L'HOPITAL DES ANIMAUX
bœufs. Rien de plus curieux que cet assemblage de quadrupèdes invalides ; les uns ont des bandeaux sur les yeux, les autres, boiteux ou perclus, sont douillettement étendus sur de la paille fraîche ; ces animaux ainsi traités paraissent avoir quelque chose d'humain : on dirait une scène d'hôpital dessinée par Granville. Des domestiques les nettoient, les pansent ou apportent à manger aux aveugles et aux paralytiques. On voit aussi dans cette cour des chevaux, des ânes, des chiens et des chats. Quelques-uns de ces pauvres animaux paraissaient fort malades, aussi je me permis de dire à mon guide qu'il serait plus charitable à mon avis de mettre un terme à leurs souffrances. « Mais, me répondit-il, est-ce ainsi que vous traitez vos malades? > Un peu plus loin je traverse un enclos réservé aux bipèdes; de vieux corbeaux, qui ont commis tous les crimes, achèvent paisiblement leur existence dans ce paradis des bêtes, en compagnie de vautours pelés, de buses déplumées. A l'extrémité de la cour, un héron, fier de sa jambe de bois, trône au milieu de canards aveugles et de poules boiteuses. Tous les animaux domestiques, et tous ceux qui vivent près de l'homme, ont ici leurs représentants ;les rats y sont en grand nombre et d'une familiarité extraordinaire; souris, moineaux, paons et chacals ont leur asile dans cet établissement.
Quelque ridicule que puisse nous paraître cette institution, elle n'en est pas moins un témoignage de la douceur et de l'humanité de ces races, dont la charité ne veut laisser souffrir aucun être créé par le Dieu suprême, et on peut pardonner ce qui nous semble une bizarrerie à des hommes qui peuvent se glorifier d'avoir couvert l'Inde de leurs dharamsâlas ou hôtels gratuits pour les pauvres voyageurs et d'avoir enrichi les hôpitaux de leurs donations princières. La secte des Jaïnas n'est pas, du reste, la seule qui ait contribué à ces œuvres de bienfaisance ; c'est toute la caste marchande [dont une certaine partie suit encore la religion de Vichnou.
Il y a quelques jours, j'ai été assister à une incinération. Les Hindous, qui forment ici le fond de la population, n'ensevelissent pas leurs morts; ils les brûlent, ainsi que faisaient autrefois les Romains.
. L'enclos dans lequel les bûchers sont érigés est situé au bord de la mer, sur une haute terrasse en granit, dont la base n'est accessible qu'à marée basse ; les feux forment plusieurs rangées en ligne; d'un côté sont placés les cadavres grimaçants qui attendent leur tour, de l'autre un honnête marchand de bois débite les combustibles. Il ne faut pas s'attendre à trouver là le moindre symptôme de recueillement : les uns coupent le bois ou arrangent le bûcher; d'autres, assis sur le sommet des murs, soufflent dans leurs instruments, ou hurlent, en riant, un lugubre refrain. Au milieu de ce vacarme et de cette fumée nauséabonde, quelques enfants s'amusent à jeter à la mer des crânes et des ossements résultant des incinérations précédentes. Le bûcher arrangé, les parents placent le corps au-dessus et le recouvrent de menu bois jusqu'à ce qu'il soit entièrement caché. Alors le fils aîné ou le plus proche parent du défunt s'approche en se frappant la poitrine et poussant des cris lamentables; il saisit une torche et met le feu aux quatre coins de la pile ; la flamme monte rapidement et les assistants l'avivent en y jetant de l'huile. Bientôt le corps apparaît comme une masse incandes- <5ente; à ce moment, si le défunt est un brahmane, son fils 5'approche armé d'une massue en fer et fend le crâne d'un ^eul coup pour permettre à l'âme de s'échapper. Ce dernier «devoir rempli, il va rejoindre le cercle des amis, qui, accroupis sur le haut du mur, causent tranquillement de leurs afl*aires ou fument leur houkah. Quand tout est réduit en Kîendres, on arrose l'emplacement et l'on jette les quelques restes calcinés dans un coin ou à la mer. Si ce n'est la présence du cadavre, nu et hideux, qui couronne ce trophée mortuaire, la cérémonie ne présente en elle-même rien de