‹ Les ruelles de XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 6 sur 38 · LISTE DES GENS TAXÉS · texte numérisé non relu

LISTE DES GENS TAXÉS

SOUS PHILIPPE D'ORLÉANS (RÉGENCE) Du 7 novembre 1 716 au 2 janvier 17 17.

Les financiers furent aussi coupables que les roués, les élégantes, les ruellistes, peut-être même plus coupables, puisqu'ils mirent la rovauté dans l'obligation, — aussi rigoureuse que fatale — de convoquer à bref délai les Etats-Généraux du royaume , convocation grosse d'orages et de conflits, pressentis par les royalistes fervents, désirés par les encyclopédistes, motif d'effroi pour toutes les consciences honnêtes.

Le réquisitoire n'a que faire ici, dans un livre d'analyse et d'observation ; — on constate, sauf à laisser au lecteur sa liberté d'appréciation.

Une conversation de la fin du siècle jette une vive lumière sur les intendants ; on pouvait dès lors porter sur eux, sur leurs agissements, sur leurs budjets, sur la force d'inertie dont ils abusèrent, sur la rigueur dont ils firent preuve, un jugement peu exempt de passion, il faut en convenir, mais empreint d'un sens critique et frondeur essentiellement français. Au reste, c'est une sottise virulente du premier au dernier mot.

Quand nous disons que l'on pouvait dès lors porter un jugement sur eux, nous estimons que le XVIIIe siècle proprement dit, le siècle du plaisir et des ruelles, des libertinages et des audaces intellectuelles, commence en 171 5, — Régence — et finit le 10 mai 1774, — mort de Louis XV. Certes, les désordres continuèrent sous Louis XVI , les intendants suivirent les mêmes règles administratives , les dépravations s'y montrèrent le front haut, avec un cynisme révoltant, une grâce d'impudeur rajeunie, pour ainsi dire, dans les épouvantables orgies d'une société mourante ; mais il est rigoureusement historique d'établir que le XVIIIe, celui qui déchira les lois divines et humaines avec l'insouciance du rire, la ténacité de la passion, ne dura réellement que cinquante neuf ans, ainsi décomposés: huit années de Régence — 1 7 1 5-i 7^3 — et cinquante et un ans de Royauté absolue — 1 723-1 774. Les quinze années de Louis XIV ne rentrent pas dans notre calcul, pas davantage les dix-neuf années de Louis XVI

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et moins encore les sept ans si tourmentés qui aboutirent à 1800.

Un tableau, curieux et sommaire, rendra notre pense'e plus saisissante. Pourquoi les mathématiques, instrument de précision, n'aideraient-elles pas l'analyse, qui prépare les conclusions parfois si nettes des synthèses historiques ? Les deux lignes italiquées dans le tableau représentent le XVIIIe siècle voluptueux et démolisseur; car les hautes classes démolirent pièce à pièce les derniers remparts du pouvoir et du respect.

RÉSUMÉ DU XVIIIe SIÈCLE

Louis XIV (1700-1 71 5) 1 5 années

Philippe d'Orléans (Régence) (171 5-1723) S »

Louis XV (1723-1774) 5i '>

Louis XVI (1 774-1 793) 19

Essais divers (1 793-1 800) 7 »

Nous ne voulons dire aucune parole d'approbation ni de blâme sur la période qui va du 21 janvier 1793 à 1800 ; notre rubrique Essais divers a pour but le respect des consciences ; nous avons cru de bonne foi que notre devoir se trouvait engagé dans cette délicate question.

La conversation, rapportée in-extenso par un pamphlet de ruelle, a la brutalité d'un plaidoyer personnel

avec les allures franches d'un courtisan convaincu sur le degré de faveur qu'il possède; quant à l'authenticité, c'est autre chose; le galimatias double de ce factum montre évidemment le bout d'oreille rouge d'un gazetier. Le factum est de 1791.

Les Intendants.

« Un favori de Louis XVI, qui lui faisoit part du chagrin qu'il ressentoit de ne pouvoir rendre ses peuples heureux, lui disoit un jour: « Sire, vous n'avez de ressource qu'en choisissant un chancelier ou un garde des sceaux, hommes de génie et d'activité, car ce sont eux qui font le bien ou le mal par la manière dont ils composent les tribunaux.

« Soit ; mais comment connoitre à fond les sujets avant que de leur permettre d'acquérir ?

« C'est d'annoncer que doresnavant, lorsqu'un homme aura du talent et de la probité, fut-il même sans naissance, on lui donnera une charge s'il n'a point le moyen de s'en revêtir, et sur-tout que les maîtres des requêtes, qui cassent les arrêts de la grande chambre, auront plus de dix-huit ans avant d'entrer au Conseil.

« Comment dix- huit ans ?

« La déclaration de i683 en exigeoit trente, dont six d'exercice dans un tribunal souverain.

« Hue de Miromesnil

« Il fait comme ses prédécesseurs, il les reçoit à tout âge et sans exercice.

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« Je sais que Foulon et le jeune Amelot n'ont jamais été qu'au Chdtelet, qui n'est rien moins composé comme il pourroit l'être ; mais Ca\e ?

« A fait six mois de cour des aides à Montpellier, et sans sa mère qui a couché avec le couperosé Montbarrey, etc., etc. . .

« Soit; mais

« Ah ! Sire, c'est bien peu de chose qu'un intendant qui se laisse pelotter dans le foyer de la Comédie- Italienne par Dugazon dont il lutinoit la femme !

o C'est-à-dire, à vous entendre, que je n'ai guère d'intendants capables d'administrer !

« Je prouverai à Votre Majesté, quand elle le jugera à propos, que presque tous ont l'esprit tortu, ou une inapplication, une légèreté, une présomption, une insolence , des idées gauches , pires qu'une nullité absolue; d'ailleurs, le moyen que cela ne soit pas lorsqu'on voit recevoir des enfants de traitans, des maçons, des trésoriers ?

< Je conviens que j'ai consenti, à la vérité malgré moi, à la nomination de Douet, de La Boullaye à Auch, qui vivoit avec la Pélin, étoit le jouet de la Guimard,et ne sait pas lire : à celle de Meulan d'Albois, beau-frère de Sartines, et que toute la Rochelle regarde comme une véritable brute; et à celle de Dupré de Saint-Maur, absolument incapable de manier un Parlement aussi difficile que celui de Bordeaux ; et de Dufour, que Necker a envoyé à Bourges

» Dufour ? est un mangeur d'images, un franc hypocrite.

« // est vrai qu'on m'a assuré qu'il disoit un peu trop

souvent l'office de la vierge et les petites heures...

« De Brou, qui est à Dijon, n'a été que six mois au Conseil ; d'ailleurs richissime , beau-fils et petit-fils d'un garde des sceaux par intérim ; il méprise et sa place et l'Etat.

« La Galaipère, à Strasbourg?

« Sire, ne parlez point de ce présomptueux ! Choiseul dont il étoit la créature, l'avoit désigné en 1767 contrôleur-général ; heureusement pour la France , nous en avons été quitte pour la peur.

« Dupont, à Met^ ?

« C'est un imbécille dont le seul mérite est d'avoir une femme qui joue sur le théâtre de madame de Montesson.

« La Porte?

a Plane à Nancy par la protection et le secours du maréchal de Muy.

« 77 est jeune, j'en conviens, mais Stainville et madame de Coislin le formeront. Que dites-vous de l'élégant Galonné à Lille ?

« Il enrage de ne pas être ministre des finances.

« 77 est trop fripon et trop prodigue; il me forcerait à convoquer les Etats-Généraux ; et Dieu seul peut savoir ce que deviendraient mon autorité absolue, les richesses du Clergé et les privilèges de la Noblesse, si par hasard le peuple, lassé des fers qui l'écrasent depuis si longtemps, s'avisoit d'anéantir les prisons d'Etat, de demander une Constitution, d'exiger l'égalité des contributions, de vouloir que mes ministres soient responsables de leur administration, d'abolir toutes les pensions énormes du Livre Rouge, de réduire celles des grands.

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d'empêcher' la réunion des bénéfices sur une seule tête, de modérer le nombre des maisons religieuses de l'un et de l'autre sexe, de se créer en assemblée nationale, d'arborer une cocarde particulière, et de former une armée asse^ nombreuse pour écraser ma Maison militaire, même toutes les troupes de ligne, qui sont si utiles lorsque f ai besoin d'elles pour le soutien de mes droits, quel que soit le nom que je veuille leur donner...* Mais que dire^-vous de Sensac ?

« Il est aimable, il a de l'esprit....

« Oui; mais encore plus d'ambition.

« Daignez donc, Sire, en ce cas, ajouter qu'il aime son plaisir et qu'il préférera une jolie épigramme, qu'il aura faite pour madame de Tessé, à tous les intérêts présents et futurs de l'intendance de Valenciennes.

« Je ne connois pas trop Esmangard ?

« Il est fils d'un valet de chambre du Palais-Royal. Voué à Maupeou pour décomposer durement le Parlement de Bordeaux, on l'a chassé ignominieusement de cette ville en 1774, par ce qu'il s'arrogeoit des droits qui ne lui appartenoient pas, et qu'on étoit trop piqué de son arrogance.

" Le bout d'oreille rouge perce trop visiblement dans la sortie royale. Le morceau lu avec l'attention qu'il mérite, dénote une plume politique au service des économistes et des philosophes du système. Telle des réformes signalées n'est pas entrée encore dans le rouage gouvernemental des nations libres. Quel effet sur la masse elles eurent, ces provocationset comme ils furent coupables les libertins soudoyés qui les jetèrent dans la circulation ! La ruelle restait fidèle à sa mission, détruire le respect, déraciner le pouvoir. Les provocations rendirent impossibles les changements les plus désirés par la Cour elle-même. Les esprits, aigris par la prédication, ne purent s'entendre. Et le temps marcha.

« Sa mère Esmangard est pourtant la favorite de madame de Chartres qui la protège à tort et à travers?

« A la bonne heure ; mais s'il n'a rien fait dans sa première intendance pendant quatre ans, que peut-il faire à Caen ?

« Eh ! de Crosne, à Rouen ?

« C'est un bredouilleur, plat et ennuyeux personnage qui a fait sa re'putation par le rapport de l'infortuné Calas, dont le chargea Choiseul. *

« J'ai pourtant des vues sur lui.

« Il pourra se soutenir à la police de la capitale, tant que la multitude ne formera point d'insurrection, et qu'elle aura du pain, de la viande et du bois en abondance, et à meilleur compte qu'ils ne sont présentement ; mais je doute fort qu'il acquière jamais assez pour devenir ministre, quoiqu'il ait épousé la fille de la Michaudière, et qu'il soit abhorré du Parlement de Rouen où il est conspué....

« Eh! l'ami Julien, ancien chef du conseil du comte d'Eu, et beau-frère de Vomot, à qui je n'ai donné Alençon que parce qu'il a fallu faire le chemin du château du Bourg... ?

« C'est une mâchoire terrible ; il n'a jamais rapporté au Conseil, chose peu surprenante, puisqu'on l'a fait maître des requêtes après qu'il a été intendant.

« La Bove?

' Sous Louis XVI, le gendelettre, — nouvelliste, prôneur la veille de l'éminent ministre disgracié par une coterie, ne trouvait rien de mieux que de lancer quelques flèches à Chanteloup. Toujours les plumes vendues offrirent l'affligeant spectacle de brûler après avoir adoré et d'adorer après avoir brûlé.

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Est un enfant pour la Bretagne, qui demandoit un des hommes les plus forts dans toutes les parties.

« Mutigney, à Amiens?

« Est le plus pauvre individu qui ait jamais obtenu la belle province de Picardie.

« C'est un protégé de Duras ?

« Soit; mais quand il seroit même parent de d'Aguesseau, doyen du conseil, il n'en est pas moins incapable.

« Pelletier de Morfontaine?

« C'est un fol ; inutile de s'y arrêter.

« D'Orfeuil, à Châlons?

« Seroit plus propre à manger du foin que ses chevaux qui ont au moins un certain instinct ; cependant la Champagne ne seroit pas indiffe'rente entre les mains d'un homme de mérite ; mais un Rouillé d'Orfeuil, parent du ministre, se croit par cela seul né avec des talents.

« La Curée ?

« Est une buze qui ne mérite pas la Franche-Comté, qui est une province presque abandonnée depuis l'époque ou Serilly, génie supérieur, la quitta en iySypour aller à l'intendance de Strasbourg y faire périr de chagrin le malheureux préteur Kinglin que Machault abhorroit.

« Quant à Montauban% je sais que le neveu de Terrai, placé à vingt ans par égard pour son oncle, ignore complètement toutes choses.

« De Gourgues, son prédécesseur, ne valoit guère mieux.

« Eh ! le cher Flesselles ?

« Voué, corps et biens à d'Aiguillon, sans autres

ressources qu'en ce dernier, et, de plus, taré par l'affaire de la Chalotais, il n'a songé, à Lyon, à faire oublier ses trigauderies que par un faste excessif, marche absolument contraire à celle qu'il eût dû tenir dans une ville de pure manufacture, où il faudroit donner l'exemple de la plus sévère économie.

« II désire l'épinease place de prévôt des marchands de Paris.

« Tant pis; car je crains fort que le peuple ne s'exalte tôt ou tard, et ne lui fasse payer cher le mépris qu'il a pour lui. *

« Eh ! Marcherai, à Grenoble, qui a eu le talent de se faire détester du Parlement}

« Sujet mince, infatué de sa parenté par sa mère, qui n'est pourtant issue que d'un marchand de draps.

« Ils ont cependant autant de fierté que s'ils étoient Rohan ou Montmorenci.

« Aussi se font-ils hautement tourner en ridicule, et, par là, le Dauphiné, grande, belle, vaste province, est négligée depuis plus de trente ans, parce que la Porte, père, ne valoit pas plus que Pajot et Berthier de Sauvigny.

« La Tour deGlcnée?

« Il est conduit par sa femme, sœur de d'Aligre.

« Je la connois, elle a infiniment d'esprit. Quant à Raymond de Saint-Sauveur ?

* L'exaltation vint, et l'événement sinistre, si méchamment prévu, arriva de même. De deux choses l'une : ou la ruelle est clairvojante, ou c'est une dénonciation en règle des personnages financiers de l'ancien régime ; la dernière supposition nous semble la plus logique. Après avoir fait rire les courtisans joyeux de la cour, la ruelle se mit à fournir des victimes à l'exécuteur. Criminelle besogne.

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« Sire, c'est un des plus grands coquins qu'il y ait jamais eus à Perpignan. Lieutenant-général de la table de marbre, il commença par tromper son beau-père, Américain, en insérant dans la procuration qu'il étoit —

« Lieutenant-général de mes armées?

« Précisément.

« Ali ! le scélérat.

« Il ne tarda pas à en être puni, heureusement.

« Puni ! je ne vois pas trop cela, car enfin un écrouelleux, une figure de crucifix qui épouse une femme charmante

« Soit. Mais Votre Majesté compte-t-elle pour rien certaine incommodité que l'on nomme à la cour, et parmi le monde comme il faut, rhume ecclésiastique, qui fut la source de tant de débats, de tant de plaidoyers, de sa séparation de biens ; enfin au Conseil où il s'étoit fait maître des requêtes.

« Non; mais il y a toujours gagné beaucoup, puisque Terrai lui a procuré un bon traitement dans cette affaire. D'ailleurs, il faut qu'il ait des talents, puisque Thierri a fait forcer la main à Montbarrer en IJ78.

« Sont-ce là, Sire, ceux qu'il a témoignés, lorsqu'il est devenu économiste forcené sous Turgot, et son plus cruel antagoniste sous Necker, ce calculateur si habile quand il ne faut qu'emprunter.

« Vous dire^ ce que vous voudrez, mais il passe pour laborieux, intelligent, plein de vues.

« Il est vrai \ mais il est aussi très-peu de roués de cette espèce.

« Eh ! Diane, de Limoges ?

« Excellent sujet, * honnête homme, ami intime de Saint- Priest ; mais lourd et d'un travail difficile. Rempli de bons principes d'administration, il sera bon conseiller d'Etat ; il ne lui manque que de s'occuper d'industrie, du commerce, des arts et des manufactures, parties essentielles d'un intendant.

« Eh! Floissac, à Poitiers.

« Vieux routinier, vieux principes, vieilles idées.

« Duclu^el, à Tours?

« Fort riche, et fort dissipé ; d'ailleurs secrétaire de Choiseul.

« Cy pierre, à Orléans?

« Vraie mâchoire.

« Guéau, à Moulins ?

« A hérité du nom de son père, célèbre avocat, mais non de son mérite. Vermisseau né du c. . du bas palais, cet intendant est encroûté des antiques vétilles des formes, et se croit plus noble qu'Adam parce que son cousin Laverdy l'a porté à tout pendant qu'il était en place ; que le gros bourgeois de Boynes, pour faire sa cour à ce ministre, l'a fait son confident ; que Marville l'a chargé du contentieux des économats ; que l'intrigant Evêque d'Auxerre s'en est servi, par le canal de Madame, auprès de M. de Maurepaspour terminer son

* Quelle mouche pique notre homme? voilà, en bons termes, dûment ali gnés sur le papier, des éloges qui paraissent sincères ; — or, sous une plume qui distille le venin avec une si parfaite aisance, le cas doit être noté. Voyez plus bas le trait si rapide et néanmoins heureux dans sa concision : d'ailleurs secrétaire de Choiseul. Ne plus distribuer les faveurs est un crime pour les affamés ; et le grand ministre du tond de son exil, ne leur distribuait plus que son mépris. Ce n'était pas assez pour de si braves estomacs qui eussent dir,éré de la chair humaine.

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affaire des collèges en novembre 1776, époque où Cicé qui ira loin, s'il vit, méritoit d'être décrété, et alloit l'être par le Parlement de Paris. Guéau est insolent à Moulins, comme il l'étoit dans la capitale, inaccessible et dur aux pauvres gens, comme il l'étoit, à Reverseaux, à ses vassaux contre lesquels il a plaidé et perdu. Ce n'est pas néanmoins que cet intendant soit sans talents, au contraire, il a celui du contentieux ; habile paperasseur, il falloit le laisser au Parlement, où il auroit brillé dans la rue Regratière, isle Saint-Louis, après avoir jugé dans les replis tortueux du Palais; mais faire de cette figure de singe un administrateur, et le préférer à ses anciens parce que Cicé l'a prôné pour ses intérêts à l'épouse du premier ministre, c'est une horreur. Il en est de même de Chazerot, parent d'Ormesson, qui, de premier président de la Cour des Aides de Clermont, fut appelé pour administrer la province dans laquelle il n'avoit été toute sa vie que simple jugeur, impossibilité physique, donc qu'il fasse le bien en Auvergne. Il est inutile de finir par Berthier, intendant de Paris et surintendant de la maison de la Reine ; il est trop près du soleil, trop favorablement traité pour qu'on ne le connoisse point capable de tout.

«Son renvoi, malgré son entier dévouement à la Cour, avoit pourtant été demandé en 1776 par Turgot, lorsque ce dernier fut remercié.

« C'eût peut-être été un bonheur, car je redoute pour lui la sottise qu'il a faite en s'alliant avec Foulon.

« Ah ! ne me parle^ pas d'un scélérat qui a eu l'âme asse^ noire pour dire à des malheureux qui se plaignoient de la cherté et de la rareté des comestibles :

mangeç du foin, canailles, c'est encore trop bon pour vous.

« Ainsi, voyez, Sire, ce que vous aviez à espérer d'une administration aussi mal montée, si vous ne faites pas un effort sur vous-même pour amener les Parlements, le clergé, la noblesse, vos ministres même à la nécessité de vous supplier d'assembler les notables de vos Etats, afin qu'ils déterminent exactement les droits de l'homme, si méconnus sur toute la surface du globe, qu'ils rétablissent l'égalité entre la recette et la dépense, et qu'ils trouvent quelque biais pour combler le déficit énorme de vos finances, sans lesquelles vous devez vous attendre à voir les peuples soulevés de toutes parts, et vos provinces démembrées par tous ceux de vos voisins qui oseront profiter de votre foiblesse. »

Comediante, — n'est-ce pas le cas d'écrire ce mot, qui fait songer si naturellement au tragediante, son pendant dans les affaires humaines ?

Quelle comédie souriante et de molles distractions , celle des cinquante -neuf ans de la Régence et de Louis XV, et quelle horrible tragédie celle qui termine le siècle par les supplices, les larmes, les proscriptions et leur cortège d'épouvantes ! — Si les faiseurs de libelles eussent mesuré la portée de leurs accusations, l'étendue des maux qui allaient fondre sur la France, sans doute qu'ils n'eussent pas demandé le pain du jour à d'aussi misérables moyens de propagande ; ren-

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très en eux-mêmes, l'homme de cœur eût rougi du gendelettre besogneux, l'homme intelligent eût récusé l'insulteur aux ordres des factions ; ■ — rien de tout cela ne vint ralentir la chute d'un monde; il tomba, poursuivi par les huées, les lardons, les brocards de ceux qu'il avait formés pour exécuter ses vengeances ; l'instrument se retourna contre son inventeur.

Vraiment, un fou rire les accueillerait aujourd'hui, ces empiriques d'un genre détestable, s'ils venaient débiter les boniments, usés jusqu'à la corde, qui eurent les tristes honneurs des plus orageuses discussions.

Les dernières phrases d'une ruelle des plus mauvais jours révèlent une suffisance grotesque, une ignorance complète des plus élémentaires principes de la sociologie. Ainsi, pour n'en fournir qu'un exemple, l'égalité entre la recette et la dépense est un merveilleux tour de force que certaines nations, — et nous voulons dire les plus grandes, les plus illustres, — exécuteraient sans hésiter, aux acclamations enthousiastes des contribuables ; — mais les mots , fussent-ils savamment alignés, ne peuvent rien pour le salut d'une société dans laquelle Turgot, bien que ses amendements fussent marqués à fleur de coin d'une remarquable générosité, bien que ses vues fussent élevées, ne réussit qu'à provoquer des colères ; la haine s'épancha, l'hostilité se montra chaque jour plus grande, plus hardie, — et des flots jaillirent, qui submergèrent à la fois, — sauvage ironie de la destinée — ceux qui voulaient loyalement réformer et ceux qui ne voyaient dans les réformateurs que des ennemis de la chose publique.

38o LES RUELLES

Le branle fut donné par des plumitifs anonymes, — nous ne voulons pas prostituer le noble titre d'écrivain

— qui se taillèrent une spécialité de dénonciation et de surveillance. Aimables farceurs, s'ils n'étaient nuisibles, qui ont boutique ouverte, prêts à lancer les inventions malveillantes, les soupçons coupables, les nouvelles périlleuses, — espèces inavouables qui grouillent dans les bas-fonds aux heures de malaise social.

La ruelle s'est transformée ; elle prend vite les habitudes d'esprit des civilisations nouvelles ; le pamphlet moderne a mis à sa disposition des pages sonores, des agences télégraphiques, un personnel rompu de longue main aux écoutes, aux divulgations, aux pressentiments,

— et notre époque doit bien quelques-unes de ses angoisses, de ses douleurs, de ses mécomptes, à une puissance d'autant plus à craindre qu'elle est plus insaisissable.

Le XVIIIe connut déjà la ruelle perfectionnée ; les allusions, fines, mordantes, malignes, allèrent droit au but ; la situation s'aggrava encore du danger des commentaires parlés; — et comment vouliez- vous que les catastrophes ne sortissent pas d'un tel concours de circonstances ?

M. de Maurepas est désigné dans la ruelle à propos d'une négociation menée par l'Evêque d'Auxerre; on passe rapidement, et cela demande peu d'explications, puisque Louis XVI avait rappelé l'exilé pour lui confier

DU XVIIIe SIÈCLE 38 I

la Marine. La victime de la marquise de Pompadour, ainsi réhabilitée, touchant de fort près à l'effectif du pouvoir, devenait sacrée pour les sottisiers, fervents adorateurs de la force et du succès.

Peu d'hommes ont mieux connu leur temps ; la ruelle n'eut pas de secrets pour Maurepas ; il collectionna les piquantes chansons, les pamphlets, les attaques de presse hollandaise, les mots de boudoir, les pointes et les agaceries de courtisans ; — il ne fut pas à l'abri des flèches qu'il décochait lui-même avec une habileté surprenante chez un ministériel. La ruelle insinua que la guerre faite aux favorites de Louis XV prenait sa source dans.... comment allons-nous exprimer ce qu'alors on disait couramment auprès des femmes du meilleur monde? dans.... une infirmité qui n'était ni Abailard après l'opération de l'oncle Fulbert, ni Abailard amoureux d'Héloïse, mais quelque chose de neutre, une imperfection quelconque ; d'ailleurs, voici le couplet accusateur :

De l'esprit, des talents, hélas !

Pourquoi faut-il que Maurepas De l'homme n'ait que la figure?

D'Aumont. si tu n'es pas cocu.

Rends-en grâces à la nature :

C'est elle qui n'a pas voulu.

La ruelle n'était guère indulgente pour l'homme qui devait transmettre son Recueil à la postérité. Les Mémoires ont une impartialité plus voisine de la véritable nature des choses : « Le Comte de Maurepas, né en 1701, mort le 21 novembre 1781, un mois après la naissance du dauphin, superficiel et incapable d'une

application sérieuse et profonde, mais doué d'une facilité de perception et d'une intelligence qui démêlait dans un instant le nœud le plus compliqué d'une affaire, il suppléait dans les conseils, par l'habitude et la dextérité, à ce qui lui manquait d'étude et de méditation. Accueillant et doux, souple et insinuant, flexible, fertile en ruses pour l'attaque, en adresse pour la défense, en faux-fuyants pour éluder, en détours pour donner le change, en bons mots pour démonter le sérieux par la plaisanterie, en expédients pour se tirer d'un pas difficile et glissant, un œil de lynx pour saisir le faible ou le ridicule des hommes, un art imperceptible pour les attirer dans le piège, ou les amener à son but, un art encore plus redoutable de se jouer de tout, et du mérite même, quand il voulait le dépriser ; enfin l'art de dégager, de simplifier le travail du cabinet, faisait de M. de Maurepas le plus séduisant des ministres. »

Le langage du contemporain n'est pas un réquisitoire, ce n'est pas davantage un éloge de parti ; beaucoup de traits sont fidèles. Maurepas était ondoyant, habile, sarcastique, travailleur de jet et courtisan rompu à toutes les finesses, à toutes les feintes, aux ruses les plus cachées de l'Œil-de-Bœuf ; tantôt grave, rieur, insinuant, spirituel, ruelliste à ses moments perdus de ministère, affable, doux, tolérant pour les péchés de jeunesse, conseiller prudent de son Roy, ami solide, tel fut l'homme impuissant, — on connaît maintenant le sens du mot — de la chanson coquine citée plus haut ; et cette fois, on peut l'affirmer, Maurepas n'y mit pas la main.

DU XVIIIe SIÈCLE 383

Les intendants de l'ancien régime ne sont pas jugés en dernier ressort par l'énergique conversation de Louis XVI avec un favori, ou plutôt par le pamphlet sorti d'un bureau de nouvelles ; — les administrateurs eurent des qualités et des défauts, du patriotisme et des vices, — n'est-ce pas le caractère essentiel de l'humanité ? — mais le dernier mot sur eux, ce n'est pas une ruelle qui peut le prononcer. Nous signalons, en terminant ce chapitre, un excellent ouvrage, Notes d'un curieux, par le baron de Boyerde Sainte-Suzanne, 1878, (425 pages) et contenant une Etude aussi bien écrite que bien pensée : Les administrateurs sous l'ancien régime.

La note que nous fournissons est d'esprit sardonique, léger, quoique d'une méchanceté profonde sous les fleurs d'une rhétorique aigrie ; — la note fournie par M. de Boyer de Sainte-Suzanne est celle du jugement pesé, mesuré, froid, allant aux sources et sachant y puiser, ne négligeant aucune lumière, aucune explication, et laissant dans l'intelligence les éléments d'une conclusion précise : que peut-on demander de mieux à l'écrivain, à l'amant du passé, au penseur ?

Ruelle d'un côté, — récit historique de l'autre, — les études personnelles du lecteur vivifiant le tout, on peut avoir sur la question administrative de l'ancienne monarchie une idée sévère, également amie de la critique et de la vérité. Indiquer un bon livre est un plaisir que

nous ne savons pas nous refuser. Que celui qui n'a jamais commis le même péché nous jette la première pierre !

Le 12 mars 1 716 une chambre de justice fut instituée pour connaître des abus commis dans les finances ; des listes furent dressées en 1716 et en 171 7; les plus grands noms s'y trouvèrent mêlés, avec un cynisme de bravade assez rare à constater dans l'histoire. La publication intégrale de ces listes, faite officiellement, se trouva aidée encore par les factums, les feuilles volantes, les pamphlets de ruelle.

Sommier de Justice.

Premier rôle, 7 novembre 1716 — 14.534.907

Deuxième rôle, ^novembre 1716 — 1 5.478.01 1

Troisième rôle, 21 novembre 1716 — 24.044.596

Quatrième rôle, 23 novembre 171 6 — 20.048.081

Cinquième rôle, 5 décembre 1716 — 10.631.729

Sixième rôle, 12 décembre 171 6 — 12.982.332

Septième rôle, 19 décembre 1716 — 17. 127.481

Huitième rôle, 2 janvier 1 71 7 — 120.445.796

Le juif Samuel Bernard, la puissance financière de son temps, fut soumis à une taxe se montant à quatre millions de livres; Fargés et Cie à deux millions; Chaumont et les associés de Fargés à trois millions ;

DU XVIIIe SIÈCLE 385

Jean Orry à trois cent mille livres ; Claude Le Blanc à sept millions huit cent quatre-vingt cinq mille trois cent trente-cinq livres, mais déchargé par arrêt du Conseil, 23 janvier 1725.

On s'amusa beaucoup ; les femmes, ces belles fleurs de chair, cueillies par les roués et les seigneurs, passèrent de mains en mains; il fallut d'énormes finances pour combler le gouffre de ces dissipations, de ces dépravations de l'amour. La ruelle tonna, mais inutilement ; la sanction morale lui manquait, puisqu'elle avait servi tout le monde, puisqu'elle avait servi les factions et leurs colères, les favorites et leurs rancunes, les ministres et leurs préventions, les hautes classes et leurs dédains, la foule et ses appétits, les petites dames et leurs intrigues, les fermiers-généraux et leurs détournements; — dans ces conditions, comment la ruelle eut-elle exercé un apostolat quelconque, un empire de raison ? De semblables sommes, traduites dans notre monnaie, mettraient en déficit les plus gros budgets de l'Europe. Rire et faire l'amour, papilloter, guerluchonner, brocher des couplets et narguer l'avenir, voilà le bilan, plus immoral que financier, des commencements d'un siècle qui devait faire une méchante fin.

L'argent domina la situation dans les dernières années de la Monarchie ; le déficit se creusa de jour en jour plus profond ; aucune mesure financière ne fut énergiquement prise ; le bon plaisir royal régnait là comme ailleurs, comme partout. Il fallait bien que les dépenses du Régent et de Louis XV se payassent et nul autre moyen ne parut plus agréable, plus coulant, plus facile, que la réunion des Etats-Généraux. Les minis-

très, vivant à Versailles, ne voyant, ne connaissant de la France que la cour et ses intrigues, n'aperçurent même pas le danger, ou, s'ils le pressentirent, le courage leur manqua au moment suprême : la convocation se fit aussi légèrement qu'une partie de plaisir. Cependant, des gouvernants mieux renseignés, plus au courant de la situation générale du royaume, eussent pris des précautions, eussent essayé d'autres moyens, des palliatifs, un régime quelconque ; ils n'eussent pas osé mettre la Royauté, affaiblie, discréditée, tombée audessous de zéro sous un Louis XV, en face d'une représentation dans laquelle le Tiers allait peser de tout son poids et renverser, comme un château de cartes, les vieilles institutions françaises. Les ministres pensèrent que le Roy n'avait qu'à se montrer, que les ressources allaient être votées par acclamation , que les Etats, heureux d'avoir amnistié le passé, assuré l'avenir, souri au présent, retourneraient tranquillement dans leurs provinces. Illusion tenace comme la passion, illusion fatale comme la destinée. — Les erreurs, les fautes, les crimes, les incroyables dépenses se dressèrent entre la Monarchie et l'Assemblée : on connaît le dénouement. Le XVIIIe eut une fin tragique, la seule fin qu'il méritât.

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