PILLÉ PAK LES DAGOITS
sable, en cas de vol, des pertes subies par les voyageurs.
Un soir, ayant fait ma tournée habituelle, je me couchai, après avoir rangé mon chronomètre et sa chaîne dans une cassette en acier, de fabrication anglaise, que je poussai sous mon lit; je ne m'endormis pas sans avoir vérifié ma carabine et mes revolvers placés à portée de ma main. Vers minuit, un léger bruit me réveilla; mais, rien ne bougeant ni dans la tente, ni au dehors, je m'assoupis de nouveau.
Une heure plus tard, je fus réveillé en sursaut par un bruit qui me parut partir du chevet de mon lit; je sautai sur mes armes. La tente, éclairée par une petite lampe, ne présentait rien d'inaccoutumé. Je sortis avec mon fusil, fis le tour du camp, et regagnai ma couchette en me riant de mes inquiétudes. Dès que le jour parut, je fis appeler les chowkeydars, qui m'assurèrent n'avoir rien remarqué d'anormal pendant la nuit. Tout à fait rassuré, je fis mes piéparatifs pour gagner comme d'habitude mon laboratoire; bientôt je m'aperçus qu'il me manquait une boîte renfermant des clichés, et tout aussitôt je constatai la disparition de la cassette. En un instant tous mes gens, en grand émoi,'se mirent à battre les alentours du camp, et me rapportèrent, après une heure de recherche, la cassette éventréeàcoups de pioche et veuve de son contenu. C'était pour moi une perte sensible : outre une montre d'un grand prix et mille roupies d'argent, elle renfermait une très belle collection de diamants et de bijoux, présents de plusieurs Rajahs, estimée à une vingtaine de mille francs, et en plus des lettres de change sur des banquiers de Bhopal pour une assez forte somme. Je me trouvais dépouillé complètement.
Je fis prévenir en toute hâte le magistrat bhopalais du district, qui arriva le jour même à Sanchi avec une forte escorte de scribes et de gendarmes. Son premier soin fut de mettre aux fers les chovkeydars, et de s'emparer de toute la population des deux hameaux, hommes, femmes et enfants. Ces
malheureux furent parqués dans un enclos de piquets et de cordes, pour attendre leur interrogatoire. Le lendemain, un exprès envoyé de Bhopal m'informait que le gouvernement de la Bégaum se déclarait responsable du délit et m'indemniserait de mes pertes.
Un juge de la capitale vint présider la cour martiale; les villageois furent interrogés les uns après les autres, mais nièrent toute participation au vol. Enfin, un pauvre enfant de huit ans, effrayé par la terrible cravache des cipayes, désigna quatre de nos chowkeydars comme les coupables. Ces malheureux, amenés devant le tribunal, se laissèrent déchirer par le fouet plutôtque d'avouer; cependant lespreuves étaient accablantes : l'un d'eux avait été posté par moi à l'endroit même eu le voleur s'était introduit dans la tente, en coupant l'étoffe avec son poignard; un autre avait été vu par mes domestiques, pendant la nuit, sur l'emplacement où l'on retrouva la casselte ; enfin un habitant du village déclara qu'au su de tout le monde ils faisaient partie d'une bande de dacoïts ou voleurs de grand chemin; rien ne put leur arracher un aveu.
Je dus m'interposer pour empêcher les soldats de les tuer sur place à force de coups. On les chargea de chaînes et on les entraîna fort brutalement. J'ignore ce qui a pu leur advenir, mais ces misérables sont peu à plaindre.
Le 15 mai dernier, ayant terminé mes explorations archéologiques, je suis entré avec tout mon monde à IJhopal. Cette terrible campagne de cinq mois nous a exténués ; je suis pour ma part fort heureux de pouvoir me reposer ici.
Le souverain du pays est une femme, la Bégaum de Bhopal. Ses États sont fort importants et elle est très bien disposée pour les Européens. Sur son ordre, un charmant palais, entouré de jardins, aux portes de la ville, a été mis à notre disposition pour toute la durée de notre séjour.
BHOI>AL. 137
La BJiçaum de Riiop.il. — Une visite inaUenilue. — Les Bourbons de l'Inde. Les soirées au palais. — La danse des œufs. — Le kliillat d'honaaur.
Bhopal.
Peu de temps après notre arrivée, nous avons été reçus en audience solennelle par la Bégaum. Un équipage de la cour est venu nous chercher au Mouti Bungalow, notre demeure, et nous a conduits au palais, situé au pied de la citadelle. La ville s'étale en amphithéûtie sur le versant d'une colline dont la base plonge dans un beau lac entouré d'une ceinture de grands arbres. Dominant les maisons à toiture rouge et les groupes de terrasses des palais, s'élancent superbement deux gigantesques minarets, semblables à des bras levés vers le ciel. On voit surgir çà et là les dômes bulbeux, surmontés du croissant d'or, qui caractérisent les mosquées, mais aucune flèche de pagode, aucun temple païen ne souille la fîère cité musulmane, le dernier boulevard de l'Islam dans l'Hindoustan.
Le grand-vizir et le dewan nous reçoivent à la porte du palais. Nous montons le grand escalier et nous entrons dans le grand salon du durbar, où la reine nous attend. Se levant à notre approche, elle vient au-devant de nous, nous serre affablement la main et nous fait prendre place à ses côtés sur le divan. La Bégaum est une femme approchant de la cinquantaine. Son visage amaigri, qu'éclairent des yeux intelligents, respire une telle énergie, qu'il faut être prévenu pour savoir que Ton a devant soi une femme. Le costume luimême ajoule à l'illusion : des pantalons collants, une jaquette brodée, un poignard à la ceinture forment un ensemble peu
féminin. Ses gestes, son allure, rappellent encore moins son sexe; on sent le souverain, raulocrale, habitué à voir tout plier devant sa toute-puissance. Je me hâte d'ajouter que cette morgue majeslueuse ne dure que quelques instants, et fait bientôt place à une gracieuse et charmante affabilité.
On peut dire que la Bégaum Secunder est, à tous les égards, une des plus remarquables figures que Flnde «lit fournies durant notre siècle. Fille du dernier nabab, elle établit, à sa majorité, ses prétentions au trône vacant; mais les Anglais, intervenant, comme toujours, dans les querelles de succession, lui préférèrent son mari, Jehanghir. Ala mort de ce dernier, elle s'imposa comme régente au nom de Chah Jehan, sa fille mineure. Rejetant comme absurdes les règles musulmanes qui la condamnaient à gouverner du fond de son harem, elle se montra au peuple à visage découvert, habillée du costume des princes et fièrement campée sur son cheval. Dès ce moment, elle prenait fermement en main les rênes de l'État, et s'appliquait à concentrer dans sa personne toute la responsabilité et tout le pouvoir que l'usage asiatique abandonne aux ministres. Ses États sont, grâce à son habile gouvernement, les . plus florissants de Tlnde centrale.
Le charmant accueil dont nous avions été l'objet de la part de la reine, nous a valu la visile de tous les principaux personnages du pays.
Un jour que j'étais ainsi entouré d'une nombreuse société, fumant le houkah et dégustant des sorbets, quel ne fut pas mon étonnement en entendant annoncer d'une voix retentissante : « Padi*i Sahib, le seigneur prêtre. > Un instant après, je voyais entrer dans la salle un jeune homme portant le coslume des prêtres catholiques. Toute l'assistance se leva, car les musulmans manifestent toujours le plus grand respect pour le costume de nos ecclésiastiques, et je m'avançai