DÉPART DE BOMBAY
avec patience, et avant de me diriger vers le centre de l'Inde j'ai continué mes études préliminaires.
Je rentrais à Bombay au mois d'avril dernier, après un an de courses qui m'ont conduit jusque dans le sud de l'Inde. De l'avis des gens les plus compétents mon stage était terminé. Désormais, je possédais à fond les langues indiennes ; j'étais rompu aux coutumes et à Tétiquette indigène; enfin deux atteintes de la fièvre et une légère attaque de choléra me permettaient de me considérer comme suffisamment acclimaté. Deux des obstacles qui m'avaient été signalés subsistaient, il est vrai, encore : ma nationalité française et la légèreté de mon budget; mais ceux-ci étaient irrémédiables. Dès le commencement du mois de mai, je fis donc mes préparatifs pour quitter Bombay définitivement et me mettre en marche vers le pays des Rajahs. Après mûre réflexion, je décidai d'aborder ce pays par le royaume du Guicowar, l'un des plus considérables de l'Inde, et dont la capitale, Baroda, se trouve reliée depuis peu à Bombay par un chemin de fer.
Au moment de mon départ, un jeune peintre flamand, M. Schaumburg, dont j'avais fait la connaissance à Bombay, vint m'offrir de se joindre à moi. J'acceptai sa proposition avec empressement, car elle comblait tous mes vœux. Ce que je connais déjà de l'Inde et de ses habitants me faisait redouter l'isolement dans lequel j'allais me trouver, pour plusieurs années, au milieu de contrées ne renfermant qu'un très petit nombre d'Anglais et dont les populations, sans être franchement hostiles, voient toujours l'étranger avec défiance.
Cette importante affaire arrangée, je quittai définitivement Bombay, vers la fin de mai. Mais mon nouveau compagnon ne devant me rejoindre qu'au bout d'une quinzaine, je mis ce temps à profit pour visiter les points les plus curieux de la côte. Surate, Broach,Ratanpour; ce qui fait que j'arrivai à Baroda presque en même temps que Schaumburg.
n LES ROYAUMES DE L'INDE.
Mon premier soin fut d'aller avec lui rendre visite au colonel W..., le résident* anglais, qm nous reçut très affablemenl. Dès le lendemain, le roi nous invitait à assister au défilé d'une procession solennelle dans laquelle il devait figurei'. Une estrade avait été dressée sur le parcours pour nous permettre d'assister à ce spectacle.
Cette procession était en effet un merveilleux spectacle. S'abord vinrent les trompes régulières du Rajah, commandées par des officiers européeas, puis les corps arabes, les escadrons de cavalerie maharate, les pardmsiSj l'artillerie de campagne, les mousquetaires, les hallebarfiers, les canonmers à dromadaire, enfin dix à douze mille hommes de l'armée guicowarienne : ce défilé dura phis d'une heure. Derrière ces troupes s'avance le porte -étendard royal assis sur un superbe éléj4iant, peint et couvert de housses brodées, soutenant un drapeau en drap d'or de plus de 12 mètres ée haut. Autour de lui se pressenties cavaliers d'élite, chargés dans les combats de la défense de l'étendard. Armés de longues lances et de larges cimeterres, les mains couvertes de gantelets d'acier, ils sont vêtus avec une richesse inouïe. iiCur justaucorps de velours cramoisi, leurs culottes collantes et leurs souliers pointus font le plus parfait costume de chevalier qu'il soit possible d'imaginer. Les uns portent un petit nrorion d'acier retenu par le turban et une cotte de maille sarrasine ; d'autres ont d'épaisses cuirasses en peau de buffle richement brodées. Les pointes de leurs lances sont argentées et des plaques d'or ornent leurs boucliers en peau de rhinocéros transparente. Après eux vient un vrai orchestre detam-
i. Les résidents sont des officiers supérieurs de Tannée anglaise, qui jouent à la cour des princes indépendants le rôle d'ambassadeurs et de représentants de la reîne d'Angleterre, impératrice de l'Inde. Ils s'occupent de toutes les affaires a^Fant rapport aux Européens établis dans ees États et président à cet effet un tribunal sf^ial. Le voyageur arrivant dans une capitale hindoue doit donner avis- au Résident, qui a le droit, en cas de mauvais antécédents, de lui en refuseir le séjour.