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ii6 LES ROYAUMES DE LMNDE.
former une auréole horizontale autour de la tête de la danseuse. A ce moment, la danse devient de plus en plus rapide ; c'est à peine si l'on peut distinguer les traits de la jeune femme; le moment est critique : le moindre faux pas, le moindre temps d'arrêt, et les œufs se brisent les uns contre les autres. Mais alors comment interrompre la danse? comment s'arrêter? 11 n'y a qu'un moyen, c'est de retirer les œufs de la même façon qu'on les a placés. Malgré l'apparence, cette dernière opération est la plus délicate des deux. Il faut que d'un seul geste, net et précis, la danseuse saisisse l'œuf et l'attire à elle; on comprend que si sa main venait maladroitement se placer dans le cercle, il suffirait qu'elle rencontrât seulement un des fils pour rompre subitement l'harmonie générale. Enfin tous les œufs ont été retirés heureusement; la danseuse s'arrête brusquement, et sans paraître le moins du monde étourdie de ce tourbillonnement de vingtcinq à trente minutes, elle se dirige d'un pas ferme vers nous et nous présente les œufs contenus dans la corbeille, qui sont séance tenante cassés dans un plat, afin de prouver l'absence complète de supercherie.
Il ne faut pas croire cependant que les soirées du palais soient toujours consacrées purement à des divertissements aussi matériels. Souvent, après la cérémonie solennelle du houkah et du café, nous allons prendre place sous la véranda, ou, le temps permettant, sur la haute terrasse, d'où nous dominons le panorama de la ville et des lacs, éclairé parla lueur de mille étoiles. Alors quelque beau conteur nous récite des légendes nationales qu'il psalmodie par strophes entrecoupées d'une série d'exclamations, comme dans les interminables récits de nos matelots. Ou bien un des nobles nous chante, en s' accompagnant d'une sorte de luth, le Taz bi taz et autres poésies du temps des Grands-Mogols.
Puis, vers minuit ou une heure, la reine se retire; nos chevaux nous attendent sur la place. Accompagnés de quelques
soldats de notre garde, nous traversons au galop les rues solitaires de la ville endormie. Ces hommes armés de lances chevauchant à nos côtés, ces maisons aux silhouettes fantastiques, nos costumes eux-mêmes, tout étincelants d'or, tout cela paraît être l'effet de quelque rêve qui nous aurait transportés à Paris en plein moyen âge. Arrivés aux portes de la ville, nous éveillons les gardes, les lourds battants s'entr'ouvrent, et notre petite troupe se dirige à travers la campagne vers notre paisible habitation.
Il y a quelques jours, nous avons reçu la visite de Housseïn Khan, qui nous apportait un message officiel de la reine, dont je ne compris pas tout d'abord le sens, tant le brave secrétaire entourait ses paroles de fleurs orientales. Il paraît que la Bégaum, flattée de nous avoir vu adopter à plusieurs reprises le costume bhopalais, avait conçu le projet de nous adresser un khillat d'honneur.
Je refusai tout d'abord, en faisant observer à Housseïn Khan que les honneurs que nous destinait la Bégaum pourraient déplaire aux autorités anglaises, qui nous avaient jusqu'alors prêté si gracieusement leur appui, et que l'on pourrait nous accuser de visées ambitieuses convenant peu à de simples voyageurs. Je finis enfin par accepter, sur la promesse formelle que la cérémonie aurait un caractère purement intime et ne pourrait soulever aucune difficulté au dehors. La Bégaum, que je vis le soir même, m'assura que tout se passerait ainsi que je l'avais désiré.
Le matin du jour indiqué, le tailleur royal vint nous essayer les étincelants costumes que la reine nous avait fait faire à cette occasion. Ils comprenaient, pour chacun de nous, une longue tunique de gaze de soie verte brochée d'or, un vaste pantalon-jupe en satin cramoisi brodé d'argent, une ceinture en cachemire violet et or, un manteau de cachemire ponceau bordé d'or et d'argent, et enfin une toque-diadème en or fin.
LE KHILLAT. 149
Après avoir revêtu ces précieuses robes, nous montons, Schaumburget moi, en compagnie d'Housscïn Khan, dans un équipage de la cour. Partout la foule se presse sur notre passage et nous accueille avec de sympathiques salâms. Sur le perron du palais nous attendent les nobles bhopalais, présidés par le premier ministre. Ce dernier m'aide à descendre de voiture et, me prenant le coude à la façon orientale, comme s'il craignait que les forces ne vinssent à me manquer, il me soutient pour gravir le grand escalier.
Nous entrons dans la salle des Durbars, où la reine siège sur un trône élevé, entourée des grands dignitaires. Elle porte le costume royal, à peu près semblable au nôtre, ainsi que la toque d'or aux quatre panaches et les insignes de l'ordre de l'Étoile du Sud.
En me voyant approcher, la Bégaum se lève, et me tendant le fîrman dans son enveloppe de soie brodée, elle me dit d'une voix retentissante : « Sovez le bienvenu, Sirdar Rousselet Sahib Chamchar Bahadour! » Je m'incline respectueusement et prends place à sa droite, et après la réception de Schaumburg, nous nous asseyons tous. On apporte les houkahs, puis au bout d'un instant la reine me passe au doigt une bague ornée d'un gros diamant, en répétant avec emphase l'énoncé des titres avec lesquels elle m'a salué. Puis l'utter-pân circule et nous nous retirons avec les mêmes cérémonies qui ont marqué notre arrivée. Me voici donc bel et bien, de par la volonté de la Bégaùm, sirdar, c'est-à-dire quelque chose comme duc du royaume de Bhopal.
Nous sommes ici depuis près de trois mois, mais notre séjour tire à sa fin. Les pluies ont cessé et bientôt les chemins seront assez secs pour nous permettre de reprendre notre marche. Ce n'est pas, cependant, sans un véritable regret que je quitterai nos aimables hôtes, aussi bien musulmans que chrétiens.
150 LRS ROYAIiMES DK L'INDE.
A travers le Malwa. — Delhi. — La grande mosquée. — Le palais des Grands- Moçols. — La salle du trOne. — Uains indiens. — La plaine de Delhi. — La porte d*Aladin.
DcUii.
Si je ne vous ai pas écrit depuis six mois, c'est que depuis Bhopal, que nous avons quitté au mois d'octobre dernier, nous avons marché sans relâche. Coupant toute la partie occidentale du Malwa et des États de Scindia du nord au sud, nous avons visité Narsingarh, Gouna, Sipri et Gwalior, où une aimable invitation de l'agent-général anglais pour l'Inde centrale nous a retenus quelques jours. De là nous avons regagné Agra, puis nous avons visité Muttra, Bindraband, Goverdhan, en un mot toutes les villes saintes de la vallée de la Jumna.
Ce long itinéraire, que je vous retrace pour que vous puissiez me suivre sur la carte, ne m'a fourni que des sujets d'étude trop spécialement archéologiques pour que je vous en parle plus longuement.
Enfin, prenant le chemin de fer à Aligarh, nous sommes arrivés à Delhi, la célèbre capitale des Grands-Mogols, d'où je date celte lettre. Cette ville a joué un trop grand rôle dansle monde asiatique, pour que je n'essaie pas de vous en décrire l'amoncellement de merveilles véritablement prodigieux.
Dès mon arrivée, je me suis rendu à la grande Mosquée, qui occupe le centre de la ville, et j'ai grimpé au sommet du plus haut minaret pour me rendre compte de la topographie des environs. La vue dont on jouit de ce point compense bien la fatigue que l'on éprouve à gravir les deux cents et quelques marches d'un escalier si étroit qu'il permet à peine le pas-