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L'ÉTANG DE L'IMMORTALITÉ

cités du Pendjab. On y fabrique des châles qui rivalisent en beauté avec ceux du Cachemire.

Au centre de la ville s'élève un temple magnifique, un des plus somptueux édifices de l'univers. Je m'attendais à être charmé, et je fus ébloui. On ne sait, dans cette superbe basilique, ce qu'il faut admirer le plus, ou le choix du site, ou l'art exquis de la construction, ou la richesse prodiguée à satiété. Au milieu d'un bassin rectangulaire, qui porte le nom mystique d'Amrîta-sara (étang de l'Immortalité, en langue courante amritsiry d'où le nom de la cité elle-même), le temple du Dieu suprême élève son dôme d'or massif et ses clochetons du même métal. Sur les murs en marbre blanc courent une multitude de dessins, d'enroulements, d'arabesques, de petits paysages, le tout en pierres précieuses incrustées dans le marbre. Ainsi chaque feuille d'arbre est une émeraude ; telle fleur bleue ou tel oiseau, un lapis-lazuli ou un saphir; tel fruit, un grenat, et ainsi du reste. Une large et belle chaussée de marbre blanc relie le temple à la terre ferme : une double rangée de piliers-candélabres borde la chaussée ; ces piliers, en marbre, ont chacun un petit dôme d'or. L'effet de toute cette blancheur et le reflet de toutes ces surfaces métalliques sous l'ardent soleil de l'Inde n'est pas aussi aveuglant qu'on pourrait se l'imaginer, et l'œil s'y habitue.

D'Amritsir j'ai gagné Lahore, l'ancienne capitale du Pendjab. La ville est grande et très peuplée. Les habitations y sont très hautes, et les rues, qui sont fort étroites, traversées en outre par des ruisseaux, offrent toujours une saleté dégoûtante. Les bazars n'ont pas l'air fort riche, et la raison en est que la plupart des opérations commerciales du Pendjab se font sur la place d'Amritsir, la capitale moderne. Il y a dans Lahore quelques édifices publics qui méritent une mention particulière. La mosquée du roi, par exemple, est un spacieux bâtiment de pierres rouges qu'Aurengzeb a tirées des environs de Delhi. Ses quatre immenses minarets subsistent encore*,

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mais le temple lui-même a été converti en un magasin à poudre.

J'ai poussé de là une pointe jusqu'à la frontière de l'Afghanistan, j'ai visité Peshawur, puis je suis bien vite revenu à Amballa, où Schaumburg m'attendait pour faire une excursion dans l'Himalava.

Nous sommes partis en palanquin, nous reposant deux fois par jour dans les maisons de poste. Les deux premières journées ont été fort insignifiantes, mais le troisième jour nous avons commencé à nous enfoncer dans la montagne. La route n'est qu'une suite de montées et de descentes fort raides, qui font découvrir à chaque instant de nouvelles beautés : c'est tantôt un torrent qui serpente au fond d'une gorge étroite, encaissée entre des rochers à pic et que l'on franchit sur un léger pont suspendu ; tantôt un ravin tapissé de fleurs, audessus duquel se penchent de grands cèdres déodars à demi déracinés, ou bien une riante et paisible vallée qu'anime un pittoresque village.

Vers six heures, la nuit tombe avec rapidité, et avec elle s'élève un vent glacial qui souffle par rafales et menace à tout instant d'éteindre nos torches. Ma couverture me paraît insuffisante; je m'enveloppe le mieux que je puis, mais sans pouvoir réussir à me réchauff'er. On croirait entrer en Sibérie. Notre petite troupe chemine silencieuse, gravissant avec précaution la route, que les arbres rendent noire comme un four. Enfin, vers minuit, nous apercevons des lumières, et ces lumières nous annoncent Simla. Nos porteurs hâtent le pas et manifestent leur joie par des « Haré ! Haré ! Haré ! bhaï ! » qui cadencent leur marche rapide et réveillent tous les échos d'alentour.

On nous conduit au Royal-Hôtel, beau et vaste chalet, où nous sommes bientôt installés devant un bon feu flambant qui réchauff'e nos membres complètement engourdis par le froid. L'hôtelier, un Anglais, salue en nous les premiers visiteurs de l'année; il n'est arrivé lui-même qu'il y a une quinzaine de

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jours et il nous assure avoir trouvé une légère couche de neige dans les rues de Simla.

Avec quel plaisir aussi nous nous couchons dans un bon lit à Teuropéenne, avec une couverture de laine et des draps! oui, des draps I II y avait presque exactement cinq ans que je ne m'étais étendu entre des draps et que je n'avais eu d'autre couche que le lit de sangle ou de rotin, fort satisfait encore d'avoir l'un ou l'autre. Aussi, en me trouvant ainsi couché, en voyant flamber un bon feu dans la cheminée et en me rappelant tous les spectacles de la journée, je dus faire plusieurs fois effort pour bien m'assurer que tout cela n'était pas un rêve.

Dès le lendemain matin nous sommes sur pied, et après une légère collation nous sortons de l'hôtel. Devant nous, ou plutôt à nos pieds, car l'hôtel se trouve dans une position élevée, s'étale la ville indigène, un entassement de maisonnettes en bois couvrant une croupe arrondie dont le point culminant est occupé par l'église anglicane, modeste constiniction sans style ni prétention. Sous les arbres, parmi les pentes, se montrent de tous côtés d'élégantes habitations, les bungalows des grands fonctionnaires de l'Inde . Puis , de l'autre côté d'un profond ravin s'élèvent de grandes masses, couvertes d'une sombre végétation, aux contours doux et arrondis, qui vont s'entassant, se superposant jusqu'au pied de la ligne de glaciers qui ferme au nord l'horizon. Au premier plan, juste en face de nous, se dresse le beau pic de Jacko, le but favori des promeneurs de Simla.

Le coup d'oeil est beau, sublime, grandiose, mais cependant il désappointe un peu. Ce n'est pas encore là ce qu'on se figure de l'Himalaya, et nos Alpes ou nos Pyrénées offrent des spectacles d'une égale beauté. Il faut un certain effort d'imagination pour se convaincre que l'on a devant soi la plus haute chaîne de montagnes du monde. Il est vrai de dire que nous ne sommes ici qu'en face des premiers

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