JOLY DE FLEURY
La pièce communiquée le i3, le Procureur-Général répondait vivement :
« Vous jugez bien, monsieur, que je n'ai encore rien lu. Mais sur ce que je viens d'apprendre, je crois qu'il faut défendre la pièce. Trois personnes de ma connoissance y ont été aujourd'hui. Voici ce qu'on m'a dit : « C'est l'énormité en fait d'infamies, de scélératesse, d'irréligion et d'impiété ; et c'est ce que disent ceux même qui n'ont pas de religion. Je suis étonné, disoit l'un pendant la comédie, qu'on ne se lève pas pour faire finir la pièce; voilà de bonnes instructions, disoit l'autre, pour un Ravaillac. Il faudroit mettre l'auteur, a dit un autre, à Bicêtre pour le reste de ses jours. Un homme sortant a trouvé son ami qui sortoit; il lui a demandé ce qu'il en pensoit ; il a répondu : Je l'ai vue trois fois, c'est-à-dire la pièce; l'autre a répliqué, je ne te reverrai de ma vie d'avoir eu le courage de voir trois fois de pareilles horreurs. Tout le monde dit que pour avoir composé une pareille pièce, il faut être un scélérat à faire brûler. Voilà tout ce que l'on a dit : c'est une
DU XVIIIe SIÈCLE 5 01
révolte universelle. Je finis parce que je vais me coucher; on m'en a tant dit que j'en oublie la moitié, que vous poursuiviez les jansénistes, et que vous laissiez tranquille un auteur scélérat, et que vous faites triompher l'irréligion et les crimes, que la pièce est mal jouée, parce qu'il n'y a point d'acteur qui puisse jouer une telle scélératesse, qu'il faut avoir une insolence à toute épreuve pour oser donner une telle pièce. Ce soir on l'a annoncée pour jeudi ; ne faudroit-il point demain à l'annonce en annoncer une autre ? »
Maurepas, — caractère coulant, homme délié, l'ami des couplets critiques, — tourna habilement la difficulté :
Versailles, ce i3 août 1742.
J'ai porté votre lettre, Monsieur, à M. le cardinal, et lui en ai fait lecture, ainsi que de celle du Procureur- Général qui y étoit jointe. Quoique son Eminence pense toujours de même au fond, elle ne pense pas cependant que vous deviez risquer une scène pour un pareil sujet, et elle approuve que vous fassiez dire aux comédiens de supposer la maladie d'un acteur pour se dispenser de jouer la pièce jeudi; et à Voltaire de la retirer de lui-même de leurs mains pour éviter l'éclat. Je crois même que, si vous faites bien, vous commencerez par ce dernier parti, et qu'il vous aidera lui-même à l'exécuter et à couvrir la démarche. La communication des épithètes que lui donne le Procureur-Général jointe à un certain arrêt du Parlement, en vertu duquel il ne tient qu'à lui de l'informer et de décréter l'auteur
des Lettres philosophiques, rendront votre argument
persuasif, et, par ce moyen, vous ne serez commis avec personne. Je me hâte de renvoyer votre exprès, afin que vous puissiez, avant la fin de la Comédie, parler de lui à madame Du Châtelet. Vous connoissez, monsieur, mes sentiments pour vous.
Maurepas.
Voltaire, requis, à la suite de la lettre précédente, par le lieutenant de police, s'inclina doucement :
Ce mercredi 4, quatre heures et demie.
Monsieur, j'ai exécuté l'arrêt que vous avez prononcé malgré vous contre moi, et tout se passera comme vous l'avez très-sagement prescrit. Celui qui a le manuscrit signé de votre main est à la campagne ; il ne reviendra qu'à neuf heures, et, si je peux sortir, j'irai lui demander ce manuscrit moi-même ; sinon, j'enverrai chez lui, et j'aurai l'honneur de vous le remettre. Je n'ai jamais mieux senti la différence qui est entre la raison et le fanatisme, entre la connoissance du monde et la pédanterie, que lorsque j'ai eu le plaisir de vous parler. Je suis, avec beaucoup de respect, et j'ose dire avec attachement, votre serviteur,
Voltaire.
Nous l'avons déjà remarqué à propos du père Jésuite Menoux, Voltaire savait admirablement arrondir les angles et donner à sa phrase la tournure aisée du compliment. Tout le monde n'a pas, dans les délicates circonstances de la vie, — et faut-il s'en plaindre ? — cette grâce infinie dans la manière de déguiser sa pensée;
DU XVIIIe SIÈCLE 5o3
une brutale franchise, quand on possède le génie de la pensée, a toujours son prix, — surtout quand on peut la signer Voltaire.
La taquinerie tourne à la duperie. Voltaire fait imprimer la pièce malheureuse à la scène; mais il use d'un subterfuge et charge de Fleury, l'austère cardinal, de dépister les fripons qui l'éditent sans consentement. Mahomet est une comédie ; Voltaire joue la comédie de la résistance au plus fin; — on va le voir :
Bruxelles, 20 octobre, 1742.
Monseigneur,
Malgré la honte où l'on doit être de parler de petites choses à votre Eminence, sa bonté semble m'autoriser à la supplier instamment de vouloir bien que M. de Marville se charge de découvrir les éditeurs de Mahomet, qui ont imprimé cet ouvrage malgré toutes les précautions qu'on avoit prises pour le dérober au public. Daignez ajouter cette grâce, Monsieur, à tant d'autres bontés.
Je suis, avec la plus respectueuse reconnoissance, Monseigneur, de votre Eminence, le très-humble et très-obéissant serviteur,
Voltaire.
Le lieutenant de police ne fut pas oublié ; on joua la pièce tout au long pour se disculper, après avoir obtenu des lecteurs. Voltaire, au demeurant, usait de son droit. Les persécutions de la pensée sont les plus condamnables. Voici la lettre adressée au magistrat :
Monsieur,
M. le cardinal de Fleury m'a fait l'honneur de me mander qu'il vous avoit renvoyé la lettre par laquelle je le suppliois que la petite affaire en question vous fut renvoyée. J'aurois été bien affligé qu'un autre que vous s'en fut saisi, et vous savez mes raisons. Je vous aurois, Monsieur, la plus sensible obligation, si vous pouviez découvrir le dépositaire infidèle qui a trafiqué du manuscrit. Je ne me plains point des libraires qui ont fait leur devoir d'imprimer clandestinement et d'imprimer mal ; mais celui qui a violé le dépôt mérite d'être connu. Je crois que vous avez d'autres occupations que cette bagatelle, et j'abuse un peu de vos volontés; mais les plus petites choses deviennent considérables à vos yeux lorsqu'il s'agit d'obliger. Je crois savoir que le nommé Constantin a débité les premiers exemplaires au Palais-Royal. Je suis bien loin de demander qu'on en use sévèrement avec ce pauvre homme ; 7nais on peut remonter par lui à la source. Enfin, je m'en remets à vos lumières et à vos bontés.
Je suis, etc.
Voltaire.
Le lieutenant de police, ne flairant pas le subterfuge, écrivit en marge de cette lettre : « Ne faire réponse à Voltaire que dans huit jours ; si Mérigault ne déclare point d'où il tient le Mahomet, le faire mettre en prison pour huit à dix jours. »
Ici finit la Comédie. — Voilà comment on respectait la pensée sous Louis XV et sous le ministère de
DU XVIIIe SIÈCLE 5o5
Fleury, esprit libéral, disent les Mémoires du temps. Voltaire se vengea de ces mesures vexatoires, sa vengeance fut celle d'un auteur froissé, elle fut à tous les les égards légitime.
Il savait bien, lui, qu'on ne pourrait pas remonter à la source.
L'aventure passa dans la ruelle et l'égaya : on rirait à moins.
Le sombre J.-J. Rousseau, qui voyait partout des ennemis, des espions, des intelligences à sa poursuite, nous a laissé une lettre adressée à M. de Sartines : singulier confident pour un philosophe ! L'écrivain de génie, le prosateur harmonieux, fourvoyés dans une pareille aventure, n'inspirent qu'un sentiment, — la pitié.
Voici l'acte d'accusation, nous voulons dire la lettre de celui que Mme de Warens aima, ne se doutant guère que le jeune homme d'alors, — son ami, son protégé, son amant, — écrirait un jour les Confessions :
Le i5 janvier 1772.
Monsieur,
Je sais de quel prix sont vos momens, je sais qu'on doit les respecter, mais je sais aussi que les plus précieux sont ceux que vous consacrez à protéger les opprimés. Si j'ose en réclamer quelques-uns, ce n'est point sans titre pour cela.
5o6 LES RUELLES
Après tant de vains efforts pour faire percer quelque rayon de lumière à travers les ténèbres dont on m'environne depuis dix ans, j'y renonce. J'ai de grands vices, mais qui n'ont jamais fait de mal qu'à moi ; j'ai commis de grandes fautes, mais que je n'ai point tues à mes amis ; et ce n'est que par moi qu'elles sont connues, quoiqu'elles aient été publiées par d'autres, qui sont quelquefois plus discrets. A cela près, si quelqu'un m'impute quelque sentiment vicieux, quelque discours blâmable, quelque acte injuste, qu'il se montre et qu'il parle : je l'attends et je ne me cache pas, mais tant qu'il se cache à lui de moi pour me diffamer, il n'aura diffamé que lui-même aux yeux de tout homme équitable et sensé. L'évidence et les ténèbres sont incompatibles ; les preuves administrées par de malhonnêtes gens sont toujours suspectes ; et celui qui, commençant par fouler aux pieds la plus inviolable loi du droit naturel et de la justice, se déclare par là déjà lâche et méchant, peut-être bien encore imposteur et fourbe ; et comment donneroit-il à son témoignage, si l'on veut à ses preuves, la force que l'équité n'accorde même à nulle évidence, de disposer de l'honneur d'un homme, plus précieux que sa vie, sans l'avoir mis préalablement en état de se défendre et d'être entendu ? Que celui donc qui s'obstine à me juger ainsi, reste dans ce stupide aveuglement qu'il aime ,son erreur est de son propre fait, c'est lui seul qu'elle déshonore. Après m'être offert pour l'en tirer, je l'y laisse puisqu'il le veut, et qu'il est impossible de l'en tirer malgré lui. Grâce au ciel, tout l'art humain ne changera pas la nature des choses, il ne fera pas que le mensonge
DU XVIIIe SIÈCLE 507
devienne vérité, ni que de mon vivant la poitrine de J.-J. Rousseau renferme le cœur d'un malhonnête homme.
Cela me suffit, et je vis en paix, attendant que mon moment et celui de la vérité viennent, car il viendra, j'en suis très-sûr, et je l'attends avec un témoignage qui me dédommage de celui d'autrui. Tranquille donc sur tout ce qui me parvient par hasard, j'ai laissé débiter, parmi cent autres bruits non moins ineptes, que j'avois cessé de voir madame de Luxembourg, après lui avoir emporté trois cents louis ; que je ne copiois de la musique que par grimace ; que j'avois de quoi vivre fort à mon aise ; qu'on me faisoit six bonnes mille livres de rente ; que la veuve Duchesne faisoit six cents livres de pension à ma femme ; qu'elle m'en faisoit à moi-même une autre de mille écus pour une édition nouvelle de mes écrits que j'avois dirigée. J'ai laissé courir tous ces mensonges et beaucoup d'autres ; je n'ai fait qu'en rire, quand ils me sont revenus, et je n'ai pas même tenté de vous importuner, Monsieur, de mes plaintes à ce sujet, quoique je sentisse très-bien le coup que cette opinion de mon opulence devoit porter aux ressources que mon travail me procure, pour suppléer à l'insuffisance de mon revenu. Une petite circonstance de plus a passé la mesure, et m'a causé quelque émotion, parce que l'imposture, marchant toujours sous le masque de la trahison, a pris jusqu'ici grand soin de faire le plongeon devant moi et ne m'avoit point encore accoutumé à l'effronterie. Mais en voici une qui m'a, je l'avoue, affecté.
J'avois prié un de ceux qui m'ont averti des bruits
5o8 LES RUELLES
dont je viens de parler, de tâcher d'apprendre si madame Duchesne et le sieur Guy y avoient quelque part. De chez eux, où il n'a trouve' que des garçons, il est allé chez Simon, qu'on lui disoit avoir imprimé la nouvelle édition qui m'avoit été si bien payée. Simon lui a dit qu'en effet il venait de réimprimer quelquesuns de mes écrits sous mes yeux, que j'en avois revu les épreuves, et que j'étois même allé chez lui il n'y a pas longtemps. Quoique je sois par moi-même le moins important des hommes, je le suis devenu assez par ma singulière position pour être assuré que rien de ce que je fais et de ce que je ne fais pas ne vous échappe * ; c'est une de mes plus douces consolations, et je vous avoue, Monsieur, que l'avantage de vivre sous les yeux d'un magistrat intègre et vigilant, auquel on n'en impose pas aisément, est un des motifs qui m'ont arraché des campagnes où, livré sans ressources aux manœuvres des gens qui disposent de moi, je me voyois en proie à leurs satellites et à toutes les illusions par lesquelles la puissance et l'intrigue abusent sans peine le public
* L'état d'esprit et de cœur de Rousseau est là tout entier : « Rien de ce que je fais et de ce que je ne fais pas ne vous échappe. » Ne pourrait-on pas appeler cette triste disposition la misanthropie avant le repentir ? Le repentir amènera une lugubre scène et la mort. Un voile reste sur le drame. On a dit depuis que Thérèse joua un rôle criminel au dernier moment. Est-ce prouvé? Nous ne le croyons pas. — Mais quelle tendance chez un philosophe nous révèle cette lettre : préférer le lieutenant général à ses amis ! Les confidences n'ont de raison d'être qu'autant qu'elles sont faites à un autre soi-même ; il y a toujours, dans ce cas, du charme dans les aveux les plus pénibles. Rien de plus pénible, au contraire, que cette lettre. La gloire ne l'efface pas. Comment réformer la société quand on ne voit pas clair dans sa propre vie? Encore une contradiction du XVIII».
DU XVIIIe SIÈCLE 50Q
sur le compte d'un étranger isolé, à qui l'on est parvenu à faire un inviolable secret de ce qui le regarde, et qui, par conséquent, n'a pas la moindre défense contre les mensonges les plus extravagants.
J'ai donc peu besoin, Monsieur, de vous dire que cette opulence dont on me gratifie si libéralement dans les cercles, que ces pensions si fièrement spécifiées, cette édition qu'on me prête sont autant de fictions. Mais je n'ai pu m'empêcher de mettre sous vos yeux l'impudence incroyable dudit Simon, que je ne vis de mes jours, que je sache, chez qui je n'ai jamais mis le pied, dont je ne sais pas la demeure, et que j'ignorois même, avant ces bruits, avoir imprimé aucun de mes écrits. Comme je n'attends plus aucune justice de la part des hommes, je m'épargne désormais la peine inutile de la demander, et je ne vous demande à vousmême que la patience de me lire, quoique je fasse l'exception qui est due à votre intégrité et à la générosité qui vous intéresse aux infortunés. Mais ne voyant plus rien qui puisse me flatter dans cette vie, les restes m'en sont devenus indifférents. La seule douceur qui peut m'y attacher encore est que l'œil clairvoyant d'un homme juste pénètre au vrai ma situation, qu'il la connoisse et me plaigne en lui-même sans se commettre par ma défense avec mes dangereux ennemis. Je vous aurois choisi pour cela, Monsieur, quand vous ne rempliriez pas la place où vous êtes; mais j'y vois, je l'avoue, un avantage de plus, puisque par cette place même vous avez été à portée de vérifier assez d'impostures, pour en présumer beaucoup d'autres que vous pourrez vérifier de même un jour. Peut-être vous
écrirai-je quelquefois encore ; mais je ne vous demanderai jamais rien ; et si ma confiance devient importune à l'homme occupé, je réponds du moins qu'elle ne sera jamais à charge au magistrat. Veuillez, Monsieur, vous rappeler qu'elle ne tient pas seulement au respect que vous m'avez inspiré, mais encore aux témoignages de bonté dont vous m'avez honoré quelquefois, et que je veux mériter toute ma vie.
Rousseau.
P. -S. Il n'est peut-être pas inutile d'observer que le sieur Guy vient très-fréquemment chez moi sans avoir rien à me dire et sans que je puisse imaginer aucun motif à ses visites, vu que toutes les affaires que nous avons ensemble n'exigent qu'une entrevue de deux minutes par an, et qu'il n'y a point de liaison d'amitié entre lui et moi. Il m'a prié de lui faire un triage de chansons dans les anciens recueils pour en composer un nouveau. Je l'ai prié, de mon côté, de me prêter quelques romans pour amuser ma femme durant les soirées de l'hiver. Il est parti de là pour me faire apporter avec pompe d'immenses paquets de brochures qui, avec ses allées et venues, lui donnent l'air d'avoir avec moi beaucoup d'affaires. Tout cela joint aux bruits dont j'ai parlé commence à me faire soupçonner que ces fréquentes visites, que je ne prenois que pour un petit espionnage assez commun aux gens qui m'entourent, et très-indifférent pour moi, pourroit bien avoir un objet plus méthodique et dirigé de plus loin. Il y a dans tout cela de petites manœuvres adroites dont le but me paroitroit pourtant facile à découvrir dans toute
DU XVIIIe SIÈCLE 5l I
autre position que la mienne pour peu qu'on y mit du
soin.
Antoine-Raymond de Sartines * dut être flatté d'une telle confiance venant d'un philosophe si difficile à
* La ruelle eût mille attaches avec les lieutenants-généraux; tous les bruits en circulation, tous les reportages de Gazettes étrangères, les plans de la philosophie, les malices de Versailles, la guerre faite aux favorites, les rapports secrets sur les hommes marquants du royaume, qu'ils appartinssent aux pouvoirs publics ou qu'ils ne sortissent pas d'une large élégance au sein de la fortune, — les bruits, les rumeurs et les dénonciations se concentrèrent invariablement entre les mains de ces hauts fonctionnaires. 11 n'est pas hors propos de donner ici la liste de ces messieurs, (19 mars 1667 — 16 juillet 1789.) De la Reynie, 19 mars 1667 — 28 janvier 1697.
Voyerde Paulmy, marquisd'Argenson,29 janvier 1697 — 2 janvier 1718. De Machault, 3 janvier 1718 — 20 janvier 1720. Comte d'Argenson, 21 janvier 1720— Ier juillet 1720 — et depuis du
26 avril 1722 au 21 janvier 1724.
Baudry, 2 juillet 1720 — 26 avril 1722. D'Ombreval, 29 janvier 1724 — 29 août 1725. Hérault, 3o août 1725 — 3i décembre 1739. De Marville, i"r janvier 1740 — 27 mai 1747. Berryer, 28 mai 1747 — 16 octobre 1757. Bertin, 17 octobre 1757 — 21 novembre 1759. Sartines, 22 novembre 1759 — mai 1774. — (Mort de Louis XV, le
10 mai.) Le Noir, en 1774 — 3 mai 1775.
Albert, 4 mai 1775 — i3 juin 1776. Le Noir, 24 juin 1776 —11 août 1785.
De Crosne, 1 1 août 1785 — 16 juillet 1789.
LouisXIV.toutela Régence, le règne de Louis XV, celui de Louis XVI, furent observés et servis par les lieutenants-généraux. La ruelle n'eut aucun mystère pour eux ; s'ils eussent voulu composer un Recueil de grivoiseries, de médisances, d'histoires intimes, le célèbre Recueil de Maurepas ne viendrait aujourd'hui qu'en seconde ligne.
l'endroit de ses entours ; — la lettre est beaucoup moins flatteuse pour le signataire.
Nous allons retrouver le même dégoût de la vie, la même opinion froidement pessimiste portée sur les choses et les hommes qui l'entourent, le même dédain pour la véritable amitié, dans les lettres qui précédèrent la rupture finale de Rousseau avec Denis Diderot; les arguments auront, dans la circonstance, plus de poids encore, puisque l'affection et les souvenirs ne retinrent pas l'homme sombre qui n'attendait plus rien de ses semblables.
Vous vous plaignez beaucoup des maux que je vous ai faits: quels sont-ils donc enfin? Serait-ce de ne pas endurer assez patiemment ceux que vous aimez à me faire, de ne pas me laisser tyranniser à votre gré, de murmurer quand vous affectez de me manquer de parole, et de ne jamais venir lorsque vous me l'avez promis ? Si jamais je vous ai fait d'autres maux, articulez-les moi. Faire du mal à mon ami ! Tout cruel, tout méchant, tout féroce que je suis, je mourrais de douleur si je croyais jamais en avoir fait à mon plus cruel ennemi autant que vous m'en faites depuis six mois.
Vous me parlez de vos services, je ne les avais pas oubliés ; mais, ne vous y trompez pas, beaucoup de gens m'en ont rendus, qui n'étaient pas mes amis. Un honnête homme qui ne sent rien rend service, et croit être votre ami ; il se trompe, il n'est qu'honnête homme. Tout votre empressement, tout votre zèle, pour me procurer des choses dont je n'ai que faire me touchent
DU XVIIIe SIÈCLE 5 I 3
peu; je ne veux que de l'amitié, et c'est la seule chose qu'on me refuse. Ingrat! je ne t'ai point rendu de services, mais je t'ai aimé, et tu ne me paieras de ta vie tout ce que j'ai fait pour toi durant trois mois. Montre cet article à ta femme, plus équitable que toi, et demande-lui si, quand ma présence était douce à ton cœur affligé, je comptais mes pas et regardais au temps qu'il faisait pour aller à Vincennes consoler mon ami. Homme insensible et dur ! Deux larmes versées dans mon sein m'eussent mieux valu que le trône du monde ; mais tu me les refuses, et tu te contentes de m'en arracher. Eh bien ! garde tout le reste ; je ne veux plus rien de toi.
Rousseau.
Le 2 mars ij58.
Il faut, mon cher Diderot, que je vous écrive encore une fois dans ma vie ; vous ne m'en avez que trop dispensé ; mais le plus grand crime de cet homme que vous noircissez d'une si étrange manière est de ne pouvoir se détacher de vous.
Mon dessein n'est point d'entrer en explication dans ce moment-ci sur les horreurs que vous m'imputez ; je vois que cette explication serait à présent inutile ; car, quoique né bon et avec une âme franche, vous avez pourtant un malheureux penchant à mésinterprèter les discours et les actions de vos amis ; prévenu contre moi comme vous l'êtes, vous tourneriez en mal tout ce que je pourrais dire pour me justifier, et mes plus ingénues explications ne feraient que fournir à votre esprit
subtil de nouvelles interprétations à' ma charge. Non, Diderot, je sens que ce n'est point par là qu'il faut commencer ; je veux d'abord proposer à votre bon sens des préjugés plus simples, plus vrais, mieux fondés que les vôtres, et dans lesquels je ne pense pas au moins que vous puissiez trouver de nouveaux crimes.
Je suis un méchant homme, n'est-ce pas? vous en avez les témoignages les plus sûrs ; cela vous est bien attesté. Quand vous avez commencé à l'apprendre, il y avait seize ans que j'étais pour vous un homme de bien, et quarante ans que je l'étais pour tout le monde ; en pouvez-vous dire autant de ceux qui vous ont communiqué cette belle découverte ? Si l'on peut porter à faux si longtemps le masque d'un honnête homme, quelle preuve avez-vous que ce masque ne couvre pas leur visage aussi bien que le mien ? Est-ce un moyen bien propre à donner du poids à leur autorité que de charger en secret un homme hors d'état de se défendre ? Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Je suis un méchant; mais pourquoi le suis-je? Prenez bien garde, mon cher Diderot, ceci mérite votre attention ; on n'est pas malfaisant pour rien ; s'il y avait quelque monstre ainsi fait , il n'attendrait pas quarante ans à satisfaire ses inclinations dépravées. Considérez donc ma vie, mes passions, mes goûts, mes penchants ; cherchez, si je suis méchant, quel intérêt a pu me porter à l'être ? Moi qui pour mon malheur portai toujours un cœur trop sensible *, que gagnerais-
* Le mot sensible fut mis à toutes les sauces auXVIIl" : on eut le cœur sensible, l'âme sensible, l'esprit sensible, le tempérament sensible, l'imagination sensible. Ouvrez les livres de cette époque, et, dans une page
DU XVIIIe SIÈCLE 5 I 5
je à rompre avec ceux qui m'étaient chers ? A quelle place ai-je aspiré ? A quelles pensions, à quels honneurs m'a-t-on vu prétendre ? Quels concurrents ai-je à écarter ? Que m'en peut-il revenir de mal faire ? Moi qui ne cherche que la solitude et la paix, moi dont le souverain bien consiste dans la paresse et dans l'oisiveté, moi dont l'indolence et les maux me laissent à peine le temps de pourvoir à ma subsistance, à quel propos, à quoi bon m'irais-je plonger dans les agitations du crime, et m'embarquer dans l'éternel manège des scélérats ? Quoi que vous en disiez, on ne fuit point les hommes quand on cherche a leur nuire ; le méchant peut méditer ses coups dans la solitude, mais c'est dans la société qu'il les porte ; un fourbe a de l'adresse et du sangfroid, un perfide se possède, et ne s'emporte point : reconnaissez-vous en moi quelque chose de tout cela ? Je suis emporté dans la colère et souvent étourdi de sang-froid. Ces défauts font-ils le méchant ? Non, sans doute ; mais le méchant en profite pour perdre celui qui les a.
Je voudrais que vous pussiez aussi réfléchir un peu sur vous-même ; vous vous fiez à votre bonté naturelle ; mais savez-vous à quel point l'exemple et l'erreur peu-
vous noterez les répétitions du mot. Voulait-on remplacer la chose par le mot? La supposition n'a rien de paradoxal. L'amour n'eut aucune des vives tendresses qui nous émeuvent, nous rehaussent et nous transfigurent; la femme n'y trouva aucun des sentiments qui mettent une couronne à son Iront et un paradis dans son coeur ; — et, cependant, sous la plume de ses plus grands écrivains, le XVIIIe se proclama sensible. Au commencement de notre siècle on a aussi abusé du sensibilisme ; mais la mièvrerie d'expression a vite fait place à des termes plus voisins de la réalité. L'humanité ne vit plus dans les nuages ; l'action la réclame et la presse.
vent la corrompre ? N'avez-vous jamais craint d'être entouré d'adulateurs adroits qui n'évitent de louer grossièrement en face que pour s'emparer plus adroitement de vous sous l'appât d'une feinte sécurité ? Quel sort pour le meilleur des hommes d'être égaré par sa candeur même, et d'être innocemment dans la main des méchants l'instrument de leur perfidie ! Je sais que l'amour-propre se révolte à cette idée ; mais elle mérite l'examen de la raison.
Voilà des considérations que je vous prie de bien peser; pensez-y longtemps avant que de me répondre. Si elles ne vous touchent pas, nous n'avons plus rien à nous dire ; mais si elles font quelque impression sur vous, alors nous entrerons en éclaircissement. J'ai pour vous exhorter à cet examen un motif de grand poids, et ce motif le voici :
Vous pouvez avoir été séduit et trompé ; cependant votre ami gémit dans sa solitude, oublié de tout ce qui lui était cher; il peut y tomber dans le désespoir, y mourir enfin, maudissant l'ingrat dont l'adversité lui fit tant verser de larmes, et qui l'accable indignement dans la sienne ; il se peut que les preuves de son innocence vous parviennent enfin , que vous soyez forcé d'honorer sa mémoire, et que l'image de votre ami mourant ne vous laisse pas des nuits tranquilles. Diderot, pensez-y; je ne vous en parlerai plus.
Rousseau.
Cette lettre émue repose un peu de l'épître à M. de Sartines ; — on aime à voir Rousseau plaider pro domo sua avec un accent d'évidente sincérité. La fibre, trem-
DU XVIIIe SIECLE 5 I 7
pée de larmes, rend le son d'une chaude amitié vivement partagée. La solitude se faisait profonde autour du philosophe chagrin ; les boutades et les virulences portaient leurs fruits amers. — Diderot y pensa, ne répondit pas, et rompit. L'amertume de Rousseau, bientôt changée en sauvagerie, l'éloigna de tout le monde. L'homme qui avait écrit le Contrat social devint insociable. Et le génie lui-même ne fut pour lui qu'un martyre de plus.
Nous aurions fort mauvaise grâce adresser la généalogie des Nouvelles à la main ; c'est une histoire vieille comme le monde; — c'est là notre excuse. Savoir tout ce qui se dit et tout ce qui ne se dit pas, savoir tout ce qui se fait et tout ce qui ne se fait pas, inventer pour le plaisir d'inventer, n'est-ce pas la Nouvelle d'aujourd'hui, d'hier et de demain, la Nouvelle de tous les temps ?
Une étonnante et délicieuse Nouvelle, — on voudra bien nous la pardonner, nous ne donnerons que celleci ; — « Charles Eutrope de Laurencie étoit che^ la favorite de la Reine, la comtesse Jules de Polignac, lorsqu'on annonça la mort de l'évêque de Nantes. Ah! je parierois bien cent mille livres que je ne serai jamais son successeur. Et il répéta plusieurs fois. — Est-ce tout de bon que vous donneriez cette somme-là? — Oui, madame, tout de bon. — Trois jours après, la patrône laïque écrivit à Monseigneur que sa Grandeur lui
5l8 LES RUELLES
devait cent mille livres. Les théologiens ne virent pas là de simonie. Avec de l'esprit on peut donc se sauver comme avec de la foi ? »
Le salon de madame Doublet, — centre de toute la Nouvelle et de tout le Sottisier de Paris, — occupait beaucoup les lieutenants-généraux ; les filles exigeaient moins d'assiduité dans le fond, moins de forme, moins d'élégance dans les poursuites. La correspondance officielle peut seule peindre la situation ; les documents autorisés l'emportent sur les commentaires.
Versailles, 6 octobre 1753.
Le roi est informé, Monsieur, que madame Doublet reçoit dans le nombre de ceux qui vont chez elle, plusieurs personnes qui y débitent des nouvelles fort hazardées, et qui ne peuvent faire qu'un mauvais effet, lorsqu'elles viennent se répandre dans le public ; que souvent ces mêmes personnes y tiennent des discours peu mesurés, et que madame Doublet, au lieu de réprimer une licence aussi condamnable, lui permet en quelque façon d'en tenir un registre, qui sert à composer des feuilles qui se distribuent dans Paris et s'envoyent même dans les provinces. Une pareille conduite de sa part ne pouvant que déplaire au roi, Sa Majesté avant d'employer des moyens plus sévères, m'a chargé de vous mander que vous eussiez à voir incessamment madame Doublet pour lui représenter qu'elle ait à faire cesser au plus tôt un pareil abus en éloignant de chez elle les personnes qui contribuent à l'entretenir. Vous l'avertirez que Sa Majesté se fera rendre compte exactement de la manière dont les choses se passeront à
DU XVIIIe SIÈCLE 5 1 g
l'avenir, et que, si elle venoit à s'e'carter de la conduite qui lui est prescrite, elle s'exposeroit à des événemens qui ne pourroient que lui être fort désagréables. Vous lui ajouterez que les ménagemens dont Sa Majesté veut bien user à son égard, étant un effet de sa bonté et une grâce particulière, elle ne doit en faire part à personne. Je compte, monsieur, que lorsque vous aurez parlé à madame Doublet, je n'aurai à reporter à Sa Majesté que des sentimens d'une entière soumission de sa part, et la reconnoissance la plus profonde et la plus respectueuse de l'avertissement qu'Elle veut bien lui faire donner.
J'ai l'honneur d'être, etc.,
Le marquis d'Argenson.
Un homme d'Etat, le plus illustre du siècle, parent de la nouvelliste, la maltraitait cependant ; — le service du roi avait le pas sur d'autres préoccupations :
Versailles, ce 24 mars 1762.
Madame Doublet a fait dire hier à l'abbé de Breteuil, Monsieur, que l'escadre de M. de Blenac avoit été prise en entier par les ennemis. La nouvelle de madame Doublet, qui est fausse, et dont je n'ai nulle connoissance, ne fait pas de tort à l'escadre du roi, mais elle fait tort aux papiers publics qui varient. D'après les malheurs qui sortent de la boutique de madame Doublet, je n'ai pu m'empêcher de rendre compte au roi de ce fait, et de l'imprudence intolérable des nouvelles qui sortent de chez cette femme, ma très-chère tante ; en conséquence, Sa Majesté m'a ordonné de vous man-
der de vous rendre chez madame Doublet, et de lui signifier que s'il sort de rechef une nouvelle de sa maison, le roi la renfermera dans un couvent, d'où elle ne distribuera plus des nouvelles aussi impertinentes que contraires au service du roi.
J'ai l'honneur d'être avec respect, etc.,
Le duc de Choiseul.
Un nommé Charles Defieux, chevalier de Mouy, littérateur mangeant à plusieurs râteliers, renseignait aussi la police ; — écoutez plutôt : « Quoique ma santé ne me permette pas trop encore de faire de longues courses, je me suis donné hier beaucoup de mouvemens pour exécuter vos ordres, bien fâché de n'avoir pu en découvrir davantage. Il est très-vrai que la maison de madame Doublet est depuis longtemps un bureau de nouvelles, et ce n'est pas la seule : ses gens en écrivent et en tirent bon parti. Je n'ai pu savoir le nom d'un grand et gros domestique, visage plein, perruque ronde, habit brun, qui tous les matins va recueillir dans les maisons, de la part de sa maîtresse, ce qu'il y a de neuf. Il seroit difficile de savoir les noms de ceux qui sont dans cette maison ; ce sont presque tous des frondeurs ; en femmes, mesdames d'Argental, Rondet de Villeneuve, du Bocage, de Beseval, etc. ; en hommes : M. Foncemagne, Perrin, deux médecins; Devaur, Firmin, Merobert, d'Argental, etc. Je ne réponds point de cette liste ; ce n'est qu'avec le tems qu'on parviendra à être sûr des liaisons de cette femme. Il faudroit avoir des gens qui bussent avec des domestiques de confiance ou mécontens ; mais ce qui est certain, c'est
DU XVIIIe SIÈCLE 52 1
que madame d'Argental tient aussi elle-même un bureau de nouvelles ; qu'elle est l'intime amie de madame Doublet , comme monsieur le chevalier de Choiseul ; qu'un nommé Gillet, son valet de chambre, est à la tête du bureau tenu par les laquais que l'on paye à la feuille ; que ces bulletins sont bons, parce que c'est le re'sultat de tout ce qui se dit dans les meilleures maisons de Paris; qu'ils s'envoyent en province pour 6, 9, 12 francs par mois; que madame d'Argental, depuis que son mari est en place, est beaucoup plus retenue que par le passé, et n'est frondeuse qu'avec des amis intimes, tels que Monsieur de Richelieu, de Sechelles, le président de la Marche, Rougeot, Chauvelin, etc. S'il me revient d'autres renseignements, ou que j'apprenne des choses utiles, je me croirois heureux de vous donner des preuves de mon respectueux et parfait attachement. »
D'Hémery, mieux placé que le gendelettre, vérifiait le renseignement de la manière suivante : « Ce n'est point le nommé le Jeune, valet de chambre de monsieur d'Argental, qui fait des nouvelles à la main : c'est le nommé Gilet, valet de chambre de madame d'Argental, qui lui permet seulement d'en faire pour la province et non pour Paris, sur une copie que madame Doublet donne à ce Gilet, qui retire six livres par mois de ceux à qui il en fournit.
D'Hémery.
Choiseul à M. de Sartines, une rectification sur le prince de Beauveau : « Vous voudrez bien, monsieur, faire venir chez vous le faiseur de bulletins ridicules,
et lui dire que vous le ferez mettre au cachot, s'il s'avise de faire paroitre aucune feuille qui n'ait pas e'té revue de la part de la police. Rien n'est plus indécent, et si contraire à l'ordre public, que de souffrir de pareils distributeurs de nouvelles; l'intention du roi est, Monsieur, que vous réprimiez avec sévérité cette liberté indécente. Monsieur le prince de Beauveau demande avec raison la rétractation de l'article du bulletin qui se fait chez madame d'Argental. Comme il est fait à tous égards pour obtenir toutes les satisfactions qu'il peut désirer, je vous serai obligé de concerter avec lui les moyens de lui donner celle qu'il demande dans cette occasion.
Le duc de Choiseul.
Une importante lettre du ministre Vergennes montre que les officieux fourmillaient au XVIIIe comme à d'autres époques : « J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et celle qui y étoit jointe de M. Suard, touchant la permission que demande un particulier inconnu d'établir une correspondance de nouvelles avec un gazetier de Hollande*, sous l'offre de la part de l'anonime de se faire connoitre, et de soumettre sa correspondance à la censure.
* La fin de ce chapitre vise les gazettes hollandaises, en étroite communion de pensées et de doctrines avec les faiseurs de Nouvelles à la main ; Paris fournissait à la Hollande, et la Hollande fournissait à Paris, — échange de bons procédés, le tout moyennant finances. L'influence des Gazettes fut immense à la cour de France, dans tout le royaume, dans toutes les cours étrangères. Les mauvaises nouvelles ont des ailes, disait Vergennes; — il proclamait une vérité que l'expérience confirme chaque jour.
DU XVIIIe SIECLE 32^
Vos réflexions sur cette demande m'ont parues pleines de sens et de raison. Après les avoir bien pesées, je pense que les inconvéniens de la tolérance en pareille matière l'emportent de beaucoup sur l'utilité qu'on pourroit s'en promettre, même sous la surveillance de l'administration. L'expérience nous a convaincus que de toutes les classes des écrivains, celle des nouvellistes a gages est la plus difficile a contenir. Quel homme sage osera se rendre garant de la conduite d'un bulletiniste, qui calcule ses profits sur le nombre d'anecdotes secrettes qu'il peut recueillir; et quel homme honnête se permettra d'accepter une pareille commission, après l'abus que d'autres en ont faite et la honte qu'ils y ont imprimée ? Je suppose cependant qu'un sujet d'une prudence reconnue obtienne la permission qu'on sollicite et qu'il en soit digne personnellement; il ne pourra pas empêcher, malgré sa sagesse, que le gazetier avec lequel il sera autorisé à correspondre, n'employé des moyens détournés pour se procurer des nouvelles particulières et souvent répréhensibles, et qu'il ne les débite dans sa gazette. Qu'arrivera-t-il en ce cas ? Que le public se plaindra d'une tolérance légèrement accordée ; que les particuliers demanderont justice de la méchanceté ou de l'indiscrétion du gazetier; que l'administration sera réduite à la fâcheuse nécessité de sévir contre le correspondant connu, et censé coupable, malgré les protestations de son innocence; que le public et les particuliers, fondés sur un seul exemple de tolérance, imputeront au gouvernement toutes les impertinences des gazetiers étrangers et de leurs correspondants ténébreux. Ces obser-
vations, jointes à celles que contient votre lettre, Monsieur, me confirment dans l'opinion que nous ne devons point autoriser ni reconnoitre de correspondants français avec les gazetiers ; que ce genre de commerce doit continuer d'être prohibé, et que ceux qui s'y livreroient, malgré la prohibition, doivent être sévèrement réprimés. Je compte toujours sur votre vigilance, Monsieur, pour éclairer leur conduite. Des avertissements secrets et des conseils de douceur peuvent en ramener quelquesuns d'un égarement passager. Des penchans pervers, l'habitude et l'esprit d'avidité ont rendu le mal incurable chez d'autres. Les conseils sont impuissans pour ceux-ci, et les moyens de rigueur sont les seuls qui puissent les contenir.
De Vergennes.
Cette lettre prouve que les plumes trop dévouées attirent facilement la sévérité des ministres ; — nous disons la sévérité, ne voulant pas nous servir d'une autre expression, d'ailleurs facile à trouver. — De Vergennes, à l'affût des nouvelles étrangères, poursuivait les auteurs au-delà des frontières, et nos ambassadeurs transmettaient les plaintes du gouvernement français.
Versailles, le 7 septembre 1782.
Le sieur Desessarts, auteur de la gazette française d'Utrecht, a donné lieu, Monsieur, a plusieurs plaintes sur la licence de cette feuille, et récemment encore à l'occasion de deux articles calomnieux et outrageans pour Messieurs de Fleury et de Grasse, insérés dans le numéro 63. Sur la réclamation des parties offensées,
DU XVIIIe SIECLE 020
j'en ai écrit à l'ambassadeur du roi à la Haye, qui a