LES CHARMEURS DE SERPENTS
des sons perçants entrecoupés de modulations plus douces ; le corps tendu en avant, il scrute chaque herbe, chaque buisson. Au bout d'un instant, il m'indique un point du regard; j'y porte les yeux et je vois une tête de serpent sortir de dessous une pierre. Rapide comme l'éclair, le charmeur laisse tomber son instrument, et saisissant avec une inconcevable adresse le reptile, le lance en l'air, et le saisit par la queue au moment où il retombe à terre. Après examen, il se trouve n'être qu'une inoffensive couleuvre. Le charmeur continue sa recherche; bientôt, même mimique : en moins d'une seconde, le toumril tombe, le reptile vole en l'air, retombe et, avec un flegme triomphant, l'Indien me présente par la queue une effrayante cobra noire de plus d'un mètre de long. Le hideux reptile se débat ; mais, d'un mouvement rapide, le charmeur lui a saisi le derrière de la tête et, ouvrant la gueule, me montre ces horribles crochets qui distillent l'a mort. C'est une preuve qu'il n'y a pas eu supercherie, car les serpents que transportent les charmeurs sont toujours édentés. Prenant alors une petite pince, notre homme arrache avec soin chaque crochet et met ainsi l'animal hors d'état de nuire. Cependant, soit accident, soit bravade, il s'est piqué légèrement, et le sang coule sur un de ses doigts; sans s'émouvoir il suce fortement la plaie et y applique une petite pierre noire poreuse qu'il m'offre comme un antidote sûr contre les morsures du cobra. Je lui en achetai un morceau, mais, après analyse, je découvris que cette pierre n'était qu'un os calciné d'une texture très fine.
Après cette chasse à la cobra, les charmeurs nous font passer en revue tous les tours qu'ils exécutent avec les serpents. Il en est un qui offre une ressemblance frappante avec le célèbre miracle de Moïse devant le Pharaon. Le jongleur, ne conservant pour tout vêtement que son pagne, choisit un serpent d'espèce inoffensive et le place ostensiblement dans un panier qu'il recouvre d'une couverture. Il se relève en
agitant les bras en Tair et en chantonnant quelques paroles cabalistiques que son compagnon accompagne sur un tambourin. Soudain il s'arme d'une baguette flexible, la fait tourner quelques instants autour de sa tète et la lance brusquement à nos pieds, où elle retombe sous la forme d'un serpent. Malgré l'attention la plus soutenue, il me fut impossible, à deux reprises différentes, de saisir le moment où la baguette est échangée contre le serpent. Le tour est si prestement fait que des gens crédules jureraient que la transformation a été véritable.
Voici l'explication la plus plausible de ce tour. Le charmeur, faisant semblant de placer le serpent sous la couverture, le glisse dans les plis de son pagne, où le reptile, préalablement dressé, s'enroule et reste parfaitement immobile. Il ne s'agit plus alors que d'opérer sous les yeux du spectateur la substitution du serpent à la baguette. D'un seul geste, le jongleur doit rejeter en arrière le bâton, que ramasse- son compagnon, et envoyer en avant le reptile enroulé autour de ses reins. Ceci ne doit pas réclamer une adresse plus surpre^ nante que celle que le charmeur déploie dans la chasse à la cobra, où il a à saisir, avec la promptitude de l'éclair, la tête du reptile, offrant une prise de quelques centimètres seulement en dehors de son trou.
Les deux charmeurs auxquels j'avais à faire n'étaient pas des gens ordinaires et jouissaient parmi les indigènes d'une grande vénération; cependant deux roupies leur parurent un magnifique salaire pour cette séance déplus de deux heures.
De Saugor nous avons repris notre route à travers la montagne jusqu'à Bhilsa, ville d'une haute antiquité qu'entourent quelques-uns des plus beaux monuments de l'Inde ancienne. Pour étudier ces restes splendides, qui n'ont encore été examinés par aucun voyageur, je fis établir mon camp à quelques lieues de la ville, à Sanchi, près du plus important groupe de ruines. Là s'élève entre autres un vaste monument, sorte
iU LES ROYAUMES DE jL'INDE.
d'autel hémisphérique ou tope bouddhiste, avec une enceinte ornée de quatre arcs de triomphe superbement sculptés, qui compte plus de vingt siècles d'existence.
Malgré la chaleur croissante et le danger que présentait pour notre santé toute prolongation de séjour dans la jungle, je ne voulus pas quitter Sanchi sans avoir relevé minutieusement les dimensions de ses monuments et sans en avoir pris une série de photographies. Ce travail me prit huit jours ; je passai presque toutes ces journées dans mon laboratoire, installé près du grand tôpe, en sortant à demi asphyxié pour me sentir foudroyer par les terribles rayons du soleil parvenu au zénith. Je fus interrompu une première fois dans ma besogne par une panthère, qui vint enlever un de mes chiens en plein jour, à vingt pas de mon laboratoire. J'eus le bonheur de l'abattre le lendemain, au pied même du tôpe de Kasyapa. La chaleur, les miasmes délétères des jungles et les bêtes féroces ne devaient pas être nos ennemis les plus redoutables. Jusqu'alors j'avais traversé l'Inde dans la plus parfaite sécurité ; c'est à peine si je devrais mentionner notre petite escarmouche chez les Bhîls et un ridicule attentat près de Kichengarh. Grâce aux précautions dont je ne m'étais jamais départi et aux formidables escortes qui m'accompagnaient, je pouvais me croire à l'abri de toute surprise. Mais Sanchi me réservait de ce côté une cruelle désillusion.
L'état sauvage du pays, le peu de prévenance des habitants m'avaient fait redoubler de suneillance depuis que nous campions auprès de la colline. Le soir venu, je disposais moimême les sentinelles autour de nos tentes, je faisais allumer des feux et me levais plusieurs fois la nuit pour voir l'état du camp. Le village voisin me fournissait, selon la coutume, une garde de dix ou douze chowkeydars se renouvelant chaque soir. Ceux-ci, choisis parmi les chefs de famille, doivent repousser toute agression nocturne dirigée contre le camp; ce sont les otages donnés par le village, qui est respon-