‹ Les royaumes de l'IndeChapitre 17 sur 47 · LE PAYS DES BHILS · texte numérisé non relu

LE PAYS DES BHILS

devais-je trouver dans le Rajpoutana? un bon ou un mauvais accueil, un paradis ou un désert?

Vers le soir, les jeunes femmes bhîls viennent remplir leurs cruches à la citerne; j'admirais ces groupes superbes déjeunes filles demi-nues, aux formes élégantes, s'avançant avec grâce en portant leurs lourdes amphores sur la tête; quelques guerriers aux traits farouches s'étaient assis près de là et nous examinaient attentivement. Le soleil couchant dorait les cimes voisines, éclairant d'une lumière fantastique le sublime tableau étalé devant nous. La nuit, je postai moi-même les sentinelles, et les feux furent allumés autour du camp pour montrer aux Bhîls que nous veillions.

Pendant plusieurs jours nous continuâmes à nous avancer au cœur de la montagne, sans incident notable, sauf la rencontre de quelques tigres. Le pays est d'un aspect sauvage indescriptible ; le fond des vallées est encombré de rochers amoncelés, entre lesquels serpentent d'étroits sentiers ; il est merveilleux de voir avec quelle patience et quelle adresse nos chameaux lourdement chargés franchissent ces obstacles.

Des cavaliers rajpouts et mes soldats de Patiala forment avec moi l'avant-garde ; nos chameaux, sous la garde des chameliers, et une trentaine de voyageurs qui nous ont rejoints à divers endroits de la route pour traverser les défilés sous notre protection, sont réunis au centre; Schaumburg avec quelques cavaliers ferme la marche. Ce redoublement de précautions nous a été recommandé, parce que nous avons à franchir un des districts les plus redoutables; les habitants, parfaitement insoumis, n'y respectent aucune caravane. Après plusieurs passages très resserrés, nous entrons dans une vallée fertile, encaissée entre de superbes montagnes; le coup d'œil est imposant; ces masses de rochers, ces forêts couvrant les talus, forment un ensemble grandiose. Les villages des Bhîls sont nombreux et apparaissent échelonnés des deux côtés.

hS LES ROYAUMES DE LMNDE.

A peine élions-nous entrés dans ce repaire, qu'un incident faillit arrêter tout à fait notre marche. Depuis le matin, nous rencontrions des Bhîls qui passaient calmes et silencieux à côté de nous, sans répondre au salut fraternel que leur adressaient nos gens; Tun de ceux-ci, indigné de cette impolitesse, profita de ce qu'un Bhîl se trouvait seul pour se jeter sur lui, le frapper et lui arracher son arc et ses flèches. Ce fait, qui pouvait avoir de si terribles conséquences pour nous, s'était passé à mon insu, occupé que j'étais autre part; mais j'en fus bientôt informé, car le soldat, sachant que j'avais manifesté le désir de posséder des flèches bhîls, vint triomphant m'apporter son trophée. Je compris aussitôt le danger que nous courions; à peine avais-je eu le temps de donner quelques ordres, que le cri de guerre retentit dans la vallée et fut répété par tous les échos ; de tous les villagesque nous pouvions apercevoir sortaient des hommes qui descendaient en courant vers nous. Dire la confusion qui éclata alors dans le centre de notre caravane serait presque impossible : les femmes poussaient des cris, les marchands se démenaient comme des fous, les chameaux eux-mêmes se joignaient au vacarme. Quant à nos soldats, leur attitude fut digne d'éloges : chacun se mit à charger ses armes, à allumer les mèches, et ils attendirent mes ordres.

Les Bhîls, nous voyant prendre position, s'avançaient irrésolus; nos carabines les intimidaient un peu; cependant ils étaient déjà en grand nombre et se hasardaient à lancer des flèches, mais hors de portée. Quelques-uns parvinrent à s'approcher de nous en rampant derrière des buissons et nous décochèrent des traits, dont l'un atteignit un chameau qui se mit à lancer des ruades et ajouta au désordre. J'allais donner ordre de répondre en ouvrant le feu sur eux, quand je vis un vieux cavalier rajpout de notre escorte partir au galop vers de hautes touff'es d'herbes rapprochées de nos chameaux. Bientôt nous le vîmes faire volte-face et

tomber le sabre levé sur un vieillard bhîl blotti dans les herbes ; en un clind'œil il l'eut fait prisonnier et lui eut lié les mains.

Son action produisit un effet magique; j'entendis pousser des cris terribles; des flèches en grand nombre tombèrent autour de nous, et plusieurs coups de feu partirent de la caravane. Nous battîmes en retraite avec notre prisonnier; et le Rajpout ay«int eu le temps de me dire qu'il connaissait très bien ce vieillard comme chef de l'un des villages, je fis crier aux Bhîls que, s'ils continuaient à nous assaillir, notre premier acte serait de tu^r le vieux chef. Ils nous répondirent par des cris, mais sans se retirer.

Je fis détacher le vieux Bhîl, qui m'expliqua en mauvais hindoustani combien les gens de sa tribu avaient été peines et étonnés de Tinsulte que nous leur avions faite; ils se croyaient les protégés des Européens et n'étaient pas habitués de leur part à de pareils procédés. « Certes, ajoutait-il, c'est la première fois que quelqu'un a la témérité de braver les Bhîls dans leurs vallées. » Il demandait la reddition de l'arc et des flèches prises, et celle du soldat coupable, avant de nous permettre de continuer notre route. Je lui assurai que je déplorais cet événement, et je lui offris de lui rendre l'arc et les flèches et d'obliger le soldat à faire des excuses; il eût bien tenu à avoir ce malheureux en son pouvoir, mais il finit par se soumettre à mes conditions. S'avançant entre deux soldats vers les siens, il kur transmit nos arrangements. L'arc et les flèches furent rendus; quant à lui, nous le retînmes avec nous jusqu'au sortir de la vallée. Au moment de lui rendre sa liberté, je lui fis verser un grand verre d'eaude-vie, qu'il avala d'un seul trait. Il rejoignit prestement les siens, qui nous avaient suivis silencieusement, et de là il lança sur nos gens toutes les imprécations imaginables, leur criant qu'ils ne devaient leur salut qu'à notre présence et leur jurant que s'il revoyait jamais l'un d'eux dans la vallée, il aurait sa vengeance.

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