant à l'ouest.
Le clergé est au grand complet, la curie épiscopale, tous les curés des alentours, M. Cherrier, le supé-: rieur, qui doit céder sa place au bon Père Lory, sJ.
‘et tout le personnel du collège escortent leur-vénérable évêque.
Les collégiens et les chantres de la paroisse.cons- | tituent deux chœurs qui alternent sans défaillance, . M. Albert Bétournay est à l'orgue. M. Arthur Lévêque, maître chantre, se charge des solos. Les
belles voix pures des élèves, se mêlant à celles du clergé, sont soutenues par les sons harmonieux du
Casavant qui remplit le jubé et la grande nef vibre tout eñtière en une prière sublime. Toute drapée “en noir l'église était en deuil avec tout son peuple,
son clergé et son chef. Uri service historique déroule
‘sa pompe pour faire monter vers Dieu les accents | de la prière liturgique et protester devant Dieu et le pays contre une injustice commise.
. Le vénérable évêque lui-même chante l'absoute qu'il scande de ses sanglots, il rend un devoir suprême à son élève et à son fils. Devant cette douleur si sincère et si profonde les petits Roux n'hésitent plus. C'est, dans cette église, devant cet autel où le prêtre vient d'offrir l'auguste Victime avec toute la pompe du rituel sacré, c'est un jugement de Dieu. Le vieil évêque debout à son tour offre aussi à Dieu une victime (moins acceptable) mais une victime quand même de la même rage humaine.
La haine de la foi- comme autrefois l'épée du bar-
34 ot HISTOIRE “MANITOBAINE
bare a lourdement pesé “Haris la balance, ces enfants comprennent maintenant et. d'instinct ils rangent ! Riel parmi ces héros chrétiens égorgés sous Néron. La haine de la foi comme celle de la race a alourdi ce cercueil, par le fils on frappe le père, par le père on flagelle la famille. La colère leur monte au cœur. Ces épées aux reflets d'argent et ces carabines entre les mains du Québec que tout à l'heure on présentait en hommage devant l'Hostie... sont-elles bien : sans tache pour avoir assisté impassibles à l'holocauste sans défendre f'innocente victime ?
A l'in paradisum il se fit un mouvement dans les allées; pour sortir le corps il fallait congédier ceux qui se tenaient debout. Les enfants plus que tous les autres anxieux de tout voir sortirent sur le perron pour attendre le corps, les cloches annonçaient aux autres dehors que l'attente ne serait pas longue. ‘
Un trou béant au nord-ouest attirait tous les regards, les Orangistes massés autour suivaient tous les mouvements des maçons et de « Bidoux » (M. Letendre), leur aide. On préparait une quantité énorme de mortier et de béton, et l'on rangeait avec ordre de grandes barres d'acier. Déjà un plancher tout. frais recouvrait le fond, le reste devait servir à noyer dans une étreinte éternelle la dépouille de la victime. C'était le secret de polichinelle que les Orangistes avaient juré de brûler le corps de Riel pour venger la perte de celui de Scott. En réalité la Baie d'Hudson avait bayé quatre hommes
| $500. chacun pour ligoter le cadavre de Scott de grosses chaînes à billots et bour le plonger la nuit en grand | secret dans la rivière. Riel n'y était pour rien. Un de ces hommes avant de mourir a livré ce secret.
EL
Au sud du cimetière une soixantaine de métis, avec mocassins, ceintures fléchées, grand feutre surmonté d'une plume, se tenaient avec leurs fusils derrière les monuments de marbre. La croix et les ; deux acolytes paraissent, Monseigneur sort et le corps est visible. Les orangistes s'avancent mena- | çants et en rangs serrés vers le perron, sur leur flanc
| droit les métis caressent leur fusils. Un coup-d'œil . a suffi... monseigneur fait rentrer le corps tandis que les soldats défilent par les portes latérales. Ils . repoussent cette foule et font un grand cercle autour de la fosse. Vingt minutes plus tard, quand tout paraît calme, le clergé, le collège, les servants et l'évêque remplissent l'enceinte formée par cette «troupe fidèle. On enterre Riel. Pas comme: tout le. monde. Aujourd'hui encore un bloc énorme de:
béton garde dans son sein la dépouille mortelle qu'élle € enserre comme un linceul de pierre. Violer cette tombe n'était pas chose facile, les métis pendant longtemps ont veillé au cimetière pour permettre au béton armé de durcir et de garantir le mort contre les insultes de ses ennemis.
__ Ét maintenant les petits Roux comprennent que le temps des Frontenac, des Lévis, des Montcalm n'est pas terminé, que la race protégée par leurs
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loits et vivifiée dans leur sang doit continuer leur œuvre gour en assurer la survivance et pour porter : : bien haut et partout le flambeau de la foi.
Un bloc de granit rouge indique seul l'endroit de
. ce.sépulcre sous terre. … Monseigneur. pour toute
épitaphe a fait graver: Riel=1885 Rien de plus. Un nom qui fait époque dans l'histoire de l'Ouest, nom qui a soulevé tout un pays, nom qui a suscité des sympathies parfois violentes et qui a fait jaillir ailleurs des rancunes férocés. Victime de a rapacité des grandes compagnies, victime du fanatisme, victime de la veuletie de certains chefs, victime de la faiblesse de nouveaux Pilate, Riel dort son dernier sommeil entre la cathédrale et l'évêché qu'ila voulu sauver et défendie. — Riel - 1885 — Epitaphe éloquente comme ce grand N sur la tombe de , Napoléon.
Madame-Riel,:mère de Louis, pendant le service, avait donnélibre cours à sa douleur. Au cimetière devant, les menates des orangistes et les salves d'adieu tirées sur sa tombe par nos frères de l'est ainsi que par ses compagnons d'armes elle avait cru que Dieu: la rappellerait à Lui tant elle se sentait . défaillir, Etre forcée de défendre sa dépouille mor- ; telle contre les insultes et les rañcunes de ceux qui .”: avaient conjuré sa perte était le comble de l'ignominie. Ramenée à Saint-Vital par ses fils, elle ne voulait pas se résigner à son malheur, Malgré les
‘sieñs au point du jour.elle venait se jeter aux pieds
#, le CT
} Le
RIEL . 37 du'saint évêque pour implorer son secours. N'avaitil pas prêché la bonté du Maître; la veuve de Naïm et tant d'autres avaient eu occasion de chanter ses louanges. Dans sa douleur elle réclame son fils, elle
insiste: "Vous le pouvez, Monseigneur, rendez-moi__, mon Louis, ne me refusez pas... » L'évêque a beau : dire qu'il n'a pas ces pouvoirs, elle n'en croit rien. « Comment! Et les apôtres ne les ont-ils pas reçus du Maître! et vous leur successeur vous ne les auriez pas ?» « Allons donc! Ayez pitié de moi, une pau- vre veuve. rendez-moi mon Louis».
La scène pénible avait vivement affecté l'évêque.
Les gens du village disaient entre eux que la vieille Ê perdait la raison. Les jeunes, catéchisme en main, : | trouvaient ses raisons bien convaincantes. Seule- : ment, disaient-ils, Mônseigneur n'a pas voulu. Pourquoi ? 11 leur fallait des raisons pour tout. Hector hasarda cette explication: « Bien ‘sûr, s'ils. l'ont pendu c'est qu'ils le voulaient mort. S'il revient en vie, ils le pendront encore. » Lêur achärnement sur sa tombe pouvait facilement donner créance à cette idée. Et comme la pauvre vieille ils croyaient que Monseigneur pouvait tout mais:
Monseigneur avait ses raisons qu'ils ne pouvaient pas comprendre.
La rue Notre-Dame à Saint-Boniface descendait——
tout droit à la rivière, la côte était raide sans aucun : ____..... doute mais on avait fait une.tranchée dans-le sol en -— haut pour l'adoucir et la rendre plus facile: Il en Bas "était résulté un promontoire.à gauche et à droite, ' surtout à gauche ën arrière du magasin Bleau. L'hiver, c'était l'endroi tout désigné pour les petits traîneaux et lorsque les hommes qui‘montaient la glace coupée sur ‘la rivière avaient bien durci et poli la neige, les jeunes pouvaient d'un trait filer jusqu'au beau milieu de la rivière. Descendre était facile, remonter était une autre histoire, on aurait ’ supprimé cet exercice plus viglent sans faire de façons. On accrochait souvent LS péits traineaux derrière ceux que les hommes montaient avec leurs chevaux. Tous ne se soumettaient: pas volontiers à cette corvée. Quand.deuX chevaux montent une côte comme celle-là avec deux tonnes de glace, la - - moindre chose peut les'immobiliser, alors c'est la | descente à reculons, les taquineries des voisins qui . prétendent tous avoir les meilleurs chevaux. Aussi nn. plusieurs défendaient-ils aux enfants d'accrocher | leurs traîneaux à la remorque des leurs. Défendre! C'est inciter les-enfants à manger du fruit défendu.
Aussi quand les chevaux hésitaient au milieu de la
côte à l'endroit où il y avait un petit renflement-
du sol qui la rendait plus abrupte, d'instinct les
charretiers regardaient en arrière et une théorie de : :
traîneaux révélait la cause-de cette hésitation.
—Coribien alors dans un mouvement de colère s'élangaient avec leur grand fouet souple, (black snake).
-- Inutile; les-enfants; plus vifs-et-aux aguets; avaient
fait dèmi-tour et la: gravité les précipitait en bas. Les petits Anglais de l'autre côté regardaient vers Saint-Boniface avec ‘un œil d'envie. Chez eux la côte'était double et par conséquent moins propice; de plus elle était de biais: tellement de biais qu'il fallait un temps idéal et un verglas bien uni pour favoriser ce sport. Traverser la rivière et utiliser la côte française était tout naturel, mais, (il y avait un mais) il fallait la permission des petits de l'autre côté. Ils connaissaient la réponse d'avance. les nez saignaient, les yeux noircissaient lorsqu'on osait abordér le territoire ennemi. Ù Les petits Rolix et leurs amis avaient fait un | fortin de neige sur le promontoire en arrière du magasin Bleau, ils avaient même arrosé la pènte non
travaillée comme le chemin ordinaire. 11 fallait du’
courage pour'’se lancer à cet endroit, les mamans qui d'aventure voyaient ces prouesses en avaient des crises de nerfs. Un soir, une vingtaine d'Anglais voulurent profiter de ce travail important; ils croyaient la chose facile, ils étaient en nombre et
40 HISTOIRE MANITOBAINE
bien peu de traîneaux français étaient en opération. Grégoire, Hector, Arthur et quelques amis étaient - là. L'alarme est donnée: « Les Anglais! » On compte le nombre de loin, vingt; on mesure la taille, le plus petit était de la taille des plus grands du côté de Saint-Boniface. Vite on envoie Arthur chercher du renfort et on organise la résistance. Il y avait
ete dans-le fort des balles de neige qu'on avait trempées:
dans l'eau, elles étaient bien dures maintenant,.puis & au besoin il y avait toujours les poings. Quel com- . bat homérique' Les Anglais escaladent les remparts, LIN les Français lancent avec une adresse diabolique 7 leurs grenades de glace... les .« tuques » de‘laine .gonflent, la glace crée des bosses un peu partout, sur la tête, sur le front... mais en voilà une dizaine en haut... vite on les bouscule et ils roulent en bas juste au moment où les renforts débouchent par la rue Notre-Dame. Surprise, attaque de flanc,
leçon qui fait une impression remarquable.
Puis après cette victoire c'est dans le fort un vrai ‘ conseil de guerre, les Roux, (héros du moment), expliquent les positions: « Ici c'est Québec; le fort {c'est la citadelle: les boulets, voyez; les canons, (tâtez-inoi ça; en bas, le fleuve: de l'autre côté, « l'Angleterre; puis l'Anse au Foulon là, par cette { montée l'accès est plus facile, les lâches, vous le Uverrez, reviendront par là. -N'ont-ils pas fait la { même chose à l'autre Québec? Vous savez le Cooïème; il venait de là quand il a ramené Riel,
QUÉBEC 4t - {les meurtriers de Riel, tiens, ils sont là en face de nous. Pas de Vergor! Pas de lâches! Pas de «traîtres! »
Enrêlement général dans cette garnison héroiïque, c'est facile après une victoire comme celle-là. Puis les sentinelles, il fallait bien des sentinelles, comment tenir une citadelle sans sentinelles ? Saint-
—-Boniface-ignorant cet-état de guerre; ces sièges,-ces —-—— -assauts et ces combats meurtriers, continuait sa vie paisible et laborieuse sans se douter du danger. C'est qu'on ignorait cette situation nouvelle, cette guerre; ces attaques, ces surprises et surtout ces raids en pays ennemis: tactiques d'indiens, embuscades, prises d'assaut de la côte anglaise pour détruire les forts, écraser les statues de neige, monuments d'une fausse gloire à un Nelson ou à d’autres L'esprit belliqueux s'était emparé de certains enfants... ils défendaient Québec, et surtout leur meilleure défense c'était l'attaque.
De l'autre côté chez les jeunes de Winnipeg les motifs patriotiques n'étaient pas si évidents, il y avait bien la haine générale de tout ce qui est français et catholique, mais la haine ne tient jamais contre l'amour, un amour chaud et sincère qui suscite tous les dévouements et fait accepter tous les sacrifices, qui se glorifie bien plus des’ coups reçus que des plus brillants exploits. « Blessé, mais pas vaincu!» : .
H fallait voir les sentinelles scruter l'horizon,
LA
42 HISTOIRE MANITOBAINE
étudier le maintien et la démarche de ceux qui traversaient la rivière: c'est qu'il fallait de l'intelligence pour flairer le danger, pour distinguer l'ennemi du vulgaire piéton. L'ennemi, c'est ce que l'on désirait avec ardeur, on en rêvait, on en parlaït à l'école... «s'ils pouvaient venir ce soir, quelle danse!» De bonne heure les Anglais avaient compris qu'un traineau était l'équivalent d'un” uniforme, d'une pièce d'artillerie et qu'il ne fallait pas espérer de quartiers si l'on était pris les armes à la main. Le forgeron, M. Buron, avait sa boutique au nord de la descente de la rue Notre-Dame, il avait souvent joui de ces mêlées, mais il faisait mine de ne rien voir. [] voyait bien que dès qu'un Anglais abordait à Québec, il se faisait lapider, qu'on lui donnait une raclée telle que les parents les plus s n'auraient jamais voulu infliger à leurs enfars semnblable épreuve.
C'est ainsi que les Roux et leurs amis vivaient l'histoire du Canada. — Il n'était pas nécessaire de tirer au sort pour faire des camps. — Ce n'était pas ce petit livre détesté que les sœurs faisaient apprendre par cœur, — des dates, des noms, quelques faits, une table des matières quoi! et bien incomplète pardessus le marché. Un squelette d'histoire du Cana: da! Peut-on s'éprendre d'amour pour un squelette ? Assurément non! Aussi lorsque sœur Couture, — elle aimait la Gaspésie et l'Acadie, — étant de bonne humeur, fermait son livre et commençait à regarder
par dessus ses lunettes avant de les mettre de côté, la classe comprenait tout. On fermait les livres, on croisait ses bras et la sœur parlait comme on parle lorsqu'on conte une histoire aux enfants... épisodes de luttes, de persécutions, de déportations, expéditions à la Baie d'Hudson, aux Antilles. frégates…. forts. victoires. défaites C'était l'extase où
ra ême-s'envole-hors-du-temps -et de-l'espace-vers
l'objet de son rêve, ou plutôt les temps de jadis devenaient réels et présents. Ces enfants devenaient eux-mêmes les acteurs de ces drames, ils ressentaient toutes les passions de leur héros, ils sentaient leurs vertus s'infuser dans leur âme, ils avaient les mêmes
aspirations, les mêmes ambitions et le même coura-
e. Voilà comment et quand ces jeunes aimaient l'histoire du Canada. Ce n'était pas le livre mais bien ce quelque chose que l'on entend, surtout le soir au foyer, ce quelque chose qui fait bouillir
le sang, ce quelque chose que l'on conte sur un ton monotone et traînant comme ce cri de guerre des Iroquois, il excite l'imagination, les scènes se dressent devant des yeux, on plane sur les champs de bataille ou l'on part en expéditions lointaines avec des héros véridiques. On épie leurs desseins, leurs pensées, leurs paroles, leurs actions pour faire passer en soi ce quelque chose de subtil, d'impalpable mais de grand que l'on appelle l'âme de la race. RC est ainsi que chez les jeunes Roux le patriotisme étendait ses racines ‘vivaces dans le sol tout frais et
bien humide de leurs jeunes cœurs. C'est là qu'il faut chercher lorsque la patrie a besoin de vrais défenseurs.
Pour communiquer à ces jeunes l'étincelle qui fera-exploser en eux les éclats du patriotisme, il fallait quelque chose de concret et ce quelque chose ils l'avaient saisi dans la tombe de Riel. C'est à la
—"Ygare du C.P. que pour la première fois ils avaient/
rencontré Québec face-à face, c'est au cimetière, prè de la tombe de Riel, que pour la premièré ‘fois aussi ils avaient rencontré de vrais ennemis en chair et enos. La douleur intense de Mgr Taché qu'ils aimaijent tendrement comme on aime une mère se dressait devant eux;ils en connaissaient les auteurs et de nouvelles puissances avaient$urgi du sol vierge, de leur âme en une‘eXplosion d' amjour pour leur foi et pour leur räce. Il ng faut pas s'étonner si du conf cept ils passaient à à l'acte, l'enfance a de-ces luc dités téméraires: se re
Toutes ces prouesses!" n ‘allaient pas sans blessures,' la pharmacie Alläire. tout près en savait quelque chose. ‘M. Allaire représentait les intérêts du docteur Fafard, il était sévère ët-n'aurait pas un instant toléré ces bagares. Lorsque parfois les belligérants lui amenaient leurs blessés, il croyait à des accidents, il donnait de bons conseils et il,replâtrait les dégâts anatomiques. A son insu il était la Croix Rouge de la citadelle et de sa garnison aux fonctions multiples.
.* Tel blemé, parfois, était inconsolable et dans son infortune il aurait pu songer à faire casser son enga- ! gement. Mais le‘moyen lorsqu'il se voyait, pour une. ‘ égratignure, cité à l'ordre du jour, pour une égratignure on le classait le « Balafré du Cap Diamant » C'est Hector qui avait entendu cette expression -
dans un conte. C'était la plus haute distinction à laquelle pouvait prétendre un pioupiou. Saigner du nez était normal, ne voir que d'un œil pendant quelques jours était plus grave... mais une balafre! c'était une blessure idéale, célle des braves, la blessure de l'arme blanche, celle qui a causé la défaite d'un grand général et qui a orienté pour un temps l'histoire du monde. C'était la blessure étalée avec orgueuil sous un diachylon bien large et bien grand. C'était la médaille militaire épinglée sur un bouton de maréchal. Une balafre ouvrait toutes grandes les Re portes du conseil et y donnait parfois une voix prépondérante. .
Il ne faudrait pas croire que cette animosité durait toujours et s'étendait à tout, non, on se contentait de défendre Québec. On rencontrait parfois Sa victime en’pays neutre, (à savoir sans traîneau), alors on se donnait la main, on était ami et plein de prévenances. (La guerre en dentelle, quoi!) Voyezvous le jeune qui pouvait dire à ses amis: € celui-la, c'est un tel, je l'ai assommé à tel assaut ». Distinction de la force et du succès! On relevait un vaincu, on avait soin de lui... mais... pas de prisonniers.
Lu.
46 HISTOIRE MANITOBAINE
on ne faisait pas de prisonniers! Ce n'était pas cruauté, mais où les mettre sans trahir la cause et ruiner la citadelle ?
Il y avait aussi les explications à donner en reve: nant au logis, cette question était revisée d'avance par le grand conseil... (on s'était fait faire mal.
M.. Allaire avait eu la bonté...» La reconnaissance
des mamans pour ce bon M. Allaire, c'était la ruine pour la pharmacie du docteur Lambert. A l'ouvroir, cependant, elles comparaient leurs souvenirs | dans leurs doléances sur les imprudences de leurs
Buron avait desserré les dents...!'Elles se conso-
laient en comparant leur temps au temps présent: « Ce n'était pas Corrie-eela de notre temps!» Concedo... mais avant. du temps de Champlain, Frontenac, de Lévis... ? Allons donc! C'était pire!
Le P. Lory, recteur du collège, s'intéressait à tous.
les jeunes de Saint-Boniface. Il s'arrêtait souvent
‘dans la rue pour. les faire causer, il voyait les parents (surtout les papas), il cherchait sans cesse les sujets aptes pour les diriger vers le collège où l'on préparait les hommes de demain. Ce P. Lory était un savant authentique, un saint de l'ancien temps, un gentilhomme de France et surtout un juge inlle en Brames Son regard noir et perçant -ScrutAt: nd d'une âme par ce microscope des Yeux où brillent naturellement les secrets de la conscience. Un mouvement, un geste, une hésitation, un rien lui suffisaient, il n'avait pas besoin du langage, il répondait directement à la pensée secrète sans qu'elle fut exprimée; il désarçonnait un homme avant toute passe d'arme. La bonté même, l'incarnation de la simplicité, l'humilité la plus sincère le faisaient vénérer de tous... on n'avait pas d'expression pour dire toute que l'on pensait de lui, on se
contentait de dire: « Le bon P. Lory ». Il n'y avait:
pas de livres fermés pour lui, même les enfants, ces hiéroglyphes obscurs, (produits de la nature), que l'âme, après un long travail, traduit en langue vulgaire, oui, même les enfants cédaient sans le savoir
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tous leurs secrets; ce juge bienveillant mesurait
leurs forces, sondait leurs cœurs, voyait bien évidente la valeur de l'intelligence et de toutes leurs facultés. Son but dans toutes ses recherches était bien simple: servir Dieu en lui choisissant les vrais chefs de file de | avenir. - -
trois jeunes), il en avait souvent causé avec le papa; de.temps en temps des allusions discrètes entre le père‘et la mère, à table, avaient un peu surpris les enfants. Ils ne se doutaient guère ce-
rt" Le-bon-P. Lory-avait-remarqué- les-Roux,- (les -
pendant des problèmes brûlants soulevés par ce
père, ces plans pour l'avenir, ce calcul des dépenses
futures, ces sacrifices à faire, à peser dans la balan-
e.. Le terrain du collège était le seul endroit où les
pieds aventuriers des Roux n'avaient pas laissé”
d'empreinte, c'était une terre sacrée entourée d'un .
bocage de chênes où les pas du vulgaire n'avaient pas l'audace d'errer. Ils connaissaient à fond toutes les maisons du village, même la maison hantée, la A grande maison vide aux fenêtres fracassées au fin | nord de la rue St-Joseph. Les gamins la lapidaient
pour se donner du courage. Ils pouvaient de mé- : moire et sans efforts dicter sans une erreur un re ; censement complet des personnes, des âges, des :
professions, des occupations. les.enfants causent
- dans leurs explorations... que ne.peuvent-ils trou- : ver ? Puis ils rendaient des services (sans rétribution) à bien des magasins, Allaire, Verge, Gareau, .
Auteuil, Lauzon, etc., etc. Les samedis ils distri- Spuaient souvent des imprimés (annonces de ces Semps-là). Ils disaient sans penser à mal à tel home: vous n'en donnez pas assez pour tel quartier,-. . 4 sous oubliez un coin, le père Hogue et ses Voisins On avait vite conclu de ces prémisses, on leur ° *
emandait parfois comment on avait reçu ces feuil- Mes, quelles remarques 6n avait faites si l'annonce —— st une pêche au client les Roux étaient souvent ce
iège discret qui flotte à la surface et trahit le poison. C'est eux aussi qui faisaient connaître les chanements de résidence, à l'école on se dit tout. et . Hpuis toutes ces connaissances précises de tous ces enfants, une fois mises en commun, produisaient utomatiquemerit des inductions superbes. Ceux ui entendaient les conclusions restaient stupéfaits: il sait ça lui!»
Et malgré toutes ces explorations, les Roux D avaient jamais visité le collège. C'était l'antre de Ma science, un endroit mystérieux qui glace d'effroi Mlors même qu'on l'admire et le vénère. Lacurio… - -.
Mouvaient-ils jamais songer, les Roux, que plus tard
Mis y seraient admis ?... non, une idée de ce genre Récait la quadrature du cercle. Aussi quand Auguste
Bernier, un des leurs, leur annonça qu'il entrait au
collège ils furent frappés de stupeur. Le collège ”
Meur dérobait un ami.
& Un tel sentiment ne permettait pas au P. Lory
Lie) HISTOIRE MANITOBAINE
de rencontrer ces enfants, ils le saluaient de loin et : toujours ils avaient le don de marcher en sens con } traire. Le papa Roux disait parfois à table à sa : femme, comme si de rien n'était: € J'ai rencontrék père Lory, il veut que je lui présente les jeunes... } la mère disait chaque fois: (mais ils sont. trop: ! —jeunes,"ils ne font que commencer... » Ah!.la re. connaissance pour cette répartie salutaire! Su. | vait un plaidoyer en règle en faveur de la terre, du labour et de la vie à la campagne; manière de for- À mer le jugement des jeunes, car le père était réelle- | ment hanté par l'idée de redevenir fermier. . Un soir, le papa Roux, après souper, demande à : Grégoire et à Hector s'ils ne pouvaient pas alle porter une lettre à M. le Supérieur, au collège... il | était occupé ce soir. La maman tout en émoi regar- | dait pour découvrir l'impression. La réponse suivit d'instinct: {mais nous ne sommes jamais allés au collège! Et puis comment trouver; ce Monsieur Supérieur 2» Ils croyaient à une nouvelle recrue pour le collège. Le père, bien calme, explique qu'il n'y avait qu'à sonner à la porte principale, le portier le Frère Gaudet les recevrait, ils lui donneraient la lettre et attendräient la réponse. —{ C'était la veille de la Saint-Alexandre, on fêtait Monseigneur. il ÿ avait séance. — Les enfants ne disaient jamais non à leurs parents, aussi la mère se mit-elle à les prépsrer, inspection des mains, des chaussures, coup de peigne dans les cheveux, coup de brosse sur les ha-
bits du dimanche. c'était naturel. on allait au collège. c'était un peu l'église. Puis les recommandations… parler avec respect, surveiller ses paroles, (pas le langage de la rue surtout), bien prononcer, toujours dire: (oui mon Père». Ilene fallait pas “faire honte”à toute la”famillet Ee meilleür moyen
d'empêcher un enfant d'être lui-même et de le.
faire passer pour idiot. Heureusement le P. Lory
avait plus d'esprit, il avait ses moyens à lui de
faire,oublier ces serinades. C'est l'enfant qu'il voulait étudier, pas les parents. Ii semble qu'il avait jugé qu'il ne lui serait pas facile de prendre contact avec cesâmes. 7 Le frère Fluet leur ouvrit la porte et les fit attendre un instant. C'est qu'il y avait du monde, on entrait comme à l'église. on descendait' à la salle à l'est... une rumeur de voix nombreuses montait jusqu'au parloir.… Monseigneur était là avec le clergé, eux (les Roux) dans le vestibule. Ils se félicitaient de ce concours de gens, on ne les remarquerait pas perdus dans le nombre ou le brouhaha de la foule. Le frère-revint, il avait reçu des instructions et déjà exécuté des ordres, il fit prendre une chaise à chaque enfant et leur dit de les porter à la salle... « Où ?» — « En bas, on vous dira où plus tard, quelqu'un vous attend». C'était facile le rère Gaudet était là, il conduisit les enfants en avant de la première rangée, il plaça lui-même les chaises au coin du théâtre à gauche et les fit asseoir.
HISTOIRE MANITOBAINE
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« Attendez là ». On pouvait les voir à loisir; ils ne
se doutaient de rien et se croyaient perdus dans la foule. À ce moment, la sensation “d'isolement les
figeait comme une crainte instinctive devant ke |
surhumain ou le surnaturel.
Ils regardent partout, surtout en avant. ‘Tiens'*
desindiens!cechef, on le connaît, ce wigwam, ce fort Garry... il n'est plus démantibulé, il est au complét, le pont n'est pas là, c'est ce bac qui prend sa place! lis regardent autour, ils sont dans la salle, c'est un
‘tableau..…./un grand. Nionseigneur fait son entrée.
on se lève, on applaudit, la séance commencé. Le grand tableau, avec un bruit étouffé, disparait à travers le plafond. Scène nouvelle, elle est vraie celle-là, les personnages parlent et circulent, les
images de la vie des martyrs vus et admirés à la
sacristie avaient évidemment été faites d'après un original comme celui-là. Des Romains, il y avait des Romairis à Saint-Boniface, au callège ? quelle révélation! c'était cela le collège ?
Sous Dioclétien un fils de patricien s'était fait
baptiser, la persécution éclate, on vient l'avertir, le conseiller, le fortifier. Les beautés du christianisme naissant avec la vie païenne en repoussoir s'étalent au grand jour comme l'écrin renversé livre aux yeux émerveilés les secrets du passé, les reflets des pierres, le feu des facettes, les dentelles minuscules taillées dans l'or des bijoux d'autrefois, les trésors d'une Vieille famille. Ce n'était ps classique si