A MADAME DE CHATEAUROUX
Chantons une ritournelle
Sur la belle la Tournelle,
Qui la Mailli débusqua, Ramonez-ci, ramonez-Ià, La cheminée du haut en bas.
La grande jument Vintimille
Tâta peu de la béquille,
La mort trop lot l'enleva.
Ramonez-ci, ramonez-là, La cheminée du haut en bas.
A présent c'est la Tournelle
Qui ne fut jamais cruelle,
Que notre Louis aimera, Ramonez-ci, ramonez-là.
La cheminée du haut en bas.
Attendez même fortune,
Flavacourt, charmante brune.
Votre tour aussi viendra, Ramonez-ci, ramonez-là, La cheminée du haut en bas.
Reste encore une fillette,
Qui vraiment n'est pas mal faite,
Mais elle aussi charmera Ramonez-ci, ramonez-là, La cheminée du haut en bas.
Cependant monsieur leur père
N'est pas mieux dans ses affaires
Four toutes ces faveurs-là.
Ramonez-ci, ramonez-là, La cheminée du haut en bas.
Et l'on voit son Eminence, Ce grand soutien de la France, Qui se rit de tout cela.
Ramonez-ci, ramonez-là, La cheminée du haut en bas.
Une chanson de ruelle, dont voici le refrain assez banal,
Mon petit cœur, vous ne m'aimez guère Car tout ceci ne vous touche pas, Hélas! mon cœur, vous ne m'aimez pas.
ne peut être reproduite dans cette publication, tant elle est graveleuse, tant l'esprit des mauvais lieux y frise l'impertinence grossière; la Tournelle y est en jeu avec le Duc d'Agenois ; et l'on fait dire au Roy par la favorite de passage :
Vous m'auriez eue toute entière, Si certain Duc n'avoit pas, Bien avant vous, su me plaire.
Triste règne, et qualifié ainsi par les plus graves écrivains, par les derniers défenseurs de la Monarchie, ce règne de Louis quinzième du nom! Il s'éteindra sur le trône ; les vidangeurs de Versailles le coucheront en toute hâte dans sa bière; — et Louis XVI, honnête homme, mais faible caractère de roi, trop soumis aux influences de l'archiduchesse, sa femme, et des courtisans dociles à son inspiration, s'engagera dans une voie pleine d'inconnus, de troubles, d'anxiétés, d'amertumes et de remords; — et l'on connaît la dernière scène du drame. Louis XV effeuilla des roses. La Révolution vint, qui n'eut pas le culte des roses. Les sottisiers avaient oublié de conclure ; leurs belles imaginations manquaient de sanction ; — les réformateurs, avec le
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génie de l'audace, avec l'impétuosité qu'inspire une passion longtemps couvée, donnèrent aux couplets, aux chansons, aux brocards de ruelle une sanction, une conclusion ; ils apportèrent un mot nouveau; et du mot à la chose qu'il représente la distance fut aussi courte que vigoureusement franchie. Comment résister au flot montant, alors que des couplets, répandus à profusion, avaient tué la foi dans les âmes, l'amour du vrai dans les intelligences? Le rose Pompadour, le rococo merveilleux, les prodiges d'ameublement de la Du Barry, est-ce que tout cela n'appelait pas une conclusion. La nature conclut à chacune de ses transformations : — pourquoi l'homme seul manquerait-il de logique ?
Frondeuse, la ruelle le fut avec une exagération voisine de l'irresponsabilité; ce caractère initial de son œuvre de dissolution morale se maintint jusqu'aux jours d'orage ; alors, un morne silence se fit de ce côté; la conscience humaine sembla se recueillir ; on échangea des reproches et des larmes; on fit sur le passé de douloureuses réflexions, de pénibles retours; mais les victoires de l'esprit critique, si éclatantes, si grandes, si nettement décisives , ne permettaient plus l'idée d'une revanche. Quand la société frondeuse et sceptique, élégante et rieuse, voulut réagir, elle se trouva en face des faits accomplis. Brusque révélation.
La ruelle, qui vient de traîner en pleine boue les
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filles d'un seigneur ruiné, ne s'arrêtera pas en si beau chemin; de Mailli, La Tournelle, Vintimille et Flavacourt ne suffisent pas au cruel besoin d'injurier qui la possède, c'est à Louis XV, c'est au porte-couronne accablé de doutes et d'ennuis qu'elle va faire entendre ses Remontrances les plus sévères, ses avertissements les plus énergiques ; — elle va loin quelquefois, la ruelle, et souvent elle touche juste, ses mots portent, son ironie découvre le défaut de cuirasse, elle cause, elle tonne, elle rit, elle éclate comme une arme trop chargée, elle ouvre la porte à d'autres ouvriers, qui jaseront moins, qui ne riront jamais, ouvriers redoutables par l'énergie de la parole, par la vigueur de l'action. — Qu'eût pensé l'amour, s'il eût pressenti les conséquences de son œuvre ? Et le Duc de Richelieu, quelle eût été son attitude en face des colères, des écroulements et des ruines? Quelle éloquence ils empruntent aux événements les soupirs d'une société mourante, qui avait levé tous les voiles du plaisir, qui avait tout connu et tout profané !
Non -seulement l'ennui marque le siècle d'une façon assez particulière pour que les historiens le reconnaissent dès l'abord, mais les badinages frondeurs remplissent les intervalles de cet ennui, et le remplissent d'une manière spéciale, de telle sorte que les débauches de l'esprit provoquent les débauches des sens, et que le vertige s'empare de la société; — rien ne peut la distraire, rien ne peut la tirer de sa torpeur, ni ses roués, ni ses femmes galantes, ni ses bonnes fortunes, ni la philosophie, qu'elle récuse d'ailleurs, ni ses petits écrivains, ni les scandales quotidiens de la
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eour; — l'ennui et la débauche l'ont saisie et ne lâcheront plus leur proie. — En attendant les catastrophes. la ruelle aggrave encore le mal par des libelles. En voici un qu'il faut lire dans sa lettre, dans son esprit, dans ses audaces, surtout entre les lignes.
Remontrances de la Basoche.
Sire,
La Basoche, autrefois gouvernée par un Roy, demandent justice à vos prédécesseurs ; mais ses droits ayant fait ombrage, le despotisme naissant changea sa constitution ; et le chef de la Basoche se trouva réduit au nom de Chancelier.
Suivant ses titres d'anéantissement, il avoit le droit de se dire le Chancelier des Rois; ses fonctions ont été limitées au gouvernement des Clercs — Laïcs de votre Royaume.
C'est en qualité de Chancelier de Votre Majesté qu'il use de l'heureuse faculté de vous faire des Remontrances : que ce mot de Remontrances ne vous prévienne point.
Le Chancelier de votre Royaume a pu vous faire an système contre les Remontrances de vos Cours de Parlements, celles de la Cour des Aides, de la Chambre des Comptes, contre les protestations des Princes et Pairs, et contre le cri et la réclamation de toute la nation.
Car il est de l'essence de ses opérations que vous ne
sachiez rien, que vous ne parliez que par lui, que vous ne voyiez que par ses yeux, afin de vous tromper et d'anéantir le droit et Pe'clat de la nation.
Il étoit donc réservé à la Basoche de pénétrer au pied du trône et de se faire entendre du Souverain.
Écoutez, Sire, la vérité : que votre Basoche puisse placer dans ses fastes qu'il a existé un Roy qui a sçu par elle la vérité; elle ne peut vous être suspecte; ceux qui vous l'annoncent n'ayant ni intérêt particulier, ni vengeance personnelle.
Vous êtes né sous une constellation bienfaisante, et vous en avez reçu les impressions.
Abandonné au berceau par ceux qui vous avoient donné la vie, votre éducation a été confiée au Cardinal de Fleury, qui n'a cherché qu'à devenir premier Ministre.
Lui reprocher de ne vous avoir donné aucune connoissance de votre Royaume et de votre peuple, c'est le crime imputé à sa mémoire.
Votre mariage fut un but de politique et vous a nécessité * à des écarts; la France les connut et en a rougi; votre parole donnée à Metz fit renaître la confiance; rendu à la vie et aux vœux de la nation, elle vous déféra la nom de bien-aimé.
Vous le portiez, Sire, ce nom; et vous êtes le premier qui l'avez mérité.
* Cette forme de langage a vieilli; sous une plume moderne ce serait mieux qu'un lapsus calami; la faute ne se pardonnerait pas, car aujourd'hui nous dirions : « vous a conduit à des écarts. » La ruelle, outre la coutume des écrivassiers, n'y regardait pas de si près. Faire rire en affaiblissant le pouvoir, elle visa ce but et ne l'atteignit que trop.
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Votre confiance placée dans un Général *, rendit à la France sa splendeur que les dernières années de votre Bisaïeul avoient altérée.
Il est mort victime de l'envie; vous l'avez regretté : que le contraste est grand ! Vous avez donné votre confiance à une femme ** qui n'a eu à désirer que le titre de Reine.
Devenue votre Ministre universel, ses premiers travaux opèrent l'exil de vos ministres. Il entre dans ses plans de ternir la gloire de votre Royaume en faisant perdre des batailles, prendre vos flottes; vos possessions d'outre -mer ont ressenti les effets de sa cupidité.
L'Angleterre se vante aujourd'hui d'avoir acheté leur envahissement. Il lui falloit des hommes qui entrassent dans ses vues. Richelieu *** est destiné pour Hanovre, Lally pour l'Inde, Conflans pour la Marine. Broglie suit les traces du Comte de Clermont, qui avoit secondé d'Estrées; mais c'étoit trop avoir donné à la nation, on partage son autorité, et on lui donne Soubise **** pour
' Le Maréchal de Saxe.
" La Marquise de Pompadour, née Poisson.
"* Le sottisier-rédacteur se trompe, car Richelieu fut l'ami de la marquise comme le chien est l'ami du loup, si l'on veut nous passer cette vulgaire comparaison. Cette rivalité est devenue un lien commun; on le sait de reste. Richelieu fut sourdement l'ennemi de la favorite; il partageait la haine, les ressentiments de Maurepas, sacrifié à des rancunes féminines, rancunes qui pardonnent rarement.
*'" Les Soubisades allèrent un train d'enfer après la perte d'une importante bataille, Rosbach; la marquise, femme entêtée plutôt qu'habile ministre dirigeant, sut envelopper Louis XV. "elle lui présenta l'échec de son général comme le résultat de circonstances fatales, elle ménagea si bien l'amour-propre de son amant que So .bise garda la faveur du
le contrecarrer, et le tout finit par une paix à jamais honteuse, faite dans un temps où l'on place votre statue.
Au Canada la concussion est prouve'e; on établit une Commission pour la juger; elle ne trouve point de crime, et le tout se réduit à une compensation.
On ne recherche point un Collet d'Hauteville, parce qu'avec de l'or il a eu le secret d'apurer son compte; mais dix à douze millions qu'il a volés lui servent à disputer une maîtresse aux Grands de votre Royaume.
Meurt enfin la Pompadour, avec le brevet de Duchesse qui avoit succédé au titre de Marquise, et, par caprice, la femme d'un de vos Fermiers-Généraux.
Elle est morte trop tôt pour son fidèle Lally. Il re-
niaitre. Le maréchal de Broglie fut sacrifié. Les couplets furent un écho de l'indignation publique; nous n'en citerons qu'un :
A Rosbach le Prussien fier Pouvoit-il jamais espérer Me vaincre en bataille rangée.
Moi qui ne m'y rangeai jamais?
Je m'en épargnai tous les frais; L'éclair dissipa mon armée.
Battez chaud, j'ai bon dos,
Poisson soutient Soubise, La France a payé nos sottises.
La marquise s'occupait activement des affaires d'État, et des plus graves affaires ; tous les historiens ont cité ses opinions, ses manœuvres, ses discours. La fille Poisson se fit illusion; elle rêva sans doute la gloire de la France et la perte de ses ennemis; un cerveau de femme perdue est vite monté au diapason de l'intrigue; cette fille ne fut coupable que de folie diplomatique; — mais que faut-il penser du Roy, que faut-il penser du Ministère et de la Cour? Que voulez -vous? Le couplet vous l'a dit en termes formels : Poisson soutient Soubise et la France paie leurs sottises. — Attendons 89, et la suite.
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vient des Indes, le cri est universel contre lui; on le livre aux Loix, il est jugé ; sa tète est le prix de sa trahison.
Un Garde du Corps, fils d'un cardeur de laine, que sa bonne contenance auprès des femmes de Cour fit élever gratuitement au rang de Lieutenant-Général, s'ingère de tyranniser le Gouvernement du Dauphiné ; le Parlement a sévi contre lui: il n'avoit point de crédit, il est mort oublié.
Fitz-James veut suivre ses traces à Toulouse; vous l'avez soustrait à la punition, en lui ôtant le commandement de la Province.
D'Aiguillon, pour payer le prix des faveurs de son maître, fait en Bretagne, sous son nom, concussions sur concussions ; pour vous distraire, ses oncles vous quêtoient des maîtresses.
La Chalotais *, qui démasqua vos assassins, devint l'ennemi du Ministre. On scelle une Commission pour le juger, parce qu'il a réclamé contre la Jésuitique en-
' « La Chalotais. procureur général au Parlement de Bretagne, avait t osé, le premier, provoquer la destruction des Jésuites. Ses Comptes « rendus de leurs Constitutions portèrent le dernier coup à leurs éta- « blissements en France : ils furent supprimés. Leurs partisans, furieux, « machinèrent la perte de ce magistrat. Des discussions violentes s'éle- « vèrent bientôt entre le Parlement de Bretagne, les Etats et les mi- « nistres. La Chalotais plaida vivement contre ces derniers. 11 fut arrêté, ■ ainsi que son fils, procureur-général en concurrence avec lui, et cinq « conseillers au Parlement. »
Ainsi s'exprime l'avant-propos d'une petite brochure de 1S26, Paris, Brière, 3i p., contenant le Mémoire de Louis-René de Caradeuc de La Chalotais, Mémoire écrit avec un cure-dent dans la prison de Saint- Malo; ce remarquable plaidoyer contient des cris indignés comme celui-ci : « Où fuir, où se cacher pour éviter les poursuites de pareils
geance ; le Ministre unit son ire à la vengeance de d'Aiguillon; Galonné et Le Noir, bas valets, sont les instruments de leurs passions.
Le ci-devant de'vôt Laverdy veut nous appliquer le fruit de sa concussion; il meut sa bile, et elle excite celle des Bretons pour les berner.
Des Exempts voiturent en Bretagne des Ecrivains de Paris ; une lettre fabriquée leur est pre'sentée. Votre ordre leur dicte de l'imputer à votre Procureur-Général ; plus de conscience : 24000 livres deviennent le prix du sang, et pas un de ces mercenaires n'a rougi d'imiter Judas.
Vous devez à Choiseul la révocation de mort qu'avoit surpris S1 Florentin; mais pourquoi enlever à votre justice la tête de d'Aiguillon que l'information rendoit proscrite ?
Votre Parlement fit alors son devoir, la nation l'admira; mais elle ne lui pardonne pas son silence sur les bleds, et sa facilité à consentir des impôts.
Résister aux ordres de vos Ministres, c'est un crime
« hommes ? Non, il n'y a personne dans le Royaume qui pût échapper « à cette infâme inquisition ; non, il n'y en a pas une seule qui, en rem « plissant tous ses devoirs, eût une assurance raisonnable d'habiter le « soir dans sa maison et de coucher dans son lit. « Mémoire, p. 24.
Voltaire, que l'injustice remuait profondément, écrit ces lignes toutes brûlantes de son émotion: « J'ai reçu le Mémoire de l'infortuné de La « Chalotais. Malheur à toute âme sensible qui ne sent pas le frémisse- « ment de la fièvre en le lisant! Son cure-dent grave pour l'immor- « talité. d
Le grand ouvrage du magistrat au Parlement de Bretagne est aujourd'hui encore consulté avec fruit par les historiens et les philosophes; nous avons le bonheur de posséder un exemplaire enrichi de notes et contenait un superbe portrait du prisonnier de Saint-Malo.
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d'État. Un Triumvirat vient de se former, et l'anéantissement de votre Parlement est arrêté. Richelieu se charge de la maîtresse *, La Vrillière des lettres de cachet et Maupeou de la calomnie.
Une fille, registrée à la police **, qui fit ses premiers essais dans les tavernes de Paris, devient dans un instant les délices de votre cœur; harnachée du titre de Comtesse, votre Chancelier lui a bâti une généalogie, et la tige des Maupeou s'y trouve entée.
' Le style rappelle, jusque dans ses expressions coutumières, les feuilles de ruelle données précédemment; la plume fut tenue avec une haine, un dédain, une âpreté, qui livrent la clef des rapports clandestins de personnages puissants avec les sottisiers en vogue; les idées reparaissent; mais. — détail significatif, — la tournure de phrase est la même, l'argot du genre s'y retrouve en entier, si bien qu'un seul bureau d'esprit, avec addition de fiel, a dû fabriquer ces factums. La calligraphie tirait à milliers d'exemplaires, car les presses hollandaises seules osaient imprimer de semblables hardiesses; et, parfois, ce ne fut pas sans présenter aux réfugiés français quelques réels dangers.
** La fille, — est-il besoin de souligner? — n'est autre que Jeanne Béqus, surnommée Quantiny, la protégée peu auguste du roué Jean du Barry, et présentée par celui-ci au pourvoyeur en titre, — Lebel.
Nous avons déjà parlé de sa fortune de Cour, fortune inouïe si l'on songea ses antécédents sur le pavé boueux de Paris; nous lui consacrons un chapitre ; c'est une nécessité douloureuse pour l'écrivain ; nous ne l'avons pas recherchée; nous l'acceptons, puisqu'elle s'impose.
L'aventure de la fille est bien le plus gros scandale du règne; quoique harnachée — ce mot vaut à lui seul un long poème — du titre de Comtesse, la folle grisette garda toujours les aiiures de son premier état; une faction de Cour en fit son instrument d'ambition. Choiseul. trop fier pour composer avec une créature, — le Roy lui tendit cependant plusieurs fois la perche, des amis dévoués intervinrent, mais vainement, — Choiseul succomba ; et Jeanne, quoique plus indifférente aux affaires de l'Etat que la Marquise, sa devancière, n'en resta pas moins l'espoir des intrigants. — Les rymailles de ruelle ont un cynisme qu'il est impossible de surpasser; l'indignité de la favorite atténue un peu leur langage, mais la révolte contre de semblables brocards reste grande encore :
Vous avez commencé par la noblesse; ensuite vous avez été à la Bourgeoisie; vous finissez par la lie du peuple; il est essentiel pour un Prince de connoître tous les états.
La pucelle de Paris, devenue votre idole, usurpe votre Gouvernement ; de là l'exil de Choiseul, à la honte de la France, pour l'honneur de laquelle il travailloit. Hélas! Sire, plus de Ministre pour vous dire la vérité. Vous signez un Edit qui vous prive du
Vous verrez le Doyen des Rois
Aux genoux d'une Comtesse Dont jadis un écu tournois
Eût fait votre Maîtresse, Faire auprès d'elle cent efforts
Dans la route lubrique, Pour faire mouvoir les ressorts
De la machine antique.
Mais c'est en vain qu'il a recours
A la grande Prêtresse; Au beau milieu de son discours
11 retombe en foiblesse.
De cette lacune, dit-on,
En son àme elle enrage; Mais un petit coup d'Aiguillon
Bientôt la dédommage.
Au premier bobo qu'il aura.
Notre bon Sire, en prière.
Pieusement la logera
A la Salpétrière.
Et les courtisans, et le public de rire aux éclats, de tourner en ridicule Louis XV, la Comtesse et d'Aiguillon. Quand le rire français fait une blessure, elle est toujours mortelle; la plaie se ferme sur le poison, et le temps se charge volontiers du reste. La blessure de l'acier est moins dangereuse que celle du rire ; le charme est un danger de plus, car on s'y abandonne. Rome aussi connut l'étouffement sous des feuilles de roses. Le châtiment fut le même dans les deux cas.
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titre de bien-aimé ; vous annoncez le despotisme; vous le criez; et vos sujets, nés libres, vont maintenant devenir esclaves.
On vous auroit fait lire dans Linguet qu'il est avantageux pour le peuple de l'être ; mais il étoit re'servé à l'avocat de d'Aiguillon d'écrire un si horrible paradoxe.
Plus de propriété certaine : la cassation de votre Parlement est le premier acte du despotisme.
Votre Cour des Aides réclame contre les vexations ; elle est supprimée; vos princes protestent, point de réponse; vos pairs protestent, motif de disgrâce.
Vous êtes né sujet et citoyen ; le droit d'hérédité vous a appelé au trône, et c'est la nation qui l'a établi et consacré. Rendez donc à la nation ses droits; faites taire votre Chancelier; n'écoutez point ses assertions. Donnez audience à vos princes et pairs; que votre Parlement ait la faculté de se faire entendre. Rappelezvous le serment fait à votre sacre : que l'univers ne se trouve point parjure.
Vous êtes Monarque, et vous ne devez régner que par les loix. C est tendre à la tyrannie. Vivez pour vos peuples, et vengez-les d'un outrage fait à votre nom.
Votre Bisaïeul, à la fin de sa carrière, fut séduit par une Bulle. Que de maux n'en est-il pas résulté ! Aujourd'hui, c'est un Edit qui vous est imputé, qui commence la désolation de la France. Vos peuples sont sans loix et sans ministres; vos peuples sont sans justice et sans pain. Voilà ce qu'a fait votre Chancelier.
Ne le croyez point, Sire. Il vous dit et vous dira qu'il ne travaille que pour faire rendre justice promptement
et sans frais; mais falloit-il, pour réformer la justice, anéantir les ministres? Il y a de l'abus dans l'exercice de la justice ; mais redonnez aux loix leur empire et ils cesseront. La France vous bénira; c'est à ce titre que la Normandie a conservé sa clameur.
L'Empire se vante d'avoir un Prince qui veille à l'exécution de la loi; qu'a fait la France pour voir ses loix outragées et leur succéder la volonté arbitraire du Souverain.
Ce n'est pas la nature qui vous a fait Monarque, c'est le hasard de la naissance.
Chassez ces intrus; que Thémis ne voie plus ceux qui la violent, qui souillent son lit et vos lys.
A peine en est-il un qui n'ait le caractère de récusation et de réprobation. Berthier, accoutumé par état à être dur, n'offre que son ignorance et sa brutalité.
Nicolaï, que les armes quittèrent, vit passer la survivance de son père à son puis-né. Il est aujourd'hui séant au Palais; c'est un apprentissage qu'il fait pour devenir premier Président de la Chambre des Comptes ; la survivance donnée à son frère est une chimère ; votre Chancelier lui a promis cette place : l'Edit est le garant de sa parole.
La Brisse, dont l'esprit est aussi ingrat que la figure, a courbé son épaule et a été initié.
Vous parlez du petit Joly *, votre Procureur nou-
* La mercuriale du sottisier rappelle le mot de Noce au Régent quand il fut question d'élever Dubois aux plus grands honneurs ecclésiastiques : « Votre Altesse fera pour lui ce qu'elle voudra, mais elle n'en fera jamais un honnête homme. » Comme ces gens-là se connaissaient bien ! Dubois fit exiler Noce, et l'exil tint jusqu'à la mort du ministre.
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veau ; de quelque côté qu'on se tourne, on ne voit en lui qu'un composé de tous les vices : encore s'il étoit habile homme!
La Basoche se réserve à vous développer les autres Astres qui éclairent votre Cour nouvelle.
Voilà pourtant, Sire, les gens à qui vous confiez le sort du citoyen. Est-il étonnant s'ils sont bernés, si ce Sénat, le ramassis précieux du Chancelier, est sifflé? Quelle Comédie! Quels Acteurs ! Eh ! vous y jouez un rôle?
Titus comptoit ses jours par ses bienfaits; loin de l'imiter, les vôtres ne semblent se succéder que pour éclairer des forfaits commis sous votre nom ! Avezvous oublié que vous êtes le père du peuple et son vengeur? Votre Basoche appelle avec confiance de Louis séduit, de Louis trompé à Louis le bien-aimé.
Reportez à cette époque votre bonheur et celui du peuple; reconnoissez vos erreurs; sortez de l'ensorcellement. Mais il n'est plus de Fitz-James * pour vous
" L'évêque de Soissons porta publiquement la parole contre La Tournelle, une Nesle, depuis duchesse de Châteauroux; cette belle, stylée par Richelieu, le confident des maîtresses royales avant leur admission et souvent leur ennemi sitôt la faveur déclarée, avait tenu quelque temps rigueur à Louis XV; son adroit manège servit à aiguillonner les désirs; de là certaines marques indéniables de l'amour le plus ardent, un train princier, et la féroce jalousie des grandes dames qui aspiraient à descendre. — Monsieur de Soissons tonna contre l'adultère et contre les reines des petits appartements. La ruelle saisit la balle au bond; habituée à faire Mèche de bois mélangé, elle mordit la duchesse, elle égratigna la robe violette. Ecoutez-la :
Châteauroux sans innocence Faisoit valoir sa beauté; Elleavoitla jouissance De Louis le bien aimé,
résister et mériter à ce titre la reconnoissance intime due à la vertu. Votre Cour ne connoit que l'irréligion, l'appareil et le réel de la volupté : voilà son bien, voilà sa science. L'honnêteté et la probité gémissent sous les Lettres de cachet. La crainte fait des esclaves et des parjures. Votre Basoche ne se reproche point ces crimes. Elle sait pardonner des foiblesses. Mais jamais elle n'a déifié la passion.
Henry IV céda quelquefois à l'erreur, mais toujours il se rendit à la raison. Il sut se choisir un Ministre et le conserva. Pourquoi ne pas suivre la route qu'il vous a tracée? Chaque cœur des Français est autant d'autels consacrés à sa bonté; vous vous ressemblez, lui par ses bienfaits, vous par votre cœur qui les veut. Une même main vous a frappés. Il fut victime de sa crainte, votre Chancelier vous l'inspire, et vous ne le proscrivez point !
La Vauguyon, dont le mérite est d'écrire à la Vierge, vous sollicite un rappel des Jésuites. Maupeou, que l'intérêt et la correspondance allèchent, entretient la correspondance; l'Archevêque bénit leurs démarches;
Quand la chrétienne éloquence De Soissons a tout gâté.
Si tu connois ta naissance Grand apôtre de nos jours, Tu sais que ton existence Provient du Dieu des amours ; Es-tu sans reconnoissance D'en interrompre le cours?
On peut appeler cela faire d'une pierre deux coups. Le pamphlet tient les convenances en médiocre estime; la fièvre de la passion l'emporte loin des sentiers battus. Flageller les puissants et préparer la ruine de la société, voilà le but. Ne fut- il pas atteint au delà de toute espérance?
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le moment est favorable; plus de Parlement, plus de Châtelet ; tout a encensé l'idole ; votre Edit est devenu la seule loi. Reconnoissez dans ceci le système le plus symbolique. Une bulle, fabriquée par eux, devient la seule loi de l'Eglise de France, par l'exil, l'emprisonnement, le déplacement de ses ministres. Votre Edit se fraye la même route. Jettez un coup d'œil sur ses sectateurs, et vous y reconnoitrez Dufour de Villeneuve, le renégat d'Auvergne, qui ne connoît que le chemin de son anti-chambre, et veut braver, par sa bassesse, sa Compagnie qu'il a trahie. Il ne présente au peuple que l'espoir de vous tromper, et le tromper dans une autre place qu'il convoitise.
Votre Agent de Police, Sartines, déjà le pied au Conseil, croit trouver dans son Edit le chemin du Ministère; il jette les fondements de l'inquisition, toujours reprouvée par votre Parlement ; il affecte une gravité espagnole; et, à l'abri des démarches secrettes, il cherche à rendre le peuple dupe de sa supercherie.
Testard du Lys, votre criminaliste, par exemple, n'est cependant criminel que par ignorance et par ambition. Excusez-le, Sire, il est digne de votre indulgence.
Pour Moreau, votre Procureur subalterne, représentez-vous la concussion personnifiée : voilà les Ministres de votre loi, voilà vos féaux et amés.
Cependant, votre Parlement est proscrit, votre Cour des Aides participe aux mêmes honneurs. L'avocat, le procureur, le greffier, tout est sans état, tout réclame votre justice.
Mais est-il possible que vous les entendiez du fond
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de ces petits lieux où l'on trouve leur proscription, la perte de leur état, et la récompense de leurs travaux. Rien n'est étonnant sous un règne où l'industrie est un impôt.
Réfléchissez sur la conduite de ceux qui vous entourent; consultez le Duc de Nivernois et tout rentrera dans l'ordre. Mais conservez à votre Basoche sa rétribution sur votre domaine et sa promenade à Bondy. Donnez lui la faculté d'en user avec le retour de votre Parlement. »
Les Remontrances, formulées très-vivement dans le cours des siècles, revêtent ici une agression qui peut être considérée comme l'avant-coureur des tumultes de la place publique, des orageuses discussions de club, des proscriptions d'assemblées, des flux et reflux de la masse populaire; — les rois n'étaient guère coutumiers de ces vigoureuses mises en demeure, la vérité ne sachant leur parler que le langage fleuri des courtisans; — les allusions ne manquent pas, assez nettes pour les distinguer à première lecture, assez accusatrices pour que l'on s'y arrête, assez persifleuses pour motiver une réflexion, assez irrespectueuses pour que l'on en recherche la cause, assez perfides pour ménager des bouleversements; — n'y eût-il pas de tout cela dans le sourd travail de sape et de mine organisé par le philosophisme humanitaire des encyclopédistes? La royauté ne marchait pas aux abîmes, elle y courait; l'institu-
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tion monarchique, — peut-on le dire avec réserve ? était moins environnée de dangers que devenue ellemême un extrême danger pour la nation. La politique molle, tortueuse, sans esprit de suite, sans caractère et sans grandeur, de Louis XV, infléchit, en le brisant, l'axe de l'influence militaire et diplomatique de la France; cette influence, tenue longtemps par nous, passa sous les drapeaux du vainqueur de Rosbach, 5 novembre ijôj. Frédéric domina l'Europe.
La ruelle précipita le dénouement; à ce titre n'est-il pas curieux de la suivre, de l'étudier, de mesurer ses progrès, ses audaces, ses couplets spirituels et ses excitations aux plus mauvais sentiments du cœur humain? Elle ne cherchait pas l'épigramme, car l'épigramme venait la trouver; elle ne jasait ni comme une Du Deffant, ni comme une Geoffrin, ni comme une Lespinasse ; — elle n'avait ni la passion émue, l'éloquence ruisselante de la dernière, ni le piquant joint au bon sens le plus français des deux autres ; — elle déchirait à belles dents, elle semait à profusion l'invective et le sarcasme, laissant aux idéalistes le souci de la forme, le soin poétique de la ciselure ; — la ruelle marchait avec les esprits; et l'impulsion communiquée aux esprits ne devait plus s'arrêter. De là tant de méchancetés dans les Remontrances de la Basoche.
Une vue d'ensemble sur le XVIIIe, son caractère et ses mœurs, nous paraît être en situation, après le coup
d'œil jeté sur les habitudes d'esprit, les fauves ressentiments des ruellistes et desgazetiers. — Voyons quelle fut leur jurisprudence littéraire et de quelle façon ils respectèrent le mot.
Le mot, dans la ruelle, est souvent ordurier, cynique, tapageur, — il aime la calomnie, il s'y complaît, — sa profession est plutôt de blesser les âmes que d'y faire descendre la charité, la miséricorde, les vertus avenantes d'une sociabilité saine, amie du véritable sourire de l'esprit, de l'exquise grâce des manières ; il ricane aigrement plutôt qu'il ne s'exerce avec malice au vaudeville, à l'épigramme; il brise la tige des plus belles fleurs et d'un seul couplet il ternit les réputations et diminue le prestige des hommes d'Etat ; — le mot de ruelle est un polisson effronté, un sottisier sans vergogne, (nous disons aujourd'hui boulevardier, nous ne voyons pas là un progrès;) son action rieuse, libertine, de folle envergure, de passion qui s'abandonne pour mieux se renouveler, est la caractéristique d'un mal social profond, si profond même que les médecins et les remèdes seront emportés par le premier vent d'orage, par le premier coup de foudre. Le mot, au XVIIIe, avait une mission d'amour à remplir; mais la ruelle semblait avoir reçu, elle aussi, une redoutable mission, qui ne fut que trop bien menée jusqu'au bout à travers les rires, les jeux, les danses, les angoisses, les craintes, les désespoirs et les ivresses d'une société vieillie avant l'heure.
Néanmoins, la ruelle, quoique son audace infernale eût corrompu les sources vives de la famille et de l'intelligence, ne put réussir entièrement dans son œuvre.
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car le mot se révolta ; le libérateur ne voulut pas consentir à servir jusqu'à la fin la cause de l'oppression, la cause de la déchéance. Gloire au mot !
Le mot rayonne sur les sommets ; il est par excellence la puissance qui gouverne le monde, puissance créatrice qui n'a fait que des heureux dans le cours des siècles ; Galilée, Newton, Kepler, Laplace, Humbold, Arago, Leverrier, ont eu besoin de lui à chaque minute dans leurs plus hautes, dans leurs plus étonnantes abstractions ; il contient la vie, il la contient de droit primordial et presque divin, il la communique avec une extraordinaire libéralité, si grande parfois qu'elle éblouit les jouisseurs et les nombreux sceptiques du plaisir ; il féconde la science, il éclaire ses profondeurs, son rayon est aussi joyeux que celui des premiers et lointains paradis, aussi chaud qu'un midi de printemps parfumé par les roses ; et la science, il l'enseigne avec une autorité qui s'impose ; il n'est jamais esclave et toujours il règne avec la bienveillance, la douceur, le charme du talent ; — le mot électrise ce qu'il effleure, il diamante ce qu'il touche.
Si les paillettes d'or ruissellent sur ses ailes largement déployées, comme les perles sur la plage des mers brûlantes, — s'il éprouve le frémissement qui va le porter, plus rapide que l'aigle ou le météore, vers l'azur profond de la pensée, — si l'inspiration lui a donné, en se jouant, le baiser caressant du génie, — s'il pos-
sède, comme auxiliaire et comme ami, un Logos harmonieux et robuste, — si l'écrivain a le bonheur de l'enchâsser dans une phrase simple et forte, éle'gante et solidement charpentée, — s'il renferme une idée, un sentiment, une espérance, un enthousiasme, une rêverie, un idéal, — s'il exprime la joie du cœur, le trouble de l'amour, le jugement de la conscience, la recherche aventureuse de l'esprit, — alors le mot exerce un sacerdoce, il parle, il instruit, il moralise, il plane au-dessus des intérêts, au-dessus des passions, au-dessus de ce qui passe en laissant de la fumée et du sang, les sueurs et la moelle des peuples ; — il montre aux générations la route à suivre, aux hommes le devoir à pratiquer, aux femmes le foyer à défendre, à faire aimer, respecter et bénir comme une arche sainte qui porte le monde, — aux adolescents il inculque les sévères leçons de la vie, les amertumes du travail quotidien, les pénibles essais, les pleurs à verser, les hardies réformes à poursuivre, — et à tous, humbles et puissants, riches et pauvres, princes, rois et citoyens, il prodigue son amitié la plus franche, son plus doux sourire, ses consolations les plus ineffables, ses confidences les plus sympathiques, ses longs récits d'histoire, ses analyses philosophiques, ses vérités morales, les enseignements des lois et les larges tableaux de civilisations éteintes ; — alors le mot emprunte les accents mystérieux du sanctuaire et l'admiration des foules lui est acquise.
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De nos jours, — et cela de plus en plus, — les mathématiques ont de'placé l'axe de la morale ; cette révolution s'opère sous nos yeux, en plein soleil ; le mot laisse faire, oubliant qu'il a le caractère du législateur, ou, s'il gronde, c'est à la façon maternelle, en tapinois, sans oser casser vigoureusement les vitres, sans montrer les dents prêtes à mordre. Le mot laissera-t-il reprendre, sans protestations émues, sans flageller les insouciants, les beaux fils et les femmes de moyenne vertus, les fatales traditions du XVIIIe ?
Noblesse oblige; — aussi sommes-nous remplis d'espoir, car le mot, le voulut-il, ne peut pas abdiquer ; il est à l'avant-garde, le flambeau civilisateur à la main et la parole de paix sur les lèvres. Les désastres du siècle dernier nous seront épargnés ; — le mot, qui a déjà remporté tant de victoires, gagnera encore celle-là aux applaudissements de ceux même qu'il doit poursuivre de son fouet et de ses châtiments.
La violence des invectives, la brutalité rare des outrages, le déshabillé de la vie intime furent le propre de la ruelle; le mot ne connut aucune restriction, pas l'ombre d'une réserve ! Et souvent les gens de M. de Sartines, ses lieutenants, les inspecteurs de police spéciale, fournirent, dans leurs rapports, une note en complète harmonie avec les indiscrétions de feuille volante.
Bien que la ruelle suivante, une curieuse pièce de mariage, ne soit pas d'officine policière, elle fut connue dans cette sphère et divulguée chez le ce'lèbre Brissault, dont la profession n'a de nom sortable dans aucune langue ; Chevrier cite la pièce, et nous la trouvons, mais à l'état fragmentaire, dans l'un de nos manuscrits. Nous tairons seulement le nom du personnage, car il appartint, sous Louis XV, à l'un des hommes les plus Considérables de l'Etat ; ce nom est encore aujourd'hui honorablement porté ; quant à la Dufresne et la séquelle de cet acabit, il n'y a pas les mêmes scrupules à garder, puisque ces femmes appartiennent de droit à la chronique de ville et de théâtre. Depuis un demi-siècle les écrivains de tout genre ont amusé le public avec le récit, plus ou moins falsifié, plus ou moins dramatisé, de leurs fredaines amoureuses. Nous citons :
« La Dufresne était à peine âgée de quatorze ans que sa mère, alors blanchisseuse rue Montmartre, conçut que sa fille pouvait la tirer de cet état. Un visage régulier et noble, de belles dents, une bouche vermeille, de grands yeux bleus faits pour émouvoir Platon luimême, une taille noble, une gorge arrondie par l'amour et les plus beaux bras du monde : telle était la jeune Dufresne en 1735, et telle est encore aujourd'hui à la gorge près, la marquise de
« Puis nous assistons au défilé des amants: i° un
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garçon boulanger; 2° le colonel marquis qui avait
la fille pour maîtresse et la mère pour cuisinière ; 3° un richard nommé.. .., qui le lendemain d'une fête offerte à la Dufresne dans sa maison de Villeneuve-Saint- Georges, lui envoyait en cadeau dix robes, un écrin de douze mille francs et quatre cents louis en or ; 40 un président à Mortier au Parlement de Provence ; 5° le
fameux , trésorier général, qui lui donna le plus
bel hôtel de la rue Saint-Dominique, avec une vaisselle sculptée par Germain avec plus de soin encore que celle du roi Stanislas, à laquelle cet artiste travaillait alors ; les bijoutiers Lemaignant et Lempereur lui fournirent leurs diamants les plus rares. La Dufresne enfin le disputa par son luxe insolent à toutes les femmes de finance qui l'emportaient depuis longtemps sur celles de la cour ; elle eut une soirée tous les mercredis et samedis, à laquelle j'ai vu, — dit le narrateur — plus d'un officier général et d'un cordon bleu ; et enfin un poète dont l'esprit la charma sans l'enrichir, ce qui lui valut promptement un marquis pour successeur.
«C'est alors que le prince de parut sur les rangs
et donna un vernis de décence à sa maîtresse qui, réfléchissant sur son état, résolut de s'improviser honnête femme. Instruite qu'un certain marquis de
était plongé dans la plus cruelle misère, elle lui fit proposer de l'épouser, et, sur son consentement, lui envova les conditions suivantes :
Article. — i.
M. le marquis de
m'épousera mardi 28 de ce mois, à l'église de Saint- Roch, ma paroisse, et, comme je n'ai pas le temps de songer aux dépenses et aux publications des bans,
M. de se chargera de
ce soin, moyennant 5o écus que je lui ferai remettre après la signature de ces conditions.
Réponse. — 1.
Accepté pour le mardi 28. Si les5o écus suffisent je vie mêlerai de tout, mais je prie mademoiselle Dufresne défaire attention que je ne puis sortir faute d'habits et de perruque.
M. le marquis se trouvera mardi 28, à 4 heures du matin, dans l'église de Saint-Roch, à l'entrée de la chapelle de la Vierge, avec un de ses amis connus, et aussitôt qu'il me verra avec un des miens, il me donnera la main jusqu'à l'autel où on nous mariera.
Accepté pour ïheure et le rendez-vous, quoiqu'il soit humiliant pour moi de ne point vous prendre dans votre maison; mais refusé pour l'ami, ma triste situation ne m'ayant conservé que mon cordonnier que j'amènerai à tout événement.
Immédiatement après la signature de l'acte de célébration de mariage, je remettrai 3oo livres à M.
Bon pour les 3 00 livres dont j'ai grand besoin, mais refusé le contrat à moins qu'il ne soit garanti
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par une personne solvable, ou que M[ic Dufresne ne me donne en place des actions sur la compagnie des Indes, ou un contrat sur la ville, car enfin il n'est pas juste que je donne mon nom pour rien.
le marquis pour le premier quartier de la pension viagère de 1 200 livres que je m'engage de lui faire jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de l'ôter de ce monde ; hypothéquant pour sûreté de cette pension un contrat que j'ai
du marquis de de la
somme de 24.000 livres.
M. le marquis aura soin d'avoir en poche sa quittance de 3oo livres toute signée.