LE CRIME DE NANA-SAHIB
ques pour le conduire avec tout son monde à Allahabad et des vivres suffisants pour les nourrir jusque-là. Ces propositions furent accueillies avec quelque défiance parles assiégés; mais, dans une entrevue avec le général Wheeler, Nana-Sahib ay^wit juré sur la queue d'une vache (ce qui est le serment le plus solennel qui puisse lier un Hindou) qu'il observerait fidèlement les stipulations fixées, la capitulation fut acceptée.
a Le 27 juin au matin, raconte un témoin oculaire, les femmes, les enfants, les blessés furent transportés à dos d'éléphant sur le quai, où les attendaient une vingtaine de barques grandes et petites. Les hommes valides arrivèrent au même point, après avoir défilé avec armes et bagages devant l'armée assiégeante. Tous, s'étant embarqués, se jetèrent avec une sorte de joie sur les vivres qu'on leur avait préparés et s'abandonnèrent au courant du fleuve. Alors une batterie préparée de longue mjin fut démasquée sur la rive et tira sur eux à mitraille. Les plus petites embarcations coulèrent, quelques autres prirent feu; les cavaliers, entrant dans le fleuve, sabrèrent la plupart des naufragés qui voulurent se sauver à la nage. Seule, l'embarcation où se trouvait le général Wheeler put faire force de rames et s'éloigner. Malheureusement, le bateau vint échouer à une petite distance de là, et ceux qui le montaient, soixante Européens, vingt-cinq dames, un petit garçon et trois jeunes filles, furent ramenés prisonniers à Cawnpore. »
Tous les hommes furent massacrés séance tenante sous les yeux de Nana-Sahib; quant aux femmes et aux enfants, au nombre de cent vingt-deux, y compris les captures faites sur les autres bateaux, on les enferma dans la maison même du terrible prince maharate. Après une captivité de près d'un mois, au moment où les troupes anglaises approchaient de Cawnpore, ces malheureuses victimes furent livrées au couteau des assassins et précipitées, encore pantelantes, dans une citerne voisine de leur prison. Un officier anglais nous a
laissé une palpitante description du lieu qui fut témoin de cette terrible scène. « A peine entrés à Cawnpore, dit-il, nous courûmes à la recherche des pauvres femmes que nous savions entre les mains de l'odieux Nana; mais bientôt nous apprîmes Taffreuse exécution. Torturés par une horrible soif de vengeance et pénétrés du sentiment des épouvantables souffrances qu'avaient dû endurer les malheureuses victimes, nous sentions se réveiller en nous d'étranges et sauvages idées. Ardents et à moitié fous, nous courons vers le triste lieu du martyre. Le sang coagulé, mêlé de débris sans nom, couvrait le sol de la petite chambre où elles étaient enfermées et nous montait jusqu'aux chevilles. De longues tresses de cheveux longs et soyeux, des lambeaux de robes, de petits souliers d'enfants, des jouets jonchaient ce sol souillé. Les murs barbouillés de sang portaient les traces de l'horrible agonie. Je ramassai un petit livre de prières, dont la première page portait ces touchantes inscriptions : « 27 juin, quitté les bateaux... 7 juillet, prisonniers de Nana : fatale journée. » Mais ce n'étaient point là les seules horreurs qui nous attendaient. Bien plus horrible encore était la vue du puits profond et étroit où étaient entassés les restes mutilés de ces tendres créatures! »
Nous étions accompagnés d'un vieux soldat, sergent échappé par miracle au massacre, préposé à la garde du jardin qui recouvre aujourd'hui le lieu de cet épouvantable forfait. Il nous fit passer en revue les souvenirs de ce lugubre drame : l'arbre couvert d'un superbe rideau de plantes grimpantes au pied duquel furent massacrés les Anglais, la bicoque dans laquelle ils se défendirent si vaillamment, enfin la citerne, que surmonte aujourd'hui une belle statue de marbre due au ciseau du sculpteur Marochetti, s'élevant du centre d'une belle enceinte gothique. Puis nous nous dirigeâmes vers le Gange, pour voir le lieu où le général Wheeler et les siens tombèrent victimes du plus odieux guet-apens. Quelques mi-
nutes de marche nous conduisent au pittoresque embarcadère, dont le nom indien de Satti Chowra Ghât, c'est-à-dire le large escalier des funérailles, i^RVdihs^iii prédestiné. Cependant c'est un endroit charmant; de magnifiques figuiers religieux étendent leurs longs rameaux au-dessus du beau perron dont les degrés s'enfoncent dans l'eau calme et limpide du fleuve. Mais ces sombres souvenirs me font oublier que c'est pour la première fois que mes yeux se reposent sur le Gange, le noble et majestueux père nourricier de l'Hindoustan. Saluf , père Gange ! Sri Ganga Djî ! comme disent ses adorateurs.
Est-il un fleuve au monde qui puisse rivaliser avec lui ? Le voici, à plus de 1 300 kilomètres de la mer, et déjà sa large et profonde masse d'un bleu intense roule lentement, majestueusement, remplissant son vaste lit de 800 mètres de largeur. Déjà son cours apparaît sillonné d'innombrables barques; des bateaux à vapeur y passent en sifflant. Certes, l'Amazone, le Mississipi, le Niger et quelques autres sonl navigables sur un parcours aussi considérable, off'rent des masses d'eau peut-être plus imposantes ; mais peut-on comparer ces cours d'eau, connus d'hier, se précipitant impétueusement à travers des régions sauvages, à ce fleuve sacré, si prodigue en richesses, et dont les flots ont assisté à l'essor de notre civilisation aryenne, aux premiers pas de nos arts, de nos sciences, de nos cultes? Ce mot de Gange n'éveille-t-il pas dans l'esprit des plus ignorants des visions de richesses fabuleuses, de pagodes fantastiques, de nababs ruisselants d'or, et de tout ce cortège de merveilles dont le reflet lointain a passionné de tous temps les habitants du pauvre Occident, depuis Cyrus et Alexandre jusqu'à nos propres navigateurs, qui ne voyaient partout qu'Inde cis ou trans gangétique? Encore aujourd'hui, lorsqu'un voyageur revient de l'Inde, la première question qu'on lui adresse est : « Avez-vous vu le Gange? » Avoir été dans l'Inde et ne pas avoir vu le Gange serait un anachro-
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nisnie. C'est en réalité un beau et noble fleuve, que Ton ne peut contempler pour la première fois sans une certaine émotion.
De Cawnpore le chemin de fer nous a conduit à Lucknow, Tancienne capitale de TAoûdh. Il est peu de villes de l'Inde dont le premier aspect charme plus l'étranger que celle-ci. Un vaste parc, entrecoupé de belles pelouses où serpentent mille ruisseaux, enveloppe de tous côtés la cité,dont les innombrables monuments montrent leurs fantastiques silhouettes au-dessus des bouquets d'arbres. Les premiers pas que l'on fait dans ses bazars n'enlèvent rien à cette agréable impression. Les rues sont larges, bien alignées, bordées de coquettes maisons à balcons de bois et à terrasse plate. Des fontaines entourées d'arbres garnissent les principaux carrefours et donnent à l'air une fraîcheur agréable.
Les nababs d'Aoûdh,vouIant éclipser la capitale des Grands- Mogols, élevèrent bientôt Lucknow par leurs folles dépenses à un degré de splendeur vraiment extraordinaire. Il est vrai que cette splendeur était toute factice et que les immenses édifices construits par ces rois, s'ils dépassent ceux de Delhi par leurs proportions vraiment saisissantes, sont loin d'en avoir la valeur artistique. Ce sont des trompe-l'œil, des décors de théâtre, simples échafaudages couverts de toiles et de dorures et que quelques années d'abandon ont suffi pour transformer en de piteuses ruines.
La plus importante création des nababs d'Aoûdh est leur palais, ou plutôt le vaste assemblage de palais, couvrant plusieurs kilomètres de superficie, qui leur servaient de résidence officielle. Le nom que porte cette vaste cité royale, Kaiserbâgh, bizarre accouplement du mot allemand Kaiser, empereur, et du mot indien bâgh, jardin, est la personnification exacte de ce bizarre salmigondis d'architecture, sorti tout entier de la cervelle d'un caporal français, où l'on voit une façade italienne encadrant des arcades mauresques et cou-
ronnée par une flèche de temple hindou entourée de clochetons chinois.
Le véritable auteur ou instigateur des merveilles de Lucknow est en effet un aventurier français dont l'histoire mérite d'être citée. Claude Martin ou Martine était un pauvre soldat natif de Lyon qui, envoyé, vers 1760, à Pondichéry avec l'armée de Lally, y avait atteint péniblement le rang de caporal. Il paraît que ce grade élevé ne suffisait pas à son ambition, car il quitta un beau jour son régiment et se jeta dans l'intérieur du pays. Après mille aventures qu'il a dédaigné de transmettre à la postérité, Martin arriva à la cour du roi d'Aoûdh, et parvint à se faire donner le rang de capitaine dans l'armée royale. Quels moyens l'obscur officier employat-il pour gagner la faveur de son maître? Nul ne le sait; mais le fait est que, vers 1780, il joignait au titre officiel de commandant en chef de toutes les forces aoûdhiennes celui non moins précieux de favori du roi. Martin, ayant rapporté de France quelques notions d'architecture inspirées par la vue de nos palais, se lança dans la réforme de l'art architectonique indien, et c'est à lui ou à son école que sont dus la plupart des édifices qui ornent Lucknow. Cette inoff'ensive manie est du reste la seule chose que l'on ait à reprocher au brave Martine, car, ayant acquis une immense fortune, il la consacra presque tout entière à la fondation d'écoles. C'est à lui qu'on doit les célèbres écoles connues sous le nom de la Martinière, qui fournissent à Calcutta, à Chandernagore, à Lucknow, comme à Lyon, et je crois aussi à l'Ile de France, une bonne éducation gratuite à quelque mille enfants. En somme, le nom français n'a pas à rougir de celui du caporal Martin, et ses bonnes œuvres méritent bien qu'on lui pardonne ses crimes contre le bon goût.
Notre troisième étape a été Allahabad, la Ville de Dieu, grande et vaste cité qui doit sa célébrité parmi les Hindous à sa situation au confluent du Gange et de la Jumna, les deux
fleuves sacrés. Ce confluent est lui-même le rendez-vous des pèlerins hindous-
Une foule considérable couvre les bords des deux fleuves. Des brahmanes installés sous de vastes parasols accueillent les pèlerins et les guident à travers tout le céréaionial de la grande purification. Tout d'abord, hommes et femmes se dépouillent de leurs vêtements, ne gardant qu'une légère écharpe dont ils s'enveloppent les reins ; puis la troupe entre dans l'eau jusqu'à mi-corps, et chacun se met à se couper avec dévotion des mèches de cheveux, qu'il laisse tomber soigneusement dans l'onde sacrée, car chaque cheveu ainsi off'ert au fleuve donne droit à la rémission même d'un péché mortel. Cette première opération terminée, le brahmane qui dirige les dévotions se place devant les pèlerins et plonge, ressort, replonge, lance de l'eau vers les quatre points cardinaux, et est imité dans toutes ces opérations par les fidèles avec une régularité qui donne à cette scène un caractère fort comique.
Parmi les pèlerins assemblés sur cette plage, on retrouve des représentants de toutes les tribus hindoues de l'Inde, depuis le cap Gomorin jusqu'au Cachemire. Ces braves gens voyagent en famille; quelquefois la moitié de la population d'un village, peut-être éloigné de cinq ou six cents lieues, se trouve réunie ici. En général les pèlerins portent un costume uniforme, composé de toile grossière teinte de couleur d'ocre, rouge ou orange, ce qui ne permet pas de distinguer les riches des pauvres; mais ces derniers sont de beaucoup les plus nombreux, car, à l'exemple des musulmans, qui vont à la Mecque par procuration, les riches Hindous font faire moyennant argent le pèlerinage pour leur compte.
Mais Allahabad n'est rien à côté de la trois fois sainte Bénarès, la Rome du brahmanisme, que baignent les ondes pures du fleuve sacré. A peine arrivés dans cette ville, où nous sommes déjà depuis quelques jours, nous avons été, avant de pénétrer