BÉNARÈS
dans la cité, nous embarquer au ghât ou escalier de Daceswamedh. Ce ghât est situé à l'extrémité occidentale de la vaste courbe que décrit en cet endroit le Gange, de sorte que du premier coup d'œil on aperçoit dans son ensemble toute la ville, s'étageant en amphithéâtre sur la rive droite, le long d'une berge de 30 mètres de hauteur. On a comparé souvent la situation qu'occupe Bénarès à celle de Naples, et cette comparaison ne manque pas de justesse; en effet, le lit du fleuve, de près d'un kilomètre de largeur, s'arrondit en une large nappe formant une baie bleue et tranquille où vient se refléter la pittoresque façade de la ville rangée sur ses bords en une sorte de croissant.
Nous montons dans une élégante gondole, nous glissons doucement devant la ville, et nous voyons se dérouler devant nous une suite de tableaux admirables.
Le soleil vient en ce moment de s'élever au-dessus de l'horizon, et ses premiers rayons couvrent d'un fantastique embrasement les innombrables flèches des temples. Son apparition est saluée par un long murmure s'élevant de la foule qui couvre partout la rive. C'est l'instant consacré où le pèlerin doit se plonger dans l'eau encore glacée par la fraîcheur de la nuit : des milliers de têtes se montrent sur la nappe du fleuve, toutes tournées immobiles vers l'astre resplendissant. Bientôt, nous voici au centre de la ligne des quais, devant le Mânmênka Ghât, le lieu consacré où brûlent incessamment les bûchers chargés de consumer les corps de tous ceux auxquels le sort a accordé le bonheur de finir leurs jours dans la cité sainte. Heureux en effet, pensent les Hindous, trois fois heureux ceux dont l'enveloppe mortelle devient ici la proie des flammes, car leur âme partira directement de ce point pour le paradis, ou bien, s'ils ont été de grands pécheurs, ira animer le corps d'un futur brahmane. Aussi ce bonheur est-il envié de tout Hindou orthodoxe; les gens riches, à l'approche d'une maladie grave, accourent à Bénarès dans l'espoir d'à-
clicver leur existence aux portes du paradis; ceux que la mort surprend, ordonnent que leur corps soit transporté ici, quelquefois de centaines de lieues, pour être brûlé sur le Mânmènka.
En débarquant sur ce quai, on est à demi suffoqué par la fumée épaisse et fétide qui plane au-dessus en un dôme bleuâtre; de tous côtés les bûchers lancent leurs longues flammes, dont les crépitements sont accompagnés de bruits sinistres; les ouvriers de ce funèbre lieu, le corps nu, noirci par la suie^ véritables démons, agitent les foyers au moyen de longues barres de fer ou y lancent des pots d'huile. A chaque pas on trébuche contre des ossements, on enfonce dans cette cendre humaine, encore brûlante, qui, entassée en ce point depuis des siècles, forme une couche de plusieurs mètres de profondeur. Des nuées de hideux mendiants, culsde-jatte, bossus, difformes de toute manière, vous harcèlent de leurs cris lamentables et ne vous quittent qu'après vous avoir arraché quelques sous. A chaque instant de longues processions de pèlerins débouchent sur la terrasse du quai, qu'encadre une pittoresque ligne de temples. Tout ce monde, sitôt arrivé, se hâte de se déshabiller et va plonger dans l'eau sacrée, après avoir payé la redevance habituelle aux brahmanes qui se tiennent sur la rive accroupis sous de vastes parasols, où ils débitqnt des certificats de purification et ^es amulettes.
Après le Mânmênka Ghât, la berge se montre garnie d'une longue suite de palais dont les belles façades se dressent au sommet d'immenses escaliers. Chaque Rajah a ici une résidence où il vient passer les grandes fêtes religieuses; une des plus belles de ces résidences royales est le palais des rois de Nagpore, qui repose sur un perron de cent marches formé de blocs énormes de grès blanc.
Jusqu'à présent, nous n'avons fait que considérer la ville pour ainsi dire à distance, du dehors; il est temps mainte-
nant de voir ce que cache cette incomparable façade de monuments et de pénétrer dans l'intérieur de la cité. Je parle de prendre pour cette occasion une voiture, mais mon idée fait sourire le guide qui nous accompagne. « On n'entre dans Bénarès qu'à pied, me dit-il; il n'y a pas une rue de la cité assez large pour offrir passage à une voiture; fort peu sont capables d'admettre un éléphant; et, dans le plus grand nombre, la foule est si compacte, que ni cheval, ni palanquin ne pourrait y circuler librement. »
Nous débarquons à côté du ghâtdes Bûchers. Suivant notre guide, nous nous frayons un passage à travers la fourmilière humaine qui couvre le quai et, gravissant d'interminables escaliers, nous atteignons le plateau sur lequel s'étend la ville. Une rue, ou plutôt un étroit et sombre couloir s'offre à nous; les maisons de briques aux hautes façades entrecroisent leurs balcons au-dessus de nos têtes, tandis que les éventaires des marchands placés de chaque côté empiètent sur la voie, déjà si resserrée que trois personnes ne pourraient y passer de front.
Bientôt nous arrivons sur une place de médiocre étendue où la foule se presse tumultueuse, bruyante, autour d'un petit temple dont la flèche pyramidale est recouverte de plaques d'or. Ce temple est aujourd'hui le saint des saints de Bénarès. Il suffit d'avoir accompli une fois dans sa vie les rites sacrés devant cette idole pour être sûr d'entrer un jour dans le Kaïlas,le paradis brahmanique. On comprend l'empressement de la foule ignorante autour du fétiche.
Chose étrange, la présence d'un Européen, d'un infidèle, aux abords de ces lieux sacrés est vue avec indifférence par la foule, je dirai plus, presque avec bienveillance. Est-il un peuple au monde plus tolérant que ce bon |et doux peuple hindou, que l'on a essayé de nous dépeindre si souvent comme fourbe, cruel, même sanguinaire? Comparez-le un instant aux Musulmans, ou même à nous, malgré toute notre réputation de