‹ Les royaumes de l'IndeChapitre 18 sur 47 · JLA VILLE DU SOLEIL-LEVANT · texte numérisé non relu

JLA VILLE DU SOLEIL-LEVANT

C'est à cette alerte un peu vive que se sont bornées nos aventures dans ce redoutable pays des Bhils. Aux avant-postes anglais établis à Kheirwara, où nous arrivâmes le surlendemain, le commandant m'assura que nous avions couru un grand danger sans nous en douter : si le hasard ne nous avait pas livré un de leurs chefs en otage, les Bhîls nous eussent impitoyablement massacrés jusqu'au dernier, selon leur cruel usage.

Quinze jours après notre départ d'Ahmedabad, après une longue marche dans des gorges sauvages, nous aperçûmes tout à coup devant nous Oudeypour, la capitale du Meywar, le terme de notre voyage.

Mes hommes criaient et sautaient de joie; quant à moi, je restais en extase devant le sublime panorama qui se déroulait à mes pieds. Jamais je n'avais espéré rien voir d'aussi beau; c'était comme l'apparition d'une ville féerique des il/iWe^/ U7ie iVtti7s. Au premier plan, une longue ligne de forts, de pagodes, de palais se détachait sur une forêt de jardins, au-dessus desquels apparaissait la ville, fantastique enlacement de clochetons, de tours, de kiosques, enveloppant une colline pyramidale ; le sommet de celle-ci porte un immense palais de marbre blanc qui brille sur le fond bleu des montagnes. Ce palais, aux proportions grandioses, apparaît planant comme la nouvelle Jérusalem au-dessus d'une cité terrestre. Ni la plume, ni le crayon ne pourraient rendre l'effet merveilleux de cette ville, si bien nommée Oudeypour, la « ville du Soleil-Levant ». Bientôt le beau spectacle disparut à nos yeux et nous descendîmes péniblement les ravins désolés qui gardent ce paradis. Ses habitants semblent aussi en être des gardiens jaloux, car, depuis huit jours que nous sommes arrivés, les portes de la ville nous sont encore fermées. Baroda n'était-il donc qu'une exception, et devons-nous retrouver ici un nouvel Haïderabad?

Le Soleil des Hindous. — Le palais des Ranas. — Première entrevue- — Chasse à riioudi. — L'n dîner royal. — Combat d'un sanglier et d'une panthère.

Oudeypour.

Les premiers jours passés devant les murs de la cité du Soleil-Levant ont été fort tristes pour nous. Toutes nos tentatives pour arriver jusqu'au roi furent vaines. Cet échec était d'autant plus pénible que ce prince, le Maharana de Meywar (tel est son titre officiel), possède une influence considérable. Sa personne est pour tous les Hindous un objet de vénération, et il a droit au titre pompeux de Hindou Souradj ou Soleil des Hindous. Cette considération, qui s'attache à une famille de princes d'un rang secondaire pour la puissance, lui vient de la courageuse résistance qu'elle opposa aux envahisseurs musulmans. Vaincue, elle repoussa ces profitables mésalliances avec la famille impériale de Delhi que les autres Rajahs s'empressèrent d'accepter, et conserva au prix de son sang la pureté sans tache de sa caste. Ce courage lui a valu non seulement la première place à la tête de la noblesse de l'Inde, mais aussi de nombreux honneurs et prérogatives. Dans une assemblée de princes, le Rana occupe toujours le siège d'honneur, et il a droit à la parole ; dans les discussions qui éclatent souvent entre Rajpouts sur des points 4e caste ou de religion, il est seul arbitre et juge sans appel.

Si donc le Rana refusait de nous recevoir, les autres princes du Rajpoutana ne manqueraient pas de suivre son exemple, et dès lors je n'avais plus qu'à renoncer à mon en treprise.

Cependant, au bout de quelques jours, un envoyé du palais

vint nous autoriser à visiter la ville. Celle-ci est fort pittoresque ; ses maisons et ses nombreux palais s'étagent sur le flanc d'une colline que couronne la résidence royale et dont la base est baignée par un superbe lac, tout parsemé d'îles riantes.

Le palais des Ranas est une des plus magnifiques constructions de l'Inde. Entièrement construit en marbre, il offre un éblouissant amoncellement de galeries, de légers pavillons, de tourelles et de dômes dorés. Parmi les choses merveilleuses qu'il renferme, il faut citer le vaste jardin qui s'étend au-dessus de l'étage supérieur; on est étonné de trouvera une si grande hauteur et sur plusieurs étages d'appartements des arbres centenaires et de beaux parterres. Au centre du jardin est un bassin d'où rayonnent des avenues dallées de marbre blanc; l'eau circule dans des canaux incrustés de mosaïque et se perd avec un doux murmure au milieu des bosquets d'orangers et de grenadiers. Une galerie de marbre entoure ce lieu enchanté, et là, sur quelques sofas en velours, les nobles de la cour, distraits dans une douce rêverie, viennent passer les heures de la sieste. Leur vue domine toute la vallée, et, en contemplant ce spectacle, ils peuvent se retracer les hauts faits d'armes de leurs ancêtres, qui défendirent pendant des siècles contre les hordes musulmanes ce coin de terre, aride et sauvage, transformé par eux en un paradis; lorsque leurs yeux fatigués se détournent de ce panorama, ils peuvent les reposer sur le tableau féerique du jardin.

Toutes ces merveilles n'avançaient nullement nos affaires, et je calculais déjà le jour de notre départ, quand enfin, un beau matin, je fus réveillé par des volées de coups de canon annonçant l'événement tant attendu, l'arrivée du major Nixon, l'agent politique du vice-roi des Indes auprès du Maharana. Je lui écrivis immédiatement, en lui envoyant mes lettres de recommandation; une demi-heure après, nous étions assis avec lui devant un bon déjeuner. En apprenant la froideur avec

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laquelle nous avions été accueillis, le major n'en parut nullement étonné et m'assura que nous avions été pris sans doute pour des espions russes ; mais il m'engagea à prolonger notre séjour, me promettant qu'aussitôt après avoir été présentés par lui au Maharana, nous trouverions tout autant à étudier • et à voir dans cette cour qu'à celle de Baroda. Il donna des ordres pour que nous pussions quitter notre camp et venir nous loger près de lui. Le même soir, le major nous présenta aux deux officiers anglais, l'ingénieur et le docteur, constituant avec lui tout le personnel européen de l'ambassade. J'ai rarement passé une soirée plus agréable; il me semblait que des années s'étaient écoulées depuis que je n'avais vu un visage blanc, et l'anglais lui-même résonnait harmonieusement à mes oreilles. On but à notre bienvenue dans la Vallée Heureuse et nous ne nous séparâmes que fort avant dans la nuit.

Comme je l'avais prévu, l'arrivée de l'agent politique anglais changea immédiatement notre position à Oudeypour; le Rana, informé officiellement de notre arrivée, voulut bien cesser de voir en nous des espions russes, venus pour l'entraîner dans quelque conspiration, et consentit à nous recevoir en notre qualité de voyageurs français. Poussant à l'extrême sa complaisance, le major Nixon offrit de nous présenter lui-même au prince et s'arrangea pour que la première entrevue nous dédommageât de notre longue attente. Une voiture du palais, avec une escorte d'honneur, vint nous prendre à la résidence, et nous traversâmes ainsi triomphalement la ville. A la grande porte à trois arceaux qui sert d'entrée au palais, les soldats de la garde royale nous présentent les armes et nous mettons pied à terre dans l'immense cour; le premier ministre, chargé par le Maharana de nous recevoir, nous attend au haut du perron. Des huissiers à canne d'or nous conduisent à la salle du trône, située dans un des étages supérieurs et où nous trouvons le roi, assis sur un trône d'argent supporté par des

lions d'or et entouré de ses nobles. A notre vue, le prince descend du trône et s'avance de quelques pas vers nous ; il nous serre la main, et nous prenons place à ses côtés sur des fauteuils d'argent.

Le Maharana Sambou Sing est un jeune homme de dix-huit ou dix-neuf ans, à la figure douce et agréable, mais ses traits manquent de la finesse qui caractérise en général sa race; ses manières sont affables, prévenantes et empreintes de dignité. C'est d'une façon fort gracieuse qu'il s'excuse tout d'abord de n'avoir pu accéder immédiatement à notre demande d'audience et nous assure que des raisons purement politiques l'ont contraint à ces délais. Il écoule avec «attention ce que je lui dis du but de mon voyage, me questionne longuement sur la France et finit par m'inviter à prolonger encore mon séjour à Oudeypour. Au moment où nous nous levons pour quitter la salle, le Rana remet à l'ambassadeur, à mon compagnon et à moi un paquet de feuilles de bétel appelé bira et jette quelques gouttes d'essence de rose sur nos mouchoirs. Cette cérémonie, en usage dans toutes les cours de l'Inde, a ici une signification importante :il faut être un prince de haut lignage, un guerrier fameux ou un étranger de distinction, pour recevoir le bîra des mains du Maharana d'Oudeypour. C'est un honneur considéré comme l'investiture d'un titre de noblesse. Je mis sans sourciller le précieux bîra dans ma poche et sortis avec l'agent politique, accompagné des salâms des nobles, qui nous escortèrent jusque dans la cour.

Dès lors, on dirait que le prince fait tous ses efforts pour nous faire oublier notre première impression et pour éclipser la splendeur de notre réception à Baroda. Tous les jours il invente un nouveau prétexte pour nous retenir, et depuis deux mois que nous sommes ici, notre existence n'est plus qu'une longue succession de fêtes dont le défilé remplit déjà les pages de mon journal. Ce ne sont que cérémonies

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de gala, tournois, dîners, longues promenades sur le lac ou dans les îles, chasses fantastiques aux environs.

Il y a quelques jours nous avons été chasser dans les monts Aravalis, à Yhoudi de Dubock. On appelle houdis de petits fortins crénelés construits pour servir d'affûts ; ils sont généralement placés à l'entrée d'un ravin, de façon que le feu des chasseurs en commande entièrement le passage. On s'y installe confortablement ; des fauteuils sont préparés pour le Rana et les invités, et les rafraîchissements, bière, Champagne, limonade glacée, ne sont pas oubliés. La chasse à l'houdi est donc la chasse la moins fatigante qu'il soit possible d'imaginer. Derrière chaque chasseur se tiennent deux serviteurs, présidant une vraie batterie de fusils; l'un d'eux est occupé du chargement des armes, tandis que l'autre les passe au chasseur au fur et à mesure qu'il en a besoin, reprenant celles qui ont servi. L'houdi de Dubock est dans une position charmante, ombragé par un groupe d'arbres, au bord d'un ravin profond, et dominant une vue étendue sur la plaine et les Aravalis. Les batteurs, qui nous ont précédés, se sont rangés, au nombre de trois mille, dans la montagne et occupent les hauteurs, ne laissant aux habitants de la forêt d'autre issue que celle que nous commandons. Bientôt les clameurs se font entendre dans le lointain ; un bruit formidable de gongs, de trompettes, de tam-tams s'élève des profondeurs de la jungle. Quelques instants après, on entend un craquement dans les broussailles, et la première troupe de sangliers débouche dans le ravin ; ils sont une vingtaine et paraissent ahuris. Une fois à portée, ils essuient notre feu; quelques-uns restent surplace; des survivants, les uns regagnent la montagne, d'autres, mieux avisés, continuent leur route et se perdent dans la plaine. Au bout d'un quart d'heure, la confusion devient indescriptible ; les sangliers s'entassent dans le ravin par centaines, et le feu du houdi tonne sans interruption. Des chacals, des hyènes passent pêle-mêle avec les porcs, et la

fantaisie des chasseurs en arrête quelques-uns en route; toutes ces bêtes sont en proie à une terreur folle. Une panthère s'avance avec plus de lenteur et essaye de contourner rhoudi en gravissant les rochers; mais elle roule au fond du ravin, \e corps criblé de bîilles, aux cris dejoiedesRajpouts. Les batteurs reviennent enfin et la chasse est finie. Nous descendons dans la nullah pour compter les morts et examiner notre gibier. Le coup d'œil est vraiment effrayant; les animaux gisent les uns sur les autres dans un désordre terrible; de vraies mares de sang remplissent les cavités des rochers. Plus de quarante sangliers, une quinzaine de chîicals, hyènes, chiens des jungles et une panthère, tel est le résultat d'une heure et demie de battue. Ce qui m'intéresse le plus parmi ces victimes, ce sont les chiens sauvages, dont j'avais entendu parler, mais sans trouver l'occasion d'en voir aucun spécimen. C'est un animal de la taille du chacal; il lui ressemble beaucoup par la tête, mais son pelage est plus court, d'un brun fauve, et sa queue est rase. Son aboiement rappelle celui d'un chien ordinaire, mais est plus aigu et a quelque chose de sinistre. Réunis en troupes nombreuses, ces animaux traquent les daims et les antilopes, et, grâce à leur ruse et à leur agilité, en font une proie facile ; ils n'attaquent jamais l'homme. Môme pris en bas âge, ils ne s'apprivoisent jamais.

Les batteurs forment des brancards sur lesquels sont entassées les dépouilles, et notre cortège rentre triomphalement à Oudeypour. Pour fêter cette journée, le Rana nous donne le soir un grand dîner au palais. Les tables sont dressées dans une vaste salle richement et simplement décorée ; la voûte repose sur des arches dentelées que supportent des colonnes de marbre blanc; des lustres en cristal jettent une vive clarté que reflètent à l'infini de grandes glaces entourant la salle; des tapis indiens recouvrent le carrelage de couleur en mo^ saïque. Le dîner lui-même sort toujours des cuisines de l'am-

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