‹ Les ruelles de XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 3 sur 38 · BROCARD · texte numérisé non relu

BROCARD

Fait à l'occasion d'un arrêt du Parlement rendu sur les conclusions de M. Gilbert de Voisins, avocat général, qui condamne au feu un Libelle contre mademoiselle de Charolais et mademoiselle de La Roche- sur- Yon, princesses du sang de France.

Ces grands observateurs des lois, Ces sages tuteurs de nos Rois, Viennent de signaler leur zèle, Non sur les malheurs de l'Etat, Ce n'est pour eux que bagatelle.

Mais sur un risible attentat.

Un mauvais écrit sans aveu Vient d'être condamné au feu ; Le Bourreau faisant son office, Bardache, impie empoisonneur, N'ayez plus honte d'un supplice Dont on punit un plat auteur.

Sous le règne de Louis le Grand, Sous le duc d'Orléans, Régent, Pleuvaient libelles satyriques ; Sur eux, sur le gouvernement, L'on vit même les Philippiques Etre méprisées prudemment.

Mais on offense deux catins, Et le docte Gilbert Voisins Fait un long discours admirable ; Lors tout opine du bonnet.

De ce jugement équitable Je vous présente ici l'extrait :

« Malgré Richelieu, Retz, d'Aumont, Et nombre de petits garçons,

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Malgré Dombes, Rendu, Etique, Sera le public averti Que le Charollaisest pudique :

Le Parlement l'ordonne ainsi.

La gente La Roche-sur- Yon Payant chez la maigre Marthon, Grosse, courte, et des plus camardes.

L'Esprit fait par un tel étui, Ne sera plus trouvée maussade; Le Parlement l'ordonne ainsi.

Les princes et princesses auront Le droit d'être à califourchon Dessus le Roy, dessus la Reine ; Et si quelqu'un y contredit, Le feu du moins sera la peine :

Le Parlement l'ordonne ainsi. »

Faites, Messieurs, provision De fagots tant qu'il y fait bon, Car si l'on brûle les Libelles Que maintes Princesses aujourd'hui Méritent qu'on fasse contre elles, Les fagots n'auront point de prix.

La gente La Roche-sur-Yon, ainsi parle la prose rimée des ruelles, était la plus accommodante personne de la Cour; on la déjà vue dans notre livre, page 190, se prêtant aux adultères royaux, et remplissant le vide fait dans le cortège par une Luynes; — tant de servilités dans la complaisance dut la signaler à l'attention éveillée des lardonniers.

Quant à Mademoiselle de Charolais, laissons parler une plaquette aussi rare que célèbre: « Mademoiselle de « Charolais étoit fille de Madame la grande duchesse « de Toscanne, et sœur du duc de Bourbon. F"aite pour

« les plaisirs, belle, aimable, d'une sensibilité éton- « nante, qui la porta nécessairement du côté de l'ait mour, elle eut une foule d'amans, et fit des enfans » presque chaque année avec si peu de mystère que « tous ceux qui demeuroient à Versailles, d'accord « là-dessus, envoyoient savoir de ses nouvelles pen- <i dant les six semaines d'usage. C'est d'elle qu'un « jour un Suisse, encore peu accoutumé à cela, ré- « pondit à ceux qui venoient: La princesse se^ porte « aussi bien que son état le permet, et l'enfant aussi.

« Elle a passé pour avoir épousé en secret le prince « de Dombes, tué depuis par le duc de Coigny d'au- « jourd'hui, qui voulut venger la mort de son père le « Maréchal. »

Le sang de France, aussi belliqueux que porté à l'amour, ne tient pas ici la place d'honneur; nous comprenons mieux le dernier couplet de la ruelle :

Car si l'on brûle les Libelles Que maintes Princesses aujourd'hui Méritent qu'on fasse contre elle, Les fagots n'auront point de prix.

Sur ce que le Parlement ayant convoqué les Pairs pour juger V Archevêque de Paris, la Cour en empêcha l'exécution. (1JS2).

En vain le Parlement convoque, La Cour à son Conseil évoque Sans craindre le qu'en dira-t-on.

Le Pair a beau vanter son titre, La Cour est le suprême arbitre, Et tout s'y joue à Pair ou non.

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Le Parlement et les Evêques.

On risque beaucoup à parler, On ne risque rien à se taire.

Je veux pourtant vous révéler Ce qu'on dit de la grande affaire.

D'un côté l'on voit de Thémis Ceux qui soutiennent les balances, Avoir des charges sans profit, Et des travaux sans récompenses.

Pour fruit d'un Benedicat vos.

D'autre côté gens pleins d'intrigues Ont des revenus sans travaux, Ont des dignités sans fatigues,

Du ministère le plus saint, La plus grande part très-peu digne.

Ne s'embarrassant de la vigne Que pour en presser le raisin.

Le Magistrat forme des nœuds Par une alliance féconde ; Le Prélat croit pour vivre heureux Qu'après lui c'est la fin du monde.

L'un risque tout à résister, Jusque à perdre biens et famille ; L'autre, sans vouloir se presser, Regarde tout d'un œil tranquille.

Du passé jugeons le présent, Ouvrons les fastes de Mémoire:

Depuis Béquet jusqu'à l'instant, De l'Europe lisons l'histoire.

Je vois nos Prélats combattant Contre les Henris, les Philippes, Je vois nos Lys dans tous les temps Défendus par nos Aristippes.

Enfin de l'un et de l'autre Etat, En balançant le parallèle, Sans juger du fond du débat, La raison que décide- t-elle î Qu'un Roy, juste autant que chrétien, Régnant sur des sujets qu'il aime, Les réunirait tous fort bien S'il voulait les juger lui-même !

La ruelle du XVIIIP n'est pas lyrique, elle n'a pas de coup d'aile, elle a le dard de l'abeille, dard court, mais laissant le venin au fond de la blessure.

Les parlementaires furent l'honneur du siècle; ces Messieurs de Pontoise, comme les sottisiers officieux les qualifièrent à diverses reprises, eurent le très-méritoire courage de porter jusques aux pieds du Roy les doléances du Royaume écrasé par les impôts ; les Remontrances des Parlements, quoique souvent stériles, n'en produirent pas moins un remarquable mouvement d'opinion, mouvement qui emporta les plus viriles intelligences jusqu'à formuler le Code d'une société nouvelle; car pour un Maupeou, que nous allons retrouver avec une Ode virulente, calquée sur les Philippiques de la Régence, on trouva, — et en grand nombre, — des parlementaires amis du devoir, austères et courageux, ne s'inspirant que de leur conscience, n'ayant souci que de la chose publique, et voulant réfréner les dépenses du favoritisme de Louis XV. La Marquise de Pompadour déclara la guerre aux Parlements; elle rêvait l'anéantissement de ces corps où se perpétuait la notion du droit; et ce fut une contradiction chez elle,

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puisqu'elle ouvrait sa porte aux libres esprits, aux poètes frondeurs , aux redoutables économistes qui poursuivaient le plan de réformes tracé par la philosophie.

A toutes les époques, la Magistrature s'honora par sa résistance; au moyen âge, et jusque vers 1700, les hommes de Loi résistèrent contre les prétentions des seigneurs et abbés voulant percevoir l'impôt transformé du Droit du Seigneur ; nous l'avons raconté avec force détails dans une récente publication. Le droit brise les résistances, les mauvais vouloirs, les tyrannies; en un mot, comme l'a dit Bossuet : il n'y a pas de droit contre le droit.

La manie française du lardon devint tellement un besoin national qu'après avoir ridiculisé Messieurs de Pontoise les sottisiers, peut-être même ceux qui mangeaient sans répugnance à plusieurs râteliers, — la chose est vieille comme le monde ! — eurent l'indécence de faire courir une ruelle, qui s'attaquait au Roy :

Sur le lit de Justice, tenu à Paris, en iy5S :

Ami, sais-tu ce qu'on dit?

La Justice est désolée ; Le Roy l'a mise dans son lit :

Sans doute il l'aura violée!

L'esprit a des pointes cruelles ; car c'est avec des pointes comme celle-ci que l'on précipite les revendications, que l'on fait mépriser le pouvoir, que l'on

avilit la Royauté, que l'on discrédite à tout jamais la Monarchie. La Ruelle du XVIIIe fut l'antichambre de la Révolution ; les sottisiers furent ses précurseurs.

Encore une ruelle parlementaire. Nos manuscrits ne tarissent pas; l'embarras du choix est souvent un réel embarras ; cependant, nous y apportons la bonne volonté jointe à la conviction; et, si nous n'avons pas le bonheur de plaire à tout le monde, — il paraît que c'est difficile, plaire à tout le monde et à son père, — nous aurons du moins l'intime satisfaction de l'avoir recherché sans opinion de parti.

Sur les affaires du Parlement

Chantons sur l'air des Pantins, Puisque c'est l'air à la mode ; Chantons sur l'air des Pantins Les hauts faits de nos Robins ; Ce sont de paisibles saints, Qui condamnent les Tocsins, Mais la Cour s'en accommode.

Et fait taire les Robins.

D'Amiens le dévot Prélat Par un avis schismatique, D'Amiens le nouveau Prélat Troubloit la Ville et l'Etat:

Le Parlement l'en blâma.

Par un Arrêt censura Et son zèle fanatique, Et son dangereux éclat.

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Certain moine défroqué, Evêque sans diocèse, Certain moine défroqué Par cet arrêt fut piqué; Maupeou, se croyant perdu.

Pour appaiser ce tondu, En signa comme un mièvre Un autre sans l'avoir lu.

Les conseillers en courroux, Sachant cette étourderie, Les conseillers en courroux Lui dirent : Vous moquez-vous.

Monsieur ? Un de ces matins Vous passerez par nos mains:

Prenez-vous la Compagnie Pour un Sénat de Pantins?

En effet on s'assembla.

Plusieurs cassèrent les vitres; En effet on s'assembla, Et chaudement on parla ; Enfin par un arrêté L'Arrêt lut interprété, Et les faits sur les registres, La Cour séante, portés.

L'ex-Evêque en trépigna.

Trouvant ce trait malhonnête; L'ex-Evêque en trépigna, Et chez le Roy droit alla; Il lui dit : Ne manquez pas, Lavez leur moi bien la tète, Et le Roy n'y manqua pas.

Le Roy leur a dit d'abord, En prenant un ton de maître.

Le Roy leur a dit d'abord :

Messieurs, vous avez grand tort.

Oh! s'il vous arrive encor De prendre un pareil essor, On vous fera bien connoître, Que Pontoise n'est pas mort.

De plus il a ajouté :

Pour réprimer vos licences.

De plus il a ajouté J'ai cassé votre Arrêté.

Que l'Arrêt qui le proscrit Soit sur vos registres inscrit ; Surtout point de Remontrances, Vous les feriez à crédit.

C'est ainsi qu'un dernier coup, En rompant toute barrière, C'est ainsi qu'un dernier coup Va nous livrer tous au loup.

On supprime les Etats, On berne les Magistrats, Et le pouvoir arbitraire S'avance et marche à grands pas.

C'est ainsi qu'un dernier coup, En rompant toute barrière, C'est ainsi qu'un dernier coup Va nous livrer tous au loup.

Louis XV régnait depuis vingt-quatre ans (1723), et déjà la ruelle frondeuse avait des accents de menace. L'année 1747 n'est pas la plus sombre du règne; de plus mauvais jours viendront; toutes les barrières seront rompues, et le loup se présentera sous la forme de Carte à payer. Le mal sera si grand, la tourmente si longue et si violente, que la Monarchie sera écrasée sous ses propres ruines.

Le Chancelier Maupeou fut la bète noire des nouvellistes ; il n'est sorte de plaisanteries, sorte de bro-

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cards, sorte de ruelles piquantes dont cet homme ne reçut l'éclaboussure.

Feuilles de ruelle : « Le Chancelier, suivant la maxime du Cardinal Mazarin, diviser pour régner, a réparti les membres de l'ancien Parlement dans les villages les moins connus de la France, et a ajouté à leur exil tout ce qui pouvoit le rendre plus désagréable. Il a dit, depuis leur éloignement, qu'il espéroit voir leurs confrères des autres Parlements plus dociles et moins arrogans dans leurs Remontrances.

o En installant le nouveau Parlement à la place de l'ancien, le Chancelier a fait un discours qui prouve que tous les François sont des sots, qu'il le sait, qu'il en profite, et qu'il y a de grands scélérats en France. Le discours du Chancelier est un tissu de sophismes, qui dit à peu près, ou suppose au moins, tout ce que renferme cette analyse. Après son discours, le sieur Isabeau, garçon Greffier, a lu trois Edits, dont l'un tend à persuader que le Roy a envie de payer ses dettes, le second frappe de mort la Cour des Aides pour avoir osé lever la main sur l'arche; on prétendoit que cette Cour n'avoit pas le droit de faire des Remontrances; le troisième substitue les membres chancellans et suranés du Grand Conseil aux Robins lestes de la vieille Cour. Ces trois Edits ont terminé le lit appelé de Justice.

« En plaçant les souches que le Chancelier décore du nom de membres du Parlement, il leur a fait jurer solennellement de ne jamais voir, ni ne jamais entendre que ce que le Roy voudra ; il leur a fait sentir, dans un discours rempli de sophismes, que quand le Monarque

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ne liroit point leurs Remontrances, il leur suffit de les présenter pour remplir leur devoir. Il ajoute que les Magistrats doivent consulter l'autorité pour rendre la justice * et que le souverain ne la doit que quand elle s'accorde avec ses intérêts et qu'elle est de son goût ; il finit par dire que toutes ces absurdités sont dans le cœur des nouveaux Parlementaires, et qu'ils doivent perpétuer, pour le bonheur du peuple, leur silence et leur aveuglement.

« Le i 7 avril, jour de l'installation du Parlement, ce dernier fit l'enregistrement des trois Edits sa«s les lire; l'un arrondit le ressort des tribunaux supérieurs ; l'autre fabrique des Chevaliers d'honneur pour leur décoration; le troisième fond les quatre Avocats-Généraux du Parlement de Paris pour n'en faire que deux.

« Le Parlement de Rouen a fait un arrêté par lequel il déclare tous les Magistrats qui ont reçu les charges de judicature qui constituent le nouveau Parlement, perfides envers leurs confrères, vendus au Chancelier, traîtres envers la Patrie, perfides envers le Roy même, aux intérêts duquel ils sont contraires, en empêchant qu'il ne soit instruit du bouleversement qu'a opéré le chef de la magistrature dans les affaires.

« Les Cours de Toulouse, de Rouen, se sont promis de ne jamais se désunir, pas même par lettres de cachet

* Maupeou n'inventa pas l'attache administrative; — elle existait avant lui, elle exista après, elle existe encore : — voilà la vérité. La ruelle ne nous apprend rien, sinon que la corruption des mœurs avait rapidement gagné les plus hautes intelligences, les plus nobles cœurs; il est, d'ailleurs, impossible de corrompre tout à fait la magistrature, la notion du droit, qui remet tout en place, ne tarde pas à reparaître; cette notion reparut en 1789.

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qui, selon leur opinion, n'ont été instituées que pour être une grâce infamante et soustraire aux Lois, par l'exil ou la prison, les coupables qu'on a voulu ménager. Ils s'attendent à la force majeure, mais ne changeront pas d'avis. Ce qui embarrasse fort le Chancelier et ses créatures, dont l'intérêt est de miner par degrés plutôt que d'exciter une Révolution dont ils seroient les victimes à coup sûr.

« Les politiques raisonnant trouvent une espèce d'affinité entre la suppression des Templiers et celle du Parlement de Paris. Ils furent accusés à faux et on les dépouilla de leurs biens avant de les brûler. Les deux premier points sont remplis envers le Parlement. Le Chancelier s'est contenté de suppléer l'exil et la prison au troisième.

« M. de Maupeou s'étant fait présenter le plan de la SlBarthélemi pour la suppression des Parlements, n'a pas jugé à propos de s'en servir, n'ayant pour l'aider dans l'exécution que le Maréchal de Richelieu et le Duc d'Aiguillon ; il a préféré d'employer* la méthode du Duc de la Vrillière, qui en est le diminutif et qui va au même but, la méthode de ce Duc étant de faire mourir son monde à petit feu, à supposer toutefois que cela ne pressât point; si ça pressoit il s'arrangeroit alors autrement.

* Les feuilles de ruelle sont incorrectes au premier chef; la construction de phrase est le plus souvent vicieuse; les principales, les incidentes, tout se mêle; les lardonniers n'avaient pas le talent du style; il ne savaient pas ajuster savamment les délicates membrures de la phrase. Les vrais écrivains eussent reculédevant la ruelle aux mille indiscrétions, aux mille calomnies ; il fallut mettre en œuvre ce que l'on trouva. — Nous ne voulons pas corriger la forme; nous donnons donc la ruelle telle qu'elle courut dans les bureaux de nouvelles.

s Un Etat Monarchique, selon le Chancelier, est un Etat où le Prince a droit de vie ou de mort sur tous ses sujets, où il est propriétaire de toutes les fortunes de son Royaume, où l'honneur est fondé sur des fortunes arbitraires, ainsi que l'équité, qui doit toujours obéir aux intérêts du Souverain.

« Le Roy, n'ayant plus besoin de Conseil avec M. de Maupeou, s'en est débarrassé au profit du public qui, à l'avenir, sera jugé malgré lui parles créaturesde la Cour, ou par les Magistrats qui ont été perfides à leur Compagnie.

« Lion, Arras, Poitiers, Blois, Clermont, Châlons, ont reçu les tribunaux Supérieurs, qui leur ont été envoyés par le Roy, avec de grands témoignages de reconnoissance. Le peuple, qui ne voit pas encore le serpent, est ennivré de cette nouveauté, qui ne lui coûtera pas d'argent pendant six mois ; mais on espère avec raison que quand l'intérêt de S. M. sera de changer d'avis, le peuple rentrera dans les privilèges dont il a toujours joui de payer lui-même ses juges.

« On prétend que le Conseil supérieur signifie, en bon françois : Assemblée mercenaire de gens vendus qui font toujours la volonté du Prince, quand ils en sont requis. *

« Pour avoir une idée nette des Conseils Souverains et

* Le linge sale se lave en famille, a dit Napoléon 1", qui redoutait la puissance des indiscrétions sur la foule; à plus forte raison le linge sale du gouvernement doit-il se laver en Conseil d'Etat, en Conseil des Ministres , car rien ne brise la moralité des gouvernés comme ces divulgations cyniques sur les gouvernants. On veut mettre legourvernement dans la maison de verre du philosophe: est-ce un excellent moyen d'éducation pour la masse? L'avenir le dira.

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des Commissions de la Cour, il faut se rappeler la mort du Comte d'Eu en i35o, d'Enguerrand de Marigny en 1 3 1 5, et d'Urbain Grandier, en 1634. Il faut demander ensuite le prétexte de la mort du comte de Lally et ce que font messieurs Paquier et Chardon, conseillers du vieux Parlement. Il n'y a rien qui puisse donner une idée plus claire de cette justice. » — Le complaisant Chancelier paya cher ses génuflexions de Cour ; une armée de pamphlétaires se mit à ses trousses et lança l'invective à tous les échos ; sa personne fut loin d'être ménagée; la ruelle suivante en fournira la preuve.

Autres feuilles : « Le calme du crime est aussi terrible que le criminel est odieux. M. de Maupeou est convenu de cette vérité.

« L'homme qui devient le fléau de l'humanité doit être sacrifié au bon ordre ; c'est le vœu de toute la France à l'égard de son Chancelier.

« Tout Paris est plongé dans la Terreur par la découverte que l'on a faite des amours d'un Sphinx, qui s'est approprié une Comtesse, dont le public jouissoit depuis quinze ans ; on attend dans peu de mois un petit monstre de cette union. Le Chancelier sera père de ce petit monstre dont doit accoucher la Comtesse.

« On a averti le public par des affiches répandues dans le monde, qu'avant trois mois on verroit le Patron de tous les gibets du Royaume accroché à celui de Montfaucon (Louis XV) le grand guichetier de la Couronne enfermé au Château Royal de Bicètre (le Duc de la Vrillière) un maréchal de France fusillé sous les murs de son Pavillon 1 Richelieu et son pavillon de Hanovre) que certain aiguillon empoisonné tueroit l'animal qui

le porte, enragé de n'avoir pu s'en servir contre un innocent, (le duc d'Aiguillon, le prote'gé de la Comtesse dont le public a joui pendant quinze ans, et l'éloquent De Caradeuc de la Chalotais, rétabli magistrat de Bretagne par Louis XVI, mieux informé.) Le Chancelier, ayant fait promettre mille louis à qui lui découvriroit l'auteur du placard, a trouvé le lendemain, une lettre dans sa poche qui lui promet cent mille écuss'il le découvre.

« Si les donneurs d'avis tiennent parole, on fera frapper une médaille en mémoire de leur prophétie.

« M. de Maupeou, ayant été averti que l'on avoit mis dans le coffre de sa voiture quarante livres de poudre, et que la mèche devoit être allumée par un de ses laquais, a fait arrêter ce malheureux qui devoit être appliqué à la question ; mais on l'a trouvé mort deux heures après qu'il a été arrêté, ce qui intrigue fort le Chancelier, déjà fort effrayé des son aventure des barrières. Le Chancelier, faillit être assommé à coups de pierres près de la porte de la Conférence par les écoliers du Collège des quatre nations. Les Commis de la barrière le sauvèrent, malheureusement pour la France.

« Il paroit depuis deux mois au nord de la ville une comète fort extraordinaire. L'Abbé Messier assure qu'elle annonce quelque événement considérable; elle représente une perruque enflammée au-dessus d'un sillon noir. Selon le prophète de l'Observatoire, c'est un homme de robe qui doit être brûlé avant peu.

« Maupeou est le monstre le plus abominable que l'enfer ait pu vomir pour le malheur du Royaume, l'hy-

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pocrite le plus damnable, le scéle'rat le plus déterminé qu'on ait jamais vu au monde.

« Les Jacques Clément, les Ravaillac, les Damien, doivent lui céder la première place dans leur troupe parricide; les Vêpres Siciliennes, la Saint Barthélemi, les tristes journées de Fontenai, Poitiers, Azincourt, Malplaquet, sont des jours heureux pour la nation en comparaison de celui où le traître a pris naissance, puisqu'ils n'ont détruit qu'une partie des français, et que cet impie anéantit jusqu'à leur nom.

« Quel bon citoyen, s'il en reste encore quelques uns, ne brigueroit pas l'honneur de forger l'arme, de charger l'arme, de tirer l'arme qui vengeroit la Patrie en la délivrant à jamais du scélérat qui l'a perdue ? »

La ruelle se termine par un sauvage appel à l'assassinat politique. Est-ce que nous n'avions pas raison d'insinuer que le danger de ces lardons peut-être immense? Les lardonniers sont des anonymes; ils touchent la solde, ils rentrent dans une obscurité qui leur convient, qui leur plaît à beaucoup de titres, car ils ne sont pas fanatiques de messieurs de la grand chambre, ni de messieurs de la maréchaussée.

Nous avons voulu feuilleter, — pour notre gouverne — les factums contemporains que tout le monde connaît ; mais nous n'y trouvons pas de pareilles violences. Il faut descendre jusqu'à Marat, jusqu'à Hébert, il faut traverser tout le sang des échafauds pour trouver une comparaison juste. — La ruelle fut rieuse, d'un esprit athénien, d'une finesse mordante, d'un charmant laisser aller aux passions légères; plus tard la ruelle in-

telligente, la ruelle aristocratique disparurent pour faire place à d'autres acteurs.

Les satires, les factums, les libelles, les épigrammes se succédaient contre Maupeou. Un écrit, audacieux entre tous, le Maire du Palais, sous des noms transparents, avec des allusions plus transparentes encore, avec des circonstances qui n'étaient autre chose que des actualités, eut le dessein, aussi hardi que malheureux, de faire entendre la vérité au Roy : est-il besoin d'ajouter que ce sottisier moraliste ne réussit pas?

Voici l'énergique conclusion de son étrange Mémoire : « Un Chinois, justement irrité des vexations « des Grands, se présenta à l'Empereur, et lui porta « ses plaintes. Je viens, dit-il, m'offrir au supplice au- « quel de pareilles représentations ont fait traîner six « cents de mes concitoyens; et je vous avertis de vous « préparer à de nouvelles exécutions. La Chine possède « encore dix-huit mille bons patriotes, qui, pour la « même cause, viendront successivement vous deman- « der le même salaire. L'Empereur ne put tenir contre « tant de fermeté : il accorda à cet homme vertueux la » récompense qui le flattoit le plus, la punition des « coupables et la suppression des impôts. »

Il est impossible de demander une tête avec plus de netteté, avec plus de décision ; les monarques qui ne comprennent pas sont ceux qui ne veulent pas com-

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prendre, ou ceux qui vivent dans les plaisirs en attendant la fin du monde.

La ruelle des pamphlétaires, vibrante comme ces harpes qui sonnaient la destruction d'une ville, s'acharnait contre le Chancelier : « Les lettres de cachet se décernoient, les prisons s'ouvroient, et si le sang ne coula pas sur les échafauds, c'est qu'il ne se trouva

AUCUN PATRIOTE ASSEZ FERME POUR LES MERITER. La

nation étoit endormie sur le bord du précipice. Personne n'osoit souffler, ou si quelques voix se faisoient entendre, c'étoit du fond des ténèbres. On décochoit bien des traits et contre le Monarque et contre sa vile maîtresse et contre ses Ministres, mais c'étoient des traits impuissants. Les épigrammes, les sarcasmes alloient leur train à l'ordinaire; mais souvent ils ne parvenoient pas jusqu'à leurs superbes oreilles. Ne seroit-ce que pour venger la nation de son humiliation, nous ne devons pas les omettre.

« On a publié un Monitoire pour savoir ce que sont devenus le sceptre et la main de justice d'un des plus grands Rois de l'Europe. Après des perquisitions trèslongues, ils se sont trouvés sur la toilette d'une jolie femme, appelée Comtesse, qui s'en sert pour amuser son chat *. Il eut mieux valu que cela eût été à la

* Il s'agit de la Comtesse Du Barry, lancée à la Cour par le roué Jean Du Barry, qui se faisait descendre de la maison des Stuart, et quelquefois des Barymore. Le plus ou le moins dans le cynisme inquiétait peu cet homme qui disait au jeu : « Je m'en f.... Je ne perds rien, c'est le frérot qui paiera.» Le frérot se nommait Louis XV; le roué traitait cavalièrement de puissance à puissance: le sceptre du vice coudoyait le sceptre royal.

Et comment voulez-vous donc que la folie ne soit pas de mise, qu'elle

lettre, que de voir passer le pouvoir entre les mains d'hommes dont le cœur annonçoit ce que l'on devoit craindre de leur esprit.

« Le Chancelier et le Duc d'Aiguillon sont tellement maîtres de l'esprit du Roy, qu'ils ne lui ont

ne soit pas explicable au point de rencontrer des circonstances atténuantes, quand l'ex-grisette vit à ses pieds la noblesse française, les hommes marquants et les plus illustres dames? Est-ce qu'un Duc de Tresmes étant allé à Marly, et n'ayant pas rencontré la Reine de la main gauche, ne poussa pas l'indécence jusqu'à lui laisser ce billet : « Le sapajou de M" la Comtesse Du Barry est venu pour lui rendre « ses hommages. »

La poésie chanta la femme souillée, avilie par la débauche :

Lisette, ta beauté séduit

Et charme tout le monde.

En vain la duchesse en rougit,

Et la princesse en gronde.

Chacun sait que Vénus naquit

De l'écume de l'onde.

En vit-elle moins tous les Dieux

Lui rendre un juste hommage.

Et Paris, ce berger fameux.

Lui donner l'avantage Même sur la Reine des cieux,

Et Minerve la Sage?

Dans le sérail du Grand Seigneur

Quelle est la favorite ?

C'est la plus belle au gré du cœur

Du maître qui l'habite; C'est le seul titre en sa faveur,

Et c'est le vrai mérite.

Les ruelles de la Cour, mécontentes d'une faveur scandaleuse, tiendront un autre langage; nous le ferons connaître en son lieu. Fouquier- Tainville. lui aussi, tiendra un autre langage le 6 décembre 1793, et ce langage aura une effroyable sanction. Quelle douloureuse existence et quel effroi devant la mort, puisque les bourreaux eux-mêmes furent saisis de pitié!

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laissé que la liberté de coucher avec sa maîtresse, d'aller à la chasse, de caresser ses chiens et de signer les contrats de mariage.

« On a trouvé, il y a quelques jours, dans l'égoût du boulevard, une voiture de barils renversés les uns sur les autres avec trois effigies pendues au timon en habits de caractère; l'une étoit en simarre, l'autre en abbé, l'autre en manteau ducal. On a fait les perquisitions les plus attentives; mais on n'est parvenu jusqu'ici qu'à connoitre quels sont les pendus.

« La même nuit, on a trouvé la statue équestre d'un de nos Rois toute couverte de l'ordure qui provenoit d'un baril dont il étoit coëffé jusqu'aux épaules; ceux qui ont fait le tour, ont choisi un baril dans l'office des amateurs qui desservent les aisances de Paris. — Si ce casque royal avoit été ombragé de tous les panaches que la Comtesse auroit pu y ajouter, le piédestal se seroit écroulé à coup sûr.

« Pour prouver au peuple françois qu'un baril est bon à quelque chose, M. de Sartines, chargé de veiller à la clarté, sûreté et netteté de la Capitale, vient d'ajouter aux réverbères et à l'augmentation des espions et du guet, un troisième établissement très-utile aux habitants de cette ville, ayant fait disposer des barils de commodité à tous les coins de rue, ce qui préviendra les amendes et les punitions corporelles dont on est menacé à tous les culs-de-sac, et chez tous les gens en crédit, qui ont l'inhumanité de défendre au public, de par le Roy, de satisfaire aux besoins de la nature. Les Savoyards, qui essayent souvent l'utilité de ces

barils, élèvent jusqu'au ciel le magistrat qui les sou-

lage, la belle Comtesse qui en a fait naître le projet, et le Roy qui lui en a donné ses Lettres-patentes.

« On a fait le dénombrement des maisons de plaisance de Sa Majesté ; en comptant Versailles, la Bastille, Vincennes, Bicêtre, Marli, les lsles Ste Marguerite, Compiègne, S1 Lazare, Fontainebleau, S1 Yon, Ghoisy, S1 Michel, La Muette, S* Venant, Armentières, Pontorson, etc., etc., etc., on en compte neuf cents, sans les maisons religieuses, qui servent de magazin pour les menus plaisirs des Ministres. Il y en a un très-grand nombre dans lesquelles on trouve des dépôts considérables de gens vendus ou sacrifiés.

« On assure que la Bastille et Vincennes sont si pleins de monde, qu'il y a des toiles tendues sur les terrasses et le donjeon, pour loger les soldats qui font la garde de ces deux châteaux.

« On doit commencer dans la plaine des Sablons, avant la fin du mois, à tracer le plan d'une prison nouvelle devenue nécessaire pour la desserte de celles de Paris; on vouloit traiter avec les entrepreneurs du Waux-hall des Champs-Elysées, mais leurs appartenons se sont trouvés trop sombres et trop mal distribués.

« Les. Confesseurs de Paris ont ordre de faire le travail avep le. Lieutenant de Police, pour tout ce qui leur sera confié relativement aux affaires du Gouvernement. Il y..a:tousJes: jours des gens emprisonnés par cette, porte; q,ui s'appelle la porte des sots.

«.Messieurs du nouveau Parlement, ayant reçu l'prdr^fderfaire informer contre tous ceux qui parlent mal. de. l'administration, se sont rendus à Versailles, où

DU XVIIIe SIÈCLE 271

ils ont représenté à Sa Majesté qu'elle seroit obligée de faire entourer de murs toute sa bonne ville de Paris, si elle vouloit arrêter le cours des plaintes et libelles. Cet avis a été applaudi par le Conseil, et notamment par le Duc de la Vrillière, qui a demandé au Roy la place de concierge de cette nouvelle prison. Il y aura une promotion de guichetiers au premier jour. Les caves de l'Observatoire et les carrières de S1 Marcel sont destinées a servir de cachots.

'« Il est ordonné de tirer quatre hommes par Compagnie de toutes les troupes de France pour faire un corps de Janissaires dont le Comte Jean Du Barry sera premier Aga. Ce corps sera destiné à porter les ordres de Sa Majesté dans toutes les Provinces du Royaume, à escorter les muets quand ils seront chargés d'expéditions secrètes, et, si le cas le requiert, à signifier euxmêmes à coups de bayonnette ceux dont ils seront porteurs. On croit que cette voie, qui a fait beaucoup de conversions sous Louis XIV, ne sera pas inutile sous le règne de son petit-fils. On réimprime l'histoire des Dragonnades pour l'instruction de ce nouveau corps, dans lequel on avancera tous ceux qui se distingueront par des actions d'éclat. Outre les armes ordinaires de l'infanterie, cette troupe sera armée de pistolets de poche et de poignards.

« Ce corps pourrait avoir son avantage pour le peuple, s'il lui prenoit fantaisie de demander quatre têtes, y compris celle de la Sultane favorite et du Grand Vizir françois.

« Le Duc de la Vrillière s'est fait faire quatre nouvelles mains pour signer les lettres de cachet qu'il est

forcé d'expédier tous les jours. La Marquise de Langeac vient de prendre en même temps deux Intendants pour faire la traite sous la direction du chevalier d'Arc, qui passe pour le meilleur corsaire de France.

« On a vu sous le règne de l'infâme Ministre la Vrillière, cette coquine de Langeac, sous le nom de Sabbatin, dont le mari avoit été savetier à Marseille, devenue maîtresse du petit Saint, tenir bureau ouvert de lettres de cachet. Le Chevalier d'Arc étoit l'amant en second de cette gueuse, dont rien ne pouvoit rassasier l'ambition et l'avarice. D'Arc est bâtard d'un valet de pied de la maison de Penthièvre. Durant le règne de l'infâme coquine de Langeac, il tenoit chez lui une liste des personnes qui sollicitoient des lettres de cachet, et qui avoient déjà consigné l'argent pour les obtenir. Il est auteur de plusieurs ouvrages que les méchantes langues l'accusent de n'avoir jamais lu.

« On a découvert une ligue faite entre le Chancelier, les Ducs d'Aiguillon et de la Vrillière contre tous ceux des sujets du Roy qui ont le plus de bon sens et de probité; on assure positivement que cette ligue est contre tout le Royaume.

« On a brûlé par la main du bourreau un livre intitulé, le Rêve d'un honnête homme, qui promet à trois ou quatre scélérats du Royaume une catastrophe dont il donne les détails; ce livre est dédié au Chancelier, chef de la bande, et divisé en quatre chapitres dont chacun renferme l'histoire d'un grand Seigneur avec la description d'un supplice ; les portraits sont si frappants que les personnages sont effrayés de leur ressemblance.

« L'Académie Françoise a proposé extraordinaire-

DU XVIIIe SIÈCLE 273

ment un prix d'éloquence qui sera une médaille d'or de 1200 livres pour celui qui prouvera clairement que le Chancelier est un honnête homme, Madame Du Barry une femme de bien, le Duc d'Aiguillon un innocent, et que le Duc de la Vrillière n'est pas digne de la potence; si les auteurs n'osent pas se faire connoitre, on enverra le prix à l'adresse qu'ils indiqueront.

« Le Roy parlant de la disette de ses finances au Maréchalde Biron,le Maréchal lui proposa trois millionsàrecevoir sans aucuns frais, et dans un seul jour, aux acclamations de tout le peuple, qui lui apporteroit en foule son argent. Le Roy, trouvant le secret très-important, voulut le savoir, et S. M. apprit avec beaucoup d'étonnement qu'il ne s'agissoit que de faire élever trois gibets au milieu de la plaine des Sablons, et d'y accrocher les trois destructeurs de la France. En prenant un petit écu par personne, le Maréchal assura que la recette iroit à trois millions au moins. »

Elle n'y allait pas de main morte la ruelle du XVIIIe siècle. Quelle verdeur dans l'allusion et quel emportement dans l'attaque ! Sapé dans ses bases par la langue épicée des sottisiers, ébranlé dans son crédit, dans sa confiance, dans son prestige parles Remontrances des Parlements, le pouvoir royal chancelait comme un roseau battu par la tempête ; et rien ne se modifiait, et rien ne s'amendait sous le redoutable effort de l'opinion. A Versailles la vie de Cour conservait son joyeux en-

train, les soupers du Roy donnaient le ton; les roués de tout genre, de tout étage social, depuis Jean Du Barry jusqu'à Richelieu, imitaient les femmes de plaisir; et les orages grondaient cependant, les menaces sifflaient, les éclats de foudre marquaient plus d'un illustre front ; — mais le rire épicurien des blasés, les chants et les baisers avaient le pas sur d'autres préoccupations. Le XVIIIe croyait mourir de sa belle mort, sur un lit de roses. Il n'en fut rien.

La Régence avait mis à la mode les satires rimées ; depuis La Grange les strophes énergiques ne reculaient devant rien, aussi Maupeou, d'Aiguillon, La Vrillièré, sentirent à leur tour les traits empoisonnés des Chancellières, tel fut le nom donné aux vingt-huit strophes qui vont suivre. Il ne faut pas y chercher le bel ordre, l'exacte proportion, la pure harmonie d'une œuvre d'art; — l'eurythmie leur manque, comme elle manqua au premières Philippiques; les versificateurs n'étaient ni Juvénal, ni Dante, ni Victor Hugo; il frappèrent fort, mais ils n'eurent pas ce qui fait vivre éternellement une satire, ce qui la grave dans les esprits, ce qui l'incruste dans l'histoire, — la forme. — Bridoison en a beaucoup ri de la fô-ô-ô-ô-ô-ô-rme ; elle est cependant indispensable; nul n'a pu s'en passer, nul ne s'en passera. Les plus délicats poèt«s, les plus grands écrivains, les plus profonds philosophes, ont besoin de la forme, avec ou sans ironie.

DU XVIIIe SIÈCLE 275

LES CHANCELLIERES

Ami, la patrie est en proie Aux plus exécrables forfaits !

Quel est ce monstre dont la joie Insulte aux malheurs qu'il a faits ?

La vertu n'a plus de retraites ; La Loi n'est plus ; ses interprètes Gémissent au fond des déserts.

On connoit le monstre, on le nomme.

Et l'on ne trouve pas un homme Qui daigne affranchir l'Univers !

Un cri soudain perce la nue ;

Du milieu de l'obscurité

J'élève une voix inconnue.

J'ose chanter la Liberté ;

Viens m'aider, généreux Scévole,

A tirer un peuple frivole

Du joug où l'on veut le courber;

Je vais à la foudre éternelle

Montrer la tête Criminelle

Sur qui ses coups doivent tomber.

Du sein de la fange profonde On a vu sortir un mortel ; Il a dit: le destin du monde Est d'être débile ou cruel.

Mon choix est fait. La barbarie, L'impudence, la flatterie, M'ouvrent les portes delà Cour; Sacrifions à la fortune La délicatesse importune; Je veux opprimer à mon tour.

A peine il obtint une place Au sanctuaire de Thémis, Que son ambitieuse audace Croit que tout lui devient permis.

Père vertueux, mais crédule, D'une intégrité ridicule Il va te montrer les abus.

Que fais-tu de ta renommée?

Laisse cette vaine fumée A ceux qui n'ont que des vertus.

DU XVIIIe SIÈCLE 277

On méprise toujours un traître En jouissant de ses forfaits; Vieillard, tu ne gagnes à l'être, Que de l'opprobre et des regrets ; Proscrit de la Magistrature, Au fond d'une retraite obscure Tu consumeras tes destins ; Ce fils qui t'a conduit au crime, Te rend la première victime De ses détestables desseins.

Enfin, de bassesse en bassesse, Au rang suprême il est monté ; Dans la haute scélératesse Il va planer en liberté ; Il n'est plus de frein qui l'arrête ; Des Loix qui demandoient sa tête La glaive a passé dans ses mains ; Tel un des successeurs de Pierre Se jouoit avec le tonnerre Dont il effravoit les humains.

Peuples qu'affame l'avarice, Vous n'avez plus de défenseurs; Le Ministre de la Justice Est le chef de vos oppresseurs ; En vain, sous les sacre's portiques, Quelques accents patriotiques S'élèvent pour vos intérêts ; Ils n'arrivent pas jusqu'au Prince, Ou n'obtiennent pour la province Que de méprisables Arrêts.

Pour qui gardez-vous les supplices, Incorruptibles Magistrats ?

Est-il parmi vous des complices De ces infâmes attentats ?

Eh bien, au tyran qui l'accable Livrez un peuple misérable Dont vous êtes l'unique appui ; Viennent les jours de la vengeance, Il restera dans le silence Que vous aurez gardé sur lui.

DU XVIIIe SIÈCLE 2 7Q

Aux yeux de la France étonnée, La foudre s'éteint dans vos mains; Du tonnerre de Salmonée Vous redoutez les éclats vains ; Songez que sur la multitude Quand sa rapacité prélude, Il veut essayer les dangers ; Votre mollesse l'encourage; Il portera sur vous l'outrage Que vous ne savez pas venger.

Dès longtemps la haine publique

Demandoit le sang d'un pervers,

Né pour l'effroi de l'Armorique

Et le mépris de l'Univers ;

Aussi lâche que sanguinaire.

Il ne livra jamais la guerre

Qu'aux lois, aux mœurs, aux citoyens;

Et, pour satisfaire sa rage,

Le fer, le poison et l'outrage

Etoient ses familiers moyens.

Le cri du juste arrive au trône, Louis veut être détrompé ; Du mensonge qui l'environne Le lourd nuage est dissipé ; Déjà la sentence équitable Vient de proscrire le coupable Du rang de ses augustes Pairs ; Quelque part que son œil s'attache, Il pense voir agir la hache Qui doit l'envoyer aux Enfers.

Va, lâche, cesse tes allarmes, Maupeou deviendra ton appui ; Il n'a garde d'offrir des armes Qu'on pourroit tourner contre lui ; Chargé du public anathême, Il redoute plus que toi-même Ce fanal de la vérité ; Pour t'abandonner aux supplices, Entre tes crimes et ses vices Il voit trop de conformité.

DU XVIIIe SIÈCLE 28l

Réunissez votre vengeance Contre de communs ennemis; Monstres, fixez votre puissance Sur la ruine de Thémis ; Par les mains d'uNE mise'rable, Mettez un crêpe impénétrable Sur les yeux du meilleur des Rois; Prouvez-lui que son rang suprême Se réduiroit au diadème, S'il n'anéantissoit les Loix.

Associez-vous ce Ministre,

Avorton de l'humanité,

Qui porte dans son air sinistre

Tous les traits de la cruauté ;

Si la bassesse de ses brigues

Ne peut seconder vos intrigues,

Qu'il vous serve au moins de bourreau ;

Il en a bien le caractère;

Et dans son lâche Ministère

Cet office n'est pas nouveau.

Dans ses yeux, dès qu'il peut mal faire,

On voit le sourire malin,

Le sourire de la vipère

Qui vient de lancer son venin.

Oh ! modérateur de l'Europe,

C'est de la main de ce Cyclope

Que tu recevras ton exil ;

Trop supérieur aux manèges,

Pourquoi n'as-tu pas vu les pièges

Du Triumvirat le plus vil ?

Mais, hélas ! ton cœur magnanime Dans l'exil qui comble leurs vœux Ne voit que le plaisir sublime D'aller faire d'autres heureux ; Constant bienfaiteur de la France, De sa juste reconnoissance Recueille maintenant le prix ; Tous les cœurs volent sur ta route; Pour la première fois, sans doute, La disgrâce aura des amis.

DU XVIIIe SIÈCLE 283

Les dignités qui t'abandonnent N'étoient que de fades respects; Les hommages qui t'environnent Ne peuvent plus être suspects; Privé d'une pompe accessoire, Désormais tu verras ta gloire Reluire de ses seuls rayons:

Ainsi l'Auteur de la nature, Sans appareil, sans imposture, Reçoit nos adorations.

C'en est donc fait! La Monarchie

S'écroule sur ses fondemens ;

De notre première anarchie

Maupeou fait renaître le tems ;

On verra la Patrie entière

En un horrible cimetière

Changer ses plus belles Cités.

Comble d'horreur!.... on va, peut-être.

Arracher des mains de mon maître

Les droits qu'il n'a pas respectés.

O Louis, ô père sensible Des sujets les plus malheureux, Quel prestige incompréhensible A donc pu t'animer contre eux ?

Est-il sorti de ta me'moire Ce temps où tu plaçois ta gloire A ne régner que par l'amour?

Veux-tu régner par la furie ?

Les jours de notre idolâtrie Sont-ils disparus sans retour?

Tu n'eus jamais besoin de maîtres Pour rendre tes peuples heureux ; Veux-tu pulvériser les traîtres, Daignes ne voir que par tes yeux; Honore-toi de ton estime, De ton âme simple et sublime Consulte la sagacité :

La bienfaisance, la droiture, Voilà la route la plus sûre Pour atteindre la vérité.

DU XVIIIe SIÈCLE 2&5

A la France désespérée, Louis, ne ferme pas les bras ; Regarde Thémis éplorée Te demander ses Magistrats ; L'Europe entière te contemple Songe que tu dois un exemple, Au siècle, à la postérité !

Onze lustres d'idolâtrie Valent bien qu'on leur sacrifie Le plaisir d'être redouté.

Et toi que vomit le Tartare Pour l'infortune des Français, Ta catastrophe se prépare, Voici la fin de tes succès !

Vois-tu le trépas qui s'avance ?

Déjà le cri de la vengeance Dans ton antre a pu retentir ; Le ciel, que fatiguent tes crimes, S'apprête à te rendre aux abymes Dont tu n'aurois pas dû sortir.

Citoyens, qui gardez, peut-être, Un foible reste de vertu, Attendez-vous, pour reparoître, Que l'ennemi soit abattu ?

Lorsque la céleste justice Ordonne tout pour son supplice Qui vous fait rester en défaut ?

C'est aux angoisses de la roue Que le citoyen le dévoue; Volez, dressez son échaffaut.

Ne croyez pas que sa puissance Le mette à l'abri du danger ; Dans les annales de la France Allez apprendre à vous venger ; Pour un péculat moins indigne, Poyet, par un Arrêt insigne, Des augustes sceaux dépouillé, Expira, lâche mercenaire, Sous les portes du sanctuaire Que ses crimes avoient souillé.

DU XVIIIe SIÈCLE 287

Mais déjà dans ses yeux livides On voit que l'Arrêt est porté ; On le lit sur ses traits putrides Que n'orna jamais la santé; Dès longtemps son âme blazée, Avec le crime apprivoisée, Méconnoit la voix du remords; L'horreur dont il porte l'empreinte Ne peut plus être que la crainte De la disgrâce ou de la mort.

Oui, monstre, Louis t'abandonne, Et son cœur s'ouvre à nos malheurs Il nous chérit, il nous pardonne, Il veut rentrer dans tous les Cœurs ; En vain tu voulus par tes vices Sur un Roy qui fit nos délices Amener la commune horreur; A toi seule elle est attachée, Et sera bientôt épanchée Dans le sang du persécuteur.

Le fer à tes yeux étincelle, La balle siffle autour de toi, Tu n'as pas un ami fidèle Que tu puisses voir sans effroi ; Dans un sommeil rare et pénible, Dans un repos inaccessible, Le poison peut finir ton sort.

Contre toi-même tu conspires, Et le souffle que tu respires, Vengeur, va te donner la mort !

Envoi des Chancellières.

C'est ainsi que, traçant la route Du poignard jusques à ton cœur, Je veux t'abreuver goutte à goutte Et de menace et de terreur; Je brave ta recherche vaine ; Cache' sous la publique haine, J'insulte en paix à tes ennuis ; Et si Louis ne t'extermine, C'est en te perçant la poitrine Que je t'apprendrai qui je suis !

La Cour Royale est accouchée De six petits Parlementeaux, Tous composés de Maquereaux:

Le Diable emporte la couvée !

DU XVIII'' SIÈCLE 2Sq

Le satirique , un fidèle ami de Choiseul, poursuit de sa haine, de ses menaces, de ses insultes, le triumvirat Maupeou — d'Aiguillon — La Vrillière ; — Maupeou est tout spécialement de'signé au fer des assassins; et, dans les derniers vers, le poète, que son Pégase entraîne vers Némésis, la sombre déesse, s'offre à signer le crime de son nom. Si les Chancellières sont l'œuvre d'un sottisier payé par une faction de Cour, il faut bien avouer que l'espèce humaine est parfois une triste chose. Rimer pour de l'or de si effroyables menaces, c'est le dernier degré du servilisme. Ce n'est pas ainsi que d'immortels poètes ont écrit d'immortelles imprécations.

Strophe 10, le Duc d'Aiguillon est clairement designé :

Dès longtemps la haine publique Demandent le sang d'un pervers, Né pour l'effroi de l'Armorique Et le mépris de l'Univers.

Le Duc d'Aiguillon, qui laissait beaucoup à dire sur une administration aussi rapace que despotique, ayant contre lui le Parlement et Choiseul, ministre d'une grande raideur, mais honnête homme, courtisa la favorite au point de faire jaser la domesticité ; son procès, instruit en Avril, avec une rapidité peu ordinaire, se trouvait soudain arrêté au mois de Juin par ordre du Roy ; le pair sortait sain et sauf d'une impasse où l'attendait la honte et l'exil, peut-être même une forme de

justice plus expéditive, — ce qui fit chanter à un sottisier, sur un air fort à la mode, le Déserteur :

Oublions jusqu'à la trace De mon procès suspendu; Avec des lettres de grâce, On ne peut être pendu; Je triomphe de l'envie, Je jouis de la faveur; Grâces au soin d'une amie, J'en suis quitte pour l'honneur.

Que n'a-t-on pas chansonné en France ? Le Roy, le peuple, les ministres, les parlements, les favorites, Thémis et le bourreau, les gendarmes et les gardeschampêtres, tout et tous, les puissants et les misérables, la dame en falbalas et l'ouvrière en jupon blanc, ont occupé les refrains et les médisances ; quoique le malin vaudeville soit un péché mignon pour ainsi dire national, le langage prêté au Duc d'Aiguillon est saisissant de vérité. — Et la même aventure faisait dire au Maréchal de Brissac : « Notre belle Comtesse a « sauvé la tête de d'Aiguillon, mais elle lui a tordu le « cou. »

Une inconséquence vint prêter le flanc aux rieurs. Quelque temps après son heureuse absolution, le Duc offrit à la Du Barry un superbe vis-à-vis, remarquable surtout, c'est un livre du temps qui parle, « par le goût « et la délicatesse du travail. On osa afficher ainsi aux a yeux de toute la France le scandale public des amours « du monarque sous une allégorie très-peu équivoque. « Outre les armoiries des Du Barry, qui formoient le « milieu des quatre panneaux principaux sur un fond

DU XVIIIe SIÈCLE 291

« d'or couvrant tout l'extérieur de la voiture, avec le

0 fameux cri de guerre: Boute^ en avant, sur chacun « des panneaux de côte' l'on voyoit répétés d'une part a une corbeille garnie d'un lit de roses, sur lequel deux « colombes se becquetoient lascivement, de l'autre un « cœur transpercé d'une flèche, le tout enrichi de car- « quois, de flambeaux, de tous les attributs du Dieu de « Paphos. Ces emblèmes ingénieux étoient surmontés « d'une guirlande de fleurs en Burgos, la plus belle « chose qu'on pût voir de ses deux yeux. Le reste étoit « proportionné. La housse du siège du cocher, les sup- « ports des laquais par derrière, les roues, les jantes,

1 les moyeux, les marche-pieds étoient autant de dé- « tails recherchés et finis, qu'on ne pouvoitse lasser de « contempler, et qui portoient l'empreinte des grâces « de la divinité d'un char aussi voluptueux. Chacun s'é- « crioit que jamais les arts n'avoient été poussés à un " tel degré de perfection. »

La chronique attribuait 52, 000 livres comme prix du cadeau ; la Comtesse ne s'en servit point, le Roy l'ayant trouvé trop affiché ; une brouille entre les amants fut la conséquence de ce présent. Les épigrammes ne tardèrent pas à s'aiguiser contre le Duc et contre l'ex-grisette :

Pourquoi ce brillant vis-à-vis?

Est-ce le char d'une déesse, Ou de quelque jeune princesse, S'écrioit un badeau surpris?

Non.... de la foule curieuse Lui répond un caustique, non, C'est le char de la blanchisseuse De cet infâme d'Aiguillon.

Le crédit des intrigants allait son train ; Choiseul. fier, insouciant, trop haut placé pour conjurer l'orage par des platitudes, tenu en haleine par son indomptable sœur, laissait faire, ne se doutant guère qu'une créature priverait la France de ses lumières, de son patriotisme, de son dévouement.

La strophe 12 nous montre Maupeou soutenant son collègue parce qu'il y a entre eux un rapprochement dans la dégradation :

Pour t'abandonner aux supplices, Entre tes crimes et ses vices.

Il voit trop de conformité.

La strophe 1 3 vise nos deux personnages, en y ajoutant une misérable dont ils se servent pour

Mettre un crêpe impénétrable Sur les yeux du meilleur des Rois.

La Du Barry est bien en scène, quoique moins coupable que le Chancelier Maupeou, le chef des parlementaires, le magistrat en simarre jouant avec Zamore dont il est question au bas de la page 201 de ce premier volume ; mais nous cédons la parole à une ruelle : « La ;< favorite avait alors un petit nègre nommé Zamore, *

* Zamore, favori de la favorite, gouverneur à brevet du château de Luciennes, avec 600 livres d'appointements, choyé par le Roy, lesdames et les ministres, oublia plus tard les bontés, les amusements et les courtoisies de cette société élégante, car ce fat le petit nègre qui dénonça la malheureuse femme à la municipalité soupçonneuse. La ruelle dit que la Comtesse jouait avec Zamore comme avec un petit chien; il est à croire que le chien eût continué à lécher les belles mains caressantes de sa maîtresse. La reconnaissance est donc bien lourde à porter?

DU XVIIIe SIÈCLE 293

« avec qui elle jouoit comme avec un petit chien. Cet « enfant étoit fort espiègle. Sa maitresse le menoit parci tout avec elle. Maupeou voulut faire sa cour à l'une « en amusant l'autre ; il ne négligeoit aucun des plus « petits moyens de plaire. Il fit servir à l'entremets un « superbe pâté ; ce n' étoit qu'une espèce d'attrappe ; on « n'eut pas mis le couteau dedans, qu'il s'en échappa « un essaim de hannetons qui volèrent partout, et prin- « cipalement sur l'énorme perruque du chancelier. Ce « petit jeu fit beaucoup rire Zamore, qui peut-être n'a- « voit jamais vu ces insectes ; il voulut en prendre, et « vint en chercher dans ces filets chevelus où ils « étoient embarrassés. Le nègre enfin, respectant peu a le chef de la magistrature, pour jouir plus à son aise « des hannetons, enleva la perruque entière de Mau- « peou ; et Madame Du Barryde rire à gorge déployée, « et le chancelier de se prêter de la meilleure grâce du « monde à la dérision générale. Voici ce qu'écrivoit à « cette occasion un courtisan pendant le voyage de a Compiègne en 1770. La plus exacte façon de peindre « un homme, c'est de rapporter le témoignage de ses a contemporains et de ses pairs.

« Compiègne, 20 août 1770.

« Vous croyez à Paris que le Chancelier est fort in- « trigué du bouleversement général de la magistrature « et des croupières que lui taillent de toutes parts les « divers parlements. Iln'yparoit pas à l'extérieur; il ne « s'en réjouit pas moins avec la simplicité et l'innocence « d'un enfant. Le bruit général de la Cour est que le

« Roy étant entré ces jours derniers brusquement chez « Madame Du Barry a trouvé cette dame, qui est fort « polissonne, jouant à colin-maillard, avec des jeunes « courtisans, et au milieu d'eux tous, le chancelier en « simarre faisant le colin-maillard, ce qui a beaucoup « réjoui S. M. »

Nous voulons croire à la spontanéité des impressions heureuses de Louis XV, comme nous croyons sincère l'incroyable mot de la favorite au Roy, assis au coin du feu, et négligeant une bouilloire posée sur la braise: « Eh! la France, ton café f... le camp Et le monarque de rire, et Madame de se tordre, et Zamore de gambader, et ces folles gaîtés servant de prélude à des scènes plus grivoises, plus risquées encore. Pour n'être pas de l'histoire officielle, l'histoire que nous racontons là sans commentaire et sans réticences, a bien son mérite pour l'observateur. Ce Roy si drôlement appelé la France par une jolie femme qui prend de jolies poses au bord du lit, — ce café qui/-, le camp sans égard pour la dignité du cuisinier improvisé, — ce négrillon qui va de l'un à l'autre avec son rire exotique, ses contorsions et ses câlineries d'un genre si piquant, — tout cela serait une brillante imagination de roman, si ce n'était, hélas! une page légère de i'histoire de France ; et ces légèretés ont un grand poids devant la conscience des nations.

La Vrillière est peint de main flamande par la strophe 14:

Associez-vous ce ministre Avorton de l'humanité....

DU XVIIIe SIÈCLE 295

et plus bas, afin que le portrait soit de tout point ressemblant, ces quatre vers qui précèdent l'éloge de Choiseul :

Dans ses yeux, dès qu'il peut mal faire,

On voit le sourire malin,

Le sourire de la vipère

Qui vient de lancer son venin.

Le premier ministre, le négociateur dont la présence aux affaires affermissait l'alliance autrichienne, n'est-il pas noblement vengé dans les strophes i5, 16 et 17 ? L'ami des parlementaires, le patriote éclairé qui n'eut pas laissé se consommer le partage de la Pologne sans protestations, sans armer nos flottes, sans faire peser lourdement l'épée de la France dans la balance des intérêts européens, l'homme d'Etat, le conseiller autorisé, le travailleur infatigable, — Choiseul enfin, — la suprême ressource de ceux qui voulaient la grandeur de la patrie, fut renversé par une basse intrigue; la lettre de cachet fut signée dans le boudoir de la Comtesse ; et La Vrillière, un ennemi personnel, — quel raffinement dans la vengeance, — fut chargé de la notifier au Chef du Cabinet.

Nos Ruelles, histoire à côté de l'histoire, diplomatie coudoyant la diplomatie, récits officieux éclairant et contrôlant les rapports officiels, sources d'informations, sonde jetée au centre de l'opinion si changeante de Paris et de Versailles, — nos Ruelles ne visent pas à prendre position dans les grandes questions qui agitèrent, qui passionnèrent, qui divisèrent les esprits au siècle dernier ; cependant, lorsque nous voyons l'effacement de notre pays dix-sept ans après l'alliance austro-fran-

2g6 LES RUELLES

çaise, en 1756, alors qu'en 1773 deux impératrices, mises en jeu par l'ambition de Frédéric de Prusse, consomment à la face du monde le plus grand crime politique du XVIIIe siècle, le douloureux partage de la Pologne, nous ne pouvons pas déguiser les fautes de la Monarchie et moins encore « les torts du triste monarque qui a hâté sa chute. » {Le duc de Broglie, le secret du Roi, 1788.)

Ces fautes énormes, reconnues et constatées par un tenant de l'ancien ordre de choses, — et certes son témoignage n'est guère suspect en semblable matière, après les expériences contemporaines surtout, — ces fautes, pouvait-on les éviter? Nous ne le pensons pas; et voici nos raisons :

L'action militaire, l'action diplomatique, la simple action d'influence sur les Cabinets devienne, Berlin et Saint-Pétersbourg, manquèrent cruellement à la France tiraillée en tous senspar les intrigues qui présidèrent et suivirent le fatal renversement de Choiseul, et son remplacement par un d'Aiguillon, homme faible, d'une notoire incapacité, à peine sauvé d'une vaste enquête judiciaire ; aussi Louis XV, touf aux plaisirs, indolent par nature, laissant aller les choses et se précipiter les événements, ne put-il assister avec son flegme ordinaire au partage de la Pologne ; le petit-fils de Louis XIV se réveilla pour un instant; et, nous disent les feuillets de ruelle, sentant la rougeur monter à son front, peutêtre les responsabilités gouvernementales envahir sa conscience, il prescrivit un semblant de mesures, qui n'eurent pas même un commencement d'exécution ; sa vieille tête s'inclina tristement, et les courtisans l'en-

DU XVIIIe SIÈCLE 297

tendirent murmurer: « Ah! si nous avions eu Choiseul il eut paré le coup qui menace l'Europe. »

Choiseul n'était plus là ; un d'Aiguillon ne pouvait que prendre sa place au ministère des affaires étrangères, sans jamais parvenir à remplacer la haute intelligence qui voyait de Chanteloup s'abîmer ses espérances et se réaliser ses craintes. Et comment en eût-il été autrement? On le savait déjà; la ruelle de Cour nous avait initié à une action personnelle du Roy, — confidentielle — et la plus anti-ministérielle que l'on puisse concevoir ; aujourd'hui les derniers voiles sont déchirés. Le duc Albert de Broglie vient de montrer d'une manière irréfutable que Louis XV avait son secret, en dehors, au-dessus du ministre des relations extérieures, s'appellât-il de Bernis, Choiseul ou d'Aiguillon. Ce fut le comte de Broglie qui tint, pendant de longues années, les fils de cette intrigue diplomatique, qui contraria successivement nos ministres, nos premiers chefs de service et nos ambassadeurs. La France perdit à ce jeu royal son prestige séculaire. L'effacement militaire après Rosbach, l'envahissement et la destruction de nos colonies par les armes anglaises, le râle de la Pologne, assassinée en pleine Europe sans que nous puissions valablement faire entendre une protestation, tout cela fut le fruit, ou pour dire mieux, la conséquence de l'intervention directe de la royauté dans notre diplomatie ministérielle. Louis XV ne pouvait pas mener de front les grands et trop multiples soucis des affaires étrangères avec les soucis, autrement importants pour lui, de ses plaisirs et de ses favorites; il fallait opter, et le vieux Roy ne le voulut jamais. Rensei-

gné au mieux des intérêts français par Choiseul, qui eût néanmoins sa confiance aussi entière qu'un Roy peut la donner, il n'abandonna pas sa filière diplomatique ; le comte de Broglielui transmit toujours des notes, lui présenta toujours des rapports ; et la France, livrée à ce combat d'influences, ne parvint plus tard que très-difficilement à ressaisir sa position, menacée alors par des audacieux qui faisaient déjà de la force la base du droit public international. — La ruelle du XVIIIe touche à tout, avons-nous dit au commencement de ce livre ; nous serions heureux si le lecteur trouvait dans les pages qui précèdent, la confirmation de notre promesse ; la tristesse de ces souvenirs d'histoire serait moins profonde pour l'homme et pour l'écrivain.

L'émotion que donne aux meilleurs intelligences le talent souple et gracieux, l'élégante allure, même un tant soit peu dandie, des belles épistolières d'autrefois, nous conduit à l'observation de mœurs, aux 'pointes si délicates, d'une touche si fine, d'une manière si aisée, qui furent le propre des lemmes de la Régence et du règne qui la suivit de trop près en l'imitant trop bien.

La syndérèse tourmenta peu les consciences, si peu que le mot étonne presque aujourd'hui dans son application aux auteurs des pamphlets de ruelle; le remords, le plus léger même, ne vint pas voltiger autour des âmes ; l'esprit domina les corps ; et les domina à la manière des tyrans, en les courbant sous une discipline de

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fer; il fallut être femme à la mode, femme galante, femme spirituelle, femme distinguée dans les bureaux d'esprit, comme il fut de rigueur que l'homme développât ses moyens, ses séductions, ses enchantements de relations, ses ressouvenirs d'anciens paradis, ses tendresses et ses mensonges, au profit des belles marquises, autour de leur toilette, dans leur loge d'opéra, à la promenade, au dîner, au boudoir; — la syndérèse n'avait que faire, dans une société enivrée de plaisir et de scepticisme, lasse de tout, ennuyée de rien.

L'esprit ruelliste se répandit si rapidement que les étrangers, surtout les étrangères de distinction, ne tardèrent pas à jeter leur pensée dans ce moule de forme enchanteresse. Témoin cette lettre, écrite par une amie de l'abbé Galiani, — un brodeur de jolies nouvelles joliment tournées et ciselées sur toutes leurs faces ; — la lettre ne pèse ni ne reste ; elle est légère come le papilon, gracieuse comme lui, avec le dard de l'abeille et l'écho du chant sonore qui retentit sous bois, quand le printemps rapporte aux oiseaux le doux complément de la liberté, — l'amour.

Lettre de la comtesse X... à sa sœur.

« Quelle agréable ville que Paris ! Quelle sémillante nation ! J'ai peine à me persuader la réalité des choses que je vois et que j'entends. Toujours des étonnements, toujours des nouveautés ! La personne du matin ne ressemble nullement à celle de l'après-dinée, en caractère et en parure, en esprit comme en maintien. La moindre bagatelle se métamorphose en affaire, le

moindre événement en nouvelle, la plus petite nouvelle fait époque.

« Que d'esprit répandu dans cette ville ! Mais c'est une sorte d'esprit que nous ne connoissons ni vous ni moi, dont tous les autres peuples n'ont nulle idée, et qui consiste à dire les choses les plus singulières et à s'en amuser ; à imaginer mille modes qui se contredisent, et à les essayer ; à créer des expressions et à les accréditer ; à prendre toutes sortes de figures et de tons, et à en tirer vanité.

« On ne se donne point ici la peine de penser, et ceux qui osent le faire en sont bien punis. Il n'y a point d'inepties que leur cerveau ne produise, et que la démangeaison d'écrire ne mette au jour. Chaque heure voit sortir quelque nouvel ouvrage ; et ce sont presque toujours de grandes phrases sur la législation, sur la population et sur la Religion qu'on aime à combattre et à travestir.

« Rien ne paroit aussi délicieux que la liberté de penser, et il la font consister à débiter tout ce qu'ils ont rêvé, de sorte que la plupart de leurs livres ne contiennent que leurs songes.

« Il n'y a point ici d'Auteur qu'on loue et qu'on admire unanimement. La moitié de la nation raffolle d'un ouvrage, (c'est le terme à la mode) dont l'autre moitié se moque.

« Je me fis apporter ces jours derniers une partie des brochures courantes, car il seroit impossible de pouvoir toutes les recueillir. Les titres seuls seroient la matière de plusieurs Comédies. On n'y trouve que des répétitions éternelles sur le matérialisme qu'on ne

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cesse de pre'coniser, que des invectives contre les Prêtres et les Moines, et des projets sur l'amélioration des terres et des finances. Notre Mont-Vésuve fermente moins qu'une tête françoise. *

« Les sentimens varient ici comme les modes. On fait un ami tous les mois, et tous les huit jours une maitresse.

« Il me semble que les François, quoique familiers, sont très-fiers. Il se communiquent moins par bonté que par curiosité. On m'accable de questions, et l'on me fait, le plus spirituellement du monde, les plus absurdes interrogations. Il s'en faut bien que leur sçavoir réponde à leur esprit ; ils ne se donnent ni la patience d'apprendre, ni celle de réfléchir. On me demande si Lucques n'appartient pas au Pape, si l'Eglise de Saint- Pierre de Rome est aussi grande que Saint-Sulpice de Paris, si l'on connoît les cartes en Italie.

« J'ai dû dire à tous ceux que j'ai vu mon nom, ma demeure, mes qualités, d'où je venois, ou j'allois, et presque ou je mourrois. Pour peu qu'on soit réservé,

* La fermentation d'une tête française, comparée au Vésuve par une étrangère, est un de ces heureux traits qui peignent à ravir. Et les fermentations furent grandes sous le règne de Louis XV. Que de projets, de contre-projets, de plans, d'améliorations, de réformes, dephilosophies tantôt matérialistes et tantôt spiritualistes, que de nouveautés qui seront vieilles demain ! Le point de vue est vrai, puisque le français, né malin, a tout inventé, après avoir donné le pas aux vaux de vire, aux plaisanteries cruelles et badines, légères et sanglantes, soulignées par un sourire ou agrémentées par un de ces mots de la fin qui terrassent un adversaire. La tête française est encyclopédique, a-t-on dit; nous le voulons bien; notre vanité nationale s'en accommode volontiers; et quand les projets manqueront dans le crâne d'un boulevardier, nous irons le dire aux antipodes.

on passe pour aventurier ; et cette méfiance est poussée si loin que le François même qui voyage en France est souvent suspect. On croit toujours tout le contraire de ce qu'il dit.

« Les femmes parlent tout le jour sans rien dire ; c'est ce qu'on appelle avoir beaucoup d'esprit. Elles sont agréables, si les caprices donnent de l'agrément. Elles font des parties de s'évanouir, comme on fait une partie de reversi, et elles interrompent souvent de grands éclats de rire pour se plaindre d'un mal qu'elles croient sentir.

« Il n'y a pas un pays où l'on dise et fasse si joliment des riens. On ne voit de toutes parts que des colifichets dont la délicatesse et l'élégance caractérisent le goût de la nation. Colifichets sur les cheminées, colifichets sur les habits, colifichets dans les manières.

« Je ne sçais comment me faire habiller à la mode du pays. Pour peu que ma couturière soit lente, la mode sera déjà passée, et ma robe conséquemment hors de saison. Les hommes en sont aujourd'hui aux cravates de taffetas blanc garnies de blondes, et demain sans doute ils auront des cols amaranthes et couleur de feu .

« C'est une rotation continuelle, un flux et reflux perpétuel que celui des modes. La légèreté des esprits se lit sur tous les meubles et ajustements. Il y a des hommes et des femmes qui n'ont pas d'autre état que celui d'imaginer des moyens de raffiner le goût et la volupté. Et ces sortes de personnes sont connues, estH mées et préconisées comme si elles travailloient à sauver la Patrie. Un élégant tailleur, un habile parfumeur, un

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bon cuisinier, sont ici des êtres merveilleux, dont le nom va de pair avec les plus célèbres Auteurs. *

« J'allai la semaine dernière à l'Opéra. Quel spectacle pour une Italienne ! Si j'eusse été Françoise, les vapeurs m'auroient suffoquée, et je m'évanouissois.

Les acteurs étoient froid, la musique langoureuse et monotone. On appuyait beaucoup sur les mots victoire, gloire et ces é muets, qui rendent les chansonnettes Françoises très-agréables, sont insupportables dans les grands airs. L'e muet est moins incompatible avec la musique, les Cours étrangères n'en doutent pas, car excepté celle-ci, elles ont toutes des Opéras Italiens.

« A propos de cours, j'ai vu avec un indicible plaisir celle de Versailles, et j'ai toute la peine à me persuader qu'une Cour où il y a autant de dignité se trouve aumilieu d'un peuple si frivole et si léger. **

" Le tailleur, le parfumeur, le cuisinier, sont encore aujourd'hui des êtres nécessaires; l'élégance et l'habileté restent en notoire estime. Les talons rouges de Versailles et de Paris sacrifiaient aux grâces avec la grâce achevée d'hommes supérieurement rompus aux délicatesses de la civilisation; certes un pauvre auteur, plus ou moins crotté, plus ou moins honteux et dépenaillé, faisait triste mine auprès d'un coiffeur de grande dame, auprès d'un tailleur de cour, auprès du cuisinier d'un Choiseul ou d'un Conti. Ici encore, l'observation porte, et les mots restent sobres. — Quant aux femmes aidées de certaines créatures, occupées à raffiner le goût et la volupté, le siècle dernier n'en eut pas la primeur; il a transmis son héritage au XIXe, qui semble l'avoir recueilli sans même réserver le bénéfice d'inventaire; l'empressement a fait oublier le reste. Rire à plein cœur et couvrir de roses la coupe du plaisir, c'est une agréable forme de la sociologie. Bien vêtu, bien peigné, bien nourri, — ce triple idéal a toujours eu, il aura toujours des fanatiques.

" L'étrangère perd visiblement pied ; son observation, d'ordinaire sagace, s'égare; la Cour appelait, sous une semblable plume, les plus curieuses et les plus fines remarques; et nous n'avons rien. Palsambleu!

« On ne crie contre la Religion que parce qu'elle est ancienne ; elle seroit ravissante si elle n'avoit que huit jours de date. Il ne faut ici que du nouveau. — Il n'y a pas jusqu'à la théologie qu'on modernise; aussi dit-on communément la nouvelle Sorbonne.

« Les jeux, par conséquent, varient comme le temps. Le brelant, après avoir été l'amusement des Laquais, est redevenu celui des Seigneurs, et sans doute demain il retournera à la Livrée.

« Enfin, tout est ici rien, et il n'est question que de riens; on se pare avec un rien, on s'occupe d'un rien, on se fâche pour un rien, on se raccommode pour un rien, on fait de grandes dépenses quoiqu'on n'ait souvent rien, on épouse volontiers une femme de rien, les beaux esprits réduisent leur âme et leur religion à rien ; et depuis que je suis Françoise, je vous entretiens de rien.

« Je désirois ces jours derniers vous avoir à mes côtés. La scène étoit risible. Un agréable que je n'avois jamais vu paroît tout-à-coup dans la maison où j'étois. Il m'aborde, il me salue, il me loue, il me fait mille offres de service; je me lève, il se lève; je sors, et il sort; je vais aux Thuilleries, et il y vient; enfin il devient mon ombre, jusqu'à ce que, s' approchant de mon oreille, il me fait , en deux mots, une déclaration*

qu'est-ce que la dignité vient Taire à la Cour? Frivole et léger, le peuple? Où donc était ce peuple? La Cour frivole et légère tenait la masse en quarantaine; mais l'étrangère a mal vu, ou plutôt elle n'a rien vu. Comme nous préférons l'alinéa qui suit, cette religion qui serait ravissante si elle n'avait que huit jours; ici tout est juste, la pensée et l'expression .

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d'amour. J'éclatte de rire, et il rit; je me détourne, et je ne l'apperçois plus.

« On me poursuit aux promenades, comme si j'avois une figure différente du reste des humains, et c'est encore une mode du Pays. Mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que la plupart des jeunes gens me lorgnent avec un verre, comme s'ils ne voyoient presque pas. La lorgnette donne un air d'importance, et le François aime à faire l'important.

« Je ne vous dirai rien des repas. Ils sont délicats et succints, et l'on ne connoît guères ici que les soupers. Quelque femme précieuse, qui croit chanter agréablement; quelque Académicien, qui croit dire de bons mots, se chargent ordinairement d'amuser les convives. On quitte le jeu pour se mettre à table, et l'on sort de table pour se remettre au jeu. Trois heures sonnent quand les parties finissent; et l'on va se coucher quand le peuple se lève.

« Telle est la vie que je mène depuis trois mois, et que je trouverois très-monotone, si elle n'étoit égayée par ce flux et reflux de petits-maîtres qui vont et viennent continuellement , et dont les façons ressemblent assez au jeu des marionnettes. Ils entrent en chantant, ils sortent en pirouettant, et tout, jusqu'à leur regard, paroit artificiel.

« Adieu, ma chère petite sœur, je vous aime de tout mon cœur, quoique ce ne soit plus la mode d'aimer ses parens, et je suis plus à vous qu'à moi-même. »

La fin précieusée, façonnière, de la lettre, montre le progrès inconscient fait par l'étrangère dans ces ma-

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nières à colifichets, comme elle s'exprime; le milieu a déteint sur elle; le mal a fait plus de ravages qu'elle ne peut le supposer; le fard du langage et le fard des physionomies lui font oublier son caractère d'observation; nous estimons néanmoins que Galiani n'eut pas critiqué plus vertement, avec plus d'aisance, avec plus de souple désinvolture dans l'idée, dans la phrase, dans la vue philosophique sur les hommes et sur les événements.

La ruelle enregistra la lettre ; des copies coururent dans les salons d'esprit; les dames lettrées lui firent un succès d'opinion; les manuscrits de l'époque en gardent l'empreinte ; et vraiment le style a tout le plaisant, tout l'enjouement du premier jet; un auteur qui faisait de la littérature de circonstance, Chevrier, se l'appropria même, et l'inséra dans un ouvrage comique et moral, imprimé à Rotterdam en 1766.

Appliquer avec précision un nom propre aux productions de ruelle nous a paru chose impossible. L'anonymat, — tel fut le dangereux caractère des nombreuses pièces qui amusèrent les salons et les bouges, car la contagion se répandit du haut en bas avec une rapidité qui n'eut d'égale que les désastres qu'elle causa, les affreux risques qu'elle fit courir à la société, les crimes qu'elle amena à sa suite, les opprobres qu'elle dévoila, les reproches remplis de fiel qu'elle attira sur la France et les conséquences atroces qu'elle ne sut ni prévoir, ni adoucir. La contagion, sortie des veines appauvries de la Noblesse, passa dans les veines puissantes du peuple ; elle y provoqua les ambitions et les délires racontés par l'histoire.

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Mais à vouloir tout signer, on coudoie le ridicule de trop près ; — c'est ainsi qu'un historien, poussant le royalisme jusqu'à la chevalerie militante, et dont les merveilleuses imaginations frisent les invraisemblances puériles, a prétendu qu'un Mémoire, rédigé à Sceaux, fut l'œuvre personnelle de la Duchesse du Maine. Les gens d'esprit, les rebutés, les opposants, les sottisiers, les malicieux poètes, les frondeurs, ne manquaient pas autour de Madame du Maine. La plume fut supérieurement tenue ; mais rien ne révèle la passion aigrie d'une femme dans le Mémoire que l'on a lu pages 163-198; la flamme de l'indignation n'y brille pas avec assez de violence, les intempérances du langage n'y sont pas assez accentuées, le travail de transition y est trop savant, pour que l'on puisse attribuer un si habile plaidoyer à l'ennemie vindicative du Régent, d'ailleurs menée, conseillée, absorbée par une intrigante de haut vol, Madame des Ursins.

Les allusions risquées sont le propre des écrivains plus amis de leur parti que de la vérité historique. La vérité doit avoir le pas sur les fantaisies rose-tendre d'une admiration qui compromet sa propre cause.

S'il existe une copie de la main de la duchesse, — ne dirons-nous pas l'auguste main? — c'est une copie au sens exact du mot, car l'original rappelle une autre force de style et de dialectique pressante. Sceaux intrigua, ne pouvant pas faire mieux. Le génie de l'intrigue n'a pas disparu avec les frondeurs anti-mazarinistes, les de Gondy et tutti-quanti, les mécontents sous Louis XIV, les opposants sous Philippe d'Orléans, les sacrifiés sous Louis XV, et autres personnages qui

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touchent à une histoire qui est la nôtre; ce génie reparaît à toutes les époques; mais, chut ! les vivants ont l'oreille capricieuse.

Les grelots de la douce folie, bruyamment agités par les roués, par les grands seigneurs de Versailles, par les joueurs des petits appartements, ne réussirent pas toujours à éloigner le cri des revendications, des protestations, des ironies et des perfides sourires de tout un peuple de libellistes, plus savants dans l'art de ricaner que dans l'art de bien dire; — mais la phrase ne fut guère, et pour cause, leur préoccupation. Ils connurent le bel art de faire mordre la poussière aux idoles, et, s'ils n'ont pas laissé de monuments dans la statuaire écrite, au moins leur devons-nous des modèles de méchancetés, de persiflages, de mutineries, de sourds grognements à peine gazés par les tournures alambiquées d'un style où le currente calamo joue le premier rôle, pour ne pas dire le seul. — Or, la folie, quoique peu avare d'enchantements, quoique lutine et charmeuse, quoique d'une humeur rieuse à l'excès, ne put mettre une sourdine aux oreilles royales ; les vivacités de ruelle retentirent jusque dans la chambre de Louis XV, cette chambre sévèrement gardée par Lebel, l'intendant des plaisirs, le Priape d'une époque où les priapées revêtirent un beau corps de femme.

A la surface de cette civilisation, au milieu des écumes et des rougeurs, — non pas l'écume de l'onde

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qui forma Vénus, non pas la pudique rougeur d'une vierge au front céleste, — au milieu des turpitudes et des hontes, qui ne manquèrent pas, cortège digne des talons rouges et des favorites, il s'éleva une immense rumeur; l'esprit critique se montra plus acerbe que jamais, l'opinion se réveilla, et cette puissance nouvelle, mal jugée par les joyeux gouvernants, devint bientôt, — ne fallait-il pas s'y attendre ? — un danger pour la Monarchie usée, dévoyée, affaiblie, suant le privilège et le vice, ne pouvant pas quitter le lit de plaisir de la Régence, assistant à sa décomposition, à son avilissement, à sa chute imminente. Quelle situation pour les sincères amis de la vieille royauté, quelles amertumes et quels sombres pressentiments ! — La folie ne voulut pas mettre bas les armes ; son masque lui allait à ravir; elle aimait à l'adoration ces grâces de l'impudeur, ces baisers sur le satin des belles joues, ces sourires sur les lèvres roses, ces rêves les yeux grands ouverts, ces étonnements de la passion, tout ce frou frou féminin qui retentit si coquettement encore dans les brochurettes de ruelle; la société voulait mourir dans les spasmes de l'amour, dans les passetemps du boudoir et du bouge, dans les heures perdues des cabinets d'esprit, dans les bras des prêtresses malsaines, puisque aimer sa femme était devenu un ridicule, une sotte manie, un travers; la société, malade au point de ne plus sentir la maladie, couverte de honte au point de confondre la honte avec l'honneur, se confia en aveugle aux Dieux qui avaient eu la périlleuse chance de l'amuser; et ces immortels, — justes une fois, chose rare dans l'histoire, — répondirent à la

confiance par un redoublement de plaisirs, de merveilles, de caresses, par un étalage de chair parfumée, par la séduction voluptueuse, irrésistible, des pures lignes de la beauté, des idéales courbes, des mystérieuses voluptés, tout ce que promet un regard, un geste, un mot, un coup d'éventail, un rien de la femme, un rien qui tourne la tête aux souverains du monde comme aux plus humbles mortels; — et les Dieux, dans leur justice, nous allions dire dans leur ingratitude, précipitèrent au fond de l'abîme la société qu'ils avaient enivrée, captivée, charmée ; et des transports, et des soupirs, et des baisers, et des propos légers, et des frémissements de la chair, il ne resta bientôt qu'un cadavre sanglant. La justice des Dieux était satisfaite. La folie eut des accents pareils aux sauvages révoltes de l'esclave ; les maîtresses du Roy, les Nesle, mirent en branle les activités anonymes qui servaient les passions de ville et de cour, avec des moyens différents, avec des succès divers, avec des retentissements mélangés de silences, avec les sonores crescendos de l'audace, avec les tons voilés des allusions ; — tantôt ce fut la ruelle, ailée de sa nature, instrument aux mille voix, mais sans l'ombre d'un cceur, et tantôt la Gazette étrangère, parfois le patelinage d'une marquise à sensation, toujours l'indiscrétion d'un courtisan, qui portèrent à tous les échos européens le désordre, le scandale, la dépravation, le luxe insolent, le mépris du génie, de la vertu, du talent, l'égoïsme, la frivolité, le guerluchonage, le papillotage d'un règne qui n'eut de français que le nom, si l'on songe aux mœurs orientales, aux fastes romains, aux savantes

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débauches, artistement calquées sur Pétrone et l'Arétin, débauches qui n'eurent aucun des sentiments délicats exprimés par Tibulle, Catulle, Le Tasse, Pétrarque, et leurs émules dans le chant de l'amour vrai. — Les violences de la ruelle eurent leur raison d'être ; quand les remèdes ordinaires ne réussissent pas, on se sert de la flamme pour arrêter les ravages d'une plaie ; — la ruelle voulut, elle aussi, cautériser; — mais elle cautérisa à sa façon, façon si énergique qu'elle tua son malade. Le rire s'éteignit dans un sanglot.

Les filles de Nesle, chantées par les couplets à la mode, ont une singulière désinvolture.

Sur Madame de Mailli

Madame Olympe est toute en pleurs, Voilà ce que c'est d'avoir des sœurs ; L'une jadis lui fit grand peur; Mais, chose nouvelle, L'on prend la plus belle ; Ma[foi, c'est jouer de malheur:

Voilà ce que c'est d'avoir des sœurs.

Madame de Mailli et de la Toumelle, depuis de Châteauroux.

Grand Roy, que vous avez d'esprit D'avoir renvoyé la Mailli!

Quelle haridelle vous aviez là!

Alléluya.

Vous serez cent (ois mieux monté Sur la Tournelle que vous prenez ; Tout le monde vous le dira.

Alléluya.

Si la canaille ose crier De voir trois sœurs se relayer.

Au grand Tencin renvoyez- là, Alléluya.

Le Saint-Père vous a fait don D'indulgence à discrétion Pour effacer ce péché-là, Alléluya.

Dites tous les soirs à Choisi, Avant de vous mettre au lit.

A Vintimille un libéra,

Alleluva.

Autre couplet.

Le Lit de Justice autrefois,

Suivant nos loix sacrées, Se tenoit toujours par les rois,

Les Chambres assemblées; .Mais Louis qui fait en ce jour

Une règle nouvelle, Prenant pour Chancelier l'amour,

Le tient à la Tournelle!

Autre sur la même.

Contre une belle Une requête on présenta; L'amour la jugeant criminelle.

Aussitôt l'affaire appointa

A la Tournelle.

A la Tournelle Ah! qu'il est doux d'être jugé; On y suit la loi naturelle, Et l'on se rit du préjugé

A la Tournelle.

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Ramone^ - ci , ramone^ - là.

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