ÉLÉPHANTA
des petites îles qui garnissent ce point de la côte. Il est difficile d'imaginer un plus rapide et plus vif contraste. Une heure après mon départ de la grande métropole de l'ouest de l'Inde, j'étais débarqué sur une terre presque sauvage, dont les habitants, à moitié nus, savent à peine ce que c'est qu'un Européen. J'ai fait dresser ma petite tente au bord de la mer, à la lisière d'une véritable forêt vierge. Avec quel ineffable plaisir je contemplais le spectacle si nouveau pour moi de cette belle nature tropicale. Les formes étranges et imposantes des arbres, la riche couleur de leurs feuilles lustrées, les ombres épaisses se projetant à leur base, et toute l'exubérante végétation de ce sol vierge eussent vivement impressionné une personne habituée déjà aux scènes des tropiques; quant à moi, encore novice, je me sentais assailli d'une émotion réelle. Les acacias, les tamarins et les nîms groupaient leurs feuillages si divers en masses épaisses au-dessus desquelles s'élevaient les élégants panaches des palmiers taras, des cocotiers, des aréquiers au tronc délicat, et de cent espèces dont le nom et l'aspect m'étaient entièrement inconnus. Lorsque la nuit est venue, l'atmosphère a paru s'embraser de mille feux. D'innombrables insectes lUmineux semblaient incendier la forêt, tandis que les vagues phosphorescentes venaient s'étaler en tapis de diamants étincelants sur la grève. Je me souviendrai longtemps de ces premières heures passées dans la solitude de la jungle.
Ces îles renferment de nombreuses hypogées, vastes et mystérieux monuments que les anciens Hindous ont creusés dans les entrailles des montagnes. Le plus connu de ces monuments est la caverne d'Éléphanta. Il doit sa célébrité surtout à sa proximité de Bombay; mais il çst surpassé, au point de vue de l'antiquité et des proportions, par ceux que j'ai visités depuis au milieu des forêts presque impénétrables de la grande île de Salsette.
Toute cette partie.de l'Inde, de Bombay jusqu'aux monts Vin-
dhyas, c'est-à-dire sur une longueur d'une centaine de lieues, fourmille, du reste, de ces hypogées. Partout où le flanc delà montagne Ta permis, on y a creusé des temples, des palais, des couvents, en certains endroits des villes entières. A Karli, par exemple, où je suis resté plusieurs jours à relever des inscriptions et à faire des photographies, les excavations sont assez considérables pour qu'on ait pu y loger autrefois plusieurs milliers de pèlerins. La grande caVerne est un temple aussi vaste qu'une de nos églises et taillé en entier, colonnes, voûte, nef, autel, dans le roc vif. Ce prodigieux ouvrage remonte à une vingtaine de siècles.
L'exploration de ces nombreux monuments, tant dans les îles de la côte que parmi les forêts du Konkan, m'a occupé pendant deux mois. La fièvre a fini par me chasser de ces parages malsains, et j'ai dû me réfugier à Matheran, station sanitaire située au sommet d'une montagne voisine de la mer, où j'ai repris rapidement mes forces.
Le chemin de fer m'a ensuite amené ici, où je ne compte faire qu'un court séjour, car la ville, quoique grande et populeuse, est insignifiante.
Le royaume du Nizam. — Haïderabad. — Un échec. — Golcondc.
Secanderabad.
Depuis mon départ de Pounah, j'ai sillonné du nord au sud presque tout le Dekkan. J'ai visité les cavernes fameuses d'Adjunta et d'Ellora ; puis, mon excursion archéologique terminée, j'ai pris le chemin d'Haïderabad, la capitale du Nizam, prince musulman dont les États s'étendent sur une partie du grand plateau de l'Inde du sud. Ce royaume encore
imporUiat, a été un moment une terre française. Qui se souvient encore des campagnes de Dupleix et de Laily, qui donnèrent ce bel empire de Tlnde à la France, qui, elle, ne voulut pas l'accepter et le rejeta dédaigneusement !
Une mauvaise charrette traînée par des bœufs m'a transporté à travers un pays plat, monotone, insipide, jusqu'à Secanderabad , station anglaise où sont cantonnées les troupes chargées officiellement de la protection de la personne du Nizam, mais destinées plus réellement à tenir en respect le gouvernement du pays,
La ville d'Haïderabad se trouve à deux lieues dans le sud des cantonnements ; nul Européen ne peut la visiter sans avoir obtenu l'autorisation préalable du Dewan ou premier ministre. Je me rendis donc dès le lendemain au palais du résident anglais pour demander une introduction auprès du Dewan. Une superbe chaussée de deux kilomètres de long conduit de Secanderabad à la Résidence ; cette chaussée sert de digue à un beau lac artificiel, l'Housseïn Sagar, qui étend sa magnifique nappe d'eau d'un bleu intense au milieu de riches campagnes. L'ambassadeur anglais auprès du Nizam était en ce moment absent, mais je fus fort affablement accueilli par l'un de ses attachés, qui me remit un mot d'introduction pour le ministre indien. Je manifestai à cet officier le désir que j'avais d'être présenté au souverain; mais il me déclara qu'il croyait la chose difficile, car le Nizam n'aime que médiocrement les Européens et île se présente à eux que dans de rares occasions. Ce prince a du reste complètement abandonné la direction de ses États à son ministre, Salar-Jang, homme d'une rare capacité, qui, encourageant la nonchalance et la timidité du roi, est aujourd'hui le véritable souverain.
Je m'acheminai vers la ville, muni de ma lettre pour le Dewan et monté sur un petit éléphant que l'assistant-résident avait fait mettre à ma disposition pour cette
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promenade. C'était la première fois que je montais um de ces animaux et l'allure me parut désagréable et incommode: c'est une succession de tangage et de rouli§ fort fatigante.
Passant une porte, où j'exhibe mon passeport à un soldat déguenillé, j'entre dans la ville et j'arrive bientôtàlademeure du ministre, groupe considérable de bâtiments peu élevés, entourant une cour carrée. Je mets pied à terre et, conduit par un domestique armé d'une canne dorée, je suis introduit en la présence de Son Excellence Salar- Jang, bel homme à la figure intelligente, qui me l'eçoit avec la plus grande affabilité. Un interprète assis à ses côtés lui transmet ma demande, que je ne m'expose pas à soumettre moi-même dans mon mauvais hindoustani. En apprenant ma qualité de Français, Salar-Jang se tourne vers moi avec un bienveillant sourire et me fait répondre que je puis visiter la ville aussi longuement que je le jugerai convenable, et qu'il me fera même accompagner par deux de ses domestiques; mais quant à approcher du roi, cela est impossible. Sa Majesté est souffrante et garde la chambre. Je suis obligé de me contenter de cette défaite, et je quitte le palais accompagné de deux soldats du Dewan. Cette escorte n'était du reste pas superflue, car les habitants d'Haïderabad ont pour les Européens la même haine que leur maître, et le manque de toute police fait qu'il serait dangereux de se promener seul au milieu d'eux. La ville elle-même est peu digne d'intérêt; ses maisons hautes et sombres sont entassées sans ordre le long de ruelles étroites et d'une malpropreté abjecte.
Je regagnai Secanderabad, un peu désappointé de ma première visite dans une capitale indienne. Ainsi je n'ai pu approcher du souverain, ni même pénétrer dans le palais, et cependant, depuis deux cents ans, ce pays a été parcouru, visité, habité par nombre d'Européens. Que sera-ce donc dans le sauvage pays des Rajahs? Cela m'a donné considérablement
à réfléchir. Mais, toute réflexion faite, je persiste dans mon projet. Seulement, je m'accorde un stage d'un an pour faire de moi un diplomate indien !
J'ai profité de mon séjour ici pour aller visiter Golconde, la célèbre forteresse du Dekkan. C'est un vrai nid d'aigle, couronnant un rocher; mais le Nizam, qui y conserve son trésor, fait faire bonne garde, et il n'est pas prudent d'approcher des remparts : les factionnaires vous saluent à coups de fusil dès que vous arrivez â portée. On est donc obligé de se contenter de regarder de loin ce lieu célèbre, dont le nom est devenu sur toute la terre le synonyme de fabuleux trésors. Je ne sais pourquoi l'on croit généralement que Golconde possède des mines de diamants; ces mines, qui existent en ^ffet dans le Dekkan, sont situées à une soixantaine de lieues dans l'est; ce sont elles qui alimentaient autrefois le trésor de Golconde, mais elles ne produisent presque plus rien aujourd'hui.
Buroda. — La procession royale. — Première entrevue avec le Guicowar.
Notre palais.
Baroda.
Depuis bientôt un an que je ne vous ai donné de mes nouvelles, vous avez dû penser que j'avais succombé à la terrible fièvre des jungles, qui décime les Européens dans l'Inde, ou bien que j'avais abandonné mon projet de visiter les cours des Rajahs indépendants. Fort heureusement, j'ai pu jusqu'ici lutter avec succès contre la fièvre et je n'ai pas changé un iota à mon plan primitif. Seulement, comme je vous l'écrivais après mon échec à Haïderabad, j'ai résolu d'agir