‹ Les royaumes de l'IndeChapitre 16 sur 47 · CHASSE AUX ANTILOPES · texte numérisé non relu

CHASSE AUX ANTILOPES

bien plus dangereux que Téléphant. Mais la plus bizarre de toutes les luttes est celle que je vis une fois dans Tarène royale entre un âne et une hyène, et qui le croirait ! c'est à l'âne que resta la victoire. La vue de l'hyène l'avait rendu tellement furieux, qu'ill'attaqua aussitôt et l'eut promptement mise hors de combat par ses ruades et ses coups de dents. Couvert de guirlandes et de fleurs, il fut emmené au milieu des bravos de la foule.

La chasse est aussi une des passions dominantes du Guicowar ; il s'y livre avec la fougue qu'il apporte à tous ses plaisirs, et une véritable armée de veneurs est chargée de cette importante administration. Il me faudrait un volume pour vous décrire la variété d'excursions cynégétiques auxquelles nous avons assisté. Une des plus curieuses est celle qui consiste à se servir de panthères au lieu de chiens pour forcer les antilopes.

Toute la tactique de cette chasse consiste à s'approcher par diverses évolutions d'un troupeau, en se tenant toujours sous le vent, car autrement les boucs éventent rapidement la panthère et prennent la fuite. Les cavaliers eux-mêmes n'inspirent que peu de défiance à ces animaux, qui sont habitués à voir journellement du monde dans les champs et qui n'ont jamais entendu un coup de fusil. Quand le roi juge la distance convenable pour le lancer, la troupe s'arrête, la panthère est descendue du palanquin et son gardien retire le capuchon qui couvre ses yeux. Elle reste un instant immobile, puis se dirige en rampant vers le troupeau; elle s'approche ainsi jusqu'à ce que les antilopes l'aperçoivent et prennent la fuite. Alors, en trois ou quatre bonds, elle rattrape l'une d'elles et la renverse. Les chasseurs suivent au galop pour assister à la capture et à l'agonie de l'antilope. La panthère tient toujours sa proie entre ses griffes et plonge ses dents dans le cou de ranimai; un valet s'approche, lui remet le capuchon sur les yeux et l'arrache avec quelque difficulté à son festin^ Pour la

récompenser, on lui donne à boire une écuelie du sang de l'antilope ; puis elle est replacée dans son palanquin et la chasse continue. Le plus curieux est que la panthère ne s'attaque jamais aux biches ou aux faons, mais saisit toujours un des boucs, même s'il n'y en a qu'un dans le troupeau. Après plusieurs captures, la panthère se fatigue et alors la chasse devient plus intéressante ; car il arrive souvent que le bouc attaqué se défend bravement avec ses cornes et s'échappe avec quelques égratignures. L'antilope mâle est un magnifique animal; il a les cornes droites et longues parfois de quatre pieds. Il se distingue des biches par une bande noire sur le dos, qui gagne de plus en plus avec l'âge et arrive chez les plus vieux jusqu'au ventre, où le pelage reste toujours d'un blancheur éclatante.

Une autre chasse fort intéressante est le pig-sticking, ou chasse à courre au sanglier. Les terrains aux environs de Baroda offrent toutes les facilités pour ce genre de chasse, et le Guicowar nous a fait assister à plusieurs. Les chasseurs, généralement au nombre de huit ou dix, montent des chevaux bien dressés et habitués à cet exercice ; ils ont chacun une lance courte, de six à huit pieds de long, armée d'une pointe en acier très acérée. Ils sont en outre accompagnés de pages, portantd'autres lances pour remplacer celles qui seraient brisées ou perdues. Les batteurs détournent une troupe dé sangliers et la rabattent devant les cavaliers ; ceux-ci se mettent alors à leur poursuite, la lance en arrêt, et cherchent à les transpercer. Souvent le sanglier attaqué, généralement le plus fort et le plus robuste, charge les chevaux et leur fait avec ses défenses de terribles blessures. Il faut, au moment où l'on plante la lance dans le sanglier, faire tourner son cheval de manière à éviter l'attaque de l'animal furieux : là est la grande difficulté de cette chasse. Un grand sang-froid et une parfaite confiance dans la bête qu'on monte sont tout à fait indispensables. Souvent le sanglier se

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contente de fuir et oblige les chasseurs à le suivre à travers des terrains semés d'obstacles, où il est difficile de lui lancer répieu. Ily a peu de temps, un de ces animaux nous tint après lui pendant plus d'une heure ; blessé déjà en plusieurs endroits, il paraissait avoir conservé toute sa vigueur. Le Guicowar l'arrêta par un de .ces tours d'adresse si estimés dans ces pays et qui élèvent tant la réputation d'un homme. Jetant sa lance et quittant un de ses étriers, il se pencha sur son cheval, et en passant au galop à côté du sanglier, il lui trancha la tête d'un coup de sabre. Cet exploit fut accueilli par des cris d'admiration et est resté un des thèmes favoris de conversation à la cour.

Ahmedabad. — En selle. — Notre camp. — Le pays des Bhîls. — Cernés par les sauvages. — La ville du Soleil-Levant.

Oudeypour.

Ce n'est pas sans peine que j'ai pu quitter la cour de Baroda. Il m'a bien fallu cependant m'arracher aux délices de cette nouvelle Capoue, et après avoir remis noire départ de mois en mois, le 45 novembre dernier je me suis mis en route pour Ahmedabad. Notre dernière entrevue avec ce bon Guicowar a été vraiment louchante ; il ne m'a laissé partir que sur la promesse formelle de revenir le voir, promesse probablement bien vaine.

Ahmedabad est une grande ville fort intéressante, appartenant aux Anglais. Nous n'y sommes restés que le temps nécessaire pour organiser notre caravane. La chose n'était pas commode, car j'avais décidé de suivre pour me rendre ici une route que n'avait encore pratiquée aucun voyageur européen. Cette route traverse un pays peuplé par des sauvages, les Bhîls,

qui sonl fort redoutés par les paisibles Hindous. En outre, on ne peut employer dans ces pays difficiles d'autre moyen de transport que les chameaux. Les chameliers me demandaient pour me conduire à Oudeypour un prix exorbitant, à cause de la mauvaise réputation du chemin que j'avais choisi pour m'y rendre. Enfin je conclus le marché avec l'un d'eux, qui s'engagea à me fournir deux chameaux de selle ou sanis et sept chameaux de bagage. J'achetai une petite tente très légère, ne voulant pas trop m'encombrer dans ces passages difficiles, et je complétai tout mon attirail de lits, de batterie de cuisine et autres objets dont nous aurons longtemps besoin dans ces pays dénués de ressources pour le voyageur, et où nous resterons au moins une année.

Les deux chameaux qui devaient nous servir de monture étaient brillamment harnachés, avec des housses de soie et des glands à profusion; mais tous ces ornements n'étaient que pour la cérémonie du départ et ont disparu dès notre entrée en campagne. Le personnel de la caravane se composait de nos quatre domestiques, de deux conducteurs de sanis et de sept chameliers ; je m'étais adjoint en outre quatre soldats mercenaires de Patiala qui devaient nous escorter jusqu'à Oudeypour. Tout ce monde était armé de sabres et de fusils, et chacun d'eux se figurait être probablement appelé à s'en servir sous peu. Je les assemblai tous devant le perron de notre demeure et leur fis un petit speech, leur assurant que le pays que nous allions traverser était parfaitement sûr, et que du reste, étant bien armés, nous n'avions rien à craindre de la part des Bhîls. J'établis un chef de caravane, et ayant consulté la carte que j'avais dressée de notre itinéraire, je leur ordonnai d'aller camper le soir même au village de Raïpour, à 24 kilomètres d'Ahmedabad. Quant à nous, j'avais décidé que nous passerions encore la nuit sous le toit hospitalier de la maison de poste et ne rejoindrions notre camp que le lendemain matin.

A quatre heures du matin, je fus tiré de mon sommeil par le sanivalla; j'éveillai à mon tour Schaumburg, et en quelques minutes nous étions prêts. La sani, accroupie à la porte, m'attendait ; je mis quelques couvertures sur la selle pour la ' rendre plus confortable et je pris place sur le siège de derrière; mon conducteur enfourcha celui de devant, et le chameau bondit comme un ressort sur ses pieds.

La selle des chameaux de course est double, de sorte que les deux cavaliers se trouvent emboîtés l'un dans l'autre. La position de celui qui est à l'arrière n'est pas des plus agréables, à cause de cette proximité ; mais je l'avais choisie pour me faire un peu aux mouvements du chameau, avant d'essayer de le conduire moi-même. Je restai pendant une demi-heure sans pouvoir retrouver mon équilibre, violemment secoué et me cramponnant au dos de mon conducteur ; mon compagnon ne souffrait, du reste, pas moins. Maigre consolation, me direz-vous. Mais, au bout de ce temps, je me sentis mieux à mon aise,, et je pus prêter plus d'attention à la route que nous suivions. Ahmedabad était déjà loin de nous, et l'aube éclairait une plaine immense, couverte de champs nus et parsemée de groupes d'arbres annonçant l'emplacement des villages.

A Raïpour, que nous atteignîmes à six heures du matin, je trouvai notre tente plantée sous un gros arbre au bord d'une rivière et à une portée de fusil du village. Nos bagages étaient rangés autour d'un arbre où nos gens avaient établi la cuisine et leurs quartiers généraux ; des fusils et des sabres accrochés aux branches donnaient à l'ensemble un aspect guerrier. Je ne saurais dire combien ce spectacle, doré par ce beau soleil du matin, me transportait de joie; c'était bien le début de la partie sérieuse de mon voyage. Jusqu'ici j'avais suivi des chemins battus, dans des pays où l'influence civilisatrice se faisait sentir et sur lesquels je possédais de nombreux renseignements; ici tout pour moi était inconnu. Que

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