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LE MIRAGE

ques villages aussi gais d'aspect que la campagne environnante, des citernes presque desséchées et des fosses pour l'extraction des grenats et des escarboucles, qui sont en si grande abondance que le sol, par places, en est couvert. Le sable est tellement imprégné de sel que les habitants de ces vastes districts ne vivent que du produit de l'exploitation des salines. Ils choisissent d'habitude un monticule et le coupent de façon à obtenir le sable le plus éloigné de la surface, qui est toujours beaucoup plus riche en sel; ce sable est simplement lavé et le sel obtenu par évaporation au soleil.

Deux jours avant notre arrivée à Jeypore, nous eûmes le spectacle d'un merveilleux effet de mirage. L'illusion était tellement complète que nous nous crûmes au terme de notre voyage, et c'est avec difficulté que nos gens parvinrent à nous convaincre que ce que nous avions devant les yeux n'était qu'un nuage de vapeur.

De toute antiquité les habitants des plaines et des déserts ont remarqué l'étonnant phénomène du mirage, et tous, en le décrivant, ont comparé ses effets à la vue d'une nappe d'eau dont les bords seraient garnis d'arbres et d'édifices fantastiques. Dans l'Inde, où il est très fréquent, le mirage présente rarement cet effet; il ne se produit généralement que par une matinée froide ou brumeuse. L'horizon apparaît d'abord chargé d'une haute barrière de vapeurs, imitant, à s'y méprendre, une chaîne de montagnes; sitôt que les rayons du soleil frappent cette masse, elle devient de plus en plus transparente et acquiert un pouvoir réfringent étonnant. Produisant l'effet d'une lentille grossissante, elle augmente le volume des objets rapprochés du spectateur, transformant les arbrisseaux en arbres gigantesques et les rochers en monuments cyclopéens. Tout d'un coup, le sommet de la nue se frange de couleurs irisées, et la base , prenant de la consistance, apparaît comme une montagne réelle; ses flancs se couvrent d'arbres et la cime est couronnée de palais, de minarets, de

palmiers. Pendant un instant, le phénomène s'arrête, et alors les objets paraissent si clairement définis, qu'à moins d'une grande habitude il est impossible de savoir si c'est une ville réelle ou fantastique que l'on contemple; peu à peu le soleil s'élève et la vision s'évanouit. Quelles que soient les causes de ce merveilleux phénomène de la nature, il en est peu de plus admirables, surtout dans les conditions où je le contemplai cette première fois. Placés sur une colline de sable, nous voyions se dérouler à nos pieds une belle rivière, la BandiXadi, et à l'extrémité d'une vaste plaine se dressaient les châteaux fantastiques du mirage. Quelques paysans, qui s'étaient arrêtés pour regarder notre caravane, m'assurèrent que, pendant les premiers mois de l'année, ce phénomène se produit presque chaque matin ; il est plus rare en avril.

En arrivant à Jeypore, ma première visite fut pour le capitaine Beynon, agent politique à la cour du Maharajah ; les quelques lettres dont j'étais muni pour lui me permettaient de compter sur une bonne réception. Le capitaine fut pour moi d'une amabilité charmante, parut s'intéresser beaucoup à mon entreprise et me promit tout son appui auprès du roi. Il m'apprit en outre qu'il joignait à ses hautes fonctions celles de surintendant de la maison de poste, et que nul ne pouvait y séjourner sans sa permission; il nous autorisa non seulement à nous y installer pour le temps que nous jugerions convenable, mais encore il donna des ordres pour que tout fût arrangé de façon à nous en faire une confortable habitation. Le soir même, le Rajah nous envoyait un équipage qui devait rester à notre disposition durant tout notre séjour, et un de ses serviteurs nous prévenait que notre consommation de pain et de glace nous serait envoyée tous les jours du palais; il est bon de dire qu'il serait impossible de se procurer ces provisions à prix d'argent, et que, par conséquent, c'est une très aimable prévenance de la part du Rajah.

La saison torride approche ; bientôt le terrible vent du nord-

JEYPORE. 79

ouest va souffler, et les pluies rendront le pays impraticable ; il faut donc hiverner soit dans une ville anglaise, soit à Jeypore. Je ne pouvais hésiter longtemps entre les deux ; la manière dont nous avons été accueillis, l'intérêt que nous offre une des premières cours de l'Inde, m'ont décidé à passer ici les trois mois de la mauvaise saison, comme je l'ai fait l'année dernière à Baroda.

Joypore. — Le Maharajah. — Les vents chauds. — Le lac des crocodiles, La sainte Amber. — Le palais. — Les singes hanoumans.

Jcyporo.

Jeypore est une fort belle ville. De fondation relativement récente, puisqu'elle ne remonte qu'à un siècle et demi, elle a été construite avec une régularité qui ferait l'envie des cités américaines. De larges et belles voies, droites, bordées d'édifices bien alignés, la traversent de part eii part. Au centre s'élève le palais ou plutôt l'immense agglomération de palais, de jardins, de temples qui constitue la résidence royale.

Le roi nous a reçus en audience solennelle après notre arrivée. C'est un homme d'une rare intelligence et d'une extrême affabilité, mais il a horreur des plaisirs et de toute la pompe orientale, aussi nous n'avons pour nous distraire ici que nos études et quelques excursions aux environs.

La saison est du reste peu propice aux excursions. Le climat de Jeypore est peut-être un des plus sains du Rajpoutana, mais à coup sûr, il n'est pas des plus agréables. Les saisons y sont plus tranchées que dans le sud de l'Inde ; l'hiver y est parfois presque rigoureux et le thermomètre descend, au mois de janvier, vers zéro, mais dans la matinée

80 LES nOYAUMKS DE L'INDE.

seulement. La chaleur va en augmenlant jusqu'au mois de mai, époque où commencent à soul'fler les hot winds ou \en|jS chauds, le fléau des hautes Indes. La saison se déclare par des ouragans de sable qui, soulevés par de violents vents du nord, viennent causer de grands ravages dans les provinces du Mewat el des pays Jâts. Le ciel se couvre d'épais nuages d'un jaune terne, mélange de poussière et de vapeurs qui, venant à crever, forment bien la plus vilaine espèce de pluie qu'il soit possible d'imaginer. A ces orages succèdent les vents chauds, qui arrivent de l'ouest, après s'être chauffés pour plusieurs centaines de lieues sur les sables du Marousthan, du Béloutchislan et de la Perse. Leur degré de chaleur est si considérable, qu'à leur premier souffle le sol se dessèche, les arbres se dépouillent et toute végétation cesse. L'Européen, suffoqué par ce brûlant sirocco, qui dure près d'un mois, sans un moment de répit, ne peut plus s'exposer hors de sa demeure, sous peine d'asphyxie foudroyante. Toutes les ouvertures des maisons faisant face à l'ouest sont barricadées avec soin, ou bien bouchées par un épais paillasson en racine de vétiver, appelé iatti. Des domestiques versent de l'eau, jour et nuit, sur ces tattis, et le vent, traversant cette muraille humide, perd une certaine quantité de son calorique et renouvelle l'air respirable à l'intérieur des appartements. Souvent le vent s'abat tout à coup vers le soir : c'est le moment le plus pénible, car les tattis ne donnent plus aucune fraîcheur et les pankahs, ou grands éventails, ne peuvent pas agiter suffisamment l'air surchauffé. On emploie alors des roues à vent, décorées du nom de thermantidotes et qui, manœuvrées vigoureusement par quelques coulis, parviennent à abaisser un peu la température.

On comprend que la vie est peu confortable pendant ces quinze ou vingt jours; prisonnier dans une chambre sombre, remplie de l'humidité des tattis, c'est à peine si l'on peut sortir quelques instants après le coucher du soleil. La nuit, l'on

couche en plein air pour ne pas étouffer, et Ton se réveille, le matin, les yeux, les oreilles et la bouche remplis du sable fin continuellement en suspension dans Tatmosphère. Aussi consulte-t-on tous les jours avec anxiété Thorizon du côté du sud-ouest, et c'est avec joie que Ton voit arriver les premiers nuages et les premières pluies. Deux ou trois ondées changent l'aspect du pays comme par enchantement : le sable disparaît sous un gazon fin, uni et d'un vert d'émeraude, les arbres se couvrent de feuilles et l'air devient d'une fraîcheur délicieuse. Après ces quelques jours d'une température infernale, on assiste donc réellement à ce que les poètes ont appelé le réveil de la nature; ici, le spectacle a quelque chose de féerique : la veille, un océan de sable fouetté par un vent furieux; aujourd'hui, de vertes prairies et unejolie petite pluie fine. Il faut avoir senti la terrible haleine du simoun [indien pour aimer la pluie comme on l'aime à ce moment.

La mousson nous rend la liberté ; nous pouvons faire tous les jours des excursions jusqu'à la ville ou aller passer quelques heures au palais. Les belles journées sont employées à des excursions de chasse ou à l'exploration des environs.

Une de nos premières visites a été poiir Amber, l'ancienne capitale du royaume et une des merveilles de l'Inde entière. Cette antique cité, abandonnée par ses habitants, se cache dans un repli des montagnes au nord de Jeypore. La route qui y conduit traverse un pays ravissant tout couvert de jardins et de magnifiques villas. L'extrémité de la vallée est barrée par un beau lac que l'on doit traverser pour atteindre la montagne d' Amber. Les crocodiles pullulent dans ce lac, et je crois qu'il est impossible, dans aucun pays du monde, d'en voir un aussi grand nombre réunis dans un même lieu. La haute chaussée de pierre qui conduit à Amber coupe un des angles du lac; on peut, de là, étudier les sauriens tout à son aise. A peine si ces aimables animaux entendent des pas ou aperçoivent du monde sur cette route, qu'ils arrivent de tous les côtés

LE PALAIS D*AMB£R. 8a

et viennent se ranger de chaque côté de la chaussée ; leurs horribles têtes aplaties, triangulaires, se dressent avidement et impudemment au-dessus des lotus, et le passant peut voir tous les yeux dirigés vers lui. Figurez-vous que vous passez à cheval devant une pareille armée ; si votre monture venait à s'effrayer, à faire un faux pas, aussitôt toutes les gueules s'ouvriraient ; en une seconde vous auriez disparu. Des bataillons de pélicans, d'une blancheur digne du proverbe, s'ébattent sur les îlots et reposent agréablement la vue de cet avant-plan sinistre; des canards passent et repassent à côté des crocodiles aux aguets. Malgré toute son intelligence, le roi protège encore ces féroces animaux, et il est défendu, sous peine d'une forte amende, de les molester en quoi que ce soit. De peur qu'on ne les effraye ou qu'on ne les blesse par mégarde, on ne peut même chasser sur le lac,

Sur la berge opposée est une porte en ruine, sous laquelle passe la chaussée et qui donne accès dans la première enceinte d'Amber. De l'autre côté commence une rampe fort raide qui gravit en droite ligne un col d'une centaine de mètres au sommet ; on passe un autre portail et on est dans Amber. La route serpente quelques instants à travers la forêt, puis à un tournant on aperçoit à ses pieds la mystérieuse vallée. Qu'on se représente un cratère profond, dont les talus sont couverts d'une jungle épaisse et sombre ; au centre, un cône de verdure, servant de piédestal à un 'palais de marbre, féerique, étincelant, auprès duquel pâlissent les merveilles de Grenade et de Séville; autour de ce cône, une ville abandonnée, silencieuse, dont les moindres maisons sont des palais, et un lac aux eaux noirâtres. Tel est le premier effet d'Amber; mais ce qui est indescriptible, c'est la sensation que l'on éprouve après quelques minutes de contemplation ; quelque chose de romantique, de mystérieux s'empare de vous; on se demande si ce n'est pas une simple rêverie des Mille et une Nuits, si, nouveau Galender, on ne va pas troubler le silence de cette ville

endormie et en faire jaillir quelque effrayant mystère. Le palais surtout a quelque chose de surnaturel : les dômes recouverts de plaques d'or et d'émaux bleus, les tourelles de marbre d'un jaune d'ivoire, les murailles garnies de balcons dorés, c'est bien le château enchanté de Gherarzâd.

Un sentier rapide conduit au bord d'un étang dont les bords sont couverts de ravissants jardins; de petits kiosques de marbre, abritant de symboliques idoles à quatre faces, se groupent sur la berge. Cette partie de la vallée est entièrement occupée par les eaux du Tal, qui laissent à peine un espace suffisant pour la route ; la ville ne commence donc que de l'autre côté de la digue, qui supporte un ravissant jardin avec palais d'été, bosquets d'orangers et de manguiers, et pièces d'eau. Contournant l'étang, nous gravissons péniblement les rampes dallées qui conduisent au château; les bords du chemin sont défendus par des remparts crénelés, et à chaque tournant une massive porte avec bastions et corps de garde couvre la voie.

La porte principale, un grand arc en ogive, d'un style simple et sévère, surmonté de légers pavillons, donne dans une vaste cour dont trois côtés sont occupés par de grands corps de bâtiment, qui contenaient autrefois les casernes et les étables. Cette cour occupe le sommet du plateau inférieur de la colline; le second plateau porte les édifices principaux du palais, qui garnissent une haute terrasse donnant sur la cour. On y monte par un grand escalier, et passant sous une belle porte ornée de fresques de couleurs vives, on se trouve au centre de toutes les merveilles qui ont rendu ce palais si célèbre dans l'Hindoustan.

A l'angle de la terrasse se dresse la grande salle du Dev^an Khas, un desplus beaux monuments de l'art rajpout. Une double rangée de colonnes, supportant un massif entablement, forme les trois côtés de la salle, qui est recouverte par une haute voûte, d'une grande hardiesse ; le quatrième côté donne

sur le lac et est fermé par un mur. L'édifice n'est donc en réalité qu'un kiosque sur de très grandes proportions; la lumière et l'air y entrent en toute liberté.

Sur l'autre côté de la terrasse s'étend la partie du palais réservée au roi ; au cejitre de la façade est une porte monumentale, couverte de mosaïques et de peinture fines; c'est un des chefs-d'œuvre de l'Inde. Il est difficile de donner une idée de ce merveilleux assemblage de marbres précieux et de dorures. Les grillages de marbre qui ferment les fenêtres de la façade sont réputés les plus beaux de l'Inde ; taillés dans une dalle qui mesure jusqu'à deux mètres de haut sur un et demi de large, ils sont exécutés avec une telle délicatesse qu'ils simulent à une petite distance de transparents rideaux de mousseline.

Franchissant cette porte, on va de merveille en merveille ;. on pénètre dans une cour entourée de palais, étincelants de mosaïques et de sculptures, et dont le centre est occupé par un féerique jardin. Quoique abandonnée depuis longtemps, cette résidence royale est encore entretenue avec soin.

De l'autre côté du jardin s'étend une longue ligne de palais, tous aussi admirables comme pureté de forme, aussi splendides comme décoration. Dans l'un, les murs sont cou-^ verts de panneaux de santal incrustés d'ivoire et d'argent; des canaux traversent les salles et viennent aboutir à des bassins dont les parois sont incrustées de gracieuses compositions auxquelles se mêlent des poissons, des plantes aquatiques, des lotus, des monstres. D'autres sont simplement tendus de marbre blanc, avec des encadrements de lapis-lazuli ou de serpentine verte, ou bien décorés de miniatures représentant des scènes de chasse, des traits de l'histoire nationale ou de la mythologie ; chacun enfin renferme des choses dignes d'être vues et admirées. Les appartements étaient décorés avec la magnificence qu'on retrouve dans cet admirable palais; mais cent cinquante ans d'abandon, et

LES SINGES HANOUMANS. 87

aussi les habitants actuels, n'en ont laissé subsister que peu de traces; on y voit cependant encore des fresques antiques fort curieuses et quelques belles mosaïques.

Quand je dis les habitants actuels, je veux parler d'une puissante tribu de singes hanoumans, qui ont établi leur campement dans les salles désertes du palais et qui régnent aujourd'hui en maîtres dans tout l'ancien harem. Si même les préjugés hindous ne protégeaient pas ces inoffensifs animaux, il serait encore difficile de les déloger d'un poste qu'ils occupent depuis de nombreuses années et qu'ils seraient capables de défendre vaillamment. Lorsque je pénétrai pour la première fois dans le palais, accompagné de Schaumburg et d'un domestique, notre entrée occasionna un violent tumulte; les mères se sauvaient en emportant leurs enfants, et les mâles nous suivaient à distance respectueuse, mais en montrant d'une manière peu rassurante leurs formidables mâchoires.

Le langour ou hanoumany le singe sacré des Hindous, est le plus grand des singes qui peuplent les forêts de l'Inde; sa taille varie de 0™,75 à l^jSO; il est d'une forme élancée, élégante, et d'une souplesse excessive; sa face, très intelligente, est dégarnie de poils, couverte d'une peau très noire et encadrée par de longs favoris blancs; sa fourrure est grischinchilla sur le dos, blanche sous le ventre, d'un poil long et soyeux; sa queue est nue, à l'exception d'une touffe à l'extrémité, et a une longueur égale au corps.

Ces étranges habitants du palais d'Amber m'intéressèrent beaucoup durant le séjour que j'y fis en leur voisinage : au bout de quelques jours, toute la tribu nous connaissait et nous approchait sans crainte; des bananes, du pain et du sucre nous avaient rendus populaires. Les personnes qui ont vécu dans les pays où ces singes sont nombreux ont remarqué qu'ils vivent toujours en tribus, et, sous le gouvernement d'un chef; chaque tribu occupe son champ, son bois,

ses ruines, qu'elle paraît considérer comme son territoire et dont elle défend jalousement l'accès aux maraudeurs étrangers.

Les langours, postés sur les créneaux du palais, observent la contrée; une sentinelle voit-elle approcher un étranger, un ennemi, aussitôt elle pousse un cri rauque, et à ce signal d'alarme IcSl créneaux se couvrent de défenseurs. Un jour, une panthère traversa le ravin et vint se promener sous les murs du palais ; il fallait voir avec quelle fureur, mêlée de terreur comique, les singes insultaient du haut de leurs remparts leur terrible ennemi : longtemps après son départ, toute la troupe hurlante resta aux aguets, se livrant à mille contorsions en signe de bravade.

Le temps étant toujours beau, nous prenions nos repas sur la terrasse d'un des pavillons; à heure fixe, toute la tribu se rangeait sur le parapet voisin et nous observait avec un plaisir extrême; quel spectacle pour ces singes qu'un Parisien buvant et mangeant! Assises au premier rang, se tenaient les guenons, chacune portant dans ses bras un joli petit singe; derrière, plus farouches, les adultes; et seul, sur le rebord du toit, trônait le vieux roi.

Cette galerie était si bouffonne, et les singes observaient une telle immobilité, que j'essayai plusieurs fois d'en faire la photographie; mais à la vue de l'objectif, qu'ils prenaient pour un nouveau genre de fusil, tous se sauvaient en hurlant.

Le langour, animal inoffensif et facile à mettre en fuite, est un terrible adversaire lorsqu'il est blessé ou se sent en danger d'être pris; la force de ses mâchoires est prodigieuse, et, jointe à l'agilité avec laquelle il se sert de ses bras, le rend aussi redoutable, une fois furieux, que l'hyène et la panthère.

ULWOR. . s I

Ulwur. — Le. palais royal. — L'étang sacré. — Chasse à la panthère.

Frayeur d'un éléphant.

Ulwur.

Nous avons quitté Jeypore dès les premiers jours d'octobre et, continuant notre marche vers le nord, nous sommes arrivés à Ulwur, capitale d'un royaume rajpout assez important, le troisième que nous visitons depuis notre départ de Baroda.

Le prince, qui est un tout jeune homme, nous a fait le meilleur accueil et nous a donné comme logement un ravissant palais d'été, l'ArmoudjanBâgh, situé hors des murs de la ville. Celle-ci offre un aspect des plus remarquables : construite en amphithéâtre sur une colline que couronnent ses nombreux palais, elle est placée à l'entrée d'un cirque entouré de pics bizarrement dentelés et d'une hauteur imposante. Ses fortifications l'enveloppent d'une enceinte continue armée de bastions, et se relient par des courtines aux forts et fortins qui garnissent tous les sommets. Les flancs précipitueux de la montagne sont couverts d'une riche végétation, qu'ils tiennent comme suspendue au-dessus de la ville, qu'enserre du côté de la plaine une forêt continue de jardins. Enfin les cimes elles-mêmes, formées d'un quartz laiteux, légèrement irisé, étincellent au soleil, semblables à des glaciers.

Le palais royal occupe le sommet de la colline; c'est un groupe considérable d'édifices en partie détachés et de styles fort variés. L'intérieur est très simple et orné avec beaucoup de goût, sauf toutefois quelques salons à l'européenne, où sont entassés pêle-mêle des meubles disparates et mille objets provenant de nos fabriques et qui sont l'objet d'une admiration

naïve. Une idée excellente de Farchitecte, surtout dans ces pays de mollesse, est d'avoir supprimé les escaliers ; le palais a trois et même quatre étages, mais ceux-ci communiquent tous entre eux par des corridors légèrement inclinés, qui soulagent la fatigue de l'ascension.

Le palais est séparé de la base même de la montagne par un petit étang, qui est bien un des points les plus curieux et les plus pittoresques de l'Inde. Les bâtiments du palais en occupent tout un côté; au sud, sur une haute terrasse de grès rose, s'élève un vaste mausolée; à l'ouest, la masse conique du mont Ulwur, avec sa couronne de créneaux et son manteau de forêts, surplombe la nappe d'eau et ne laisse qu'un quai étroit sur lequel se presse une longue ligne féerique de palais et de temples; enfin, au nord, se dresse une fantastique pyramide de blocs de marbre, entremêlés de temples et de verdure, et supportant à plus de mille pieds un château fort. Tel est le le plan, telle est l'esquisse du tableau, mais aucune description n'en ferait entrevoir la beauté.

Le Maharao (tel est le titre officiel du roi) est amateur passionné de la chasse. Nous prîmes part avec lui à de très intéressantes battues dans les gorges voisines de la ville. Nous en rapportâmes plusieurs panthères et un fort beau tigre. Dans une de ces expéditions, il m'arriva un accident qui n'est pas rare et qui coûte la vie à bien des chasseurs. Nous chassions dans un défilé étroit, à quelques lieues de la ville, et les batteurs ^yant signalé une panthère, les chasseurs s'étaient rangés à l'entrée du ravin par où elle devait sortir. Je montais, ce jour-là, un éléphant du Rao, magnifique animal, employé depuis longtemps aux rencontres avec les bêtes fauves. Au moment où la panthère, chassée par le bruit des batteurs, sortait du fourré, elle fut touchée avec tant de bonheur par le prince, qu'elle vint rouler à quelques pas devant nous. Je l'ajustais pour la dépêcher, quand mon éléphant, se mettant à trembler, fit brusquement volte-face, me renversant presque

par le choc et déchargeant mon fusil; puis, malgré les efforts du cornac, la panique le prenant, il nous emporta au galop à travers la jungle. Ces frayeurs subites sont assez fréquentes chez les éléphants, même dressés pour la chasse au tigre. En pareil cas, aveuglés parla peur, ils se sauvent, brisant tout sur leur passage, se heurtant contre les arbres et souvent broyant siège [et cavalier à quelque branche. La présence d'esprit du cornac me préserva du sort d'Absalon : frappant de toute sa force le crâne de l'animal avec sa pique de fer,|il réussit à diriger la bête vers le bas de la vallée, couvert seulement de buissons épineux; là, après une course d'un quart d'heure, la brute essoufflée s'arrêta tout court et se laissa guider docilement.

Un roi en marche. — Les plaines de la Jumna. — Le camp royal.

Le palais de Dîgh. — Secandra.

Secandra.

Notre séjour à Ulwiir se prolongea, jusque vers la fin d'octobre, en fêles et en recherches, et nous allions nous acheminer vers Delhi, quand un avis officieux nous avertit que le vice-roi des Indes venait de convoquer tous les rois et princes du Rajasthan à un grand Durbar impérial, qui devait se tenir en novembre à Agra. On nous engageait vivement à y assister, vu que pareille cérémonie n'avait pas eu lieu depuis le règne de lord Bentinck, et que, par le nombre des princes répondant à l'appel du vice-roi et la splendeur des fêtes dont il serait l'objet, ce Durbar surpasserait tous les précédents. Le Maharao avait reçu, lui aussi, une invitation au Durbar du gouverneur général et se préparait à s'y rendre. Il nous offrit de

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