‹ Les ruelles de XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 34 sur 38 · FAIT RÉPRIMANDER L'AUTEUR PAR LES MAGISTRATS DE LA · texte numérisé non relu

FAIT RÉPRIMANDER L'AUTEUR PAR LES MAGISTRATS DE LA

ville d'Utrecht. Cet écrivain a reçu la réprimande avec quelque apparence de repentir ; mais il a, en même tems, adressé à son correspondant de Paris une lettre dans laquelle il tourne en ridicule les bourguemestres hollandois et leur mercuriale, et recommande au correspondant de ne rien changer à ses bulletins, résolu de conserver à sa gazette l'avantage de faire du bruit, suivant son expression. L'insolence obstinée de ce gazetier nous a déterminés à interdire l'entrée et le débit de sa feuille dans le royaume. Je marque à Monsieur d'Oigny de donner des ordres en conséquence au bureau des gazettes étrangères. J'en informe Monsieur de la Vauguyon, et lui mande de prévenir le sieur Desessarts, en l'avertissant que s'il tomboit dans des écarts du genre de ceux qu'il a à se reprocher, nous poursuivrions sa punition personnelle auprès des Etats- Généraux de la province d'Utrecht. Le correspondant de Desessarts, qui l'est en même tems d'autres gazetiers, tel que celui de Bruxelles et cœtera, est un sieur Foulhioux, logé maison du magazin des eaux minérales, rue Platrière, à Paris. Il reçoit ses lettres sous l'adresse de demoiselle Rosalie Thonnos, qui n'est autre que sa femme. Il s'est avoué auteur du bulletin dont le gazetier a tiré les deux articles qui forment le corps du délit. Une pareille indiscrétion mériteroit un châtiment exemplaire. Mais son aveu d'un côté, et la présomption qu'il y a eu plus d'imprudence que de mauvaise intention dans sa conduite, nous ont déterminés

à user d'indulgence envers lui. Vous voudrez bien

cependant le mander par devant vous, lui faire une sévère re'primande, et lui défendre d'avoir désormais aucune correspondance avec Desessarts, sous peine de désobéissance et de punition. Je vous serai obligé de m'informer de tout ce que vous aurez fait à ce sujet.

De Vergennes.

Quelques nouvellistes, ceux-là véritables officieux, rédigeaient des feuilles agréables envoyées à certains personnages retenus loin de Paris par les devoirs de leurs charges; — un Evêque de Lisieux assure M. le Noir : « de son respect et de sa reconnoissance. Voudroit-il bien lui faire dire si une gratification de 40 ou 5o écus tous les ans, à l'auteur du bulletin, sera satisfaisante. Comme il ignore son nom et son adresse, il prendroit la liberté de les lui faire remettre. <>

Une note de 1783: « M. de Castries envoyé à Monsieur le Noir l'article d'un bulletin qui se distribue par un homme qu'on dit avoué ; il est répréhensible de présenter le ministre du royaume comme l'ennemi de Monsieur de Suffren. M. de Castries pense qu'il est nécessaire de savoir du sieur Boyer pourquoy il se permet d'écrire ainsi et par quelle impulsion. »

Autre note de 1 784 : « J'ai eu raison pour désirer de savoir, Monsieur, en quoy consistent les recommandations que vous avez faites au sieur Boyer, et surquoy porte la circonspection que vous lui avez prescrite. Le maréchal de Castries.

L'homme avoué possédait sans doute une commission; le rappel du maréchal prouve le peu de force de la note de 1783.

DU XVIIIe SIÈCLE 527

Alimentées par les libelles, par les pamphlets manuscrits, par les feuilles imprime'es, par les nouvelles à la main, par les gazettes hollandaises, par les brochures anglaises, par la malice des langues féminines, par les gendelettres des grands seigneurs mécontents, les Ruelles devinrent bientôt un souple et dangereux instrument de dépravation. La philosophie voulait renverser, c'est vrai ; mais elle avait un système pour reconstruire la forme vieillie qu'elle battait en brèche par la logique, par les principes, par un nouveau contrat social, par l'exposé brutal des mécomptes et des douleurs de la masse ; elle ne menait pas seule cette guerre acharnée contre la Monarchie ; des alliés, venus en grand nombre, semblaient légitimer ses colères et ses prétentions; bref, il fallait sérieusement compter avec elle, à bon droit ou à tort, nous ne pouvons que constater. — La ruelle démolissait cyniquement, avec insouciance, légèreté, avec une haine mélangée de rires et de plaisanteries, avec une passion amie de tous les plaisirs et de tous les abandons: elle fut bien plus coupable que la philosophie, puisqu'elle n'avait rien à opposer aux ruines qu'elle amoncelait autour de Louis XV. Trop bien renseignée pour se taire, sans pudeur et sans patriotisme, la ruelle fit plus de mal avec l'ironie que la philosophie avec ses dogmes et ses droits ; — son vêtement de fantaisie lui donnait accès partout, et partout elle discrédita le pouvoir et le respect ; son esprit

frondeur ne laissa rien debout; et, quand surgirent les novateurs, le plus gros de la besogne se trouvait accompli; — les brochurettes, les couplets et les nouvelles à la main avaient passé par là.

La Nouvelle est anonyme, elle est insaisissable, surtout quand on possède la faculté d'envoyer son inspiration à l'étranger; les reportages semblent alors venir d'une autre puissance; on les donne sous toutes réserves, en se réservant, bien entendu, le droit de faire quelques commentaires plus méchants et plus dangereux que les premiers : n'est-ce pas une tradition? Aujourd'hui encore, combien de prétendues correspondances étrangères sont rédigées à Paris? Au XVIIIe, l'outillage existait déjà; les Gazettes ne servaient qu'à fournir le trait-d'union; les articles passaient sous le couvert de personnes influentes. Le gros public n'y comprenait rien.

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