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UN ROI EN MARCHE

faire route avec lui, ce qui acheva de nous décider : voyager avec un Rajah ne pouvait manquer d'offrir quelque intérêt.

Les derniers jours du mois furent employés par le Maharao à faire ses préparatifs de départ, et vous comprendrez que ce n'était pas une petite affaire, puisqu'il s'agissait d'emmener tout le personnel de sa cour et une escorte de trois mille hommes. Le prince devait se faire suivre de ses tentes d'apparat, avec une partie du mobilier du palais, afin de recevoir dignement, pendant le séjour à Agra, les représentants delà puissance anglaise ; puis viendraient nécessairement à la suite les éléphants, chevaux, musiciens, danseuses, et les mille parasites qui vivent aux crochets des princes de l'Asie. Il fallait aussi songer à nous; notre camp comptait plusieurs tentes, un khansamah du roi, deux cuisiniers, huit béras ou porteurs, quatre sowars ou cavaliers, une quinzaine de lascars, fearArtras ou messagers, sans compter nos serviteurs; plus quatre chevaux de selle, deux khâs ou dromadaires de course, dix chameaux et quatre charrettes.

En quittant Ulwur vers l'est, on entre dans cette admirable vallée que fertilisent la sainte Jumna et ses affluents. Le sol, à cette saison de l'année, est couvert de toutes ses richesses; le sorgho gigantesque dresse de chaque côté du chemin ses énormes épis jusqu'à la selle des chameaux; le cotonnier épanouit ses grappes de neige, et l'orge courbe sa lourde tête chargée de grains. Le pays brille par l'absence des voies entretenues; tantôt le chemin est large, creusé de nombreuses ornières; tantôt il serpente en sentier à travers les champs. De nombreux retardataires couvrent la campagne; des soldats déguenillés, à mine de bandits, leur uniforme à l'anglaise soigneusement plié et suspendu au bout du mousquet, vont par troupes pittoresques, s'arrêtant au coin des routes pour fumer, ou dormant le ventre au soleil autour des citernes. Tout ce monde, invité ou non, suit la marche du roi et va vivre aux dépens de sa bourse; il n'est pas jusqu'aux chiens

faméliques des bazars qui, se joignant à la fête, ne suivent

la caravane.

A Ramgarh, nous trouvons le gros du camp parti. Il est toujours très fâcheux en campagne d'arriver après une armée en marche; mais mon majordome, en homme de flair, a du premier coup si habilement employé les firmans, que nous sommes pour longtemps à l'abri de la famine. Le Rao s'est aussi occupé de la cave. Les paniers de bordeaux, champag^ne, rhin, etc., nous suivent, et comme le cahot des charrettes ou le balancement du chameau pourrait nuire à ces précieux liquides, ce sont des coulis qui les portent soigneusement suspendus à de longs bambous.

Le lendemain, nous trouvons le camp royal établi dans une belle plaine au pied d'une antique forteresse. Il couvre une vaste étendue et fait un bel effet, avec ses longues lignes de tentes rayées de rouge et de bleu, et ses parcs de chameaux et d'éléphants. Les tentes sont plantées avec régularité et exactement sur les emplacements désignés par les prévôts. Celles du roi sont entourées d'un haut mur d'étoffe rouge, qui cache aux yeux des profanes l'habitation des princesses. Devant ce palais de toile s'étend une place carrée qu'entourent les campements des nobles, les offices du prince et nos tentes ; au centre se dresse un grand mât que surmonte l'étendard royal, le Pantchranghi aux cinq couleurs; au pied sont la garde royale et quelques pièces d'artillerie pour les saints du matin et du soir. On voit qu'un certain ordre règne dans ces expéditions, et cela est nécessaire avec une population aussi légère et aussi bruyante. Mais il faut traverser le camp dans toute sa longueur, jusqu'à une autre place qui fait le pen-* dant de celle du Rajah. Là aussi flotte un étendard, mais il est rouge : c'est celui du kotwaly le grand justicier du camp. Autour du mât sont installés les bureaux de police, les tamtams et les gangues de fer pour les malfaiteurs. D'un côté de la place se trouvent les magasins tenus par des Banias, où

se débitent les provisions nécessaires et les friandises ; de l'autre, les échoppes des liquoristes, ainsi que les tentes basses des femmes et de tout le monde interlope qui suit une armée en marche. A neuf heures, Un coup de canon annonce le couvre-feu, et aussitôt le silence se fait, tout s'endort : l'on n'entend bientôt plus que le perçant kaberdar des sentinelles, alterné du kaxm hanéwallaon « qui vive? » qui accueille les rondes continuelles. Dès l'aube, un autre coup de canon réveille le camp. Je sors de ma tente; tout est encore calme; l'air est froid et piquant; un voile de vapeurs bleues s'accroche aux pointes des tentes. Sur la place, quelques soldats rajpouts, grelottants, se pelotonnent autour du feu; devant le palais une compagnie d'athlétiques mercenaires béloutchis font en rang la prière du matin; ils s'inclinent, se relèvent et se prosternent devant le soleil qui leur indique la Mecque.

Quelques jours après, nous avons établi notre camp dans les jardins du palais de Dîgh, magnifique résidence d'été des princes de Bhartpour, dont nous avons traversé le territoire pour gagner la province anglaise d'Agra. Ce palais, entre autres merveilles, renferme une salle d'audience aux arcades dentelées d'une incomparable beauté. De gracieuses corniches inclinées et finement découpées projettent sur la façade des ombres d'un très heureux effet. Un jardin planté d'orangers et d'arbres fruitiers, et traversé par de belles avenues ornées de nombreux jets d'eau, enveloppe cette ravissante résidence.

Depuis hier nous campons à Secandra, devant le tombeau de l'empereur Akber, étonnante construction pyramidale qui couvre un espace énorme et qui mériterait des pages de description, si je ne craignais de vous fatiguer par cette perpétuelle énumération de mei*veilles. Demain nous faisons notre entrée à Agra.

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