‹ Les royaumes de l'IndeChapitre 19 sur 47 · SANGLIER ET PANTHÈRE · texte numérisé non relu

SANGLIER ET PANTHÈRE

bassade et est par conséquent tout à fait européen ; les vins viennent de la cave du roi et sont d'excellente qualité. Le Rana reçoit les convives et les fait asseoir autour de la table, puis il se retire pour leur laisser toute liberté d'action, vu qu'il lui est interdit par sa religion de prendre part à nos repas et que sa présence comme spectateur ne pourrait que gêner ses hôtes. Il revient au dessert, avec les principaux dignitaires, et accepte gracieusement la coupe d'argent pleine de Champagne que lui offre l'ambassadeur. Des toasts npmbreux font vite disparaître la gêne ; Rajpouts et Européens se mêlent gaiement, rivalisant pour faire honneur aux breuvages de l'Occident et aux cigares des Philippines ou de la Havane. Les scrupules des Rajpouts ne s'étendent pas à ces productions de notre industrie; la seule condition que leur imposent encore leurs dogmes est de faire usage de coupes de métal, le verre étant considéré comme impur. Bientôt arrivent les inévitables bayadères, sans lesquelles il n'est pas de fêtes ici; profitant de la gaieté des maîtres, elles se mêlent hardiment à la conversation et entremêlent leurs danses de plaisanteries, fort goûtées des gens de la cour. Vers minuit, le Rana se lève et congédie ses hôtes, après les avoir embrassés et avoir paré leur cou de guirlandes de fleurs.

Dans une de nos dernières battues, les traqueurs prirent une panthère vivante et le roi décida qu'on la ferait lutter avec un sanglier. Là-dessus, voilà en un moment toute la cour en grande ébullition; les paris s'engagent : je soutiens, jusqu'à preuve du contraire, la supériorité de la panthère. Nous atteignons enfin la fosse du combat; c'est un élégant édifice, surmonté de tourelles, etpittoresquement posé sur la berge du lac, vis-à-vis d'Oudeypour. L'arène est une petite cour entourée de murs élevés ; des loges aux balcons de marbre sont disposées sur deux côtés, et à une hauteur qui ne permet pas à la panthère de les atteindre dans ses bonds désespérés. Le sanglier est seul; c'est un superbe animal, d'une

taille hors ligne, et armé de défenses longues et acérées; il a été fait prisonnier dans les gorges voisines, où il commandait quelque harde, et la perte de sa liberté le met en rage ; il cherche un ennemi et laboure le sol avec fureur. Tout à coup il s'arrête, tremble un instant et hérisse l'énorme crinière qui couvre ses épaules ; il a enfin vu son adversaire : une trappe s'est ouverte et a livré passage à une belle panthère, qui entre lentement et se tapit dans un coin, les yeux fixés sur le sanglier. C'est celui-ci qui engage courageusement la lutte; il s'élance avec impétuosité, et, se laissant étreindre par la panthère, lui déchire les flancs de ses défenses. Les mouvements sont si rapides, si violents, que la panthère essaye de fuir; alors elle est perdue, le sanglier profite de son avantage, et chacun de ses assauts furieux devient fatal à la bête féroce, qui, le crâne déchiré, les côtes brisées, aveuglée par le sang, ne se défend plus; une balle met un terme aux souffrances de la pauvre bête, et le sanglier victorieux est applaudi par les assistants. S' acharnant sur le corps de sa victime, le vainqueur le met en lambeaux, et par moments le lance en l'air jusqu'à l'extrémité opposée de l'arène. La ré-^ compense de son courage sera pour lui la liberté : la trappe est ouverte, et au milieu des acclamations de la foule, il trottine lentement et philosophiquement vers ses montagnes. Il a cependant l'air plutôt préoccupé que satisfait, car il s'arrête de moment à autre. Craint-il de retrouver sa place prise, ou réfléchit-il à la perversité de cette panthère qui le retenait enfermé dans ce château? 11 disparaît enfin derrière |une colline. En me retournant vers les Rajpouts, je vois sur leurs traits combien ils sont heureux de la victoire de leur adversaire favori.

Enfin ,de fête en fête, nous sommes ici depuis deux mois,'et si j'écoutais nos hôtes, nous y serions encore pour cinq ou six; mais la voix de la raison a parlé. J'ai fixé le moment de notre départ. Dans une semaine, disant adieu à toutes ces

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splendeurs, nous commencerons notre marche vers Jeypore, capitale d'un autre royaume rajpout aussi important que celui d'Oudeypour, et dont nous séparent une centaine de lieues.

Le firman du toi. — Le prince de Banèra. — Un Seth hospitalier. Ajmir. — Le désert Indien. — Le mirage. — Jeypore.

Jeypore.

Notre marche à travers le Meywar a été véritablement triomphale. Le Maharana d'Oudeypour m'avait donné un firman m'accordantsurtôute l'étendue de ses États un pouvoir presque sans limites ; tous les fonctionnaires étaient tenus de se mettre à mes ordres, et il n'eût dépendu que de moi de réquisitionner à ma f^taisie tout le long de ma route. Vous pensez que je n'ai fait qu'un usage modéré du pouvoir royal. Mais partout les autorités nous ont accueillis comme les représentants officiels du Rana. C'est ainsi que nous avons pu visiter ce qui avait été interdit jusqu'ici aux voyageurs européens et que nous sommes entrés dans la célèbre Chittore, la ville sainte du Rajpoutana. A Banèra, le chef, un des plus puissants feudataires du Rana, est venu en personne, accompagné de sa cour, avec ses étendards, me rendre visite à mon camp.

En quittant ce pays hospitalier, nous sommes entrés sur le territoire anglais d'Ajmir, dont nous avons atteint la capitale après une courte halte à Nassirabad.

Le 30 mars, à 9 heures, nous passons sous un des antiques portails d'Ajmir, et notre caravane s'engage dans d'étroits et pittoresques bazars, dont le premier aspect rappelle beaucoup le Caire. Notre principale préoccupation est de trouver un logement; ici point de Rana pour vous donner un palais, ni

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même une maison de poste, car les voyageurs sont si rares que la ville n'en possède pas. Munis de lettres pour le gouverneur de la province, le major Davidson, nous pouvions, à la rigueur, aller réclamer son hospitalité; mais vous comprendrez qu'il est assez désagréable d'arriver inattendu chez quelqu'un quand on traîne après soi une cinquantaine d'hommes. Je me souvins alors que le major Nixon m'avait conseillé, si je me trouvais dans l'embarras, de m' adresser à un banquier jaïna, le Seth Pertab Mull, en me présentant à lui de sa part. Je demande au premier passant venu dem'indiquer la'demeure du Seth et, traversant plusieurs grandes et belles rues, d'une propreté admirable, nous arrivons chez le banquier. Ses domestiques nous reçoivent gracieusement, et bientôt je suis en présence du Seth, homme d'une quarantaine d'années, à k figure des plus sympathiques. A peine lui ai-je expliqué l'objet de ma visite, que, sans me laisser m'excuser de venir ainsi le déranger, il donne immédiatement des ordres pour qu'une de ses maisons soit mise à notre disposition : puis, avec beaucoup de bonhomie, il nous prie de ne pas le remercier, nous assurant qu'il est encore notre obligé pour l'honneur que nous lui faisons, et nous presse de nous retirer pour aller nous reposer de noire longue route. Une demi-heure après, nous sommes installés dans une ravissante petite maison indienne, loin des bazars, dans les faubourgs de la vihe; des domestiques envoyés par le Seth mettent rapidement tout en ordre pour nous recevoir, plaçant des tentures, étalant des tapis, des divans. Autour de notre habitation s'étend un vaste verger planté d'orangers, de grenadiers, de citronniers, de tous les arbres odoriférants de ces régions favorisées; un canal alimenté d'une eau courante serpente sous ces ombrages, y entretenant une délicieuse fraîcheur. Et tout cela, a dit Pertab Mull, nous appartient pour le temps qu'il nous plaira d'en jouir. Qu'on accuse encore les Hindous de ne pas comprendre l'hospitalité! C'est bon pour le rachi-

tique et orgueilleux Babou des bords du Gange ou pour le superstitieux Dekkani, qui vous laisseraient mourir plutôt que de vous recevoir à leur foyer ; mais non pour l'habitant du noble Rajasthan, qu'il soit Rajpout, marchand ou paysan.

Mon premier acte à Ajmir fut de congédier l'escorte que m'avait donnée le Rana et de faire part à ce prince de la manière dont j'ai été reçu le long de ma route, ensuite d'informer le major Davidson de mon arrivée. Ce dernier s'empressa de nous envoyer une de ses voitures et se mit entièrement à ma disposition pour faciliter mes recherches dans la ville et ses environs. Il est presque inutile de dire que je trouvai aussi chez lui cette affabilité et cette gracieuse protection dont des hauts employés anglais m'avaient déjà donné tant de preuves. Durant notre séjour à Ajmir, il ne négligea rien pour qu'il nous fût impossible de ne pas emporter de lui un bon et durable souvenir.

Ajmir s'élève dans une ravissante vallée; d'un côté la ville s'étend sur le bord d'un magnifique lac, de l'autre elle s'appuie sur les contreforts d'une haute montagne que surmonte une forteresse. La beauté de son site, l'excellence de son climat en firent de bonne heure le séjour favori des empereurs mogols, et la vallée se remplit de leurs palais et de leurs jardins. Un des plus beaux est le Daolat Bâgh, qui, construit au XVI* siècle par l'empereur Jehanghir, sert aujourd'hui de résidence au gouverneur anglais. D'élégants pavillons de marbre s'élèvent sur la rive même du lac et dominent Tincomparable panorama de la ville et des montagnes se reflétant dans ce miroir de cristal. Le jardin lui-même est vaste et planté d'arbres séculaires; c'est sous ses ombrages que l'impérieux Jehanghir reçut l'humble ambassadeur du roi Jacques P" d'Angleterre.

La ville possède de fort beaux bazars. Ce sont de grandes et belles voies, bien percées, larges et bordées de trottoirs. Les maisons ont au rez-de-chaussée des boutiques d'une

forme régulière, et leurs façades soigneusement entretenues sont ornées de balcons et de vérandas. Celles des riches sont en marbre blanc et quelques-unes sont d'une beauté inouïe. Je citerai, entre autres, le palais des Seths, appartenant à quelques banquiers de la caste jaïna, merveilleux édifice, qui, quoique tout moderne, peut se ranger à côté des plus belles productions de Tart rajpout. Des balcons, des colonnes, des corniches sculptées couvrent les façades; tous les détails sont exécutés avec un soin et un goût admirables. Mais ce palais n'est pas le seul;Ajmir est le Francfort du Rajasthan, et ses nombreux Rothschild ont rivalisé pour l'enrichir de superbes monuments. Toutes les maisons sont en général bien bâties, et peu de villes ont un aspect plus coquet que celle-ci avec ses innombrables terrasses et ses murailles de marbre ou de stuc brillant.

Les environs abondent en monuments antiques, tels que le célèbre temple d'Araï-dîn-ka-Jhopra, et en sites pittoresques, entre autres l'oasis de Pochkar, un des sanctuaires brahmaniques les plus vénérés de l'Inde. Toutes ces merveilles nous retinrent pendant une dizaine de jours, que le major Davidson et le petit cercle d'Européens ne contribuèrent pas peu à nous faire passer d'une manière charmante. Enfin, il fallut penser à réorganiser une nouvelle caravane pour nous conduire jusqu'à Jeypore, et ce ne fut pas une petite affaire. Les autorités anglaises nous aidèrent de leur mieux, et je parvins à réunir le nombre de bêtes de somme nécessaire et deux très mauvais dromadaires pour la selle; les roules étant sûres, nous pouvions nous passer d'escorte.

Entre Ajmir et Jeypore, nous eûmes à franchir une portion du grand désert Indien. Le Sahara lui-même ne présente pas une scène de désolation plus complète; quelques buissons épineux, ça et la un rocher noir, apparaissent au-dessus des vagues de sable, striées par les vents de mille dessins. Du reste, on rencontre seulement sur tout ce long parcours quel-

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