UN RICHE PROPRIÉTAIRE
griffes d'une formidable longueur. Cependant c'est un animal inoffensif et même utile, car il se nourrit surtout de rats et d'insectes, parfois de racines. Les Sontâls le nomment bajra balou^ ou l'ours invulnérable, parce qu'il est fort difficile à tuer et ne succombe qu'à de nombreuses blessures.
Le 26 mai, nous rentrions à Baghalpour, ayant tué dans notre excursion, outre les deux tigres et les deux ours, un beau cerf sambar, cinq daims, plusieurs antilopes, sangliers et nombre d'oiseaux. Nous y prîmes congé de M. H***, auquel nous sommes probablement redevables de notre dernière excursion de chasse dans l'Inde.
De Baghalpour, le chemin de fer nous a conduits à Mourchedabad, grande et opulente cité du Bengale, puis àBurdwan, résidence d'un des plus riches propriétaires de l'Inde et peut-être du monde.
Le district de Burdwan relève politiquement de l'autorité anglaise, mais il est la propriété absolue d'un prince indien, un Bajah, qui le gère à sa fantaisie et paye au gouvernement l'impôt foncier comme le premier sujet britannique venu. Cet impôt annuel, représentant quarante pour cent du revenu net, s'élève à 40 millions de francs, chiffre qui donne une idée de l'énorme richesse de ce district. Il n'en est pas de plus riche ni de plus peuplé dans l'Inde ; la densité de sa population est supérieure à celle des parties les plus populeuses de la Chine. On estime que si l'Inde entière était peuplée dans la même proportion que la zillah de Burdwan, elle renfermerait 800 millions d'habitants au lieu de 200 millions. L'heureux propriétaire de ce magnifique pays, véritable royaume de 416 kilomètres de longueur sur 72 kilomètres de largeur, est certainement le souverain le plus fortuné du monde; il n'a ni armée, ni administration judiciaire à entretenir; nulle crainte de révolution ou de guerre; à côté de cela il possède tous les avantages de la royauté, les titres pompeux, les honneurs et les saints de coups de canon.
Ce potentat est un fort galant homme qui nous a fait les honneurs de sa résidence avec une amabilité parfaite.
Après une halte de deux jours à Burdwan, nous remontons en wagon, et une heure après nous nous arrêtons de nouveau, mais cette fois sur une terre française, à Chandernagore. Quelques pas hors de la gare, et j'aperçois avec émotion le drapeau tricolore flottant fièrement au-dessus des arbres; bientôt nous sommes au milieu de compatriotes, d'amis, et nous entendons résonner pour la première fois depuis quatre ans le français parlé par une bouche française.
Et cependant, après une première émotion que l'on éprouve toujours en se retrouvant après une longue absence sur un sol qu'abrite le drapeau de la patrie, je ne puis m'empêcher d'éprouver un véritable serrement de cœur lorsque je jette les yeux autour de moi.
Eh quoi? c'est à ce coin de terre de quelques kilomètres carrés, c'est à cette agglomération de huttes basses et sales, envahies par l'eau et la végétation, que se borne notre empire dans l'Inde du nord? Des rues tristes, sans vie, des bazars sans commerce, un port sans navires, tel est aujourd'hui ce Chandernagore qui, en 4740, éclipsait Calcutta et commandait au Bengale. Pourquoi la France s'obstine-t-elle à garder cet insignifiant coin de terre? est-ce pour nous rappeler ce que nous aurions pu être dans l'Inde et ce que nous y sommes? est-ce pour l'importance militaire d'une place où les traités nous défendent d'entretenir plus de quinze soldats? Ne vaudrait-il pas mieux effacer tous ces tristes souvenirs et retirer notre drapeau d'un endroit où il ne reçoit qu'humiliations, à moins que le tribut de trois cents caisses d'opium, représentant une somme de 2 à 300 000 francs, que nous paye l'Angleterre à la condition que nous n'entravions pas son monopole, ne soit considéré comme une compensation suffisante pour ces humiliations?
Cependant il faut reconnaître à Chandernagore certains
avantages : une position très pittoresque sur la rive droite de THougly, de beaux sites et un climsii comparativement sBluhve. Si donc on était décidé à conserver cette possession, il eût fallu tout au moins mettre à profit ces avantages naturels.
Pour cela, une occasion inespérée se présenta il y a une quinzaine d'années : on traçait alors le chemin de fer qui remonte vers Delhi, et Ghandernagore se trouvait traversé par la voie. Une compagnie se créa à Calcutta pour faire de notre colonie une sorte de Saint-Cloud de la capitale indienne; on devait y construire des villas, un théâtre, des places d'amusement, en un mot y attirer les Européens, y amener la vie, et comme compensation la compagnie demandait au gouvernement français la cession du terrain nécessaire à l'établissement de la voie et d'une gare.
Le projet fut envoyé à Paris, à l'autorité supérieure, d'où il revint après de longs délais ; le gouvernement voulait bien faire la concession, mais sous condition que tous les gens em-. ployés par la compagnie, dans la gare et sur la partie de la voie située en territoire français, seraient[de nationalité française. Qu'en advint-il? La compagnie anglaise abandonna son projet et fit passer sa ligne en dehors de notre territoire ; de sorte que le chemin de fer évite aujourd'hui soigneusement notre colonie, et la gare, au lieu de toucher la ville, en est éloignée de 3 kilomètres.
Ghandernagore n'a par lui-même rien de curieux. Gomme toutes les villes de cette partie du Bengale, c'est une agglomération de huttes entourées de hauts et verts palmiers, et aussi de mares croupissantes qui ne contribuent pas à assainir le climat. Çà et là se dresse quelque habitation européenne, propre et gaie, entourée d'un jardinet.
Nous sommes ici l'objet de l'accueil le plus affable et le plus empressé de la part des quelques officiers composant le gouvernement de la colonie, et nous comptons y rester quelques jours.