‹ Les royaumes de l'IndeChapitre 9 sur 47 · UNE DANSE DE BAYADÈRES · texte numérisé non relu

UNE DANSE DE BAYADÈRES

curiosités précieuses, propre à inspirer aux visiteurs de la province une haute idée de sa position; quant à lui, il se contente souvent d'une coquette chambre indienne dans un coin de son palais.

Les rapports de ces races avec les Européens sont très limités; hors du commerce ou de la vie officielle, il est rare de rien voir de leur intérieur. Cependant, on ne peut leur reprocher entièrement cette réserve, quand on réfléchit qu'ils ont affaire à une nation aussi froide et aussi formaliste que la nation anglaise, et l'on ne peut vraiment demander à un individu qu'il ouvre sa maison ou donne des preuves d'amitié à qui lui refuse les mêmes marques de considération. Pour l'Anglais des colonies en général, l'Hindou n'est jamais qu'un nigger, un nègre, et si parfois il lui témoigne quelque respect ou lui ouvre ses salons, c'est pour ses millions et non pour ses qualités.

En ma qualité de Français et de voyageur indépendant, j'ai cru pouvoir mettre de côté ces préjugés, et ainsi que je vous l'ai dit, je me suis appliqué à lier des relations suivies avec quelques gentlemen indigènes. Gela m'a permis d'assister quelquefois à des fêtes ou à des réunions qui autrement m'eussent été fermées.

Les nautchs ou danses de bayadères sont un des divertissements favoris des riches et l'accooipagnement obligé de toutes fêtes; dans ces grandes occasions, le chef de la maison invite quelquefois les Européens avec lesquels il est en rapport. Il y a quelque temps déjà, je reçus une carte m'annonçant en lettres d'or que mon ami Parbat Lallji, un riche Battiah, mariait son fils, et qu'il y aurait à neuf heures un grand nautch auquel j'étais prié d'assister. La rue était brillamment illuminée; une voûte de tentures, d'où pendaient de superbes girandoles, la couvrait jusqu'à la porte. Là avaient été amoncelées des montagnes de fleurs, formant une muraille derrière laquelle se cachait un bruyant orchestre portugais. A

mon approche, les musiciens entonnèrent une marche militaire et Parbat s'avança pour me recevoir; me prenant par la main, il me fit entrer dans un vaste salon où devait avoir lieu le nautch. De grands miroirs reflétaient la lumière de mille lustres, de riches tapis et des sophas tendus de cachemires couvraient le sol ; les costumes brillanis des invités, les nombreux domestiques agitant des éventails, donnaient à la salle l'aspect théâtral que les Orientaux aiment tant. Je pris place sur un moelleux divan et je fus immédiatement entouré de serviteurs m'offrant des sorbets et des fruits ou m'aspergeant d'eau de rose avec de grands flacons d'argent. A quelques pas de moi, dans une petite cour formant le fond de la salle, les bayadères au teint pâle, aux grands yeux noirs^ couvertes de diamants et d'étoffes précieuses, étaient accroupies près de leurs musiciens, attendant le signal de la danse.

La plupart des invités étant arrivés, notre hôte nous présenta son fils, un bambin de huit ans, en l'honneur duquel se donnait la fête; ces formalités remplies, il s'assit près de moi et donna le signal. Alors les danseuses se levèrent, et, déployant leurs écharpes, secouant leurs jupes plissées, firent vibrer les bracelets de grelots attachés à leurs chevilles et qui servent à marquer le pas. Après un chœur préliminaire, accompagné de violes et de tam-tams, elles formèrent un demi-cercle et l'une d'elles s'avança jusqu'à nous. Les bras arrondis, le voile flottant, elle tournait doucement sur ellemême, avec un léger frémissement du corps qui faisait résonner ses grelots; la musique, douce et langoureuse, semblait la bercer; ses yeux étaient à demi fermés. Elles se succédèrent ainsi à tour de rôle; l'une simulant un charmeur de serpents ou un lutteuj, l'autre, ardente et passionnée, tourbillonnant avec rapidité; une autre, parée d'une gracieuse toque brodée de perles, nous adressait des gestes provocants et suivait la musique avec un coquet mouvement

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de corps tout particulier. Elles finirent par une ronde animée, accompagnée de chants et de battements de mains.

Dans tout cela, rien de celte immoralité que Ton s'attend communément à trouver dans les danses de bayadères ; le maintien des danseuses est toujours modeste, avec une pointe de coquetterie, et leur costume est plus strict que celui des femmes ordinaires. Il ne faut pas non plus chercher là une danse dans toute l'acception du terme; des poses, des attitudes, des chants, voilà ce qui constitue le nautch officiel des Hindous.

Les Parsis, descendants des anciens Perses et adorateurs du feu, forment une des plus intéressantes communautés de Bombay. Riches, actifs, pleins de dévouement à la domination anglaise, on leur doit en grande partie la prospérité actuelle du pays. Il n'y a pas un seul établissement de commerce européen dans lequel l'un d'eux n'ait une part et souvent la plus considérable. Laborieux et patients, ils ont toutes les qualités des Juifs sans en avoir les défauts, car ils sont cour la plupart très généreux et apprécient une vie de luxe et de confort. Leur influence est énorme et s'accroît de l'union et de l'amitié qui régnent entre les membres de cette race modèle.

D'un caractère doux et conciliant, ils recherchent la fréquentation des Européens; toutes leurs manières sont copiées sur les nôtres. Ils ont de magnifiques équipages, des demeures somptueuses, donnent des dîners et des fêtes ; mais d'une part ils n'ont pas le goût raffiné de l'Européen, de l'autre ils manquent du talent naturel que l'Indien possède pour user du luxe et agencer les spectacles imposants. C'est un peuple de transition, qui n'est ni européen, ni hindou. J'ai eu récemment l'occasion, cependant, d'assister à une grande cérémonie de mariage, dans la maison d'un riche négociant, Cowasjee Jehanghir, et certes je crois qu'il serait difficile de voir un plus grand luxe ou de trouver des hôtesplus charmants.

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La demeure de Cowasjee se Irouve au milieu d'un grand jardin qui avait été illuminé a giorno; des lustres éclairaient les allées et les arbres étaient resplendissants de fruits et de fleurs de feu. A peine eus-je pénétré dans ce lieu enchanté, que je me vis au milieu d'une nombreuse société de gentlemen parsis qui, vêtus de leurs robes de cérémonie, longues, blanches et flottantes, se promenaient en causant: ce costume des anciens Perses donnait à la scène un caractère asiatique dont elle manquait un peu par elle-même. Je fus très bien accueilli ; nous échangeâmes de nombreuses poignées de main, et, me joignant à leur troupe, je les suivis dans l'intérieur de la maison. Là, je trouvai Cowasjee, qui me fit entrer dans un riche salon où devait se célébrer la cérémonie; les prêtres, en grande tenue, se tenaient en cercle et récitaient déjà leurs monotones psalmodies; pendant ce temps, une bonne musique militaire, placée dans la véranda, nous jouait des valses et des quadrilles. Quand tous les invités furent rangés autour du vaste salon, on fit cesser les accords profanes, et le grand-prêtre entonna l'hymne du mariage, de cette voix nasillarde dont les clergés de toutes les religions ont le privilège; ensuite les prêtres se mirent en rang et vinrent à la rencontre de l'heureux couple, qui entra par une des grandes portes de la salle. Le jeune homme, vêtu de blanc, le cou paré de colliers de fleurs, marchait à côté de la fiancée, qui, drapée dans un superbe vêtement de brocart, nous cachait à demi ses traits sous un voile. Arrivés au milieu de la salle, les deux jeunes gens se prosternèrent, et, le grand-prêtre s'étant placé près d'eux, le groupe fut couvert d'un énorme châle de cachemire formant tente et le cachant complètement. Lorsque, vingt minutes après, le bruit infernal des prêtres eut cessé, le voile fut retiré, les deux jeunes gens étaient mariés; la jeune femme fut alors entourée d'un cercle nombreux de dames parsies, la félicitant, l'embrassant ou pleurant de joie, et le marié vint embrasser son père et serrer la main do ses amis.

Après cette curieuse cérémonie, on nous fit passer dans le jardin, où, sous Tépaisse voûte des manguiers et des tamariniers, un magnifique souper nous attendait : les vins les plus fins, les mets recherchés d'Europe et les plus belles fleurs des tropiques couvraient entièrement la table. Des musiques anglaises et indiennes alternaient leurs harmonies, tantôt nous berçant doucement sous quelque langoureux refrain goujerate, tantôt faisant éclater la ritournelle d'un brillant quadrille parisien. Vers onze heures, nous fûmes présentés aux dames parsies;la plupart portaient des costumes couverts d'or, de diamants et de perles, qui miroitaient sous l'éclat des lustres d'une manière féerique; je causai avec quelques-unes d'entre elles qui parlaient admirablement l'anglais. Ce mélange de mœurs hindoues et de dehors presque européens ne pouvait être présenté sous un plus agréable jour que celui de cette fête, et lorsque l'heure de se retirer arriva, je remerciai avec sincérité Gowasjee de son invitation.

Première nuit dans la jungle. — Éléphanta. — Le temple de Karli. — Pounah.

Pounah.

Je vous écris de Pounah, l'ancienne capitale des Maharates, à une cinquantaine de lieues à l'est de Bombay. Me voilà donc en route, et j'espère pour tout de bon; ce n'est pas que j'en sois déjà à la partie sérieuse de mon voyage, car les pays que je parcours ont été souvent visités; mais je vais y trouver l'occasion d'un excellent apprentissage pour mes explorations de l'année prochaine.

Dès le commencement d'octobre, j'ai quitté Bombay et je me suis fait transporter de l'autre côté de la baie, au milieu

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