‹ Les ruelles de XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 30 sur 38 · ACTRICES & THÉÂTRES · texte numérisé non relu

ACTRICES & THÉÂTRES

Tel par sa pente naturelle, Par une erreur toujours nouvelle, Quoiqu'il semble changer son cours.

Autour de la flamme infidelle.

Le papillon revient toujours.

{Ruelle galante.)

Toujours aussi, à tous les moments de l'histoire, l'homme, semblable au papillon, revient à l'amour et le demande aux prêtresses impures, aux petites dames d'Ope'ra et de Comédie ; — la fantaisie, la passion, le rêve de la chair palpitante, l'impromptu brillant, les désirs qui demandent une satisfaction, qui l'obtiennent dès leur éclosion dans le cœur, dans l'imagination, tout cela règne, exerce un empire souvent despotique, courbe les volontés les mieux trempées, les actions les plus vigoureuses ; — et la nouveauté des situations prime

ici le décousu des aventures, l'à-propos des rôles de la femme. Le théâtre fut au XVIIIe le principal fournisseur de l'amour.

Les joyeuses enfants de la scène ont donné lieu à mille spirituelles sorties, aux critiques les plus enjouées, les plus mordantes ; la matière n'est pas épuisée ; et comme le dit très-bien un factum de 17S2 : « Le règne de ces enfants est semblable à celui de ces insectes, dont parle Aristote, qui se forment sur le bord du fleuve Hypanis, qui tombe du côté de l'Europe dans le Pont- Euxin. Ces insectes ne vivent que l'espace d'un jour; celui qui meurt à deux heures après midi, meurt bien âgé, et celui qui va jusqu'au coucher du soleil meurt décrépit. »

La brièveté des jours est marquée de main de maître dans les lignes précédentes ; la passion amoureuse vit et se développe en dehors des lois ordinaires ; la gestation de l'amour tient du prodige ; sa fin , aussi prompte que décisive, est un autre prodige, presque un miracle. L'arbuste chargé de fleurs odorantes est le charme des yeux, ses parfums vont au loin dans les campagnes, les cerveaux et les cœurs se raniment aussitôt, les sens murmurent la chanson des baisers sur un rhythme languissant, tout semble se concerter pour amollir la nature de l'homme, pour l'incliner aux douces émotions de la femme ; et le plaisir, éternel magicien, fait des fioritures sur un verbe auquel chacun prête des temps, des applications, des nuances, — le verbe aimer, — qui remplirait à lui seul une syntaxe nouvelle et un vocabulaire spécial.

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La coulisse !.. quel monde à part et quel enivrement dans ces jeunes cœurs, où la rêverie d'amour occupe tant de place, dans ces folles têtes plus e'prises d'une conquête que des intérêts de l'art ! Comme la gaze qui recouvre ces jolies formes, ces gorges coquines est soulevée par des mains audacieuses ! Comme les rires soulignent les déclarations, les serments, les mots légers, les madrigaux enflammés, les strophes dans lesquelles court la passion insouciante du lendemain ! Ecoutez la philosophie du temps, contenue dans un poulet adressé à Mlle Raucour :

Par nous tu dois être accueillie.

L'oubli joyeux de la raison Est un don du ciel qu'on t'envie ; Nargue les sots, cède à tes goûts, Donne aux femmes des rendez-vous, Parle aux hommes philosophie; N'en aime aucun, trompe-les tous ; Sois gaie, inconstante ou jolie ; Sur la scène, avec énergie, Viens, prends le sceptre, asservis-nous; Tiens le thyrse dans une orgie, Et tu n'auras que des jaloux.

N'aimer personne, tromper tout le monde, code du plaisir à l'usage des roués et des courtisans, — code d'autant plus facile à observer que ses rédacteurs féminins ont imposé des pénalités peu sévères dans la forme, mais qui se traduisent trop souvent par la folie ou la mort , — code d'un siècle qui divinisa la femme, qui

vécut pour elle et par elle, — esclave et tyran tout à la fois.

Les cafés et les petits théâtres, lieux de prédilection, virent le triomphe des actrices. La troupe de Nicolet se distingua par une grande facilité de mœurs, une attrayante désinvolture, une morale courante à faire pâmer d'aise les survivants de la régence et ses continuateurs,— habiles ouvriers qui introduisirent des réformes et des améliorations dans une matière déjà beaucoup travaillée : les perfectionnements en firent l'idéal du genre.

On ne peut que nommer le théâtre des associés, les grands danseurs du roi, Mlle Sophie Forest, une pensionnaire d'Oudinot, Mlle la France, Mlle Rosalie, les demoiselles Langlois, Fournier, Seurette, Bellingant, Alphonsine, sur le compte desquelles l'anecdote de coulisse épuisa ses traits ; — les acteurs Talon, Monvel, Ribié , Mayeur , le Lièvre, Dorvigni , un bâtard de Louis XV et Volange, mauvais acteur et mauvais sujet que le duc de Richelieu caractérisait ainsi : « Ma foi, je ne l'ai vu que changer de perruque. »

Beaulieu, acteur du Boulevard, se pique, dit un factum, « de tems à autre de faire de l'esprit, mais il est d'un bête... Oh ! d'un bête qui surpasse l'imagination. » Daubigny,

Suivant l'occasion Quelquefois honnête homme et quelquefois fripon.

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« Car il n'est pas un seul de ces Messieurs qui ne soit de cette dernière classe, soit par tempe'rament, par imitation ou par nécessité. » Boucher, chétif comédien et peintre médiocre ; Dodinet, « détestable sujet tant au théâtre que dans la société civile. C'est en peu de mots tout dire. » Barotteau, « dont il fut tant parlé ; actuellement suivez-le aux variétés ; jouissez avec moi du doux plaisir de le voir honnir, de l'entendre berner et siffler. » Bordier, « polisson, rival actuel de Volange ; il est de certains rôles où Bordier atteint son jaloux concurrent; mais, en général, ils les jouent presque tous d'une manière basse et triviale, et pour voir ces messieurs, (car Volange est de même) avec quelque satisfaction, il ne faut aller aux Variétés que lorsqu'on y donne des pièces faites exprès pour eux. » Mademoiselle Vermeille, illustre Tribade, ce qui fait conclure ainsi le malicieux auteur du factum : « Votre retraite du théâtre excite les regrets les plus amers ; on ne verra plus sur le devant des loges, ces femmes charmantes, qui, le désir peint sur le visage, n'avaient des yeux que pour vous. Ah ! revenez consoler ces belles affligées, soyez toujours complaisante, officieuse , et attendez tout des effets merveilleux de la reconnaissance. » Mademoiselle Prieur , fameuse dans l'art de mettre la tête dans l'était, une expression du siècle qui connut toutes les passions et qui les poussa toutes aux derniers excès. — Madame Panier : « à peine haute de trois pieds et demi. Orgueilleuse, acariâtre, mauvaise camarade; on est chaque jour étonné de voir loger tant d'imperfections dans un aussi petit individu. » Audinot, « Brutal, avare à l'excès quand il ne s'agit pas de ses plaisirs,

vindicatif à outrance, chacun a droit de se plaindre de ses mauvais procédés ; aucuns de ses sujets n'est sorti content de chez lui ; on a beau lui représenter que le public ne doit pas souffrir de ses ressentimens particuliers ; son arrogance ne se prête à aucun changement de façon de penser. Audinot est un débauché, qui réunit tout ce que le libertinage le plus révoltant peut inventer. » On ne peut pas suivre le boulevardier dans ses appréciations, et moins encore dans ses commentaires. Le sieur de l'Emery, « Ce comédien de province, connu de peu de personnes, fut forcé, par la suite d'une très-mauvaise conduite , de jouer la comédie sur le théâtre de l'Ambigu-Comique ; il y apporta toutes les qualités nécessaires à la qualité d'histrion du Boulevard; il a quelques talents, mais ils sont effacés par un amourpropre impardonnable. Audinot, ne lui trouvant pas ceux qu'il désirait, le remercia, et, pendant l'intervalle qu'il fut à y rentrer, il joua la comédie au bois de Boulogne ; il débuta par On fait ce qu'on peut, de Dorvigny, et fit mettre cette apostille sur l'affiche :

« Le sieur de l'Emery, comédien du Roi, n'épargnera « rien pour prouver au public qu'il excelle dans tous les « genres, et compte d'avance sur les suffrages qu'il est « sûr de mériter. »

« Malgré le style pompeux de cette affiche, le présomptueux de l'Emery n'eut que quinze spectateurs à la représentation.

« Audinot vient de le reprendre, mais aux conditions les plus humiliantes. Ne sachant plus quel parti prendre, paresseux, abîmé de dettes, il écrivit à Audinot la lettre la plus basse et la plus rampante, le suppliant de

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le reprendre à telle condition qu'il voudrait, réclamant ce trait d'humanité comme un acte de charité. Audinot, dans un de ces momens de bonté où on ne le rencontre pas souvent, lut la lettre en pleine assemblée, et céda aux sollicitations de ce meure de faim, le reprit à 1,200 francs d'appointemens, et ne lui laissa jouer que des accessoires. — Il est joueur, yvrogne, bachanaleur. Audinot a eu grand tort de le reprendre, car il ne lui sera guère possible de le garder, sans être obligé d'essuyer quelque événement désagréable à son égard. » — M. Magne de St-Aubin, « Dans une espèce de hangar, le sieur Nicolet le cadet, connu et immortalisé par ses débauches, faisait jouer la comédie par une troupe à peu près semblable à celle des associés ; ce fut là que le sieur de St-Aubin fit la parade à vingt sols par jour. Les rigueurs de l'hiver contraignirent Nicolet, surnommé le pauvre, à remercier ses acteurs, et à ne conserver que ceux qu'il pouvait à son gré faire entrer dans un sac. — Ces illustres comédiens retournèrent à leur premier état ; l'un reprit son fallot, l'autre sa brosse ; et le premier rôle en femme fut danser au port au bled. » M. Picardeau, « Fils d'un mercenaire, conduisant une voiture, son père gagnait avec assez de peine de quoi subvenir à sa subsistance, en charriant les moellons que les différens ouvriers du faubourg Saint- Jacques employaient ; trouvant cet emploi trop pénible pour le fruit de son hymen, il le plaça chez Audinot, qui, dans ce tems, formait son théâtre ; il s'y maintint longtems sans agrément, séjourna chez Nicolet, et rentra chez Audinot aux mêmes prérogatives. Epoux d'une assez mauvaise couturière, et dont il est cependant fort

heureux de jouir du revenu, il essaya d'apprendre l'emploi de la Ruette ; mais peines infructueuses ; obligé de se rendre à l'ordre des choses, il y a totalement renoncé. Eh! que fait-il?... comme ci-devant: cela s'appelle jouer sans prendre. » Messieurs Bithemer , Moreau etMichau,« Contre l'ordinaire de ce spectacle, l'assemblée était complette, et les premières loges garnies par une société assez distinguée. Le sieur Bithemer était au parterre, et, promenant ses yeux d'un autre côté, non pour satisfaire ses regards par le spectacle enchanteur de mille femmes charmantes qui se disputaient l'empire de la beauté, mais bien pour trouver à remplir un vuide occasionné par une rupture avec le sieur le Prieur. Les chevaliers de la Manchette se servent apparemment de signaux propres à prévenir la méprise ; mais le hasard, ce père de quantité d'événemens, voulut qu'un gros quidam, placé vis-à-vis de lui, mit en usage ces mêmes signes, sans aucun dessein formé. Les rendre gracieusement, accoster son homme, faire ses tendres propositions , voilà ce qu'exécuta Bithemer; soit distraction, soit curiosité, le Monsieur encouragea sa très-humble requête, en l'écoutant avec assez de patience, mais termina par y répondre avec une volée de coups de canne, et par une menace de livrer ce mignon à toute la sévérité de la justice. Confus, désespéré, se cachant dans son énorme lévite, il se déroba pour l'instant aux regards de la populace ; mais il ne put effacer l'impression ; et, ce trait consigné dans les fastes du Boulevard, instruit à jamais la postérité que Bithemer est un »

« A l'égard de Moreau, que peut-on dire de cet em-

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bryon ? On ne doit pas être plus étonné de ses succès que de la parfaite indifférence avec laquelle le public sourit à son espèce de talent. — Michau, etc., etc., possèdent les mêmes avantages, ils ne produisent aucune sensation, à peine sont-ils connus, et leur conduite est si monotone qu'une relation exacte de leurs occupations ne ferait qu'ennuyer. »

M. Nicolet : « Tout le monde connaît ce grossier directeur, et l'on conviendra facilement qu'il a :

Le chef d'un imbécille,

La tête chauve,

Les yeux verons,

Le regard fauve, et l'air farouche d'un algonquin. Suivez-le au théâtre, sur le Boulevard, chez Sophie, chez Rivière, vous le trouverez toujours le même, c'est-à-dire un personnage ennuyé et ennuyeux ; son plus cher plaisir est de tourmenter continuellement ceux qui lui sont subordonnés, et chaque jour de sa vie se trouve marqué par quelque injustice, d'autant plus criante que la lésinerie seule les lui inspire, et que ceux qui en sont les malheureuses victimes n'ont pas même avec lui le droit si naturel de la représentation. Aux preuves. Dans le tems où Nicolet était moins fortuné, on souffrait moins avec lui ; il punissait, mais avec plus d'indulgence ; les amendes se rassemblaient et servaient, à certains jours de relâche, à réunir le directeur et ses sujets ; mais, semblable à ces gourmands qui, sur la fin d'un repas sont désespérés de ne pouvoir engloutir dans leur estomac les mets restants, Nicolet, au comble de l'opulence, ne trouve pas sa fortune assez considérable et travaille à l'augmenter. »

Madame Nicolet, « La Nicolet, cette petite grande personne, si grave, si fausse, si réservée, si vive et emportée, si modeste, si sensuelle, est, sans contredit, l'exemple le plus bizarre et le plus ridicule de nos Lais

modernes mais on s'imagine à tort qu'elle s'en

tient à ce chétif ordinaire ; beaucoup plus exigeante, les doigts charitables de Dutack femelle lui rendent, en raison d'une pension prélevée sur la cassette des menus plaisirs du ménage, un service d'autant plus agréable qu'ils sont fort experts. — Mise avec tout le brillant de la femme du meilleur ton, insolente impérieuse, vous la verrez jeter un regard dédaigneux sur ses premiers amans, ses anciens camarades, sacrifier tour à tour à l'opulence et au caprice, non à l'inclination, car elle n'en eût jamais. — Voilà pourtant quelle est cette dame Nicolet que vous voyez passer sur le Boulevard avec un maintien imposant ; à sa mine impérieuse, qui ne la prendrait pour être du rang le plus distingué ? Mais, en l'examinant avec un peu plus d'attention, vous lui verrez déposer son masque de précieuse, lorgner du coin de l'œil le galant petit-maître et la femme de mine avantageuse. Voulez-vous être convaincu de la vérité ? rendez-vous sur ce fameux rempart à l'issue de votre dîner ; vous jouirez de la vue de ce spectacle au moins deux heures ; tâchez de pénétrer ensuite dans sa loge, (car elle en a une pour la célébration des grands mystères) placez-vous dans un coin, avec qui la trouverez-vous ? »

Et, à propos de son mariage, la ruelle, renseignée aux sources, s'exprime ainsi : « Ce fut le sieur Houssaye, acteur chez Nicolet, qui fut chargé de la négo-

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ciation, et qui fit à cette petite grisette des propositions de mariage de la part de son directeur, qui, cependant, avait des engagements avec une autre femme. Ne sachant comment se tirer d'embarras, il fit offrir à la jeune infante mille écus par son fidèle agent, pour lui laisser la liberté de contracter avec l'autre, et continuer de vivre avec lui ; mais bien conseillée, elle refusa toute espèce d'accommodement, et, l'amour triomphant, Nicolet, après l'arrangement de quelques affaires, fut dans un carrosse, accompagné de la Houssaye et d'un autre témoin , chercher sa future dans son galetas, et fut l'épouser à Saint-Denis. De retour, il convoqua une assemblée de sa Troupe, la fit reconnaître pour Directrice , ce qui donna lieu aux couplets suivants :

Chanson.

En ce beau jour, L'Amour vient d'opérer miracle ;

Ah ! quel beau jour 11 vient d'unir en ce séjour Midas, Hébé, sans nul obstacle ; Fêtons un si charmant spectacle

En ce beau îour.

Le sera-t-il ?

Disons-lui sa bonne aventure :

Le sera-t-il ? Nous l'espérons, ainsi soit-il ; Mais pour trouver un bon augure.

Consultons ses traits, sa figure,

Le sera-t-il ?

N'en doutons pas ;

L'orage gronde sur sa tête ;

N'en doutons pas ; Regardez ces jeunes appas Le menacer en cette fête, D'enrichir d'un croissant sa tête,

N'en doutons pas.

M. Mayeur, « Après avoir fait connaître ce jeune comédien, tant par les vers qu'il a fait inse'rer dans le journal, à l'occasion des de'mêle's des sieurs Parisot et Audinot, que par son inclination pour la charmante Jeannette, qu'ajouterai-je encore ? Peindrai-je sa suffisance ? Ce défaut, qu'il possède au suprême degré, est si généralement connu que ma peinture serait inutile et déplacée. Arrêtons-nous seulement sur les bonnes fortunes de ce morveux. Qui croirait, en effet, que nos françaises, si connaisseuses en vrai mérite, puissent s'arrêter un moment à la chétive apparence de Mayeur, et que cette Alphonsine si connue, si renommée pour toujours viser à l'essentiel, ait pu l'adorer quinze jours au moins. » En note, le ruelliste à tous crins donne une explication qui sent son fruit de coulisses : « A Paris, et dans la classe des femmes que je prétends citer, quand un amant se présente et fait de tendres propositions, il est deux points sur lesquels il est sérieusement examiné, la fortune et le physique ; au défaut du premier, le second dédommage ; et Mayeur qui, cependant, ne possède ni l'un ni l'autre, fait des conquêtes. Voilà comme l'ordre des choses est absolument renversé. » — Il ne possède ni l'un ni l'autre, écrit notre ruelliste ; quant à la fortune, l'observation est vulgaire ; mais avoir un tel renseignement sur le manque de

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tempérament, c'est à renverser la logique et quelque peu la morale.

M. Talon, « l'ivrognerie, ce vice si fort en vénération chez ces Messieurs, était le seul qui lui manquât ; mais ne voulant pas se singulariser, Talon fait actuellement comme les autres ; il se soûle et vient offrir au public, qui sûrement a trop d'indulgence pour lui, une figure abattue par les veilles, la fatigue des plaisirs, et un organe altéré par la débauche. » — M. Gémont, « Le caque sent toujours le hareng ; ce proverbe, quoique rangé au nombre de ceux que nos bonnes femmes débitent avec chaleur, n'en est pas moins véridique. Je soutiens qu'il est impossible de ne pas démêler, soit dans le caractère, soit dans les mœurs, soit dans les inclinations, l'origine ou la profession primitive de celui qui prétend en imposer par des manières empruntées. — Voyez Gémont sous tel habit que ce soit, en telle société qu'il se présente, sa physionomie plate et basse n'annonce-t-elle pas un homme né dans la condition la plus abjecte ? donc que le caque sent toujours le hareng, puisqu'il est vrai que cet acteur décrotait jadis à la porte

du spectacle de PAmbigu-Comique la société l'a

tant soit peu refondu ; mais il n'en est pas moins le même, c'est-à-dire un personnage bête, grossier, ignorant et stupide; au reste, comme les autres, paresseux, libertin et débauché. Telle est la force du naturel. »

Réflexions bien désobligeantes pour les petits acteurs. Ne va-t-il pas de soi que nous n'enregistrons ces notes

enfiellées qu'afin d'appuyer notre dire, à savoir que la ruelle, du haut en bas de la société, non-seulement ne respectait rien, mais encore tendait à la dépravation des cœurs et des intelligences ! Le théâtre, au XVIIIe comme toujours, fut une rude école, une noble et difficile carrière ; quelques méchantes railleries ne suffisent pas à jeter le discrédit sur toute une classe d'hommes et de femmes. La High life du théâtre n'a rien à relever ici ; elle est en dehors. L'écrivain du Boulevard nous rappelle un mot de touche fine et vraie d'un grand lettré, J.-A. Barbey d'Aurevilly parlant de Georges Brummel : « Ses mots crucifiaient » dit-il ; — et certaines expressions, certaines allusions, beaucoup de tournures ne remplissent-elles pas le même office ? Crucifier, voilà le génie même de la ruelle : elle crucifia la noblesse, la royauté, le peuple, les philosophes, les femmes, toute la société en un mot. Jamais esprit ne fut aussi trempé dans l'acide d'une ironie brutale.

Lu avec l'attention qu'il vaudrait mieux prêter à d'autres sujets, plus élevés et moins roulés dans la fange, le factum que nous consultons pour écrire ce chapitre, révèle, à certains égards, une pointe dandie sur laquelle nous voulons insister. L'esprit des dandys est d'espèce particulière. Au surplus, Barbey d'Aurevilly, aussi rompu aux merveilles du style qu'aux magnificences de la couleur, et chez lequel l'observation porte au fond même des choses, a écrit là-dessus quelques lignes d'une rare netteté : « Ses mots crucifiaient. Il ne les lançait pas, mais il les laissait tomber. L'esprit des Dandys ne frétille et ne pétille jamais. Il n'a point les mouvements de vif-argent et de flamme

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de celui d'un Casanova, par exemple, ou d'un Beaumarchais ; par rencontre, il trouverait les mêmes mots qu'il les prononcerait autrement. Les Dandys ont beau représenter le caprice dans une société classée et symétrique, ils n'en respirent pas moins , quelque bien organisés qu'ils soient, la contagion de l'affreux Puritanisme. Ils vivent dans cette Tour de la Peste, et une pareille habitation est malsaine. C'est pour cela qu'ils parlent tant de dignité. Ils croiraient peut-être en manquer s'ils s'abandonnaient à la frénésie de l'esprit. Ils vivent toujours sur l'idée de dignité comme sur un pal, ce qui, — si souple qu'il soit — gêne un peu la liberté des mouvements et fait tenir par trop droit. » Et ailleurs, ce mot précis : « L'ironie est un génie qui dispense de tous les autres. Elle jette sur un homme l'air de sphynx qui préoccupe comme un mystère, et qui inquiète comme un danger. »

Oui, ces traits sont les plus heureux que la plume puisse rencontrer ; nul esprit n'est aussi dangereux, quelque drapé qu'on le suppose ; sous la forme puritaine perce le dard de l'ironie, et sa blessure est d'autant plus à craindre qu'elle semble plus anodine. Les dandys portent tous un masque ; l'analyse révèle un masque sur leur visage, un masque sur leur pensée, un masque sur les mots de leur conversation, un masque sur les mots plus étudiés de leur style ; leur cœur, — ont-ils du cœur, les dandys ? — porte lui-même un masque ; les femmes ne les aiment pas, elles sont attirées vers eux par l'inconnu, par le besoin de passion, de souffrances et de larmes ; — elles étudient le personnage sans se livrer à fond.

Au XVIIIe cependant la forme dandie subit des variations; il y eût le dandy de cour, un Lauzun, un Richelieu, un Letorière, un beau celui-là, peut-être beaucoup plus dandy que les autres, mais dans un genre différent, car il se livrait plus qu'il ne convient à un homme qui veut rester une énigme ; — ceux qui furent possédés de cette passion du mystère en dehors de Versailles méritèrent peu la célébrité ; les salons de Paris, les bureaux de nouvelles, les réceptions d'un financier comme la Popelinière, d'une femme d'esprit comme Mme Geoffrin, d'un prince comme Conti, d'un premier ministre comme le duc de Choiseul, d'une affamée de sensations comme la présidente Portail, — ces réunions trop mélangées ne convenaient pas à l'éternel besoin de représentation qui tourmente les dandys. Leur malice tourna vite à l'aigre; de là ces notes insolentes sur les hommes et sur les dames des petits théâtres de Paris. L'insulte jusqu'au premier sang, — voilà le propre du dandy nouvelliste ; la ruelle s'ouvrit devant eux comme une arène dans laquelle on peut impunément rompre des lances contre tout le monde; leur masque les met à l'aise.

La chronique daube d'importance Messieurs Constantin et le Lièvre, Ribié, « un libertin et un croc de tous genres » M. Visage, Mme Visage, M. et Mmc Salle, Dumont, « vivant dans un libertinage affreux avec une ex-raccrocheuse, connue sous le nom de Manon » les cafés et traiteurs, le jeu de paume de Mgr le comte

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d'Artois, Préville, Grammont de Rozelli, Mole, les fameux danseurs Vestris , MUo Raucour, Guimard , Dorival, Arnoux, Duplant, Rosalie, dite Vasseur, le poulet de l'ambassadeur Mercy-d'Argenteau, le beau Nivelon, célèbre par une scène tragi-comique au bois de Boulogne, Mllfi Laguerre, l'héroïne de jolis couplets :

Bouillon est preux et vaillant

Il aime Laguerre, A tout autre amusement

Son cœur le préfère ; Ma foi vive un chambellan Qui toujours s'en va disant :

Moi j'aime la Guerre, ô gué

Moi j'aime la Guerre.

Au sortir de l'Opéra

Voler à la Guerre.

De Bouillon, qui le croira.

C'est le caractère ; Elle a pour lui des appas Que d'autres n'y trouvent pas ; Enfin, c'est la Guerre, ô gué,

Enfin c'est la guerre.

A Durfort il faut du Tué,

C'est la fantaisie ; Soubise, moins dégoûté.

Aime la Prairie ; Mais Bouillon qui pour son R n Mettrait tout en désarroi, Aime mieux la Guerre, ô gué.

Aime mieux la Guerre.

Peut-on oublier MIle de Saint- Huberty, M. d'Auber-

val, Mlle Théodore, la Peslin, et mademoiselle Allard

sur laquelle on fit ce couplet visant le duc de Chartres après la retraite d'Ouessant :

Tel cherchant la toison fameuse, Jason, sur la mer orageuse,

Se hasarda ; Il n'en eut qu'une et pour vos peines Je vous en promets deux douzaines

A l'Opéra !

Un bouquet de noms est-il besoin d'ajouter propres?... et nous aurons fini : messieurs Gardel, Mllela Prairie, la Dervieux, et il faut lire les vers obligeants que la Guimard fit faire contre elle ; ils sont épicés, c'est du Rabelais pourri, le ruisseau a coulé dans cette poésie, — aussi ne pouvons-nous que l'indiquer aux amateurs du genre erotique ; les divinités des chœurs, le magasin des espaliers de l'Opéra, le Chœur du Chant, le Chœur de la Danse avec les demoiselles Courtois, Carré, Lacoste, Dancourt, Siville, Masson, Louise, Joinville, Candeille, Maillard, de Leuné. Auguste, Crépaux, Coulon, Girardin, Duchange, Lacroix, Aurore, et l'Académie Royale de Musique.

Quelques notes à M. de Sartines sur les actrices en vue :

« La Dubois, de la Comédie française, malgré l'œil sévère de ses père et mère, cède sa première fleur à un garçon limonadier ; il est vrai que ce garçon est le duc de Fronsac, qui, en veste et en tablier, lui portoit tous les matins du chocolat. M. de Villeroi lui fit bientôt la cour mais en marquis.

« Martigny, danseuse, aima M. de ... de la seconde

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chambre des enquêtes, pour vingt-cinq louis par mois, à condition encore qu'il payeroit le caprice qu'elle avoit eu pour le marquis de ... Elle les quitta tous les deux, dès que M. de ... officier aux Gardes-Françoises, lui eut offert un contrat de rente viagère.

« La demoiselle Raye, danseuse, consola M. de ... Elle n'avoit pas encore de linge, qu'il commanda pour elle à Lempereur une paire de boucles d'oreilles. Il voulut que sa mère achevât son éducation. Elle ne lui apprit qu'à plaire au public.

« Le duc de ... fait 600 livres à la Martin, danseuse. Elle a un prêteur sur gages qui lui donne davantage, car il lui prête tous les effets qu'il a. On lui a vu un rochet pour peignoir. »

Tout va bien qui finit bien, dit-on dans le langage vulgaire : comment clore ce chapitre par un trait piquant et sardonique d'une force plus grande que celui du rochet ? Mœurs du temps, mœurs XVIIIe par excellence. Le titulaire de la feuille des bénéfices, M. de Jarente, était bien connu dans les coulisses ; les feuilles des sottisiers nous ont raconté de gentilles aventures, relevées encore par la tournure de phrase, le ciselé de la nouvelle à la main, la fugue du conteur au pied levé ; il y a là une mine inépuisable dans laquelle nous puiserons peut-être un jour, afin de mettre le siècle de la fille du Régent, de la Pompadour et de la Du Barry dans un cadre fouillé par d'adorables mains féminines.

Si l'on pouvait écrire un pastel de La Tour, ou si l'on pouvait rendre le fini de ses préparations, n'aurait-on pas là le siècle saisi au milieu de sa fièvre et de son émotion ?

Honni soit qui mal y pense, — c'est la déclaration d'un roi galant homme qui parlait à la plus jolie, à la plus mignonne danseuse de sa cour, en voulant préserver chez elle le sentiment le plus exquis de la femme, — sa pudeur. — Aussi, après avoir cité le mot chevaleresque, et tout en notant les méchancetés du factum sur le peuple des coulisses, nous ne confondons pas l'esprit ruelliste, — ce que nous avons nommé du dandysme aigri, — avec l'exacte appréciation de la Comédie et de la Musique.

L'âme d'un grand artiste aura toujours telles rêveries, telles élévations, une notion du bien dire si large et si mystérieuse dans l'interprétation des caractères, qu'il ne suffit pas de quelques souillures pour faire oublier les splendeurs de la scène, les savants détails du jeu, l'habile façon de lancer le vers ou de scander la prose d'un Molière, d'un Beaumarchais ou d'un Marivaux, les mille enchantements du talent, du génie, de la grâce et de l'inspiration.

La ruelle nous devait bien cette confirmation de sa continuelle ironie ; — elle est pleine et entière. Les dandys de la ruelle furent des bandits littéraires. La police correctionnelle connaîtrait aujourd'hui d'une semblable conduite. Et chacun applaudirait. La fin du XIXe sera moins lugubre que celle du XVIIIe; nos ruellistes, — car l'espèce est malheureusement éternelle ! ■ — ont compris que l'éducation des foules ne

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pouvait se faire qu'avec le sentiment du vrai dans la pensée et de la mesure dans l'expression. Peut-être aussi que la faculté de poursuites en partie civile, en diffamation, en preuves d'articles de presse, s'il s'agit de fonctionnaires, — peut-être ces dispositions légales, sagement préservatrices de la moralité publique et de l'honneur individuel, ont-elles retenu sur la pente plus d'un ruelliste à la solde des partis. Il n'en est pas moins vrai, et nous le constatons avec plaisir, que le dévergondage de critique est moins grand aujourd'hui qu'au XVIIIe. Tous les progrès viennent tard, — raison de plus pour les désirer et s'en montrer reconnaissant.

L'excessive liberté de langage et de mœurs sera plus sensible avec des citations :

A M1Ie Raiicour.

Pour te fêter, belle Raucour, Que n'ai-je obtenu la puissance De changer vingt fois en un jour Et de sexe et de jouissance I Oui, je voudrois, pour t'exprimer Jusqu'à quel degré tu m'es chère, Etre jeune homme pour t'aimer, Etre jeune fille pour te plaire !

Voici un trait de mœurs qui se passe de commentaires : « Une anecdote que l'on raconte de M. de

Calonne fait espérer qu'il se console facilement d'une disgrâce qui lui procure la satisfaction de se livrer sans distraction à son goût pour les plaisirs. Dans le tems même qu'il avoit la tête remplie des projets les plus importants, il se faisoit chez lui des soupers trèsanime's, de joyeuses orgies. Une nuit, ne pouvant dormir, il sonne son valet de chambre. Qu'on fasse descendre Rose ! C'étoit une jeune personne que le valet de chambre avoit donne'e à son maître, en réservant, suivant la coutume, le droit de Jambage. — Mais, Monseigneur, vous m'aveç ordonné de vous éveiller à quatre heures du matin pour votre discours aux Notables. — Trêve de réflexions, qu'on appelle Rose! Le valet de chambre obéit ; Rose se retire aux premiers rayons du jour. — Par quel caprice, lui demande le valet de chambre, notre maître a-t-il voulu vous avoir cette nuit ? Il devait corriger un discours important. — Je ne m'étonne plus: répond la naïve Rose, s'il l'a passée toute entière à faire des ratures. »

(La Chronique scandaleuse.)

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