‹ Les ruelles de XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 36 sur 38 · FEUILLES VOLANTES DES SOTTISIERS MANUSCRITS DE RUELLE ET CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

FEUILLES VOLANTES DES SOTTISIERS MANUSCRITS DE RUELLE ET CONCLUSIONS

La femme, ses fantaisies, ses audaces, son amour, tout cela se rencontre dans notre livre à chaque question importante ou futile, qu'il s'agisse d'histoire nationale ou d'histoire au jour le jour, écrite par la ruelle, par la Gazette hollandaise, par la nouvelle à la main, par les indiscrétions d'une femme de qualité ou de

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courtisan en faveur, de sottisier ou d'attaché diplomatique ; — au fond, c'est toujours la femme.

La Lettre-Préface de M. Alexandre Dumas fils traite la question femme avec une science incontestable, avec une émotion particulière ; — notre Réponse traite au long, dans sa genèse, dans ses conséquences tant familiales que sociales, d'une espèce de femmes qui ne fut pas l'apanage exclusif du XVIIIe, puisqu'on rencontre cette espèce partout et à tous les moments de l'histoire, — Manon — afin d'établir sa filiation patronymique ; — les Sonnets, détachés de l'œuvre, mais qui lui appartiennent cependant, reviennent sur Manon et sur la femme ; — la Lettre pastorale à la Marquise est une excellente ironie de ruelle, qui déshabille la femme pour mettre à nu l'artifice de sa conduite ; — l'Aventure de M. de la Popelinière est une page scandaleuse de l'époque, qui doit son prestige au nom de Richelieu, le galant homme et l'homme galant de la Régence et du règne de Louis XV; — la Requête burlesque possède une bien curieuse réserve sur la femme ; — le Mémoire contre les Ducs et Pairs est, lui aussi, d'inspiration féminine, société de Sceaux et ses entours ; ■ — les Galettes hollandaises furent alimentées par la passion des riens, passion féminine, qui touchait aux plus grandes comme aux plus petites choses de la politique, de la cour, des on-dit, du théâtre et de la diplomatie secrète ; — les Chansons, Muettes, brocards et grivoiseries englobent les anecdotes amoureuses et scandaleuses, c'est dire assez au point de vue qui nous occupe ; — les Trois quatrains visent la marquise, fille Poisson, et Bénédicte de Bourbon, duchesse du Maine, deux

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femmes qui tiennent les deux bouts de la ruelle ; — la Police des mœurs est remarquable sous différents aspects, la prostitution n'est pas son moindre attrait historique ; — La Pompadour et ses ennemis montre la femme, le rouge mis à part, la femme avec ses velléités de gouvernement et ses défaillances de tempérament ; — Choiseul et la Du Barry, un chapitre sombre, le plus triste de l'œuvre, et dans lequel la femme, — peut-on donner ce nom à la protégée du roué Jean? — vit, parle, agit, domine et renverse l'homme le plus éminent du parti Monarchique; — les Intendants, Fermiers-généraux et Liste des gens taxés, ne trouvet-on pas encore là l'influence delà femme? — Acteurs, actrices et théâtres, si la femme n'est pas là chez elle, où pourra-t-on peindre son langage et ses actes ? — Les femmes de moyenne vertu, etc., le titre est expressif, et nous dispense d'appuyer; — Richelieu et les anecdotes de sa longue carrière, peut-on remettre Richelieu sur la scène sans analyser la femme, au point de vue du cœur, au point de vue des sens ? — Madame Doublet la Vérité sur le Parc-aux-Cerfs, la femme n'a plus de secrets pour les nouvelles à la main, pour la philosophie de la sensation ; elle nous livre ses palpitations et ses rêveries ; elle est immortalisée sur la toile, sur le cuivre, dans le livre, dans la brochurette ; elle est nue devant les grands artistes de l'époque, elle est nue devant l'histoire ; — et partout, du commencement à la fin du XVIIIe, la femme occupa les premiers plans, et partout elle divinisa l'amour, le sourire, le baiser, le spasme et les cieux retrouvés.

Notre maître bienveillant et autorisé , le brillant écrivain, M. Alexandre Dumas fils, en savant et rare connaisseur du siècle dernier, a bien voulu donner dans une préface sociologique, aussi courageuse que profondément littéraire , son véritable caractère h notre livre en reprenant une théorie qui deviendra , nous l'espérons, une réalité législative.

Proclamer l'amour un droit, la paternité un devoir, la virginité un capital, et mettre les enfants naturels à la charge de l'Etat, — voilà les choses folles et immorales, (ce sont les détracteurs qui le disent) proposées par le premier dramaturge de ce temps, qui remplit, à notre sens, un rôle de réformateur et de penseur.

Eh ! qui vous dit, Monsieur, que la virginité de votre fille, vous ne serez pas appelé à la défendre, peut-être à pleurer sa disparition avant le mariage ? Et que ferezvous donc alors ? La logique dans les actions se traduit d'abord par la logique dans les idées; autrement, l'homme de spéculation soutient une thèse que réprouvera le père ou le mari. Etes-vous certain d'éviter ce danger ?

Que de réformes, demandées au XVIIIe siècle parles encyclopédistes, jugées alors comme de monstrueuses utopies, sont aujourd'hui passées dans les intelligences, dans les cœurs, dans les mœurs, et jusque dans les lois, la dernière et suprême évolution de l'idée ! Que de cris poussés par le clan de l'ancien ordre des choses ! Les résistances, opiniâtres cependant, furent détruites par

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la discussion, par la lumière philosophique re'pandue de haut sur les questions nouvelles. — Et qui vous dit que les immoraux ne seront pas les législateurs de l'avenir, les protecteurs de la femme ?

Pouvait-on mieux poser la question que ne l'a fait, dans sa Préface, M. Dumas fils, avec un à-propos plus autorisé, puisque l'histoire anecdotique des ruelles au XVIIIe siècle est, avant tout, par-dessus tout, l'histoire de la femme, l'histoire delà fille, l'histoire de la famille menacée à toutes les époques par les caprices de la passion et les écarts de la débauche ? Est-ce que la femme ne revient pas sous la plume de l'écrivain, — et par la nature même de son sujet, — à chaque chapitre, presque à chaque ligne ? Les plus grandes dames coudoient les filles surveillées par les gens du lieutenant de police. Est-ce que la fameuse Gourdan, la trop célèbre Brissault n'enrôlaient pas les filles, volées à la famille? Les tripotages clandestins de la prostitution atteignirent les limites de l'impossible. Les plus illustres courtisans de Versailles prenaient un abonnement chez les deux entreprenantes dames citées plus haut, comme on s'abonne à un journal; le cynisme mis de côté, rien n'était plus simple. Il suffit pour les observateurs de jeter un coup d'ceil, fut-il superficiel, dans le recueil des rapports aux directeurs de police pour se convaincre que la famille, sapée dans ses bases, courait les risques les plus sérieux, que l'abîme se creusait profond entre la morale officielle et la morale courante ; — et nul moyen d'en sortir, l'exemple donné par le trône trouvant des imitateurs à tous les étages d'une société corrompue par le plaisir. Mais la femme, plus

malheureuse encore qu'elle ne l'est au milieu de nous, trouvait peu de protection, peu de sympathie, peu de tendresse ; elle se voyait livrée sans défense aux excitations de la misère, aux excitations du bien-être, deux périls pour sa virginité, son honneur, son repos, sa conscience.

La chair de la femme se révolta souvent sous la main qui la caressait ; les baisers du bouge lui parurent insupportables ; les sourires de commande firent monter plus d'une rougeur à son front et lui causèrent de sanglantes meurtrissures ; — elle aurait pu arriver au repentir, au mariage, à la sanctification douloureuse de la mère, si la débauche n'était un poison subtil qui pénètre tout l'organisme, avec la rapidité de l'éclair, sans laisser une chance de salut à sa victime. Accuser la femme est facile, la plaindre sied au penseur, réparer le mal dans une sage mesure s'impose aux méditations de l'écrivain, c'est pourquoi l'initiative de l'éminent auteur dramatique ne restera pas isolée. La précipitation fiévreuse du pouls accuse une grande perturbation, — chacun voudra diagnostiquer ce malade si intéressant, la femme, et les plus incrédules y trouveront un motif de confiance dans l'avenir.

L'homme apporte toujours une certaine dose d'égoïsme dans une discussion de cette nature, qui touche à ce qu'il a de meilleur et de plus sacré dans la famille, dans la société, dans les relations ; certes, l'absolu, l'idéal parfaits, ne sont pas atteints, ils ne le seront sans doute jamais : est-ce une raison suffisante pour se croiser les bras, pour rester dans la coupable indifférence de l'orgueil satisfait?

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On ne peut pas appliquer tous les remèdes, on frise le ridicule en les proposant, nous dira-t-on; mais l'étude bienveillante de ces questions est un devoir, et nul ne peut s'y soustraire sans encourir une lourde responsabilité dans sa propre famille, — dans son fils, s'il se marie, dans sa fille, si elle est séduite, dans la mère de ses enfants, si l'adultère vient s'asseoir au foyer domestique. De si graves intérêts commandent l'attention la plus distraite, le scepticisme le plus moqueur, l'esprit le plus enclin aux pointes du badinage.

Est-ce que les insurrections individuelles du féminin ne se montrent pas chaque jour à la fois plus nombreuses et plus dangereuses ? Faudra-t-il, comme le pense M. Dumas, fils, attendre un demi-siècle pour assister à la ruine de la famille ? N'avons-nous pas vu récemment un mari trancher la question du féminin en faisant trois victimes ? Il a tué l'amant, il a tué sa femme, il s'est tué.

Ces arguments à triple détente ne vous troublent-ils pas dans vos entrailles de père, de mari, de citoyen ?

Trois cadavres pour une faute : est-ce là une utopie? est-ce là une immoralité ? est-ce là un ridicule ? Quel est donc celui qui oserait traiter par le sarcasme, par le sourire, une telle question ? Trouvez-vous excusable cette façon d'agir ? N'y voyez-vous pas une perturbation, une, crise, un danger? — La réponse, faite par un homme de bonne foi, peut-elle être douteuse ? Agissez alors ; que l'amour de vos enfants l'emporte sur le respect humain ; rendez à la famille son affection et son prestige ; faites dire à la loi ce qui est proclamé par l'expérience du XVIIIe siècle et par les terribles expériences contemporaines.

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Il n'y a de bon dans l'amour que le physique, a écrit un naturaliste du XVIIIe; et la fille aimera toujours le physique dans l'amour. Faut-il confondre la femme avec la fille ? L'erreur serait grossière. Toutes les civilisations ont fait monter la fille à leur surface avec les actions malsaines, avec l'écume des mœurs. La femme, mère de nos enfants, n'a rien à voir là.

La fille, au XVIIIe, eut les bonheurs, les enchantements de sa beauté, de son sourire, de sa grâce, de sa câlinerie enjouée, de ses mille tentations sur le cœur et sur l'esprit de l'homme ; — cette fille de tous les temps et de tous les lieux, M. Dumas, fils, l'a caractérisée ainsi : « Car qui ne t'a pas aimée, Manon, n'est pas allé jusqu'au fond de l'amour ; et c'est abominable à constater; mais qui n'aime pas comme des Grieux, c'est-à-dire, le cas échéant, jusqu'au crime et jusqu'au déshonneur, ne peut pas dire qu'il aime.

« Mais, tu sais que cet homme vaut mieux que toi, n'est-ce pas, Manon, mille fois mieux ! Ce n'est que lorsque tu as tout perdu que tu commences à le connaître; et tu es bien femme en cela. Mais lui, comme il te connaît, et comme il en souffre ! Quand il est si malheureux de tes abandons réitérés, ce n'est pas seulement parce qu'il perd avec toi la sensation dont il ne peut plus se passer, ce n'est pas seulement parce que tu vas la donner à un autre, c'est parce qu'il sait que,

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quelque soit ton complice, tu vas la partager. C'est ta philosophie à toi. Ce qu'il faut faire, autant le faire franchement et gaiement, n'est-il pas vrai ? C'est toujours ça de pris, et le plaisir cache la honte. Aussi, lorsque, fou de colère et de passion, des Grieux te ressaisissait, qu'il te regardait dans le blanc des yeux, et qu'il te disait : « Avoue-moi tout; » tu lui avouais tout avec un certain regard, en lui tendant les lèvres, et je t'entends d'ici lui dire : « Je te jure que j'ai pensé à toi tout le temps ! » Ah ! Coquine ! Mais que c'est bon la jalousie, la menace, les aveux, le repentir, les larmes, quand le raccommodement est au bout! Comme l'air est doux ! Comme le paysage est riant, comme les foins sont embaumés, provocants et commodes! Holà! l'hôtelier, du lait, du vin, du gibier, du pain frais et des fruits ! Nous nous aimons de nouveau et nous mourons de faim.

« Allons, Fragonard, Boucher, Moreau le Jeune, Schalle, Baudoin, représentez-nous ces scènes charmantes. Voilà la Fornarine des Raphaè'ls de boudoirs ! Voyez ces grands yeux humides et à demi-clos, ces joues à fossettes, ce nez mutin, ces petits pieds déchaussés, quelquefois plus haut que la tête, ces bras arrondis, ces mains potelées et mignonnes, ces seins fermes et blancs, étoiles d'un point rose semblable à un soleil qui se couche sur un pic de neige, cette bouche fraîche et brûlante à la fois, où les baisers s'engouffrent, plus nombreux et plus pressés que les moutons qui rentrent dans la bergerie voisine !

« Au fait, qu'allez-vous lui parler de pudeur, de morale, de remords, à cette belle fille ? Elle n'y comprend

rien. Elle ne peut vivre que dans le plaisir, comme le poisson ne peut vivre que dans l'eau ; c'est son élément. »

Alexandre Dumas, fils, 1875.

Oui, cette fille est bien la fille du XVIIIe ; elle ne comprend absolument rien à la pudeur, elle, ni aux fausses modesties des petites pensionnaires ; — Manon est fille d'amour, fille libre, et tout son être frissonne et vibre quand soudain retentit le doux bruit d'un baiser, quand d'aventure le mot si mystérieux, si puissant, charmant et rêveur, J'aime, déchire les ondes de l'air qu'elle respire et qu'elle parfume avec les émanations de sa' chevelure, de sa gorge et de sa jupe courte; — Manon est née pour aimer, chanter, rire, tromper, revenir à son amour comme l'hirondelle à son nid, comme la vague dans le creux du rocher de la plage; elle est née pour faire les déiices et le désespoir de l'homme ; — elle n'entend rien à la morale de la société, elle a sa morale à elle, cette fille, et cette inorale lui suffit, — et lui suffira longtemps encore.

Les lois qui régissent le mariage, comme elles sont cavalièrement sifflées par ces filles et comme elles sautent par-dessus avec la désinvolture de la fantaisie et de l'audace ! Le Code français n'a pas d'autre importance à leurs yeux que les lois de Manon ou de Confu-

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