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LE PAYS DES SONTALS

que voisin du Bengale, est un des plus sauvages de Tlnde. Ses habitants, les Sontâls, sont au dernier degré de l'échelle sociale, et ses montagnes abondent en bêtes fauves, surtout en tigres. C'est à la recherche de ces derniers que nous sommes partis en compagnie de notre aimable hôte.

Nous étions venus établir notre camp non loin d'un petit village de Sontâls, et ceux-ci nous eurent bientôt signalé la présence dans le voisinage de plusieurs des animaux que nous cherchions. Les mois d'avril et de mai sont les plus favorables pour la chasse au tigre. La chaleur intense qui caractérise cette saison a bientôt desséché les ruisseaux et les mares de la forêt, et le tigre est obligé d'abandonner ses cantonnements d'hiver et de descendre dans les vallées pour venir se désaltérer aux citernes ou aux mares des villages. Il s'établit alors généralement dans quelque ravin rempli de broussailles, où il passe la journée à dormir, et qu'il ne quitte que vers le coucher du soleil, pour choisir sa proie parmi les bestiaux conduits à l'abreuvoir. Un tigre adulte tue d'habitude un bœuf tous les quatre à cinq jours ; il le transporte sous bois, non loin de son repaire, afin de pouvoir en éloigner les rôdeurs, hyènes et chacals, que ses émanations tiennent, du reste, prudemment éloignés. On peut calculer qu'en moyenne chaque tigre abat annuellement de soixante à quatre-vingts têtes de gros bélail, ce qui i^eprésente au minimum une somme de 44 à 15 000 francs. On voit que ces animaux occasionnent dans les districts où ils sont nombreux des dégâts considérables.

Le village près duquel nous étions campés avait ainsi perdu dans la dernière quinzaine quatre bœufs, enlevés par deux tigres qui avaient choisi confraternellement comme résidence un ravin à un kilomètre des habitations. Le chikariy ou chasseur en titre du village, avait bien essayé de les déloger de- leur repaire ; mais l'absence d'arbres dans le voisinage du ravin l'avait empêché d'établir un affût, et il n'avait osé

s'aventurer à pied parmi les épaisses broussailles qui entouraient la nullah.

Nous nous rendîmes dans la journée avec le chikari jusque auprès du ravin, afin d'en examiner les abords et de dresser notre plan d'attaque. Le ravin formait une sorte de large dépression aux versants peu rapides, débouchant d'un, bois épais; le fond était entrecoupé de quelques petites mares d'eau limpide ombragées par d'épais bosquets d'épineux et de bambous. C'est là que se cachaient les deux tigres. Ayant bien examiné le terrain, nous vîmes qu'aucun arbre du voisinage ne se présentait de façon à permettre l'établissement d'un affût fixe; d'un autre côté, pénétrer à pied parmi ces broussailles eût été une folle témérité ; nous décidâmes donc d'employer les deux éléphants que nous avions amenés et d'attaquer les tigres dès le lendemain matin avec leur aide.

Je n'avais, jusqu'à présent, chassé le tigre qu'à l'affût ou en battue ; une seule fois, monté sur un éléphant, j'avais poursuivi un de ces animaux dans les bois de Nagode, en compagnie du général B***, car cette dernière façon de le chasser est la plus difficile et demande une profonde connaissance des habitudes du terrible félin.

On se figure généralement qu'il suffit de monter sur un éléphant et de s'en aller dans la jungle où on a signalé un tigre, pour être sûr de le trouver et de le tuer : c'est là une profonde erreur. De nombreux chasseurs montés sur des éléphants et battant en ligne à travers la forêt peuvent certainement rencontrer ainsi et abattre des tigres, surtout s'ils se font aider par une ligne de rabatteurs indigènes. Mais il n'est pas de chasse qui demande une plus profonde connaissance des habitudes de l'animal, plus de persévérance et d'adresse que la poursuite d'un tigre avec un ou deux éléphants.

Lorsque l'on entre pour la première fois dans la jungle, on ne peut s'empêcher d'une certaine timidité, tant on est persuadé que les tigres vont se montrer à chaque pas, et ce

n'est que lorsqu'on a passé infructueusement des journées entières à leur recherche, que l'on arrive à se rendre compte du peu de danger que ces animaux offrent dans les jungles. Durant les deux années que j'ai passées à parcourir les districts de l'Inde centrale les plus infestés par les tigres, il ne m'est arrivé que trois fois de me rencontrer avec ces animaux, alors que je ne les cherchais pas. En fait, si l'on en excepte les lieux habités par des tigres mangeurs d'hommes, qui sont toujours connus, il n'y a aucun danger immédiat à traverser la jungle.

Bien des chasseurs affectent de mépriser l'emploi des éléphants pour la poursuite du tigre et parlent beaucoup des exploits qu'ils ont accomplis en se mesurant face à face avec lui. Règle générale, les neuf dixièmes des tigres prétendus tués à pied ont été abattus du sommet de quelque affût haut perché. Dans cette façon de chasser, il arrive que le tigre n'est généralement que blessé, et le véritable danger est alors de le poursuivre dans sa retraite, danger que beaucoup de sportsmen se gardent d'affronter. Les quelques chasseurs qui se sont fait un point d'honneur de ne se mesurer avec le tigre qu'à pied, finissent toujours par être tués ou par recevoir quelque blessure qui les guérit de leur téméraire folie. Un homme à pied au milieu d'un épais fourré est sans défense contre le tigre. Il lui est impossible de voir à un mètre de lui, et il est lui-même à la merci de l'animal, qui peut à volonté se cacher complètement ou tourner autour de lui sans éveiller son attention. 11 ne faut pas croire cependant que la chasse du tigre à dos d'éléphant n'offre aucun danger ; le chasseur est exposé aux attaques du tigre, qui peut bondir jusqu'à lui ou même renverser sa monture. Souvent celle-ci, prise de panique, se sauve affolée à travers les obstacles delà forêt et met en danger la vie du chasseur. On ne peut, du reste, employer un éléphant pour la chasse au tigre qu'après l'avoir soumis à une soigneuse éducation et lui avoir fait sur-

monter l'instinctive répulsion que lui inspirent la vue et l'odeur des félins. Il est aussi fort difficile de trouver un bon cornac ou conducteur; c'est de ce dernier surtout que dépendent toutes les qualités de l'éléphant. On commence généralement par habituer l'animal au bruit du fusil et on le lance après les daims ou les cerfs. Chose bizarre, l'éléphant redoute encore plus le sanglier que le tigre, et souvent la vue d'un de ces animaux suffit à le mettre en fuite.

Nous avions heureusement pour guide M. H***, qui avait maintes fois chassé le tigre à éléphant. Les deux éléphants qu'il avait amenés avaient été éprouvés dans de fréquentes rencontres, et nous pouvions compter sur leur calme et leur courage.

Pendant la nuit, les tigres s'étaient approchés plusieurs fois de notre camp et nous avions pu entendre leur toux rauque. Au lever du jour, nous quittions notre tente et nous nous dirigions lentement vers le ravin. Le chikari et deux batteurs nous accompagnaient; MM. H*** et Schaumburg montaient un éléphant et moi l'autre ; chacun de ces animaux était conduit par un cornac habitué à cette chasse.

Nous étions partis de bonne heure, dans l'espoir de rencontrer un des deux animaux hors de son repaire; mais quoique le sable de la nullah, qui passe auprès du village et dont nous suivions le lit, portât de nombreuses empreintes toutes récentes, les tigres étaient déjà rentrés. Nous continuâmes donc notre route lentement vers le ravin; il fut décidé que je resterais avec le chikari d'un côté, tandis que M. H*** contournerait la nullah et, descendant du versant opposé, débusquerait les tigres.

J'avais atteint à peine la limite du bois s'étendant le long du ravin lorsque j'aperçus à une distance de cent pas devant moi l'un des tigres, marchant d'un pas calme et mesuré. Je restai un moment en admiration devant le bel animal, qui ne* manifestait aucune inquiétude et paraissait revenir repu et

fatigué de son excursion nocturne. Au moment où, armant mon fusil, j'allais épauler, l'animal disparut derrière un buisson. Quelques minutes après, M. H"* arrivait sur la crête opposée, et le tigre, l'ayant aperçu, sortit des broussailles el se dirigea en rampant, la queue basse, précisément vers moi. Je n'étais plus qu'à soixante mètres ; le mettant en joue, je lui

logeai une balle dans les côtes, pendant que, ne m' ayant pas aperçu, il tournait la tête pour suivre les mouvements de mon compagnon. Poussant un terrible rugissement, il bondit sur lui-même et rentra dans le fourré.

Mon cornac lança son éléphant en avant, et bientôt nous étions dans le lit du ravin. Je vis alors, à 200 mètres devant moi, le tigre fuyant vers le bois. M. H'" , qui avait suivi . ses mouvements, s'était porté en avant, et il l'arrêta d'un

coup de fusil. Le tigre, blessé de nouveau, se voyant cerné, marcha droit à mon compagnon ; son éléphant, épouvanté de cette attaque, fit volte-face et prit la fuite : mais la terrible bête l'eût bientôt rejoint et d'un seul bond s'accrocha à sa croupe. Un frisson me parcourut le corps; je crus mon am perdu. Quelques mètres nous séparaient et mon mahout excitait de ses cris mon éléphant, lorsque M. H***, tirant à bout portant dans la face du tigre, le fit rouler à terre. C'était une bête vraiment enragée, car, se relevant encore, elle se rua cette fois sur mon éléphant, qui arrivait enfin sur la scène de l'action ; mais au moment où elle essayait de se cramponner à la jambe de ma monture, je lui brisai le dos d'une balle, et elle retomba expirante. Nous lui donnâmes chacun encore une balle, pour bien nous assurer de sa mort.

Je descendis fort ému de mon éléphant et j'allai serrer la main de mon ami, en le félicitant d'avoir soutenu avec tant de sang-froid le premier assaut du tigre, puis nous examinâmes notre victime. C'était un beau tigre royal, dans toute la force de l'âge; sa robe, d'une couleur orange, était zébrée de superbes rayures noires et blanches ; il mesurait, du museau à l'extrémité de la queue, un peu plus de trois mètres, ce qui est une taille moyenne pour un tigre adulte.

La joie de nos éléphants se manifestait plus bruyamment encore que celle de nos gens; ces énormes bêtes venaient flairer le cadavre de leur ennemi mort, le retournïiient avec leur trompe, puis poussaient des cris rauques accompagnés de véritables fanfares.

Le second tigre s'était esquivé prudemment du ravin pendant la bagarre, mais le lendemain M. H*** et Schaumburg le surprirent à une petite distance du village.

Quelques jours après nous avions le rare bonheur d'abattre dans un bois voisin de notre camp un couple d'ours. L'ours des Rajmahals est plus petit que celui du Cachemire ; sa fourrure est longue et noire ; ses pieds sont fort larges et armés de

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