LA PLAINE DE DELHI
dous et Musulmans se distinguent par une élégance, un soin de leur personne qui montrent l'influence qu'a eue sur cette ville le long séjour de la cour mogole ; leurs physionomies sont vives et intelligentes. Ils se montrent polis et affables envers les étrangers, quoiqu'il ne faille peut-être pas faire grand cas de ces qualités fort superficielles vis-à-vis des Européens. Leurs femmes sont aussi fort élégamment habillées, les Hindoues en écharpe de couleur et jupon plissé, les Musulmanes en veste flottante et pantalon serré à la cheville.
Mais tout ce que renferme la ville moderne n'est que peu de chose comparé aux innombrables monuments qui couvrent autour d'elle une plaine de 126 kilomètres carrés. Nulle part au monde, pas même à Rome, il n'existe sur un même point une réunion aussi considérable de monuments anciens. La plaine de Delhi mériterait d'être considérée comme le musée archéologique national de l'Inde, car elle expose côte à côte les plus beaux spécimens existants des divers styles d'architecture de ce pays, depuisle jour où les Hindous employèrent pour la première fois la pierre dans leurs monuments jusqu'à la période la plus rapprochée de nous.
L'exploration de cette magnifique et unique collection m'a paru devoir couronner dignement mes longues études sur les monuments du Rajasthan et de l'Hindoustan. Après Delhi, les pays vers lesquels je vais diriger ma course ne m'offriront que bien peu et de bien insignifiants sujets de recherches archéologiques; aussi, quoique ce champ ait déjà été bien souvent parcouru par mes prédécesseurs, j'ai consacré à la vieille capitale de l'Inde un mois d'études.
J'ai exploré tour à tour chacun des groupes, j'ai photographié les principaux monuments, et j'emporterai une monographie complète de la merveilleuse cité. Ma plume est, du reste, impuissante à décrire tous ces chefs-d'œuvre qui s'appellent le Koutab, le mausolée d'Houmayoun, le tombeau d'Altameh, etc. A mon retour, mes photographies sous
les yeux, vous partagerez peut-être mon enthousiasme. Comment, par exemple, vous faire apprécier par le style une œuvre telle que la porte d'Aladin!
Cette porte, érigée en l'an 1310, à l'entrée du jardin du Koutab, par le sultan Ala-Oudïn, aurait pu inspirer l'auteur célèbre du conte de la Lampe merveilleuse; le génie du Rokh n'eût rien créé de plus féerique. L'œuvre des Maures d'Espagne dans l'Alhambra de Grenade ne peut être comparée à ce véritable bijou d'architecture; ici, c'est la pierre ellemême, un grès rouge relevé de marbre blanc, qui fournit la couleur, et les délicates arabesques qui la couvrent sur toutes ses faces sont ciselées ou incrustées, tandis qu'à Grenade tout l'effet est obtenu par un jeu de couleurs éclatantes et de dorures étalées simplement sur de maigres structures de briques. En outre, il n'est pas un point de l'Alhambra mauresque où l'on trouve la pureté de lignes, la noblesse de proportions qui caractérisent à un si haut degré l'œuvre du sultan indien.
Mon séjour au milieu de ce champ de ruines restera pour moi un des plus charmants souvenirs de mon voyage. Dès le lever du soleil nous courons à travers les épais bosquets qui couvrent les maisons et les bazars de la ville morte, respirant à pleins poumons l'air frais et embaumé de ce beau mois de février, le plus beau des mois sous le soleil de l'Inde. Les nuits fraîches, presque froides, laissent le matin sur la campagne un manteau de brume bleuâtre que le soleil fait flotter en rubans autour de la cime des arbres, ou réunit dans le fond des ravins en peignant à leur surface mille curieux mirages. Avant que la chaleur du jour s'élève, j'installe ma tente de travail auprès des ruines, et je photographie ces beaux monuments, tandis que Schaumburg fixe à l'aquarelle sur son papier les éclatantes couleurs qui échappent à mes procédés mécaniques. Puis, à midi, nous nous étendons sous les colonnades de la mosquée, et nous passons les heures brûlantes les
yeux fixés sur cette petite cour, évoquant toutes les brillantes scènes dont elle fut le théâtre, depuis le temps où le roi Dhava enfonçait dans le sol le clou sacré qui devait atteindre le mystérieux serpent, symbole du culte primitif de l'homme, jusqu'au jour où le Tartare boiteux, l'infatigable Tamerlan, vint s'incliner ici devant Allah, trempant ses genoux dans le sang qui couvrait les dalles du temple.
Le soir, nous quittons l'abri du bois et nous errons parmi les rochers nus jusque sur les remparts du Lâl-Kôte, la vieille citadelle hindoue, imposante ligne de muraille dont les escarpements à pic adossés à la colline ne purent résister à la sainte fureur des missionnaires du Koran. De là nous dominons l'extrême limite de cette plaine si riche en souvenirs : devant nous, Mehrowli, la retraite favorite d'Aurengzeb, le refuge des dernières impératrices mogoles, qui y végètent pensionnaires de l'Angleterre, étale ses tours, ses dômes, ses coupoles au milieu d'un bouquet d'arbres, sur le penchant d'un petit mamelon; à côté, Bégaumpour, modeste village, groupe ses huttes de boue autour d'une superbe mosquée de l'époque des Toglacks ; enfin au loin, dans le sud comme au nord, notre vue se perd sur un horizon de tombeaux, de cénotaphes et d'obélisques.
Amritsir. — L'étang de l'Inimortalité. — Lahore. — La frontière afghane.
Simla. — L'Himalaya.
Simia.
Rentré à Delhi à la suite de notre exploration archéologique des environs, j'ai dû y laisser mon compagnon, atteint d'un violent accès de fièvre, et je me suis dirigé seul vers le nord.
Huit jours «nprès j'étais à Amritsir, une des plus florissantes