‹ Les ruelles de XVIIIe siècleChapitre 3 sur 8 · RUELLES · texte numérisé non relu

RUELLES

Quelle inconséquence de vous refusera ses embrassements la veille des fêtes pendant le Jubilé ! Quittez-moi ces cagotes simagrées, et si vous voulez absolument allier la dévotion avec le libertinage, faites-vous d'autres relations qui vous laissent un pied dans les deux camps.

Autre misère ! Quand Sa Majesté jugea à propos de vous mettre la toison en papillottes, vous vous récriâtes fort bourgeoisement contre une pareille action.... Quel langage... fi donc, Madame ! il n'y a point de femme de condition qui refuse ce plaisir innocent à l'ami de sa maison. Voyez donc la belle Forcalquier, n'a-t-elle pas vendu pour quelques centaines de louis, au marquis de Chimène, autant d'ornements qu'il en fallait pour composer une superbe paire de moustaches? C'est un exemple à suivre, ou craignez qu'en peu de jours il ne prenne la fantaisie à votre Perruquier très-chrétien d'exercer ses talents sur une personne de meilleure composition.

Mais voici le comble de vos écarts. Le Roy vous a fait confidence de quelques désirs ultramontains, et vous les combattez ! Entre nous, Madame, quelle est la raison de cette répugnance insipide? Serait-ce un de ces anciens scrupules de conscience? S'il ne tient qu'à cela, je me flatte que vous n'hésiterez pas de mouler votre dévotion surccUe de la rigide St-Florentin.

Machault, le bienheureux Machault, l'aimait, et l'aimait à la financière ; il la pressait, et elle était ébranlée ; mais la crainte de Dieu et du Diable la retenait au bord du précipice. Un homme expert dans ces matières est appelé; il vide le cas à la satisfaction des deux

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parties; tout le monde est content ; l'âme de la St-Florentin est tranquillisée, et elle continue de marcher d'un pas assuré dans la voie du salut.

Aspireriez-vous, par hasard, à un degré de sainteté plus éminent? Vous appréhendez peut-être dans ces amusements non-conformistes une petite douleur passagère, ou quelque interruption dans vos plaisirs? En ce cas là, souffrez, Madame, que je vous dise que rien ne s'acquiert pour rien. Vous visez à un rang encore plus élevé *

Ayez grand soin d'écarter vos rivales et de déprécier leurs charmes. Dites à votre bon Seigneur le Roy que s'attacher à la Forcalquier, c'est vouloir écumer les restes de la Ville et des Faubourgs •, que l'énorme Lauraguais répand une odeur en tout semblable à celle des eaux croupissantes ; que l'antique d'Estrades est un bloc qui menace ruine sur son piédestal vermoulu ; que la Choiseul conserve les traces de plusieurs assauts malheureux; enfin, donnez à chacune son paquet, car vous recevriez bien vite le vôtre si ces dames étaient à votre place.

Diversifiez les plaisirs de votre Amant-Roy ; je n'ai pas besoin de vous rappeler ici les différentes façons de

* Voir la note à la fin de la Lettre pastorale. La forme reste délicieuse; c'est bien la langue du XVIII' siècle, fine, déliée, méchante, caustique, rabelaisienne et voltairienne tout ensemble ; — mais nous devons compter avec l'opinion et les bienséances contemporaines. La plume de Diderot lui-même serait impuissante à franchir ce mauvais pas.

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se faire voluptueusement estimer. Madame Poisson, cette sage et savante matrone, vous a trop bien élevée pour avoir pu sitôt oublier ses instructions les plus essentielles ; mais ne vous contentez pas de posséder à fond cette sublime morale, le principal est de la suivre et de la pratiquer. Vous ne réussirez pas à fixer votre volage en jouant de la comédie ou de quelque autre instrument de musique ; il faut autre chose. Votre éducation est trop parfaite pour que je m'étende sur ce point. N'oubliez pas qu'on a observé que les grands guerriers se conservent par les mêmes moyens par lesquels ils se sont formés. C'est, Madame, en jouant de l'instrument sympathique que vous êtes parvenue au faîte de la grandeur, c'est en continuant cette tradition que vous vous maintiendrez près du trône.

Ne laissez jamais d'intervalles entre les plaisirs du Roy; mais surtout redoublez de zèle les jours de Conseil ; un moment de sang-froid suffirait pour le rendre à lui-même et à ses peuples; plongé dans une ivresse perpétuelle, il ne se souviendra qu'il est Roy que pour immoler ses sujets. Ne vous arrêtez pas aux déclamations puériles de vos ennemis ; que peuvent-ils objecter?... Vous ruinez la France? Hé bien! le grand malheur et la belle affaire ! A-t-on jamais vu une âme financière sensible à de pareils et si mesquins reproches? De la fermeté. Madame; ne deshonorez, ne démentez pas votre sang par une pitié indigne de l'illustre maison d'oîi vous sortez. Ecorchez les Français avec la même grandeur d'àme avec laquelle votre grand'papa, boucher, deshabillait ses bœufs et ses moutons aux Invalides. C'est très-bien fait à vous de soutenir les

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maltôtiers contre tous et un chacun, et de plaider leur cause auprès du Roy, et de leur faire octroyer le privilège exclusif de voler Sa Majesté; mais je voudrais que du moins vous associassiez le Roy à vos travaux ; c'est l'unique moyen de l'empêcher d'aller un jour à l'hôpital.

Vos tracasseries avec le Clergé me déplaisent fort ; ces hommes de Dieu ont généralement une tête du Diable ; et, pourvu que vous épargniez le purgatoire, ils vous permettraient plutôt de faire main-basse sur quelques articles de la religion chrétienne que d'effleurer seulement leurs saintes immunités.

Cependant, voulez-vous un conseil désintéressé, taxez-moi la Mère-Carrière, et ordonnez-lui de mettre à son tour sous bonne contribution ses chalands plus ou moins ecclésiastiques ; par ce moyen, les deux tiers de nos pieux pasteurs paieront avec plaisir bien au-delà du vingtième de leurs revenus, et tout le monde sera content.

Souvenez-vous aussi de ne donner au Roy, c'est là le plus important, que des ministres sots, ou bêtes, ou fripons. Jusques ici, Dieu soit loué, vous avez fait merveilles ! Sa Grandeur Monseigneur le Garde des Sceaux réunit exactement ces trois qualités ; il est sot comme un parvenu, bête comme un financier, et fripon comme un contrôleur. Que voulez-vous de mieux ? Saint- Florentin n'a jamais eu plus d'esprit qu'il n'en faut à un cocu. Bouille raisonne rarement, c'est là son moindre défaut, et sa pensée va toujours par cascades; il n'est pas à craindre. Saint-Contest n'opine que du bonnet; il est très-raisonnable. Saint-Séverin , avec un peu

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d'application , deviendrait un excellent cheval de carrosse; Lamoignon ne l'a emporte sur ses concurrents qu'en faisant preuve que, depuis longtemps et presque toujours, il ne lui est pas arrivé de penser autrement que par procuration.

Il était réservé au siècle de Louis XV de produire tant de grands hommes à la fois, et à vous, Madame, de les élever aux premières charges de l'Etat. L'histoire a les yeux fixés sur vous ; elle enregistre vos moindres actions sur ses tablettes.

Humiliez, abaissez surtout l'ancienne Noblesse ; c'est elle qui se croit le plus en droit de gloser sur votre Gouvernement et sur l'immense fortune de vos chers associés. Ils sont plaisants, ces Messeigneurs les Hébreux ! Sur quoi fondent-ils leurs prétendues prérogatives? Sur quelques parchemins pourris? Sur les actions guerrières de leurs ancêtres? Sur une négociation diplomatique? Sur un service d'antichambre? Sur un office de Cour, d'Armée ou de Chasse ? Sottises que tout cela !

Un bon fermier * général vaut mieux que toutes ces

* Que de racontars sur ces pauvres fermiers généraux, et comme l'on tombe d'étonnemcnts en étonnements quand on a le courage, à coup sûr méritoire, de lire les fugues des nouvellistes sur leur compte, les piquantes exagérations des sottisiers, tous acharnés sur leur proie, car tantôt c'est un Le Riche de la Poupe'.inicre. avec ses visées littéraires, sa protection étendue sur les coulisses et sur les petits écrivains, tantôt c'est une frasque bruyamment éventée, une belle aventure féminine qui fait rire Paris et la Cour; tantôt c'est un cancan d'esprit sur l'un d'eux, sur leurs épouses, sur leurs familles, sur l'entourage nombreux de ces puissances du temps. Les fermiers généraux ont fourni à la Chronique galante, toujours scandaleuse, une infinité de scènes, On les détestait; la

paperasses, que tout cet étalage d'aïeux, et, s'il ne s'agit que de ruiner des provinces pour acquérir les lettres et titres de noblesse, MM. les Maltôtiers sont indubitablement gens de la plus haute et de la première distinction, et même... le dirai-je? un tant soit peu Princes du sang !

Il a fallu des années à un million de héros des plus fameux pour subjuguer des pays différents et en faire ce puissant Royaume de France sur lequel vous régnez, de par la volonté et le bon plaisir de notre seigneur et gracieux maître le Roy ; et vous, Madame, aidée d'une vingtaine de satellites puissants, vous avez pillé, saccagé, asservi en moins de deux ans ce vaste et florissant Royaume, un des plus beaux de l'Europe ! Quelle

finance du Roy, passant par leurs mains, ne s'augmentait guère, de là les déficits si graves du règne de Louis XVI; il faut toutefois tenir compte des prodigalités de Louis XIV et de Louis XV, deux règnes longs et onéreux. Nous avons dans nos manuscrits de ruelle une curieuse biographie des fermiers généraux; nous la donnerons en son lieu;

Les manuscrits trouvés au dépôt de la Bastille, conservés plus tard dans les cartons à THôtel-de-Ville de Paris, manuscrits qui ont dû périr dans les flammes en mai 18:1, et dont une partie seulement est imprimée, sont intarissables sur les receveurs généraux du temps; — toute la série des curieux rapports anecdotiques à M. de Sartines les tance vertement, les tourne en ridicule, et prépare , par le rire, par certames divulgations de vie intime, par le mépris, le mouvement social de la fin du siècle. Les petits papiers de Maurepas ont gardé l'écho des chansons malignes qui vengèrent l'esprit; les moqueries un peu lourdes des brasseurs d'argent tombèrent sous les flèches du sarcasme. Les sottisiers accablèrent Plutus; — en 1789 la place n'était plus tenable; le rire satirique avait fait son œuvre sans rétiéchir aux formidables conséquences. Mais alors on ne riait plus, — le lion avait rugi.

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différence et comme vous avez fait paraître vos qualite's merveilleuses et votre génie des affaires !

Fille de la Poisson, engraissez-vous du sang et des larmes des Français; c'est ainsi que, remplissant votre auguste état, vous vous élancerez jusqu'au niveau des Brunehaut , des Isabelle et des Médicis ; et les siècles les plus reculés apprendront avec une sainte horreur que le Trône des Bourbons, que les forces de toute l'Europe réunie n'avaient pu ébranler, a été renversé par la main d'une p 1

J'ai l'honneur d'être.

Madame,

avec la plus vive reconnaissance et le plus profond respect, votre serviteur dévoué.

De Bernis.

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COMMENTAIRES

Le latin dans les mots brave l'honnêteté', a dit un auteur qui se connaissait en pruderie.

Malheureusement, la langue du XVIII<= siècle s'est fait une application intégrale de cette formule.

Les sottisiers ne reculaient devant rien; nous avons tous pu apprécier cette espèce de gens, grands rapporteurs de nouvelles, qui seraient de nature à salir la boue de nos ruisseaux, si le malheur voulait qu'elles y tombassent.

Notre manuscrit contient ici une série de phrases que les latins eux-mêmes n'eussent osé reproduire, — et pour cause.

Comment exprimer, en français de bonne compagnie, que la marquise de Pompadour eût pu devenir duchesse, en se servant de la chose opposée à celle qui fit sa première fortune ?

Nulle langue ne peut rendre cette idée. Le dictionnaire de la langue verte lui-même , malgré ses richesses et ses périphrases, nous ferait absolument défaut.

Nous protestons par trois lignes de points, et nous comptons sur la reconnaissance de nos lecteurs.

Quand la pensée revêt le cothurne d'or de la phrase, elle doit épurer son métal, et n'y laisser filtrer aucune scorie; — c'est la règle essentielle de l'art d'écrire. Il y

a des limites qu'il est impossible de franchir, à moins d'e'crire pour une classe de gens inavouables. Le style est toujours un reflet de l'âme; c'est un miroir fidèle.

L'inconvenance et la légèreté absolues d'un style pareil ne se peuvent mieux comparer qu'à un homme les cheveux en désordre , le linge maculé, portant néanmoins un habit et des gants Jouvin très-frais, ayant aux pieds une paire de sabots d'où émerge encore la paille boueuse des écuries, — et se présentant, ainsi affublé, dans un salon du meilleur monde.

Nous posons une question : quel accueil lui ferait-on ? Dans le salon le plus courtoisement parlementaire , les dames se voileraient la face, et les hommes, indignés, n'attendraient pas que les domestiques poussent dans l'escalier un individu de cette tournure.

Si notre comparaison est réaliste, elle a le mérite d'être juste, — et nous la maintenons.

On pourrait trop souvent l'appliquer aux procédés de certains brochuriers, aussi dépourvus d'idées que de style.

Résumons :

« Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin • Est toujours, quoiqu'il fasse, un m(ichant écrivain.

Ecrite depuis longtemps, cette note ne nous paraît pas suffisamment accentuer nos préférences et nos réserves.

Nous estimons que le brio de la langue du XVIII'' siècle contient une saveur acre, un arrièregoût très-salé, qui ne conviennent pas au tempérament élégant et châtié de notre idiome contemporain ; la

langue est devenue analytique, exégétique, scientifique, philosophique, conteuse, dramatique, — poétique, avec une forte nuance de réalisme, qui lui fait perdre sa limpidité , son accent si fermes , sa désinvolture si gauloise, son bon sens attique et tranchant, — mais elle répugne aux crudités même spirituelles; le vêtement de la phrase, ample et d'une draperie sculpturale, laissant seulement à nu le torse splendide de l'idée, exige aujourd'hui un arrangement de plis inconnu à l'époque de la Marquise de Pompadour ; nous ne supporterions pas les brocards des grands seigneurs à talon rouge et des femmes illustres par la beauté ou par l'intelligence, qui firent le bonheur des ruelles du siècle dernier ; ne nous en plaignons pas ; la moralité d'un peuple se juge sur les productions de sa littérature ; à ce point de vue nous sommes en progrès, quoique tout ne soit pas pour le mieux dans le meilleur des mondes.

La Lettre Pastorale est un chef-d'œuvre de malice et de gauloiserie; peu d'écrivains ont tenu la plume avec autant de méchanceté voilée sous l'apparente approbation d'un courtisan observateur et malicieux ; peu d'hommes ont su allier tant de remarques sanglantes au sourire aigre-doux d'un courriériste d'antichambre; peu de critiques ont tracé un aussi sombre tableau avec des couleurs aussi bien fondues , avec une succession de plans aussi harmonieux.

On dirait que les flèches légères et néanmoins si redoutables, qui percent le flegme des ambassadeurs, des ministres et des maltôtiers, sont parties de ce matin, — lancées par une plume moderne, au courant des secrets de composition de Beaumarchais et de Paul-Louis

Courier, le vigneron égrillard et persifleur, l'athénien moqueur et puissant, qui maniait l'instrument du Parthe avec une précision si remarquable.

On a dit, — et pourquoi donc le taire ? — que de Bernis avait obtenu les faveurs de M""= de Pompadour, chose malaisée à croire, vu sa complète absence de tempérament, son entière possession d'elle-même, ses occupations d'affaires, ses violentes passions de tête; ce serait tout au plus pour l'observateur sagace une circonstance intime qui fournirait de prime-saut la clef de ce langage acidulé, sur lequel nous nous expliquerons à la fin de ces remarques. De Bernis était l'ami, le secrétaire, le confident de la favorite, son pigeon pattu comme elle se plaisait à le nommer dans ses rares quarts d'heure d'abandon et de familiarité. Cette liaison n'aurait pas lieu de nous étonner ; au siècle dernier, ces princes de l'Eglise ne respectaient rien. Est-ce que l'un deux, un des plus grands noms de France, un Rohan, n'osa pas un jour toucher le bas de la robe de la Reine, l'épouse de Louis XVI?

En 1758, M™'" d'Etiolés, née Poisson, retira à de Bernis le portefeuille des affaires étrangères et le fit exiler, mais l'amitié persista, car elle écrivait à M'»" du Hausset : « Je songe à moi qui aurais joui de sa société et vieilli avec un ancien et aimable ami. »

Les favorites étaient sujettes à caution. M"'<= de la Tournelle, duchesse de Châteauroux, ne garda-t-elle pas un tendre souvenir, peut-être quelque chose de plus, au beau d'Agenois? Et cet amour persistant ne fit-il pas le désespoir de Richelieu, son protecteur, qui craignait la clairvoyance de Louis XV .•' Ce roi avait

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horreur des grandes affaires du royaume, mais il était l'homme des minutieux détails , des observations ; les plus futiles remarques se gravaient chez lui. La Châteauroux avait, d'ailleurs, une qualité qui manquait foncièrement à la Pompadour : elle était femme, elle avait du cœur et des sens ; ce fut même sa sensibilité maladive qui la tua après les violentes scènes de Metz, lors de la souffrance de son amant couronné. Nous entrons dans ces particularités avec une intention déterminée : montrer que les favorites en titre, reconnues par les ministres, présentées officiellement à la Cour, donnaient prise aux propos de ruelles et aux brocards des buUetiniers. Et Maurepas n'était-il pas là pour tout voir, tout écrire, avec son tour de phrase mordant et malicieux? Son Recueil en est la preuve.

Une autre femme, — celle-là une vile créature, — Jeanne Béqus, dite Qjiantiny, la maîtresse du roué Jean, depuis comtesse Guillaume Dubarry, admise dans le lit du Roy le 21 avril 1769, n'eut-elle pas une relation avec ce duc important qui frisa l'échafaud de si près, d'Aiguillon, l'ennemi du duc de Choiseul, premier ministre? Il ne dut son salut qu'au clergé, ennemi des parlementaires , auxquels on retira les accablantes pièces du procès en cours d'instruction.

Cette inclination de Jeanne Béqus, dite Qiiantiny^ ex-grisette et femme de passades chez la Duquesnoy, rue de Bourbon, nous paraît naturelle. Sortie du ruisseau, le charmant petit diable^ comme la désignait le roué Jean, regretta toujours cette terre natale, à Versailles même, à Marly, à Choisy, à Luciennes, son pavillon d'amour, un bijou d'art le plus fin. A un cer-

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tain degré de l'abaissement, le plus ou le moins ne tire pas à conse'quence.

Un seul homme se gendarma, un seul tint rigueur jusqu'au bout, le duc de Choiseul et sa sœur, l'éminente Béatrice, comtesse de Choiseul-Stainville , et duchesse de Grammont par son mariage. Rien ne put l'ébranler, ni les affabilités du Roy, si aimable quand il voulait plaire, ni les petits soupers, ni le premier rang à la Cour, ni les secrets du Conseil, ni l'omnipotence dans le ministère, rien ne réussit. Cette puissance du temps, Choiseul, il fallut la briser, il fallut presque un coup d'Etat, et la lettre de cachet lui valut des amitiés plus nombreuses que sa faveur. Toute la Cour alla s'inscrire à Chanteloup, bel exemple, mais rare. Et voilà ce qu'étaient les reines de la main gauche, des femmes sur lesquelles plana le soupçon, des filles qui discréditèrent la royauté, qui effacèrent ce qui est l'apanage des monarchies, ce que Montesquieu nomme avec tant de vérité : l'honneur ! « Après moi la fin du monde^ » disait en riant Louis XV. Cette fin du monde monarchique n'était pas éloignée.

Les phrases dont nos ciseaux ont privé nos lecteurs appartiennent à une langue aussi acérée que les autres; elles sont aussi admirables de forme littéraire qu'incisives et rieuses au fond, — armes brillantes à la pointe solide, mais que nous ne pouvons admettre dans la panoplie plus sévère du style contemporain.

Le parquet ne s'alarmerait pas; les mœurs littéraires se sont adoucies; on n'est plus exécuté en place de Grève pour de méchants pamphlets ; les piloriés d'aujourd'hui se portent bien, et nous bénissons ce retour

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vers la libre-pensée, qui va permettre à l'école naturaliste le libre essor de son génie *. S'il est vrai que l'écrivain, touchant à l'histoire, soit un justicier, on admettra nos répugnances. Et puis, le lecteur français est un lecteur difficile; il veut deviner. Il ne faut pas croire que toutes les pensées contenues dans un livre y soient écrites ; le lecteur instruit et dilettante aime à les chercher : l'exposition lui suffit. Voilà pourquoi l'humour des Anglais aura de la peine à s'acclimater en France. « Je n'ai pas le temps d'être court » est un mot profond, échappé à la plume espiègle, badine, conteuse, railleuse et spirituelle d'une femme de bon ton, la marquise de Sévigné.

Nous serons sans doute appelé à formuler souvent de semblables réserves, — nous le ferons toujours avec le respect dû à la moralité pubhque, à la conscience de nos lecteurs, aux droits de la critique et au sentiment élevé que nous apportons dans nos travaux, qu'ils soient historiques ou littéraires ; — le poète a charge d'âmes^ a-t-on dit, et nous le croyons; l'écrivain, lui aussi, a charge d'intelligences ; tout ce qui est de nature à la souiller retombe sur lui. La pensée est un cristal qui peut réfléchir l'esprit, le trait sardonique, burlesque, byronien, mais qui ne doit pas fausser les lignes pures

* Nous ne parlons pas di la prose politique. Une expérience personnelle, qui ne fut pas sans nous causer de vifs désagréments, puisqu'elle restreignit spontanément le cercle de nos amitiés, nous ferait tenir un autre langage. Oa ne s'accommode jamais de l'oubli des services rendus. La politique vit par le dévouement, — l'ingratitude la tue. Quelquesuns comprendront. Les noms propres n'ajouteraient rien -Le mépris nous a vengé. On s'essuie les pieds, — et on passe.

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de l'image avec une gravelure. Où le cynisme a passé ridée s'arrête.

Pour ceux qui n'ont pas la clef du XVIIIe siècle, pour ceux qui n'ont pas vécu dans sa compagnie et reconstitué ce milieu d'élégances et de voluptés, il est temps d'ajouter que la Lettre Pastorale n'est qu'un pastiche , une méchanceté mise dans la circulation h l'adresse de la marquise de Pompadour, sous le couvert de Bernis, son homme à tout faire. Une plume acquise à Maurepas, ou même cet infatigable buUetiniste, — on peut émettre l'hypothèse , étant donné le personnage, — aura, de gaîté de cœur, décoché ces traits perfides, visant le ministère, lavant la tète sans aucune réserve aux dirigeants de la politique, et faisant, on l'a vu, assez bon marché des lumières du prétendu signataire.

Les courbettes du roi de l'esprit au XYIII^ siècle devant M""' la marquise de Pompadour nous ont fait commettre une injustice envers cette femme célèbre; nous réparerons dans ce livre les vivacités d'un livre précédent. Se tromper est de l'homme ; réparer une faute est de l'écrivain : qui donc ne s'est jamais trompé ?

L'homme de génie, le raffiné dans l'art du courtisan, appartiennent à l'histoire ; nous avons fait très-large la part légitime qui lui revient dans l'œuvre philosophique de son temps ; il parlait une belle et forte langue, il la parlait et l'écrivait en maître incontesté ; sa forme n'a point vieilli; les écrivains de la seconde moitié du XYIII^ siècle et les écrivains d'aujourd'hui ne l'ont pas fait oublier ; loin de là, sa réputation a tout à coup brisé son enveloppe, et le grand homme est devenu

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une idole. Dans ce pays de bon sens, on aime les idoles, étrange contradiction ; chaque portion de siècle adopte un écrivain ; quelques enthousiastes lancent l'affaire, et la foule, quoique d'une admiration plus froide, suit le même sentier.

Voltaire, — car c'est lui le vrai roi de l'esprit , le maître de l'analyse, — occupe dans son siècle la première place ; nul ne songe à rabaisser le philosophe, le penseur, le réformateur, le critique, pourquoi donc ces colères, ces paroles acrimonieuses dès que l'on parle du courtisan ? On peut aimer chez Voltaire l'admirable et puissant écrivain tout en faisant des réserves sur quelques points de conduite ; sans cette liberté d'appréciation, où se trouve l'indépendance littéraire ? Or, qui n'est pas indépendant n'est pas libre.

Nous ne voulons pas répondre autre chose à la grande feuille parisienne qui nous a fait ce reproche, et nous n'ajouterons qu'un mot : le temps des légendes et des idoles est passé; ne le ressuscitons pas : recueillerions-nous les bénéfices de cette tentative ? On peut en douter.

Revenons à la Lettre Pastorale. Telle qu'elle parut alors, sans coupures, sans le travail de ciseaux auquel nous nous sommes livré, cette lettre, sans pitié pour les origines de la favorite, pour ses travers, implacable enfin pour certaines imperfections physiques, détails physiologiques plus qu'intimes, qui durent amener des larmes dans les yeux de la femme attaquée et l'enflammer du désir de la vengeance, — cette lettre n'a pu venir que de la Cour, et Maurepas, ou d'Argenson, ou RicheHeu, mais plutôt le premier, dut l'inspirer, sinon

l'écrire. A cette fille Poisson, éduquée par une mère sans vergogne, qui ne cachait à personne ses desseins et ses espérances, dire sans biaiser qu'elle est sortie de la rue, est une audace peu familière aux nouvellistes du commun; et puis, où prendre ces renseignements d'alcôve, ces allusions médicales , ces perfidies venant blesser la femme dans ce qu'elle a de plus sensible, cette pudeur, la dernière, qui persiste chez les créatures sans nom, sans passé et sans avenir? M'»'' de Pompadour fut calomniée ; elle avait l'instinct de la gloire et l'amour de la France.

La marquise soupçonna toujours Richelieu ; elle crut que le favori du roy, l'homme à bonnes fortunes, qui fit si peu la cour à sa beauté, ou du moins une cour dédaigneuse, et toute pro forma^ avait guidé cette plume haineuse, légère, tournant et retournant l'acier dans la plaie, et laissant à la victime une rage, une amertume qui ne s'effaceront plus. Richelieu se rapprochera, laissera opérer des réconciliations; mais ce courtisan gâté, ce vieil enfant du scepticisme et du plaisir, n'aura pour la marquise que les dehors du dévouement. Plus près du roi que Maurepas, Richelieu était plus à craindre. Ce duel, avec des armes tantôt mouchetées, et tantôt démouchetées, dura autant que le règne de la femme — et ce règne ne finit qu'à la mort.

D'excellente maison, le comte de Brioude, de Bernis, né dans le Vivarais, fit son éducation à Saint-Sulpice. Attaché plus tard à l'un des grands diocèses de France, le cadet de noblesse s'y ennuya, s'y créa des relations dont il ne tarda pas à se fatiguer, et, bref, entrevoyant un plus large avenir à Paris, il y vint peu après. Les

fils de bonne souche passaient tous, ou par le séminaire, ou par l'arme'e; les filles entraient au couvent.

Nature de premier jet, expansive et bruyante, comme le furent tous ces gascons, si gouailleurs, acerbes, spirituels, et néanmoins déliés et pénétrants, de Bernis sentit que les femmes tenaient le haut du pavé, qu'elles pouvaient l'aider, qu'on n'arrivait que par elles, en les courtisant, en les flattant, en se prêtant à leurs goûts, à leurs caprices, en servant leurs idées, leurs opinions, en épousant leurs travers, leurs défauts ; — ce point de vue, d'une justesse où se révèle bien le méridional actif et perspicace, dicta au futur cardinal sa ligne de conduite; et l'homme qui devait engager la France dans la guerre de sept ans, le ministre des affaires étrangères, qui traitait avec Vienne de puissance à puissance, commença sa carrière par de petits vers, des madrigaux, des pièces volantes, fantaisies nées d'une fantaisie, babioles nées d'une babiole, et qui donnaient tant de poids, tant de crédit dans les salons, auprès des femmes à la mode, souveraines dispensatrices de la réputation et des bénéfices.

La grande tracassière, la fureteuse des bureaux d'esprit, l'ex-maîtresse de Dubois, M^^de Tencin, favorable aux écrivains, aux poètes, aux artistes, le mettait en relief," le produisait, lui donnait une pointe d'ambition, si bien qu'un jour il répondit à l'archevêque de Lyon, qui le gourmandait sur sa paresse : « J'ignore quand « je prendrai ma résolution de me mettre en chemin; « mais ce que je sais, c'est que dès que je l'aurai prise « et que je commencerai à marcher, je me trouverai « devant vous. »

Grâce à M'"" de Tencin et de Pompadour, le petit abbé tint parole; et, sauf la modestie, qui ne fut jamais son défaut, il avait touché juste. Voilà ce Bernis que nous retrouverons, car il se trouva mêlé à plus d'une intrigue. L'éducation de Saint-Sulpice le servit au mieux.

Confident intime de la Marquise , qui ne donnait sa confiance qu'à bon escient , de Bernis n'en abusa point; il sut toujours respecter le rang élevé de sa protectrice, ses défauts, ses travers, ses exigeances, ses brutalités de langage ; la Marquise, de son côté, toute à sa lutte contre les parlementaires, contre ses ennemis de Cour, ennuyée par les solliciteurs, qui la savaient puissante, effrayée par les revers de nos armes, et sachant que les responsabilités remonteraient jusqu'à elle, — la Marquis fut souverainement injuste envers son vieil ami ; elle le sacrifia aux colères qui grondaient autour d'elle.

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