CALCUTTA
Calcutta. — Les Bengalis. — L'Hougly. — Le cyclone. — Les philosophes. Le temple de Jaghernath. — La procession du char.
Calcutta.
Nous voici depuis quatre mois à Calcutta et le moment de mon départ approche. Encore quelques jours et je voguerai sur les flots bleus du golfe du Bengale. Je tiens à vous envoyer auparavant mes impressions sur la grande métropole de Tlnde anglaise.
Lorsque le voyageur, arrivant directement d'Europe par mer, débarque à Calcutta, il ne peut être que vivement impressionné par le premier aspect de la grande métropole indienne. Sortant des terrains bas et demi-noyés qu'il vient de traverser depuis la mer, il voit tout à coup s'élever, à l'extrémité d'une immense esplanade, une ligne imposante de palais. De tous côtés se dressent des colonnes, des clochers, des dômes; des navires énormes remplissent le port ; la foule affairée se presse sur les quais; des voitures, des palanquins, vont et viennent dans un pittoresque tumulte; tout, en un mot, lui rappelle qu'il a devant lui l'une des plus grandes villes du monde, la capitale d'un empire qui compte deux cents millions de sujets.
S'il pénètre dans la cité, son illusion dure encore : il traverse des squares dignes de Londres, ornés de beaux jardins, de magnifiques étangs; des rues aux magasins somptueux, bordées de maisons aux frontons de temple grec. Mais bientôt, il quitte toutes ces magnificences; les rues deviennent des ruelles fangeuses, obscures, et des huttes sordides en paille,
sans étages, remplacent les palais et s'étendent jusqu'aux horizons de la plaine. Ici les quartiers ne sont pas marqués d'une façon distincte, comme à Bombay : la hutte succède sans transition au palais.
La population elle-même est loin de présenter cette variété si pittoresque de types qui fait de la grande ville commerciale de la côte occidentale de l'Inde un des points les plus remarquables du globe. Al'exceptionde quelques Chinois et Birmans, les habitants appartiennent presque tous aux races du nord de la péninsule. On y trouve beaucoup d'Hindoustanis, des Brahmanes, des Marwaris exerçant surtout le commerce de l'argent et des tissus de manufacture européenne ; les portefaix sont pour la plupart des natifs de FOrissa ou duBirbhoûm; mais la grande majorité du peuple et toute la bourgeoisie sont composées de Bengalis; quant à l'aristocratie nobiliaire, elle a depuis longtemps disparu et a cédé la place aux parvenus de la fortune.
Les classes inférieures méritent peu l'attention: ignorantes, superstitieuses, elles se distinguent surtout par leurs défauts, lâcheté, fourberie, fanatisme ; c'est à elles que les Hindous en général doivent d'avoir été si souvent calomniés par ceux qui, ayant étudié le peuple bengali, en ont conclu que toutes les nations de la vaste péninsule indienne devaient répondre au même type.
Je ne vous parlerai pas de la vie que mènent les Européens à Calcutta; pour les hautes classes anglaises, ce n'est que la copie du high-life de Londres; on y danse, on y dîne, on y boit du thé et on y rend des visites, sanglé dans un habit noir et affublé d'un chapeau noir, tout comme à Belgravia. Le soir, toute la colonie européenne étale ses toilettes et ses équipages sur le Strand, courte allée sans arbres, longeant la rive du fleuve; pendant la saison, c'est-à-dire d'octobre à mars, cette promenade présente surtout un caractère de grande originalité, car les princes et les hauts personnages indiens.
toujours nombreux à la cour du vice-roi, viennent rivaliser de luxe avec la foule élégante.
L'Hougly, le bras du Gange qui baigne la ville, a en ce point près d'un kilomètre de largeur; il roule majestueusement ses eaux profondes entre des rives basses assez pittoresques. Jadis on voyait flotter à sa surface d'innombrables cadavres, accompagnés de nuées d'oiseaux de proie qui les dépeçaient sous les yeux des promeneurs. Le gouvernement anglais dé- fend maintenant aux riverains de jeter les corps dans le fleuve; seulement, comme cette coutume n'était pratiquée que par les gens trop pauvres pour faire les frais d'un bûcHer, on a dû établir une sorte débucher municipal, vaste touj* où flambe continuellement un brasier destiné à dévorer les restes des pauvres diables.
Sur la rive droite du fleuve, à une petite distance en aval de la ville, s'étendent les magnifiques jardins botaniques dont le naturaliste Hooker a doté Calcutta, et qui sont aujourd'hui,* sans nul doute, les plus vastes et les plus beaux du monde. On y trouve réunis, non pas dans les serres, mais en plein air, en pleine terre, les merveilles des flores africaine, américaine, asiatique et océanienne. Les principales curiosités sont : un baobab du Sénégal dont le tronc n'a pas moins de quinze mètres de circonférence, et un multipliant ou banyan indien qui couvre avec ses nombreux pilastres plus d'un kijomètre carré ; malheureusement, ce dernier arbre a été fort endommagé dans le grand cyclone de Calcutta.
Le cyclone ! Ce mot résonne d'une façon sinistre dans la métropole indienne ! Il n'est pas de fléau qui puisse lui être comparé, et tout tremble devant sa terrible puissance.
Pendant mon séjour ici, je fus témoin d'un de ces cyclones, d'une intensité relative. Depuis la veille les instruments barométriques éprouvaient des oscillations assez brusques, lorsque, à une heure de l'après-midi, le ciel, où brillait depuis le matin un soleil radieux, se couvrit de nuages avec une éton-
nante rapidité. J'étais sur Tesplanade, et dès ces premiers signes j'aperçus un grand mouvement en rade : les navires dépassaient leurs mâts de perroquet, déchargeaient les vergues de leurs voiles et semblaient tout préparer pour la lutte.
Tout d'un coup, regardant autour de moi, je vis tout le monde prendre la fuite en courant comme poursuivi par un ennemi. Cependant l'air était encore calme, et je ne m'expliquais guère cette panique, lorsque, à l'extrémité de l'esplanade, du côté du fort William, je distinguai une sorte de nuage de poussière grisâtre qui s'avançait en rasant le sol avec rapidité. Je pris à mon tour la fuite, et avec une certaine terreur, car je me trouvais maintenant absolument seul dans la vaste plaine et j'avais à franchir quelques centaines de mètres avant d'arriver aux maisons.
J'atteignais enfin l'extrémité de la rue DurumtoUah, lorsque j'entendis des cris en arrière; je me retournai : à dix pas de moi, un palanquin était déposé au milieu du chemin, les porteurs se sauvaient, abandonnant une pauvre dame européenne qui, dans son effroi, ne savait plus comment sortir de son véhicule; au moment où j'allais me porter à son aide, le nuage de poussière nous atteignit; je me sentis envelopper, étreindre pa^' une force invincible, puis mes pieds quittèrent le sol et je tombai à terre.
Je me relevai à demi au bout d'Un instant; la poussière avait disparu, la pluie tombait à torrents et le vent soufflait avec une violence qui m'empêchait de me tenir debout. La pauvre dame avait heureusement réussi à sortir du palanquin, que le tourbillon avait lancé contre la balustrade de l'esplanade, et elle gisait à terre, fort effrayée. Je réussis à la rejoindre, en me traînant à demi dans une posture fort ridicule, et, l'ayant aidée à se relever, nous pûmes, nous soutenant l'un l'autre, gagner l'hôtel Gallais, qui se trouvait dans la rue voisine. J'eus assez de peine à me faire ouvrir, car toutes les issues avaient été soigneusement barricadées.
LE CYCLONE. ia7
Pendant un quart d'heure, la violence du vent suivit une marche progressive ; enfin les murailles se mirent à vibrer d'une façon tellement inquiétante que l'hôtelier fit réunir tout le monde dans une pièce qui occupe généralement le centre d^ins les maisons de Calcutta, et dont les murs fort épais, à l'épreuve du cyclone, sont construits de façon à ne pas souffrir même de l'écroulement complet de l'édifice. Fort heureusement nous n'eûmes pas à faire l'essai de la solidité suprême de ce dernier refuge : le vent baissa sensiblement, le roulement du tonnerre et la fulgurante lueur des éclairs, qui avaient accompagné la pluie dès le commencement, cessèrent à leur tour, et en quelques instants le calme fut rétabli, le ciel redevint bleu et limpide, comme si rien ne s'était passé. Les rues offraient après l'orage un spectacle navrant; des tuiles, des branches d'arbres, des enseignes, des débris de palanquins, des vêtements les jonchaient dans toute leur longueur. Parmi ces décombres, on remarquait les cadavres de centaines de corbeaux, de buses, de milans et de quelques arghilahs; ces pauvres oiseaux n'avaient pu lutter contre le vent, qui les avait tués en les lançant sur les maisons.
Ce désastre me rappelle que j'ai oublié de vous présenter la plus célèbre des curiosités de Calcutta : je veux parler des arghilahs ou philosophes. Il n'est pas, en effet, de spectacle qui frappe plus le nouvel arrivant que de voir ces oiseaux, grands comme des hommes, se promener gravement parmi la foule qui encombre les rues ou garnir de leur fantastique silhouette le sommet de tous les édifices. Leur tête chauve, galeuse, percée de deux petits yeux ronds et rouges, supporte un bec énorme, pointu, en cornet, capable d'engouffrer un poulet entier, et muni d'une poche violacée qui sert d'antichambre au puissant estomac. Placez cette tête enfoncée entre les épaules d'un corps blanc, sur lequel viennent se rabattre deux ailes à bande noire, semblables à des bras croisés derrière le dos; posez ce corps -sur deux jambes jaunes d'une respectable
longueur, et vous aurez Targhilah, que la science a baptisé du nom vulgaire de cigogne à sac. Le public, frappé par la gravité de sa démarche et l'air penseur de son crâne dénudé, lui a donné le nom plus pittoresque de philosophe ou d'adjudant.
Ces philosophes sont un bienfait pour Calcutta ; leur œil investigateur ne laisse jamais séjourner un instant dans la cité la moindre immondice. Sous ce climat humide et chaud, avec la saleté native des habitants pauvres, et dans une ville aussi considérable, si Ton n'avait pas de pareils auxiliaires, tous les soins ne suffiraient pas à tenir les rues dans un état de salubrité même médiocre. Aussi les lois les protègent-elles, et il est défendu, sous peine d'une amende de 125 francs, de les molester en quoi que ce soit.
Les arghilahs ne sont du reste que les commandants de la vaste armée des nettoyeurs patentés de Calcutta, qui se compose de plusieurs milliers de vautours, de buses, de milans, de gypaètes, de cigognes et de corbeaux; mais tout ce monde tremble devant son terrible bec, et les meilleurs morceaux sont réservés à leur prodigieux estomac. La voracité de Farghilah est, en effet, extraordinaire; à demi repu, on le voit souvent happer au passage quelque corbeau impertinent et le faire disparaître, malgré ses protestations, dans la vaste poche, où, après quelques instants de tumulte, le travail de la digestion commence sur-le-champ à s'opérer.
Ces oiseaux quittent Calcutta tous les ans, au moment de la ponte, pour trois mois ; mais au bout de ce temps ils reviennent fidèlement occuper chacun le poste qui lui appartient : ce qu'on a pu constater au moyen de colliers dont on a muni quelques-uns d'entre eux. L'un de ces porteurs de colliers monte la garde depuis trente ans sur le palais du vice-roi.
Ayant fixé la date de mon retour en France au mois de septembre, j'ai profité des deux mois que j'avais devant moi pour faire des excursions vers les points principaux des provinces
voisines. Mon premier but fut le temple de Jaghernath, où j'arrivai à l'époque des grandes fêles du Rath.
Ce temple est un des plus célèbres de l'Inde, et sa fondation remonte à une antiquité reculée. A l'occasion des fêtes, des pèlerins, au nombre parfois de cent mille, y affluent de toutes les parties de l'Inde. L'idole de Jaghernath est placée sur un char en bois porté sur seize roues et mesurant 8 mètres de longueur sur autant de largeur. La lourde masse est mise en mouvement au moyen de forts câbles auxquels s'attellent des milliers de pèlerins, amenés par la vue de l'idole à un état de folie furieuse. C'est au cours de ces processions que jadis des centaines de malheureux fanatiques poussaient l'exaltation jusqu'à se précipiter sous les roues du char et à se faire broyer pour gagner le paradis que les indignes brahmanes leur promettaient au prix de ce sacrifice.
Dacca. — Le départ. — Madras. — Pondichéry. — Les possessions françaises
de rinde. — Ceylan.
Pointe-de-GalIc.
Rentré à Calcutta, de retour de mon excursion dans l'Orissa et à travers les marais de l'embouchure du Gange, je reprenais, quelques jours après, ma course sur le Eastern Bengal Railway, qui, me faisant traverser dans toute sa largeur le delta, vint me déposer à Goalanda, sur la rive droite du bras principal du Gange. Ce fleuve, épuisé par ses innombrables dérivations, n'a guère ici une plus grande largeur qu'à Monghyr; il roule lentement ses eaux entre des rives basses et monotones.
Le lendemain, un bateau à vapeur me conduisit à Dacca.
Celte ville ne laissa pas de me désappointer; je m'atlendais à trouvei- des restes dignes du grand rôle qu'elle a joué pendant de longs siècles comme capitale du Bengale oriental, mais je n'y vis que quelques ruines insignifiantes. En revanche, la ville moderne offre l'aspect d'un grand centre commercial; ses bazars sont populeux, animés et offrent un curieux mélange de races; le type indo-chinois s'y rencontre presque autant que le type hindou.
Dacca marque, du reste, l'extrême frontière orientale de l'Inde ; à quelques lieues dans l'est, la Megna, le grand bras du Brahmapoutra, marque la limite du monde hindou, et les collines que l'on aperçoit à l'horizon n'ont d'autre population que des Kou Kis,des Louchais, toutes tribus de sang et de coutumes indo-chinoises. J'avais donc, cette année, franchi de l'ouest à l'est, de l'Indus au Brahmapoutra, l'Inde dans sa plus grande largeur.
Le 30 août j'étais de retour à Calcutta, et le 1" septembre je montaisàbordduZ/aJÇowrrfownais.'Aprèssixansde courses, de travaux et de fatigues, j'allais enfin prendre le chemin de la patrie et dire adieu à l'Inde. Il me fallait aussi dire adieu à mon brave et fidèle compagnon, que de nouveaux projets retenaient dans ce pays. Mon vieux bêra Dêvi,le loyal serviteur qui m'avait suivi depuis deux ans à travers tant de bonnes et de mauvaises fortunes, était là aussi, fondant en larmes, embrassant mes genoux.
Enfin le moment de la séparation est venu : la cloche sonne ; je vois Schaumburg et le vieux bêra s'éloigner dans la chaloupe en me faisant un dernier adieu; puis l'hélice frappe l'eau, et bientôt Calcutta disparaît à nos regards. Tout le jour nous descendons le fleuve au milieu d'un flot de navires de toutes nationalités, gagnant le port ou se dirigeant vers la mer. Le lendemain matin, nous nous arrêtons un instant à Diamond Harbour^ petit havre situé à l'embouchure de l'Hougly, et où les bateaux à vapeur embarquent les dernières dé-