‹ Les royaumes de l'IndeChapitre 34 sur 47 · LE PALAIS DES GRANDS-MOGOLS · texte numérisé non relu

LE PALAIS DES GRANDS-MOGOLS

«âge d'un homme. Assis sous la petite coupole de marbre, je promène mes yeux sur un des plus intéressants panoramas •qu'il m'ait été donné de contempler. A mes pieds s'étale la ville moderne, Chahjehanabad, ainsi que l'appellent les Indiens, avec ses maisons à terrasses, au milieu desquelles serpentent des rues étroites, pleines d'une foule affairée, avec ses nombreuses mosquées et ses palais, aujourd'hui déserts ou transforipés en casernes. Au deliî des remparts s'étend une vaste plaine unie, d'un aspect sablonneux, encadrée à l'ouest par une ligne de rochers grisâtres, à l'est par le large lit de la bleue Jumna. De toutes parts, sur cette plaine, se dressent des groupes d'édifices, dômes, colonnes, pavillons, •dont les silhouettes vont se perdant au sud dans l'horizon, audessus duquel se dresse une mince aiguille que je ne dislingue qu'avec l'aide du guide, et qui est le colosse de ces plaines, la gigantesque tour de Koutab.

Le lendemain, nous nous dirigeons vers le palais impérial, vaste citadelle aux hauts remparts de grès rose occupant presque en entier la partie orientale de la ville. Les murailles, •construites en grand appareil, ornées de bandes en relief et de créneaux -dentelés, dominent un large fossé que les Anglais ont en partie masqué par des ouvrages de terre. Au •centre de chacune des faces du quadrilatère s'élève une belle porte flanquée de tourelles et couronnée de kiosques à dôme de marbre; une sorte de bastion, percé d'un portail encadré de minarets grêles, protège chacune de ces portes. Ces fortifications, véritable monument artistique, formidables autrefois, insignifiantes aujourd'hui, sont de la meilleure époque du grand art indo-musulman, du règne de Chah Jehan.

Ce n'est pas sans émotion que je franchis le seuil de la noble citadelle des Grands-Mogols, si longtemps inaccessible aux vulgaires mortels, et dont nul ne pouvait s'approcher autrefois sans s'incliner tout d'abord jusqu'à terre. Ce palais fut longtemps la merveille du monde, le réceptacle de l'éblouis-

santé splendeur asiatique. Il me revient à la mémoire les descriptions, considérées longtemps comme fabuleuses, si véridiques pourtant, de nos compatriotes Dernier et Tavernier, qui nous ont laissé dans quelques pages précieuses, d'un style simple et naïf, lejableau de ces fastes de la cour du Grand- Mogol qu'ils avaient pu contempler et dont leur esprit était resté ébloui. Tavernier surtout, en sa qualité d'orfèvre, ne devait pas se laisser éblouir facilement, et cependant son récit paraît être emprunté à quelque conte de fée. Une foule de soldats et de courtisans splendidement vêtus, tout uïi tumulte de palanquins, de chevaux empanachés, d'éléphants aux sièges d'or et d'ivoire, de riches équipages d'esclaves portant des parasols de velours, tel était le coup d'œil qui frappait l'étranger lorsqu'il approchait de la porte du palais impérial, dont les murailles elles-mêmes disparaissaient presque sous les plis de tentures de drap brodé et de longs étendards de parade. A peine avait-on pénétré dans l'enceinte, le spectacle devenait féerique : des palais aux murs de marbre semblables à l'ivoire, encadrant des cours dallées^ égayées par de nombreux bassins et des bosquets d'orangers et d'arbres précieux, laissaient apercevoir à travers leurs arcades dentelées de véritables ruissellements d'or, d'argent et de pierres précieuses.

Que les temps sont changés ! et combien le tableau qui frappe ma vue est différent ! Des soldats anglais, coiffés d'un grotesque casque de paille tressée, vêtus d'une sorte de jaquette de marmiton, remplissent le vaste corps de garde, et leur voix gutturale ébranle rudement l'ogive des voûtes.

Puis nous passons sous la grande porte, et nous voilà dans l'intérieur de la citadelle. Ilélas ! de laides et hideuses casernes obstruent de tous côtés l'horizon.

Nous détournons les yeux, et une fois de l'autre côté de ces laideurs, nous nous trouvons devant le Dewani-Am, ou pavillon impérial, épargné par la pioche des démolisseurs an-

glais. Ce pavillon était la merveille du palais; quoique dépouillé de ses principales richesses, c'est encore un véritable bijou. Du dehors, c'est un vaste kiosque de marbre blanc d'une grande simplicité; mais l'intérieur est d'une richesse inouïe; les piliers, les arches, les cordons de la voûte sont brodés de merveilleuses arabesques dessinées avec des pierres précieuses incrustées dans le marbre. Le soleil, se jouant à travers les arcades sur ces ravissantes mosaïques, semble donner la vie à ces légères guirlandes de fleurs de lapis-lazuli, d'onyx, de sardoine et mille autres pierres fines. Les Anglais, offusqués par tous ces scintillements, avaient d'abord couvert, selon leur usage, ces mosaïques d'une couche de chaux; mais la réprobation unanime des visiteurs devant cet acte de vandalisme les a décidés à faire disparaître ce honteux enduit, ti^avail lent et pénible qui leur a coûté fort cher et n'est pas encore terminé. C'est ici qu'il faut se reporter à la relation de Tavernier pour se faire une idée de ce que devait être cette salle au temps de la splendeur mogole. Le plafond, racontet-il, était revêtu d'un tissu d'or et d'argent d'un travail admirable et qu'il estime, en sa qualité de bijoutier, à la valeur énorme de vingt-sept millions de francs. De lourdes draperies de soie retenues par des chaînes d'or encadraient les arcades du pourtour de la salle. Enfin, au centre s'étalait la merveille des merveilles, le fameux trône des Paons. Le trône, en or massif, mesurait deux mètres de longueur sur un mètre et demi de largeur, et formait une sorte d'estrade dont le dossier, couvert d'émaux délicats, s'étalait en une queue de paon; un dais en or massif, bordé d'une épaisse et longue frange de perles fines et reposant sur douze colonnes d'or, couvrait l'arrière du trône, dont l'avant était abrité par deux vastes parasols de velours brodé de perles, à manches d'or incrustés de diamants. Ce chef-d'œuvre d'orfèvrerie avait été exécuté par un orfèvre français, Austin de Bordeaux, attaché à la cour de Chah Jehan, et avait coûté, d'après l'estimation

Page 1