LA MOUSSON. H
me cautérisai la bouche avec un curry au piment qui me causa une surprise très désagréable.
On a souvent répété que la première impression est en toutes choses la meilleure; certes, si le proverbe devait être vrai, dans ce cas je n'aurais rien de mieux à faire qu'à m'en retourner au plus tôt vers l'Europe, car j'ai rarement éprouvé dans ma vie un plus poignant sentiment de tristesse et de désappointement que le jour de mon arrivée dans l'Inde.
Malgré le prix exorbitant des hôtels, le service est entièrement à la charge des voyageurs et n'est jamais fourni parThôtelier; si l'on veut manger, même à table d'hôte, il faut avoir avec soi son propre domestique. La coutume est poussée à ce point que l'on doit toujours emmener ses serviteurs lorsque l'on va dîner à la table d'un ami, et en cas d'oubli de cette convenance on risque beaucoup de ne rien avoir à manger, vu que chaque domestique ne sert que son maître. Il m'a donc fallu, à peine débarqué, engager les services d'un domestique indigène.
Le lendemain matin, je me réveillai en entendant parler près de moi et j'aperçus mon nouveau serviteur, Latchman, ouvrant mes malles et arrangeant mes effets comme s'il me servait depuis longtemps ; il causait avec un gros homme à l'air réjoui, tout vêtu de blanc et le crâne couvert d'un comique turban en toile cirée, dans lequel je reconnus mon hôte parsi, qui venait me souhaiter le bonjour et prendre mes ordres. Je lui demandai assez mélancoliquement des nouvelles du temps; il me répondit avec beaucoup de flegme que la pluie, n'ayant commencé que depuis quelques jours, durerait sans doute encore pendant trois mois. Voyant que je paraissais considérer sa réponse comme une mauvaise plaisanterie, il me fournit quelques plus amples explications.
La nature n'a pas distribué sous les tropiques les saisons de la manière qui nous est familière, mais a divisé l'année
en saison sèche et en saison pluvieuse. Pendant huit mois, me dit mon hôte, le ciel est ici pur et sans nuages, le soleil luit sans obstacle; mais en revanche il pleut, sauf de petites interruptions, du 15 juin au 15 octobre. Pendant tout ce temps, les pluies sont tellement torrentielles, que le pays se couvre d'eau, les routes disparaissent et deviennent impraticables, et il est impossible de voyager même à de petites distances. Jeîn'ignoraispas, à mon départ, que j'allais me trouver dans l'Inde au cœur de cette saison, mais je m'étais figuré tout cela fort exagéré.
Un séjour prolongé à Bombay me sourit fort peu, mais il faut bien m'y résoudre. Malgré le mauvais temps, je suis sorti pour faire mes visites et j'ai pris pour cela un palanquin. Ce véhicule consiste, à Bombay, en une longue boîte en bois suspendue entre deux brancards; Tintérieur est garni de coussins sur lesquels on s'étend de tout son long; de chaque côté se trouve une ouverture à coulisses et à l'extrémité une tablette à tiroir garnie d'une lampe. Les porteurs, au nombre de quatre ou de six, placent les brancards sur leur épaule et enlèvent aisément toute la machine, qu'ils emportent au petit trot; ils marchent vite et maintiennent cette allure pendant plusieurs heures. L'aspect des rues était pitoyable; l'eau montait à mi-jambe de mes porteurs, et à chaque maison où je m'arrêtais, j'étais obligé de faire un saut périlleux de mon palanquin à la porte, exhaussée de plusieurs pieds au-dessus du sol. J'appris bientôt que ce que j'avais pris pour la ville de Bombay n'était autre que la cité commerçante, l'ancienne forteresse portugaise, dont les remparts sont démolis en ce moment même afin d'agrandir ce quartier, qui ne contient que les entrepôts et les établissements commerciaux; les quartiers européens et la ville indienne se trouvent à une certaine distance dans l'île. Sur le conseil d'un ami, je quittai mon triste hôtel et je fus m'installer dans le quartier de Mazagon, où je trouvai une pittoresque cabane,
fort confortable du reste, que je louai pour un prix modéré, et où je suis maintenant installé, ou plutôt emprisonné, car la pluie tombe toujours et le pays semble transformé en lac.
Bombay. — Les bazars. — L'hôpital des animaux. — Un bûcher.
Les serpents. — Les vampires.
Bombay.
Quelques interruptions dans la mousson m'ont permis de commencer mes excursions à travers la ville.
Bombay offre un magnifique champ d'études; c'est à lui seul tout un monde. Ses vastes quartiers, éloignés quelquefois les uns des autres de plusieurs kilomètre^ et dispersés sur divers points de l'île, sont de véritables villes ayant chacune son aspect particulier et sa population propre : ville européenne, ville hindoue, ville arabe, ville chinoise, etc. A ce point de vue, il n'existe guère de cité plus intéressante pour l'observateur et le savant.
Naturellement, mes premières promenades ont été pour les quartiers indigènes. A peine entré dans ces immenses bazars, qui s'étendent sur plusieurs kilomètres de longueur, on se trouve abasourdi par le bruit qui y règne et à demi suffoqué par les insupportables odeurs qui imprègnent l'atmosphère. Un parfum fade de musc frappe surtout l'odorat, et se joignant aux exhalaisons qui s'échappent des nombreux restaurants indigènes, rend les premiers moments fort pénibles au visiteur. Cette odeur est une des particularités de. Bombay, elle est due à la présence de milliers de rats musqués qui remplissent les maisons ; l'essence émise par ces petits animaux est tellement subtile et pénétrante, que lorsque le vent