‹ Les royaumes de l'IndeChapitre 30 sur 47 · UNE VISITE INATTENDUE · texte numérisé non relu

UNE VISITE INATTENDUE

vers le prêtre, qui, à ma grande surprise, m'adressa la parole en français. Quelle bonne aubaine! un Français à Bhopal ! Quand tout le monde se fut assis, le missionnaire me dit : « En apprenant votre arrivée, je me serais empressé de venir vous voir, car il y a longtemps que je n'ai eu le plaisir de me trouver avec des compatriotes; mais j'ai du retarder ma visite pour une cause que vous comprendrez, facilement. Je réside ici en qualité de chapelain de Madame Elisabeth de Bourbon, princesse chrétienne qui occupe dans le royaume la première place après la Bégaum. La princesse espérait beaucoup que vous viendriez la voir dès votre arrivée; elle vous a attendu impatiemment. N'étant que son serviteur, j'ai dû moi-même différer ma visite jusqu'au jour où elle m'autoriserait à venir vous trouver. Je viens aujour* d'hui, envoyé par elle, pour vous prévenir qu'elle vous attend dans son palais, demain, à l'heure qu'il vous plaira de fixer. ^ J'écoutais le prêtre parler, mais je ne pouvais en croire mes oreilles. Certes, mon voyage m'a déjà offert bien des surprises inattendues; mais arriver à Bhopal pour trouver un prêtre français chapelain d'une princesse chrétienne, apprendre que cette princesse est le personnage le plus important du pays, et qu'elle porte le nom de Bourbon, cela me paraissait toucher au fantastique, et je regardais le brave ecclésiastique en me demandant s'il n'y avait pas làdessous quelque mystification. Enfin je lui promis de me rendre à l'invitation de la mystérieuse princesse, et il nous quitta pour aller lui en porter la nouvelle.

Quand il fut parti, je questionnai les nobles bhopalais présents, et ils me confirmèrent les paroles du prêtre. La princesse s'appelait communément la Doulân Sircar, c'est-à-dire la Reine des Fiancées, surnom qu'elle avait pu mériter quelque cinquante ans auparavant, car elle comptait maintenant soixante-dix printemps ; mais son vrai nom était Bourboun Sircar, c'est-à-dire princesse de Bourbon. Il est vrai aussi

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qu'elle était très riche, possédait des fiefs importants et occupait le premier rang parmi les grands vassaux de la couronne.

Ma curiosité était vivement surexcitée; aussi le lendemain matin je montai à éléphant accompagné de Schaumburg, et je me dirigeai vers le palais de la princesse. Nous nous arrêtons devant un pal.iis de modeste apparence, mais de vastes dimensions, et nous sommes reçus par de nombreux serviteurs armés qui, après nous avoir aidés à descendre de notre éléphant, nous conduisent dans une grande salle située au premier étage, où nous attend la Doulân Sircar. La princesse vient au-devant de nous et nous serre la main chaleureusement. Je suis frappé tout d'abord par son visage, dont le caractère européen est encore accru par la coloration jaune clair de la peau. Ai-je donc vraiment devant moi une compatriote, et par quel bizarre enchaînement de circonstances se trouve-t-elle ici, à Bhopal, dans une si haute position? Après avoir subi l'interrogatoire habituel, que la princesse ne m'épargne pas, je l'interroge à mon tour et j'obtiens d'elle les renseignements les plus curieux sur l'origine de sa famille.

Pendant le règne du grand Akber, vers 1557 ou 1559, arriva à la cour de Delhi un Européen du nom de Jean de Bourbon, se disant Franc^ais et prétendant appartenir à une des plus nobles familles de ce pays. Il racontait que, pris sur mer par des pirates turcs dans un voyage qu'il faisait en compagnie de son précepteur, il avait été emmené en captivité en Kgypte. Ceci se passait vers 1541 ; il avait alors quinze ans. Une fois en Egypte, le jeune homme gagna par ses bonnes grâces l'estime du souverain, qui le fit entrer dans son armée. Dans une guerre contre les Abyssins, il fut de nouveau fait prisonnier. Sa qualité de chrétiçn, son intelligence et ses connaissances lui créèrent bientôt une certaine position dans ce pays, et il put, sous un prétexte, gagner l'Inde sur un de ces navires abyssins qui entretenaient à cette époque des relations suivies avec la côte du

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Konkan. Dûbarqiié à liroacli, il avait entendu célébrer la magnificence de la cour du Grand-Mogol, et désertant lii flotte abyssine, i! s'était rendu à Agra. l/empereur Akber,

à qui le jeune Européen lit ce l'écit, fut fi'appé de ses bonnes

manièies et de son air întelligenl, cl il lui oITi'it du ser.ice dans son armée. Peu après, il le nommait maître de l'aitilieiie et lui conférait le titre de mansoubdar. Comblé d'bonncurs et de richesses, le prince Jean de Bourbon mourut à

Agra, laissant deux fiJs qu'il avait eus de son mariage avec une esclave géorgienne du palais. L'aîné des deux fils, Alexandre de Bourbon ou Secander Bourboun, devint le favori de Terapereur Jehanghir, qui lui accorda la charge héréditaire de gouverneur du palais desBégaums, ainsi que le fief important de Sirgarh.

Les Bourbons conservèrent leur position à la cour de Delhi jusqu'en 4739, époque de l'invasion de l'Inde parle Pejrsan Thamas Couli Khan, connu sous le nom de Nadir Chah. Le dernier gouverneur du palais fut Faradi Bourbon; son fils Salvador abandonna le service des padichahs et se relira dans son fief de Sirgarh, en Malwa, où il prit le titre de Nabab ou prince souverain. En i79i, son successeur, Bhoba Bourbon, connu sous le nom de Nabab Messiah Ragou Khan, était détrôné par un aventurier français au service de Scindia. Ce Français, qui par une bizarre coïncidence du hasard, faisait tomber le trône des Bourbons indiens, presque au moment de la chute de leurs homonymes do France, était un capitaine Jean-Baptiste Fantôme dont j'ai rencontré les descendants à la cour de Bharlpore. Peu après la perte de sa principauté, Bhoba Bourbon était assassiné à la cour du Rajah de Narwar, et son fils Enaïet Messiah, ou Chohar Bourbon, se réfugiait avec son clan à la cour du prince régnant de Bhopal. Vizir Mahomed lui donna le commandement de la citadelle et lui concéda en récompense de ses services un fief héréditaire considérable. En 4816, Balthazar de Bourbon, surnommé Chahzahad Messiah, ou le Prince Chrétien, devenait le premier ministre des Etats de Bhopal ; deux ans plus tard, la mort accidentelle du souverain lui livrait la régence du royaume. C'est à lui que ce petit pays doit l'impulsion qui l'a fait arriver en quelques années à un remarquable état de prospépérité. Sa voyant menacé de toute part par les Maharates, Balthazar fut un des premiers à offrir son alliance aux Anglais. Le général Malcolm guerroyait alors dans le Malwa et ne fut

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