‹ Les ruelles de XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 5 sur 38 · IV IV · texte numérisé non relu

IV IV

M. le marquis s'enga- Accordé, puisqu'il le géra le plus solennelle- faut, mais c'est se faire ment qu'il lui sera possi- P ère de quatre enfants ble, de reconnaître ma \ pour un morceau de pain. fille et mes trois garçons, de s'en avouer le père et de leur permettre deprendre, ainsi que moi, le nom, les armes et la livrée de la maison de

M. le marquis me quit- \ Accordéde grand cœur,

tera au sortir de l'église, aussi bien vous serais-je

prendra un fiacre pour se \ inutile.

retirer où bon lui semblera avec son ami, et s'engagera ici, par écrit, de ne jamais mettre le pied chez moi, ni dans tous les endroits où je pourrai me trouver.

M. le marquis enverra tous les trois mois chez le sieur Lenoir, notaire, au coin de la rue de l'Echelle, qui lui remettra 3oo livres sur sa signature en bonne forme.

Je n'aurai garde d'y manquer.

Et comme il convient que je fasse respecter le nom que je vais porter, je m'engage de passer six mois, à commencer dès demain, dans une maison religieuse, où je prendrai un air de décence convenable à mon nouvel état.

Fait à Paris, le 22 octobre 1755.

(Signé) : Dufresne.

Soit; mais cette retraite momentanée me paraît bien inutile. Au reste, un mari de 1200 livres n'a pas trop la voie de représentation ; ainsi , tout comme il vous plaira.

(Signé) Le marquis de

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« Le mariage suivit ces préliminaires, qui furent observés de point en point, M"e Dufresne prit le nom et

les armes du marquis de sa fille l'imita ; l'aîné des

garçons qui était au collège de Clermont, quand les Jésuites existaient à Paris, porte le nom de marquis ; le second a pris le titre de vicomte, le troisième celui de chevalier. Tout Paris attestera un fait qu'à peine il a cru. Le père putatif de cette arlequinade mourut trois mois après qu'il eut vendu son nom à la Dufresne qui, tirant vanité de cet événement, drapa comme une duchesse.

« La marquise de s'amouracha au sortir du

couvent, de deux mousquetaires, puis les congédia

pour M. de premier valet de chambre du roi;

mais il avait le défaut de vouloir de la constance et de ne point aimer l'ambre qui était le parfum favori de la Dufresne. La guerre arriva, et les nobles furent remplacés chez elle par les financiers, les abbés, les auteurs ; l'âge vint aussi sans amener une fortune plus

solide, et la réduite aux petits vers de privée

de la vaisselle d'argent qu'elle avait envoyée en bonne citoyenne à la monnaie, mourut presque de misère vers 1770, laissant deux fils capitaines dans l'armée. »

Le prince de Rohan eût une intrigue avec la dame aux parfums d'ambre ; Richelieu avait mis cette odeur à la mode :

Un gigot tout à l'ail, un seigneur tout à l'ambre. A souper vous sont destinés.

Le prince abandonna la fille de la blanchisseuse pour une personne que ses beaux yeux avaient conduit

entre les mains de Lebel, le pourvoyeur en titre du Parc-aux-Cerfs, un royal amusement sur lequel on a répandu beaucoup d'exagérations ; la vérité, plus simple, aussi plus sévère, ressortira d'une étude consciencieuse faite sur les manuscrits de l'époque et sur les remarquables travaux du savant M. Leroy.

Vraie ou fausse, authentique ou supposée, émanant d'un sottisier ou de toute autre source, la ruelle de mariage fit son chemin ; elle sema, comme à l'ordinaire, le discrédit et le ridicule sur la noblesse ; on ne recherchait pas autre chose, et il faut avouer que le succès couronna l'entreprise. Là encore le mot trahit sa mission ; nous aurons plus d'une fois l'occasion d'y revenir *.

"Cette Dufresne, — plus tard F nous avons vu comment — fit au

duc de Lau2un des avances racontées sur un ton piquant dans ses Mémoires : « Je fis entrerle porteur, je lui demandai àqui il était, ettoutfut

éclairci en apprenant qu'il appartenait à Madame la marquise de F

Je répondis que j'irai la voir dans la matinée; je ne la trompai point. Je la remerciai de la préférence qu'elle me donnait, et lui déclarai, sans tournure, que mon cœur tenait à un ancien attachement qui n'y laissait point de place à un nouveau. Elle ne se le tint pas pour dit, et afficha, avec une impudence et une publicité extrêmes, son goût pour moi, et le peu de succès qu'il avait. Elle me faisait des scènes partout où elle me trouvait, et je la fuyais avec autant de soin qu'elle en prenait à me suivre. »

Le fameux arrangement marital est de 1 755 ; Lauzun écrit ce passage en 1772, c'est donc dix-sept ans après avoir endossé le titre de marquise que la Dufresne poursuivit Lauzun, l'homme à la mode, le soupirant que les femmes se passaient comme une balle au jeu de paume. Etre un homme à la mode, quel prestige alors !

Chevrieret Bachaumont, les gazetins de ruelle et les feuilles volantes ont tour à tour flagellé mademoiselle Dufresne ; elle fut l'entretien des cercles, elle eut les amants les plus distingués, les plus riches, elle mangea beaucoup d'argent, ou plutôt le dissipa, et mourut, disent les Mimoires secrets, « dans une indigence extrême et sans secours. «

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Louis XV, berné par ses incapables conseillers, succombant sous le poids d'une impopularité que nul n'est parvenu à dépasser, — et ce n'est pas dire peu ! — avait à répondre souvent à de terribles insinuations concernant le commerce des grains, et la spéculation présumée de la Cour. Les gazettes de Hollande se faisaient hardiment l'écho de ces rumeurs ; à leur distribution clandestine à Paris, la ruelle, toujours à l'affût d'une méchanceté, toujours pourvue de fiel pour ces exécutions sommaires, répandait le bruit en lui donnant une tournure plus courante, plus ailée, la forme gauloise, et la foule murmura plus d'une fois ; — mais elle s'essayait seulement dans ce genre d'exercice qu'elle devait connaître à fond et pratiquer plus tard sur une vaste échelle. Toujours est-il qu'un écrivain contempo-

Le XVIII" est le siècle des surprises ; les déclassés y furent nombreux. Qui ne connaît le chevalier d'Eon ? Attaché à l'ambassade de M. de Guerchy à Londres, agent secret de Louis XV par l'entremise du comte de Broglie, brisant peu après avec son chef et nouant des relations avec l'opposition anglaise, ce d'Eon, ou cette d'Eon, puisque son véritable sexe reste un mystère, causa beaucoup de craintes et d'inquiétudes au ministère français et lui donna un gros peloton de fil à retordre. Que de manœuvres pour lui fermer la bouche et reprendre les papiers secrets 1 Louis XVI, à son avènement au trône, débrouilla une situation unique en son genre. Quelques mémorialistes anglais affirment cependant que d'Eon était un homme avec les apparences frêles, souriantes, minaudièresde la femme et une audace de matamore.

Une Dufresne et un chevalier d'Eon peignent une époque mieux que ne sauraient le faire des volumes. Les documents n'ont leur véritable raison d'être qu'autant qu'ils servent à expliquer, à éclairer une époque ; — seuls, ils manquent de vie et d'intérêt.

rain, M. Auguste Vitu, dans un livre bien fait, bourré, de faits et de détails, Ombres et vieux murs, a remis en lumière cette grave accusation.

Page 281, parlant de l'almanach royal, il s'exprime ainsi : « L'année 1774, mort de Louis XV, est extrêmement recherchée, uniquement pour deux lignes qui se trouvent à la page 553, et qui, dans leur brièveté, sont un terrible réquisitoire contre l'arrière-petit-fils de Louis XIV :

« Trésorier des grains au compte du roi, M. Demirlavaud, rue Saint-Martin, vis-à-vis la fontaine Maubué *. »

« Le pacte de famine fut-il donc une réalité? Chose étrange! Y Almanach royal n'avait jamais constaté l'existence d'une charge de trésorier des grains au compte du roi avant l'année 1773-74, et cette charge suspecte disparut à l'avènement de Louis XVI. »

Quelle part faut-il attribuer à la vérité dans les

* Nous imprimerons, dans le second volume de cet ouvrage, le traité intervenu le 28 août 1765 entre Monseigneur le Contrôleur général et les nommés Simon-Pierre Malisset, Jacques-Donatien le Roy de Chaumont, Pierre Rousseau et Bernard Perruchot ; la lumière sera faite sur une question qui a longtemps agité les esprits, question qui fut capitale pour la royauté avant le voyage de Varennes, et qui devint comminatoire lors du retour des prisonniers.

Les vengeances de l'histoire sont d'autant plus éclatantes qu'elles sont parfois plus tardives ; le XVIIIe a besoin d'être éclairé a giorno par les révélations de ruelle. Pourtant, ce n'est pas la ruelle qui nous a fourni la teneur du traité; nos cahiers manuscrits ne contiennent que des fragments, des dénonciations, des allusions, des attaques visant Louis XV et ses ministres ; le traité se trouve au long dans Manuel, (38o-<g8) Ier volume de La Police dévoilée. Mais les sottisiers ne trompaient pas ; leurs suppositions, en apparence les plus hardies, étaient encore au-dessousde la vérité.

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accusations hollandaises, dans les complaisantes indiscrétions de la ruelle, dans la mention inouïe de l'année 1774, dans les virulentes sorties des bureaux de nouvelles ? — Nous le saurons ; le Roy n'était malheureusement pas au-dessus du soupçon, et son dangereux entourage moins encore.

Ainsi, attaques plus que vives contre la noblesse, qui avait la prétention d'être un État dans l'État, — attaques d'une extraordinaire force contre le monarque lui-même, accapareur des grains, — attaques contre les femmes de cour, contre les courtisans, contre les ministres, contre nos représentants à l'étranger, — la ruelle attaqua tout le monde sans aller au fond des choses, sans peser l'effroyable responsabilité qu'elle endossait avec son sourire habituel, avec son sans-gêne régence, avec ses habitudes libertines, souvenirs des roués et des talons rouges, ses premiers et plus intimes inspirateurs.

Le moment de conclure sur le XVIIIe n'est pas venu; nous n'ébauchons qu'une vue, nous réunissons les considérants, afin que nos lecteurs puissent mener de front l'observation des moeurs et l'observation philosophique, le travail de sociologie et le travail des intelligences, l'étude de la cour et l'étude plus délicate, plus attentive, du cœur de la femme.

Un écrivain des plus distingués, analyste pénétrant, chercheur instruit et sagace, M. Louis Lacour, a porté sur le siècle des favorites un jugement contre lequel l'accusé n'oserait certes pas s'inscrire en faux : « Dès lors, jusqu'au moment où la vieille royauté roula dans l'abîme avec son roi, ses seigneurs et ses prêtres, au* cun rempart ne fut élevé, nulle mesure défensive ne fut prise pour contenir l'effervescence de la foule ou ralentir la marche précipitée du corps social vers sa dissolution. Tandis que la tête de la nation s'appesantit au milieu des nuits de débauche, l'esprit philosophique partout pénètre et place à la fois aux mains du peuple le flambeau qui éclaire et la torche qui incendie. Les parlements ineptes et barbares ravivent l'un et l'autre par d'iniques condamnations; un enfant périt en d'affreux supplices pour avoir, soi-disant, insulté un morceau de bois! Cependant le trône et la noblesse, les voyant si résolument décidés à la lutte, se reposent sur leur concours. Vaine illusion. Les magistrats qui jugèrent Calas, ceux qui supplicièrent le martyr d'Abbeville, portaient Crébillon fils dans leur poche, et, le soir, mimaient la Pucelle sur les sophas des filles perdues. Louis XV meurt, laissant le fardeau de cet épouvantable désordre à un jeune homme sans expérience et sans esprit, et à une reine enfant. Ce temps demandait un despote armé et décidément réformateur, pour replonger tous les vices dans le néant et faire droit

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aux exigences de la philosophie et du juste rigide. Au lieu de cela une tête sans cervelle, attendant midi pour courir les bois un fusil de chasse en main, ou pour achever quelque serrure ; une femmelette, mi-précieuse, mi-bourgeoise, satisfaite de plaire et de caqueter au milieu d'un petit cercle d'amis. Il fallait un Frédéric II, mêlé de Robespierre; ce fut un Louis XVI qui régna ! Et autour de ce pâle soleil gravite le monde poudré des plats valets de cour, des traitants insatiables, un peuple de jolies femmes plus légères que les plumes dont elles sont couvertes, plus vicieuses que le clergé qui les prêche et que la tourbe dorée qui les choie. Pas un ministre, pas un conseiller, pas un honnête homme, pas une conscience !

« Hors de la cour, à la ville, pour employer leur façon de dire, dans la province, qu'apercevons-nous? Des mères, femmes passionnées, tout aux billets déclamatoires et aux bals de l'Opéra, aux intrigues et aux soupers fins ; des fils vieux avant d'être jeunes, et plus jeunes que jamais dans l'âge des cheveux blancs ; la fille imite la mère; le père est pire que ses enfants! Tout cela court, boit, s'emplit, se vide, saute, trébuche, se remplit, se vide encore, s'use, rit, fronde. Plus de Dieu, plus de religion. Le prêtre chante vêpres et matines sur les genoux des femmes d'histrions, et les histrions souillent le lit des grandes dames. Le jour luit, courons dormir, et la nuit suivante, orgie nouvelle ; mais cette incessante ébriété devient monotone aux spectateurs, qui d'abord criaient bis, et qui, aujourd'hui, ne trouvant plus cela drôle, abaissent enfin le rideau sur des farces trop chèrement payées. L'acteur

ivre s'indigne, il lutte et tombe dans le sang. La terre imprégnée, revivifiée, rendit une riche moisson. Cette race lâche, dégénérée, corrompue, en mourant enfanta des héros. Les rieurs les plus gracieuses, les plus rares, naissent de la boue et du fumier, et la fable antique fait sortir la beauté de l'écume des Océans. »

Quel tableau d'histoire ! La société à son déclin, entre un dernier amour et une dernière ivresse, entre un dernier blasphème et une dernière profanation, laissa dans les mœurs une éternelle empreinte. Les sens avaient tué le cœur.

Unissant dans une remarquable mesure l'intérêt de l'histoire, la gravité de la philosophie, le piquant du détail aux observations rigoureusement précises et finement étudiées, M. Louis Lacour ajoute : « En vérité, je donnerais toutes les larmes d'amour du duc de Lauzun, avec toutes celles du XVIIIe siècle, pour une goutte de rosée. Rien de pur, rien de sain, rien de frais dans le moindre épisode de tous ces spasmodiques attachements nés de l'effervescence et le plus souvent de l'excitation des passions. Qui surnommera cette époque l'âge de la promiscuité universelle ! On compte les membres des hautes classes qui ne se sont pas souillés d'un inceste. O vous, en qui la destruction de Sodome et de Gomorrhe trouve des croyants et des admirateurs, pourquoi donc persister à ne pas voir l'ordre de la justice providentielle dans le bouleversement soudain de toutes ces maisons polluées? Ce livre est un des actes d'accusation les plus indiscutables dressé contre la société française, à la veille de la révolution, par un des membres les plus brillants et les plus accrédités de

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l'aristocratie. Chacun, après avoir lu. prononce un arrêt; il est impossible que cet arrêt ne soit pas une condamnation. Nul ne trouve en soi assez de force pour blâmer ces terribles années, marquées en rouge sur le calendrier du XVIIIe siècle; on les excuse, on les comprend; la pourriture demande le scalpel. Ces pages, M. Sainte-Beuve l'a dit avec sagesse, justifient la révolution. »

Louis Lacour parle du duc de Lauzun et de ses retentissants mémoires; son indignation provoqua des colères en 1 858 ; et, depuis, nombre d'esprits, aussi sages que l'illustre Sainte-Beuve, ont courbé la tête devant l'évidence, quoique hideuse. Écrire l'histoire de cette époque avec du lait sucré additionné d'eau de lubin ou de fleur d'oranger ne convient pas à tout le monde ; il serait à souhaiter que cette littérature exerçât moins de ravages dans les jeunes cerveaux, et que le rococo littéraire abandonnât des titres usurpés.

Nombre de sérieux livres sont venus, dans ces derniers temps , éclairer l'époque qui vit fleurir les ruelles; leurs conclusions sont excessivement sévères, surtout pour les grandes faiblesses qui eurent un caractère national. Laissons parler le duc de Broglie : « Il y a une faute en particulier, à la fois politique et morale , qui pèsera toujours sur la mémoire de Louis XV, et dont, si je ne me trompe, la découverte

de la correspondance secrète doit altérer sinon la gra-

vite, au moins la nature. (Le Secret du roi, 1878.) On devine que je veux parler du démembrement de la Pologne, ce brigandage diplomatique ope'ré sous les yeux de l'Europe indifférente, sans que la France ait eu soit la perspicacité de pénétrer le complot, soit, à la dernière heure, le courage d'en arrêter l'exécution. La France ne pardonnera jamais à ceux qui l'ont fait assister inattentive ou impuissante à la ruine d'une antique alliée et à l'un des plus criminels attentats qui aient jamais outragé le droit de la nature et des gens. Cet abandon de la plus juste des causes présente un caractère de duperie mêlé de faiblesse dont une nation généreuse et spirituelle ne peut, même après un siècle écoulé, encore prendre son parti. »

Voilà une belle page indignée. Certes, la France a le droit de se souvenir; elle ne pardonne jamais; le duc de Broglie le dit ; et, sur ce point, nous sommes entièrement avec lui. Une nation a des traditions précieuses dans sa politique étrangère ; elles furent foulées aux pieds avec un sans-gêne qui augmente encore, s'il se peut, la culpabilité des hommes d'État de la seconde moitié du XVIIIe. L'œuvre dont nous avons cité un fragment est plutôt un réquisitoire qu'une réhabilitation ; on y voit, à chaque page, les faiblesses, les indécisions, les retours, les feintes et les ruses de Louis XV; l'œuvre grandit le comte de Broglie, mais elle condamne sévèrement la politique royale.

N'est-il pas d'une haute moralité d'entendre un homme, qui a lui-même joué un rôle considérable, tenir un langage sans doute plus académique, plus châtié que celui de la ruelle, mais offrant la même

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analyse et arrivant aux mêmes conclusions ? — La ruelle se faisait l'écho de Chanteloup, où Choiseul, sous le poids d'une sombre et patriotique tristesse, surveillait l'impression de ses Mémoires; mais Frédéric, avec l'impatience du génie, n'avait que trop facilement entraîné les deux impératrices, Marie-Thérèse et Catherine. Divisés par la force, les trois tronçons de la Pologne restent, après un siècle de souffrances, écartelés aux yeux de l'Europe pour l'enseignement des hommes publics et la honte de Louis XV. Ainsi conclut la conscience.

N'avions-nous pas raison d'avancer que les couplets satiriques se rapportent aux questions les plus irritantes, les plus vivaces de notre histoire? Là se trouve leur originalité, leur côté propagandiste, leur sanction morale; il y a, sous le sarcasme et sous le rire, de cruelles et nombreuses vérités.

Tout ne fut-il pas anormal au XVIIIe, et spécialement le mariage? A peine se voyait-on avant de s'épouser; après une lune de miel qui ne comptait jamais beaucoup de quartiers, Monsieur oubliait la porte de Madame, il retournait aux plaisirs, aux spirituelles élégances, souvent aux gourgandines, une espèce à part qui pullule dans les bas-fonds et dans les demimondes de la société. Rien d'aussi triste que le mariage entre gens riches. Les convenances supprimaient l'amour comme on supprime un mot dans un membre

de phrase; c'est brutal, facile et commode, surtout peu gênant.

L'exacte peinture d'un observateur qui savait manier le bel-esprit, l'ironie et le madrigal, le prince de Ligne, est bonne à rappeler ici : « On apprend à une fille à ne pas regarder un homme en face, à ne pas lui répondre, à ne jamais demander comment elle est venue au monde. Arrivent deux hommes noirs avec un homme brodé sur toutes les tailles. On lui dit : Allez passer la nuit avec ce monsieur! Ce monsieur, tout en feu, brutalement fait valoir ses droits, ne demande rien, mais exige beaucoup. Elle se lève en pleurs, tout au moins, et lui, tout en eau. S'ils se sont dit un mot, c'est pour quereller. Ils ont mauvais visage tous les deux et sont déjà portés à se prendre en guignon. Le mariage commence toujours ainsi sous d'heureux auspices. Toute la pudeur est déjà partie. Est-ce la pudeur qui peut empêcher cette jolie femme d'accorder par goût à celui qu'elle aime ce qu'elle a accordé par devoir à celui qu'elle n'aime pas? Et voilà l'engagement le plus sacré des cœurs, profané par des parents et un notaire. »

Tour vif, langue agréable, détails piquants, voilà un morceau qui réunit ces diverses qualités ; la note est haute en couleur, un peu montée d'expression, mais, au fond, c'est la vérité sous le vernis d'une habile charge. Et ce fut ainsi que se maria le duc de Lauzun- Biron, mort sur l'échafaud le ier janvier 1794, après avoir commandé les armées de la République. Le mariage ne fut pas heureux. Amélie de Boufflers retourna bientôt chez sa grand'maman, la célèbre maréchale de

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Luxembourg. Lauzun reprit le cours, un instant interrompu, de ses exploits à l'Œil-de-Bœuf.

Il est peu d'existence qui peignent aussi bien le XVIIIe; cet homme eut les vices et les vertus de son temps, vices effroyables et vertus faciles.

La vue que nous crayonnons a la fin de ce premier volume manquerait d'horizon si nous négligions ce personnage.

Jeune, beau, spirituel, brave comme son sabre; roué comme on le fut sous la Régence, c'est-à-dire jusques aux moelles ; amoureux de toutes les femmes, ne s' attachant à aucune, le cœur toujours malade, toujours en quête de sensations douloureuses ; suivant jusqu'en Pologne une grande dame qu'il quittera aussi promptement que les autres; officier distingué en Amérique; courtisan émérite à Versailles ; petit ami de Marie- Antoinette, allant chez Gourdan et chez Brissault, ne négligeant pour cela ni les actrices, ni les coureuses ; papillon brillant, causeur merveilleux, dévoré du besoin d'aventures ; jetant un immense avoir aux quatre coins des cieux avec l'insouciance du seigneur qui ne compte que sur lui-même, sur son nom, sur son courage pour captiver et retenir la fortune, la faveur, l'attention des femmes ; général expérimenté, aussi remarquable dans le conseil que dans l'action, souriant au feu, grave et recueilli devant le malheur ; poursuivant sans sourciller une défection qui lui coûtera la vie ; servant la cause nationale comme autrefois celle du roy ; ami

fidèle, âme généreuse, hardi à la riposte, heureux dans ses engagements ; luttant pied à pied quand il fallut rendre des comptes, parlant avec une véritable hauteur à ses juges qui vont être ses bourreaux; et disant tranquillement à l'exécuteur des hautes œuvres qui le surprenait au moment où il attaquait une douzaine d'huîtres : Prends ce vin, tu dois avoir besoin de courage au métier que tu fais ; et montant dans la charrette comme il montait dans les carosses de la Cour. — Quelle dramatique existence! Quel homme personnifia mieux son siècle ! Mais, hâtons-nous de le dire, il valut mieux que lui. L'histoire pleure en Lauzun une victime. La fin racheta le commencement.

Appartenir à Lauzun était devenu pour les dames à la mode quelque chose comme un engouement; à la vivacité des sentiments succédait rapidement la satiété: témoin madame d'Esparbés.

Le jour de la rupture, elle lui tint ce langage, qui peut être considéré comme un des plus curieux chapitres de l'évangile d'amour au XVIIIe : « Vous avez voulu me voir ; en pareil cas, toute autre vous aurait refusé; mais j'ai cru devoir quelques conseils à l'intérêt qu'inspire toujours une ancienne connaissance. Vous êtes, en vérité, d'une enfance rare : vos principes, votre façon de voir, n'ont pas le sens commun. Croyezmoi, mon cousin, il ne réussit plus d'être romanesque; cela rend ridicule, et voilà tout. J'ai eu bien du goût pour vous, mon enfant ; ce n'est pas ma faute si vous

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l'avez pris pour une grande passion, et si vous vous êtes persuadé que cela ne devait jamais finir. Que vous importe, si ce goût est passé, que j'en aie pris pour un autre, ou que je reste sans amant; vous avez beaucoup d'avantages pour plaire aux femmes : profitez-en pour leur plaire, et soyez convaincu que la perte d'une peut être réparée par une autre : c'est le moyen d'être heureux et aimable. Vous êtes trop honnête pour me faire des méchancetés; elles tourneraient plus contre vous que contre moi. Vous n'avez point de preuves de ce qui s'est passé entre nous ; l'on ne vous croirait pas ; et on vous croirait, jusqu'à quel point croyez-vous donc que cela intéresse le public? S'il a su que je vous avais pris, il ne s'est pas attendu que je vous garderais éternellement. L'époque de notre rupture lui est parfaitement indifférente. D'ailleurs la mauvaise opinion et la défiance des autres femmes me vengerait de vous, si vous étiez capable de mauvais procédés. Les avis que je vous donne doivent vous prouver que l'intérêt et l'amitié survivent aux sentiments que j'avais pour vous. » Et Lauzun ajoute : « J'étais embarrassé et je faisais une assez sotte figure : des protestations, quelques compliments passablement gauches. Elle me tira d'embarras en sonnant ses femmes de chambre pour l'habiller. Je restai encore un moment, et je sortis. »

Oui, tout l'évangile d'amour du XVIIIe est là; il est contenu dans ce discours si fin, d'une nuance féminine

si coquettement tendre, d'une touche persifleuse où l'émotion réelle ne se trahit pas un seul instant ; — la femme est sûre de son cœur comme un entraîneur bien en selle est sûr de son cheval; elle badine avec l'amour, elle lui rogne ses ailes, elle l'embrasse, elle minaude, elle le cajole et parfois le blesse en attendant qu'elle soit blessée à son tour. Les jeunes hommes devraient apprendre ce discours, plus intéressant que les humanités. Et, à notre sens, plus d'une chute serait conjurée, plus d'une bêtise irréparable ne serait pas commise. Peut-être que le ménage lui-même y gagnerait. — Horace et Virgile pâlissent auprès de madame d'Esparbés. La belle Poppée ne serait pas de trop pour soutenir la comparaison, — et encore !

Ajoutons que Lauzun , sermonné par une jolie femme, profita de ses leçons. C'est lui qui parle : « Madame la princesse de Bouillon me reprocha chez madame de Guéménée d'être triste et occupé, et me dit, en riant, que j'avais une grande passion dans le cœur. — Si cela est, répondis-je en plaisantant, elle est malheureuse; car il faut convenir que j'en vois rarement l'objet. — On ne dit pas cela, répliqua madame de Bouillon, et on assure que vous êtes fort bien reçu. — Au moins dites-moi le nom de ma passion; il est juste que je le sache aussi. — Il s'agit d'un trop grand personnage pour oser le nommer ; il y a cependant si peu de monde dans la pièce, que je veux bien

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vous confier que c'est la Reine. — Madame de Guéménée rougit et s'embarrassa. — Il faut donc, lui dis-je le plus froidement possible, qu'elle soit informe'e de cette belle nouvelle, et je vais sur le champ le lui apprendre sans citer personne, comme de raison, en fixant madame de Bouillon, qui me parut entièrement déconcertée; et je sortis de la Chambre.

« Je montai chez la Reine que je rencontrai en allant au salut. Je la suppliai de m'accorder une demiheure d'audience après le salut. Elle me dit de l'attendre, me fit entrer dans son cabinet dès qu'elle fut revenue, et me dit : — Qu'y a-t-il de nouveau? — J'ai cru devoir informer Votre Majesté que l'on osait mal interpréter mon attachement sans bornes à sa personne, et que l'on poussait l'audace jusqu'à blâmer les bontés dont elle m'honore. J'ose la supplier d'en diminuer les marques trop frappantes, et de me permettre de me présenter moins souvent devant elle. — Y pensez-vous? reprit-elle avec colère; devons-nous céder à d'insolents propos que je n'aurai pas dû craindre ? et serais-je excusable de leur sacrifier l'homme du monde sur qui je compte le plus, et de qui l'attachement m'est le plus nécessaire? — Oui, Votre Majesté le doit, et j'ai dû m'y attendre ; quelque affreux qu'il soit pour moi de renoncer à la douceur de lui consacrer mes services et ma vie, je dois m'y résoudre, profiter, puisque les circonstances l'exigent, de l'asile que m'offre une grande princesse, et fuir les persécutions que l'on me prépare de toutes parts dans ma patrie. — Vous croyez donc que je ne vous défendrai pas? — J'ose supplier Votre Majesté, j'ose même

exiger, comme seul prix de mon dévouement absolu, qu'elle ne se compromette pas en me soutenant; je suffis pour me défendre. — Comment! vous voulez que

j'aie la lâcheté non, M. de Lauzun, notre cause

est inséparable, on ne vous perdra pas sans me perdre! — Oh! Madame, l'intérêt particulier d'un sujet peut-il être comparé aux grands intérêts de la Reine? — D'un sujet tel que vous, Lauzun? Ne m'abandonnez pas, je vous en conjure; que deviendrai-je, si vous m'abandonnez? — ■ Ses yeux étaient remplis de larmes. Touché moi-même jusqu'au fond du cœur, je me jettai à ses pieds : — Que ma vie ne peut-elle payer tant de bontés! Une si généreuse sensibilité! Elle me tendit la main, je la baisai plusieurs fois avec ardeur sans changer de posture. Elle se pencha vers moi avec beaucoup de tendresse ; elle était dans mes bras quand je me relevai; je la serrai contre mon cœur qui était fortement ému; elle rougit, mais je ne vis pas de colère dans ses yeux.

« Eh bien ! reprit-elle en s'éloignant un peu, n'obtiendrai-je rien? — Le croyez-vous, repartis-je avec beaucoup de chaleur, suis-je à moi? N'êtes-vous pas tout pour moi ? C'est vous seule que je veux servir, vous êtes mon unique souveraine! Oui! continuai-je plus tristement, vous êtes ma Reine, vous êtes la Reine de France! — Ses regards semblaient me demander encore un autre titre; je fus tenté de jouir du bonheur qui paraissait s'offrir. Deux raisons me retinrent : je n'ai jamais voulu devoir une femme a un instant dont elle put se repentir, et je n'eusse pu supporter l'idée que madame Czartoryska se crût sacrifiée à l'ambi-

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tion ; je me remis donc assez promptement : — Je ne prendrai point de parti, lui dis-je sérieusement, sans les ordres de Votre Majesté; elle disposera de mon sort. — Allez-vous-en, me dit-elle; cette conversation a duré assez, et n'a peut-être été que trop remarquée. — Je fis une profonde révérence, et me retirai *. »

De simple sujet à Reine, de Reine à simple sujet, les distances n'étaient pas plus grandes que cela au XVIII0! Il n'y a peut-être pas dans l'histoire universelle un pareil exemple d'oubli et d'abandon; d'ailleurs, ces choses se lisent, et chacun les commente à sa manière. Hélas ! la Reine de Lauzun fut en butte aux traits les plus enfiellés de la ruelle :

Petite Reine de vingt ans, Vous qui traitez si mal les gens, Vous repasserez la barrière, Laire, laire, laire, lanlaire, laire, lanla.

Elle se trompait, la ruelle; la barrière ne put être franchie ; et Varennes fut la première étape d'un long supplice. Que de brocards, que de lardons, que d'anec-

* Nous avons négligé de parti pris l'anecdote de la plume de héron, l'anecdote relative à de Fersen, et les nombreuses accusations qui retentirent dans les libelles contre la Reine de France ; — car s'il y eut dans sa conduite des inconséquences et des légèretés, de frivoles actions, nous sommes de ceux qui excusent la femme, et, comme nous l'avons dit dans un ouvrage publié en 1875 : « où le sang a coulé, l'historien, attendri « et rêveur, doit incliner la téte.y — Ajoutons aujourd'hui que l'indulgence pour les victimes est une des moralités de l'histoire, un cri de la conscience, une émotion du cœur.

JOO LES RUELLES

dotes contre l'Autrichienne ! Toutes les armes paraissent bonnes contre une femme ; l'e'trange guerre faite aux filles du marquis de Nesle, à la marquise de Pompadour, aux passagères du Parc-aux-Cerfs, à la Du Barry, aux royales fantaisies d'un maniaque et d'un blase', — cette guerre recommença contre la Reine, mais avec un acharnement incompre'hensible aujourd'hui. La ruelle, hyène féroce, avait soif de sang : elle ne fut que trop satisfaite.

Le comédien Monvel, — les comédiens savent parfois admirablement peindre une époque — s'adressant à Mlle Raucour, et mêlant à sa poésie de coulisses le cynisme d'un corrupteur, ne craignait pas de parler cx-professo d'un vice familier aux deux villes consumées, — dit la Bible — par le feu du ciel :

Oui, la plus belle des Didons, Chaste un peu moins que Pénélope, Dans ce pays d'illusions, 11 n'estrien que nous ne fassions Pour fuir l'ennui qui nous galope.

Plumes en l'air, nez au vent, On court grimpé sur la chimère, Vers le plaisir qui fuit d'autant Toujours séduit, toujours enfant.

On aime, on plaît à sa manière : L'un atteint l'amour par devant, L'autre l'attrape par derrière, Le caprice est ce qui nous meut ; Le diable emporte les scrupules !

Tout le monde a des ridicules,

DU XVIIIe SIÈCLE 36 1

Mais n'a pas des vices qui veut.

Du tien ne va pas te défaire, Dans la Grèce on en faisait cas, Et sur le vice, on sait, ma chère, Que les Grecs étaient délicats.

Eduque nos parisiennes, Il est des excès qu'en tout bien 11 faudra que tu leur apprennes; Ceignant le pampre et le laurier.

N'obéis qu'à la fantaisie; Gardes ton essor cavalier, Et ton audace et ton génie.

Et cet amour peu familier, Dont le costume irrégulier Tente la bonne compagnie.

Voilà ce qui se colportait : quelle honte et quelle infamie ! L'histrion complétait son professorat par cette déclaration :

Va, dans ce siècle du bon ton, Les mœurs sont une singerie, Et la sagesse une folie, Nous sommes libertins à fond.

Et le siècle qui eût volontiers vécu sa vie dans le rêve ininterrompu des anciens paradis, dans les délices de l'amour, dans les molles causeries qui précèdent et suivent la volupté, dans les enchantements du cœur, dans les jeux délicats des arts et de l'esprit, — pliant sous le faix d'une civilisation trop raffinée, trop avancée, d'une élégance de manières et de sentiments voi-

sine de la pourriture morale, — le siècle de la femme et du rire, de la folie et des brûlantes ivresses, le XVIIIe enfin, s'affaissa comme un homme foudroyé par la rupture d'un ane'vrisme ; plus rien ne tenait, rien ne résista; une avalanche passa sur le monde subitement écroulé; des angoisses, des terreurs, des larmes et des soupirs se croisèrent dans l'effrayant tumulte de la place publique; des bruits sourds se firent entendre; des cris de pitié, des cris d'épouvante mélangés d'attendrissements, de subites espérances détrompées à leur tour, un cliquetis d'armes, des pas furtifs dans la nuit, de l'audace et du mystère, des opprobres, des viols, des murmures et des râles, des imprécations et des rages violentes; — puis, la funèbre besogne accomplie, une main inconnue grava sur les murs du palais de Versailles six mots — éloquents et sombres :

Cl-GIT LE DIX-HUITIÈME SIECLE

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