LE CYCLONE
distance, suffoqué et meurtri. L'obscurité est si épaisse que je ne retrouve qu'avec peine, guidé par les cris de terreur de mes compagnons, l'arbre au pied duquel ils ont cherché un abri. Même là, le vent nous enveloppe de ses tourbillons de pluie tiède et de pierres qui nous enlèvent la respiration. La foudre sillonne incessamment le sol et entrecoupe l'obscurité de grands éclats violets. La tempête nous apporte les cris des malheureux habitants du village, ensevelis sous les ruines de leurs demeures, et de la montagne nous arrive le mugissement des torrents, accompagné du fracas des rochers entraînés par la débâcle.
On croirait assister au cataclysme final qui doit engloutir le monde. Pendant une heure, l'ouragan conserve toute son intensité, puis soudain le calme se fait, et nous ne sommes pas encore remis de notre émoi, que déjà le ciel apparaît étincelant d'étoiles.
Nous quittons l'abri sous lequel, maîtres et domestiques, confondus en un seul groupe, nous avons passé la tempête. Chacun se met à l'œuvre : les gens relèvent la tente; on allume de grands feux ; les bagages et meubles sont retirés du marécage dans lequel ils se sont enfoncés, et tout rentre dans l'ordre. Le jour nous fait voir l'étendue des ravages du cyclone : partout des arbres déracinés des rochers déplacés, le
pays transformé en lac.
Nous sommes rentrés hier à Rewah, d'où nous repartirons demain. Cette fois nous nous dirigeons vers le sud, vers la région des Vindhyas, une des parties les plus sauvages et les moins connues de l'Inde centrale.
Ma prochaine sera sans doute datée de Bhopal, où je compte établir nos quartiers pour la mauvaise saison. Le roi de Rewah nous a donné un éléphant devant nous servir de monture, quatre charrettes pour nos bagages et une escorte de six cavaliers.
Le prince de Myhere. — Une chasse aux bisons. — Saugor. — Les charmeurs de serpents. — La baguette de Moïse. — Bhilsa. — Pillé par les Dacoïts. — Bhopal.
Bhopal.
A deux journées de marche de Rewah, nous nous sommes arrêtés à Myhere, charmante ville cachée dans les montagnes. C'est la résidence d'un jeune prince qu'en sa qualité de Raïs, titre inférieur à celui que m'a conféré le Rana d'Oudeypour, j'ai reçu dans mon camp, au lieu d'aller lui rendre visite au palais. Je l'ai attendu entouré de nos domestiques et cavaliers, parés de leurs plus beaux atours et formant notre cour. Le prince est arrivé^ monté sur un beau cheval blanc, suivi d'un état-major de nobles et d'officiers; en avant marchaient deux compagnies de cipayes à l'anglaise, qui doivent, si je ne me trompe, constituer le gros de l'armée régulière de Myhere. Je m'avançai au-devant du prince, que j'aidai à descendre de cheval et que je conduisis au siège d'honneur, tandis que les nobles de sa suite prenaient place sur les fauteuils. Le jeune prince entame la conversation en très bon anglais et y ajoute même, à ma profonde surprise, quelques mots de français. J'apprends que, confié pendant sa minorité aux autorités anglaises, il a reçu une éducation très soignée au collège d'Agra et en est sorti avec tous ses diplômes. A la fin de l'entrevue, pour accomplir jusqu'au bout mes fonctions de président de Eurbar, je fais apporter l'eau de rose et en asperge moi-même les vêtements du roi et de ses nobles. Le soir même nous avons été reçus au palais, où le prince nous a fort aimablement retenus à dîner.
Au sortir de Myhere, nous sommes entrés dans la sauvage
région des Vindliyas, où il nous a fallu souvent camper au milieu de la forêt, près des misérables huttes des Gounds. Ce pays abonde en bêtes fauves et en gros gibier; nous y avons lue trois tigres, et j'ai eu la chance rare d'abattre un beau bison.
Nous étions campés près du village de Koumari, lorsque le taloukdar ou maire vint me prévenir qu'on avait aperçu un troupeau de bisons dans la montagne. Je partis immédiatement avec Schaumburg à leur recherche. Une longue course à travers une région sauvage et déserte nous conduit au sommet d'une terrasse aux bords escarpés, d'où l'on domine tout le pays. La chaleur est accablante ; il est dix heures, le soleil (Mubrase le sol et perce le feuillage, qui pend flétri le long des branches. D'après nos guides, le moment est favorable pour approcher les bisons, qui, accablés par la chaleur, dorment dans le fourré. Je ne puis m'empêcher de penser que pour profiler de ce moment nous nous exposons bien témérairement aux atteintes du soleil d'avril, que les résidents de l'Inde n'affronteraient à aucun prix. Enfin, après un exercice pénible, agrémenté de nombreuses égratignures, nous atteignons le bord d'un ravin étroit, formant un petit cirque au fond duquel croît une véritable forêt de bambous géants. Pour atteindre ce couvert qui nous cache les bisons, il nous faudrait descendre un talus d'une cinquantaine de mètres, sur lequel quelques arbrisseaux dénudés ne nous offrent qu'un abri insuffisant. Sans faire cette tentative, nous allons nous poster à l'entrée du ravin, pendant que l'un des batteurs contourne le col pour rabattre le troupeau vers nous. Nous l'apercevons bientôt sur le versant opposé, mais les bisons l'ont déjà éventé ; les bambous s'agitent violemment et en un clin d'œil la troupe nous apparaît : les vaches, la tète basse, lancées au galop et soufflant bruyamment, les jeunes bondissant de terreur. Ils passent devant nous comme une avalanche;] nos coups de feu partent simultanément; l'une des bêfes s'arrête
un instant; je lui envoie un second coup, qui n'a d'autre effet que de lui faire reprendre sa course. Mais tandis que les autres disparaissent au loin, la bête blessée reste en arrière et s'arrête à cinq ou six cents mètres de nous. Nous sommes bientôt près d'elle et une balle la roule à terre; quoique ce ne soit qu'un jeune taureau, aux cornes encore petites, c'est une superbe pièce. Le taloukdar, stimulé par ce succès, voulait continuer la poursuite ; mais j'étais suffisamment satisfait du résultat et n'aspirais qu'à regagner le plus promptement possible mon camp et à me remettre de cette terrible course.
Quelques jours après, nous étions àSaugor, florissante ville anglaise qui est la métropole commerciale de cette sauvage région. 11 y existe un très confortable bungalow ou maison des voyageurs, où je m'installai pour quelques jours, afin de donner un peu de repos à nos chevaux, qui marchaient depuis un mois.
Pendant notre séjour à ce bungalow, nous reçûmes la visite de deux charmeurs de serpents, faisant le commerce des reptiles. Ils nous offrent, entre autres espèces rares, \e goulâb^ ou serpent des roses, dont la robe est diaprée de teintes de corail, et un autre dont la tête et la queue se ressemblent au point qu'on ne les distingue que difficilement. Ne trouvant pas de cobra-capello dans leur collection, je leur en fais la remarque. « A quoi bon nous encombrer, me répondent-ils, d'un serpent que nous pouvons nous procurer dès qu'on nous le demande? En désirez-vous un? La cour même de votre bungalow va nous le fournir. »
Ma curiosité était piquée, et je les mis au défi de me trouver un serpent dans un espace de temps aussi court qu'ils paraissaient le supposer. Aussitôt, l'un des charmeurs se dépouille de ses vêtements, à l'exception du langouti, et, saisissant son toumril (flûte des charmeurs), il m'invite à le suivre. Arrivé derrière le bungalow, où s'étend un terrain couvert de ronces et de pierres, il embouche son instrument et lui fait rendre