SUR L'AVENTURE
DE
M. DE LA POPELINIERE
Or, écoutez petits et grands, L'histoire d'un grand accident.
C'est Madame La Popelinière Qui se donnait libre carrière ; Elle avait un appartement Qui avait un beau faux-fuyant.
Le vingt-huit novembre passé, Allant voir les houlans dressés Pour faire une belle Revue, Et voulant en avoir la vue, Avec sa cousine Digni, Elle partit sans son mari.
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L'époux attendait ce moment Pour visiter l'appartement, Et pour cette fameuse affaire, Il fit venir le Commissaire, Afin qu'il fût bien convaincu Qu'il était sûrement cocu !
Hélas ! personne n'en doutait, Mais pourtant chacun se taisait.
Eut-on jamais dit qu'une Dame Brûlait d'une impudique flamme if On se contentait de penser Qu'un tel Epoux dut y passer.
Bref, averti depuis deux mois.
Cet époux était aux abois ; Enfin, cet heureux jour arrive.
Ce jour qu'une flamme furtive Va se montrer si clairement, Dont il aura consentement.
Un serrurier, même un maçon.
Sont appelés avec raison ; Digni, mari de la cousine, Faisait une assez pauvre mine.
Car il sentait le contre-coup.
Mais ne l'avouait point du tout.
Si La Popelinière harangua Le Commissaire et tout cela, On ignore ce qu'il put dire ; Mais, brûlant de colère et d'ire *, Dans le cabinet les mena, Où bientôt il se contenta.
Car une plaque se tournant Donnait dans un appartement D'une maison des plus voisines, Où peut-être les deux cousines, Pour oublier leurs deux époux, Passaient leur chagrin par un trou **.
Hélas ! on me l'avait bien dit, Dit La PopeUnière ébaubi, Comme s'il eût souffert encore ;
• Ire.,., vieille expression qui n'est plus usitée. Les mots colère, courroux, emportement, remplacent ce terme très-expressif, et que l'on trouve chez tous les poètes de la Pléiade. Malherbe, La Fontaine, Molière, Bossuet, Regnard, Régnier, ont employé Vire; on peut encore le rencontrer dans le Roman de la Rose, dans la Chanson de Roland, dans la prose d'Amyot et ses contemporains.
Un des grands virtuoses de la pensée poétique au XIX» siècle n'a pas reculé-devant son emploi : Lamartine s'en est servi dans son Jocelyn, un poème d'amour, qui reste son principal titre à l'immortalité.
" Epoux et trou... Les rimes riches ont été mises à la mode par l'école romantique ; sur ce chapitre essentiel, nous partageons le sentiment de M. Théodore de Banville, qui fait d'une rime pleine, avec sa consonne d'appui, la condition expresse de toute pensée bien rendue ; — mais ces pièces de Ruelles, écrites la plupart à l'angle d'une table de débauche ou de jeu, ne peuvent offrir à l'oreille les chutes musicales de l'école moderne. Ne les envisageons qu'au point de vue de l'esprit.
Ah ! quelle rage me dévore, Sur le moment verbalisons, • Me voilà fort joli garçon !
On lève un plan du Cabinet,
Et de cet amoureux secret
On écrit ce qu'on voit, et comme
La Dame aime et chérit les hommes.
Ah 1 coquine, disait l'Epoux,
Pourquoi me faisais-tu ce trou ?
Digni, voyant tout ce tracas, Veut, pour finir cet embarras, La confession de la Dame, Qui mérite bien quelque blâme.
Mon ami, dit-il au courrier, Amène-là sans plus tarder.*
* L'homme d'argent paraissait bien se douter en son for intérieur du mal que peut /aire une femme , comme l'a dit un poète contemporain passé maître dans la matière; son trouble lors de la visite des appartements, trouble visible dans la rymaille que nous reproduisons seulement à titre de document de ruelle, car la langue ne vaut pas grand chose, le talent de forme y brille par sa complète absence; — ce trouble du financier, encore accentué par J. Janin dans quelques ravissantes pages reproduites plus loin, est une éloquente preuve du pouvoir absolu de la femme sur l'homme. Et quels hommes joyeux que ces dieux de l'or au XVIII' sièclel Comme ils en prenaient à leur aise, et comme ils voguaient sur l'océan de la vie toutes voiles déployées! De la Poupelinière se rendit célèbre, il est même resté célèbre par son trop fameux livre erotique Tableaux des mœurs du temps dans les différents âges de la vie; tout ce que peut produire une imagination déréglée se trouve dans ce livre, qui eut la complicité du burin; vingt miniatures, vingt fresques
La Dame, se doutant fort bien
Que son affaire ne vaut rien,
Fait avertir en diligence
Deux des Grands Maréchaux de France
De venir ensemble escorter
Son pauvre honneur bien délabré.
A ces mots, les deux Maréchaux, Quittant les plus nobles travaux.
Suivent ces deux charmantes Dames, Qui sentaient du trouble en leurs âmes ; Tous quatre entrent chez le mari, Qui fronçait beaucoup le sourcil.
« Monsieur, dit un des Maréchaux Qui sait manier le propos, Que vous dit-on que l'on ne dise A tous maris dont l'âme éprise Devient jalouse h tout moment, Et jalouse sans fondement ? »
« Monsieur, vous avez bien raison.
Dit La Popelinière d'un ton Qui marquait beaucoup de colère,
licencieuses.de format in-4'', témoignent d'une folie incurable; ces gravures très-fines, très-belles, furent saisies par M. de St-FIorentin. — Voilà l'homme jaloux de sa femme, qui, les fleurs au front, le sourire aux lèvres, l'oubli des choses éternelles au fond de l'àme, dansait sur un volcan, pour employer l'expression d'un homme d'État. M. de La Poupelinière méritait peut être son sort.
Des propos je n'écoute guère ; Mais, de grâce, voyez ce trou \ Il faut de la raison partout.
Ce Maréchal, très-grand guerrier, Et que rien ne fait reculer, S'enfuit pourtant haussant l'épaule ; Ne trouvant point de meilleur rôle, Ainsi fit l'autre Maréchal, Quij'.dans ce cas, fut son égal.
La Dame, livrée à l'Epoux,
Qui pensait t-enir le bon bout,
Résolut de paraître ferme :
Et dans ce propos se renferme :
« Pourquoi voudrais-tu m'effrayer ?
Mon cœur te sut bien trop aimer.
Peux-tu jamais te figurer Que je puisse assez m'égarer, Pour aller offenser ta gloire .' Non! tu veux me le faire accroire.
Moi, j'aurais fait percer ce trou ?
Ah ! tu ne le crois pas du tout.
Mais, mon cœur, ce soupçon jaloux
Me ravit, et j'excuse tout
De ta petite fantaisie ;
Si tu me trouvais moins jolie.
Tu ne voudrais pas t'offenser.
Ah ! viens, je te veux embrasser. »
Qui peut rendre, qui peut tracer Ce que l'Époux devait penser D'une pareille raillerie, Ou d'une telle effronterie ?
Pâle, défait, et tout tremblant Il lui tint le discours suivant :
« J'ai tout vu ; je suis convaincu;* Depuis longtemps je suis cocu ; Allez, dit-il, loin de ma vue, Pour jamais vous êtes perdue ; Fuyez mon terrible courroux, Vous n'êtes plus ici chez vous ! »
« Allons donc, puisqu'il est ainsi.
Dit-elle, il faut sortir d'ici ; Mais j'ai faim ; il faut qu'on me serve ; Il faut bien que je me conserve
* En vérité, on serait convaincu à moins. La présence de deux maréchaux -est une de ces fortes ironies auxquelles se complut la cruelle sottise du temps, — car le rymailleur qui a tenu la plume n'ignorait pas la singulière porte par laquelle entrait Richelieu dans le fastueux appartement de la dame aux écus. Les financières, plus accessibles, plus humaines que les femmes titrées de naissance, eurent plus d'assauts à subir. Et quand on se nommait Richelieu, le siège n'était ni long ni difficile. Tout le ridicule de la situation retombe sur l'auteur d'un livre inavouable, qui voulait trouver chez lui la vertu qu'il démolissait chez les autres.
Pour soutenir l'énorme affront Dont je me sens rougir le front. »
Alors on sert; elle mangea, Puis très-doucement s'en alla, Avec son aimable cousine, Qui va lui faire sa cuisine.
Car chez sa mère elle vivra, D'où Popelinière la tirera.
Or, apprenez par ce récit De mépriser ce que l'on dit; Et si vous trouvez une trappe, Maris pour lors on vous attrappe ; Ne remuez pas tout l'Etat, Et soyez cocus sans éclat !
COMMENTAIRES
Nous trouvons, dans un manuscrit provenant de la vente Villemain, et que l'illustre académicien appréciait fort au point de vue des variantes, des leçons heureuses qui s"y rencontrent, une transposition de rimes, amenant une autre chute de strophe ; voici la leçon du manuscrit Villemain :
Mais n'en faites point tant d'éclat :
Cela constate trop l'état.
Dans l'espèce, nous estimons que les deux vers de notre version ont beaucoup plus de sel et de mordant; Et soye:{ cocus sans éclat, nous paraît réussi, 11 y a tant de pauvres maris qui ne peuvent pas se résigner au silence ! Si la vertu chrétienne est impuissante, ce qui nous étonnerait peu, ces infortunés d'un nouveau genre devraient prendre conseil des convenances sociales. Ils ont beau crier, jurer, tempêter, faire des procès, exhaler leur humeur et leur vengeance, on en rira toujours. Dans ces affaires là, le rire est une moralité qui en vaut bien une autre.
L'aventure de ce pauvre M. de La Popelinière, mari peu endurant, aimant à crier ses affaires sur les toits, est une de celles que les Sottisiers, les Mercures, les Anas, les parleurs de ruelles, ont aimé à dire sur tous les tons ; il ne faut pas s'en étonner outre mesure. C'est toujours un personnage ridicule qu'un mari trompé, — et doublement ridicule, quand il embouche la trompette sur son accident ; nous ne faisons pas ici, on le comprend, un cours de morale, et la chose nous apparaît sous son aspect plaisant, et prêtant au sarcasme raconté ou rimé. L'auteur de l'aventure donne, en terminant, un conseil excellent aux maris malheureux :
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Ne remue^ pas tout l'Etat, Et soye:{ cocus sans éclat !
Un grand homme, le plus profond observateur de son siècle, supporta cette douleur conjugale avec un héroïsme bien rare ; nous voulons parler de notre incomparable Molière, qui représenta sur les planches sa propre agonie intérieure, et qui écrivit, les pleurs dans les yeux et le deuil au fond de l'âme, ces phrase^ burlesques qui nous dérident encore. Le génie du comique et le talent de l'écrivain réagirent chez Molière; — il sut rester ferme sur son théâtre et sublime aux regards de la postérité. La Béjart ne comprit jamais Molière; celui-ci joua les cocus et se joua lui-même. Puisse ce souvenir rendre moins amères quelques infortunes conjugales.
J . Janin, dans un livre éblouissant, où la note humoristique ne manque pas, où les souvenirs précis le disputent à l'art du bien dire, a narré cette désopilante histoire. Nous voulions l'écrire, — la plume nous est tombée des mains. L'éminent critique, conteur improvisé, est un délicieux metteur en scène. Jugez-en.
La Cheminée et V Amant.
L'une des bonnes histoires de ces temps de grâce et de perdition, la voici. L'héroïne était une des femmes les plus aimables de la finance; elle avait nom Mimi Dancourt. Elle était la propre fille de cet inventeur plein de feu nommé Dancourt. Après avoir été un comédien populaire, il était devenu l'un des auteurs dra-
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matiques les plus aimés du public. Mais parfois tournait la chance, et, philosophe, il s'en consolait en soupant à la Grande Pinte. Il avait fait de la petite Mimi son juge et son conseil ; il lui lisait ses come'dies, comme autrefois Molière à la bonne Laforêt, et quand Mimi n'était pas contente : « Ah ! papa, disait-elle, avec un grand soupir, j'ai grand'peur que cette pièce ne vous mène droit à la Grande Pinte. y> — Et de rire !
Ils riaient de tout, ces bohémiens. Ce riche et fameux fermier général qui a sauvé son nom de l'oubli pour s'être mêlé aux gens d'esprit, M. de la Popelinière, ayant vu Mimi Dancourt dans le rôle d'Agnès, s'en éprit SI violemment que, malgré tous les obstacles, en dépit du père et même en dépit de la fille, il la voulut tout simplement épouser. Elle finit par y consentir, malgré toutes ses répugnances. Elle n'était pas mariée depuis six mois qu'elle avait conquis tous les suffrages. On ne parlait, dans tout Paris, que de sa modestie et de sa beauté. Elle accueillait à merveille ces poètes, ces philosophes, tous ces honnêtes gens empressés autour de M. de la Popelinière. Elle accueillait Jean-Jacques Rousseau, et Voltaire lui faisait des vers *. Pensezdonc si M . de la Popelinière était un favori de la fortune 1 II avait épousé une bourgeoise douée de tous les
* Voltaire faisait des vers à tout le monde. Le pour et le contre, les élévations et les abaissements, n'arrêtaient pas cet esprit délié. Il fut le secrétaire poétique de IM°"= de Pompadour; il servit ses antipathies, ses haines, ses préventions. Cette plume universelle était une courtisane. Et notez que Voltaire ne négligea jamais ses petits intérêts. Les immenses services rendus à la raison, sa gloire philosophique, ses grandes qualités de clarté et de bon sens, ne peuvent pas faire oublier ses platitudes. Nous avons le devoir de les mettre en relief.
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dons domestiques. Elle était très-laborieuse et trèsretire'e, et volontiers on eût écrit sur le fronton de sa maison :
Elle resta chez elle et fila de la laine.
Seulement M™<= de la Popelinière ne filait pas, elle parfilait.
M. de la Popelinière était donc très-heureux en ménage, sinon qu'il était criblé de lettres anonymes, remplies de délations contre sa femme, et ces lettres étaient assez bien faites pour que le digne homme s'en inquiétât. Donc il s'en inquiétait fort, et de tous côtés il cherchait son malheur sans le trouver.
Un jour enfin que le maréchal de Saxe, qui était près de sa mort, passait ses hulans en revue dans la plaine des Sablons, M. de la Popelinière prit le temps que sa femme était à la revue pour visiter l'appartement de Madame de fond en comble afin de s'assurer si les lettres anonymes disaient vrai. Pour être plus sûr de son fait, et peut-être aussi pour avoir deux témoins en cas de besoin, la Popelinière prend deux de ses amis avec lui ; un de ces amis n'était rien moins que le fameux Vaucanson, celui qui a fait digérer un canard, le père légitime de l'automate Auteur : Prolem sine matre creatam !
Nos trois amis s'en vont donc furetant partout dans les appartements de Madame. Ils parcourent tout cet hôtel doré et verni, et chargé de peintures. Ils traversent le boudoir, la chambre à coucher et le grand salon, la bibliothèque, la salle de bains; ils ne trouvent rien de suspect. D'autre part, la Popelinière était sûr de la
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fidélité du suisse qui veillait à sa porte. Il se persuade alors que les lettres anonymes ont menti, et les trois amis allaient se retirer, assez contents de n'avoir rien découvert, quand, arrivés dans le cabinet du clavecin, l'un deux fait la remarque qu'un tapis a été tendu dans l'appartement, et que, cependant, malgré la saison avancée, — on était en automne, — il n'y avait dans la vaste cheminée de cette pièce ni bois, ni cendres, ni chenets! La remarque frappa le mari inquisiteur. Il approche de la cheminée, et, machinalement, il frappe sur l'âtre avec sa canne; la plaque sonne creux. Alors Vaucanson, qui n'avait guère pris d'intérêt à tout ce qui s'était passé jusqu'alors, s'anime tout à coup. Il s'approche de la plaque, il examine, il est heureux, il s'extasie.
« Mais, dit-il, c'est une plaque montée sur une charnière ! mais cette plaque est mobile! mais c'est un travail admirable ! mais c'est un ouvrier très-habile que celui-là. Monsieur ! » Et voilà Vaucanson qui s'agenouille, qui regarde, qui admire, qui s'écrie toujours : « C'est admirable ! c'est admirable ! Quel est cet ouvrier. Monsieur? » — Laissons-là les ouvriers. Monsieur! s'écriait la Popelinière. En même temps il fracassait avec sa canne la plaque mobile. Et Vaucanson criait toujours : « Mais c'est admirable, Monsieur ! quel dommage de briser un ouvrage si parfait ! «
Le bel ouvrage fut brisé néanmoins : derrière la plaque une ouverture faite au mur mitoyen était fermée par un panneau en boiserie. Ce panneau, recouvert d'une glace dans la maison voisine, s'ouvrait à volonté et donnait une Hbre entrée dans le cabinet de musique
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au locataire clandestin de l'appartement. Ce locataire clandestin, c'était le duc de Richelieu !
La nouvelle en arriva juste au moment où les hulans du mare'chal de Saxe venaient de passer la revue, et ce fût bientôt la nouvelle de tout Paris. On faisait déjà des paris pour savoir si le financier se vengerait. Il fut sans pitié. Il chassa la femme de ce beau logis qu'il avait fait préparer pour elle, et la pauvre Mimi Dancourt se réfugia dans une humble maison, où elle vécut longtemps d'une modique pension, loin du monde qui la délaissa aussitôt qu'elle ne fut plus la reine de Paris.
Quant au maréchal de Richelieu, il volait à d'autres amours, à d'autres plaisirs. Rendons-lui du moins cette justice : il faisait une fois par an une courte visite à l'abandonnée ; et le monde, qui est toujours si juste, disait : « Voyez-vous ce bon maréchal ? il a été fidèle à Madame de la Popelinière jusqu'à son dernier jour 1 » (Paris et Versailles il y a cent ans. — 1874.J
Le spirituel conteur nous dit que M™" jg la Popelinière ne filait pas, — elle parjil ait. Ce mot appelle une explication.
En 1770 une mode de salon se répandit dans les hautes classes de la société; on n'y fit plus de nœuds, ni de filets, deux grandes passions subitement éteintes : on parfila. Les belles élégantes parfilaient au mieux la passementerie, les épaulettes, les habits de cérémonie et les galons. Une anecdote curieuse est celle-ci : à Villers- Cotterets, le duc d'Orléans, connaissant la rage de ses nobles invitées, et voulant leur administrer une forte leçon, donna l'ordre à son tailleur de garnir un habit de cour en brandebourgs faux. Attirées par l'or étincelant,
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nos parfileuses décousent la garniture et remontent les brandebourgs de clinquant en pure monnaie d'ophir, en or véritable. Quelle fut leur rougeur, quel fut leur désappointement, en apprenant la vérité ? M™^ de la Popelinière filait le parfait amour avec Richelieu et parfilait l'amour de son pauvre mari. Eternelle histoire, toujours vieille et d'une jeunesse diabolique.
Les femmes se disaient, avec des mines câlines et des chuchotements : « Mon cœur, avez-vous de gros or.-" — Assurément, de l'or de bobine? — Je n'en file jamais d'autre. — En voulez-vous un fagot? Allons, je vais vous en donner un fagot, c'est tout ce que j'aime de faire un fagot. »
A cette époque , une dame fort en vue, M™° du DefFant envovait à M™^ de Luxembourg un cadeau en parfilage enveloppé dans ce couplet :
Vive le parfilage !
Plas de plaisirs sans lui.
Cet important ouvrage Chasse partout l'ennui.
Tandis que l'on déchire Et galons et rubans.
L'on peut encor racdire, Et mordre un peu les gens.
Est-ce que les deux derniers vers ne sont pas la peinture d'un cœur de femme dans tous les siècles ?
Janin, qui raconte une bluette historique, une plaisante déconvenue de mari trompé, avec sa propriété d'expressions et son charme habituels, oubHe cependant de nous apprendre que cette folle bohémienne faillit
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passer par le lit du roi Louis XV; Richelieu, son amant, l'y poussait. Elle déplut au souverain absolu des appartements réservés, au valet de chambre Lebel, qui remplissait les délicates fonctions de pourvoyeur et d'examinateur. Et voilà comment haute dame de la Popelinière, la Mimi Dancourt des spectacles forains, la curieuse de pièces mécaniques adaptées aux cheminées, n'eut pas les honneurs si courus par la gent réservée de la faveur royale.
A quoi tiennent les grandeurs de ce pauvre monde ? Et où les rebuffades vont-elles se nicher? Il suffit du veto insolent d'un valet de chambre, du vil complaisant des besoins de son maître. Mimi n'était donc pas, à première vue, comme la fille Poisson, un morceau de roi? Quel dommage !
L'histoire va plus loin. Non-seulement Lebel' cherchait, flairait, procurait, examinait, — on va jusqu'à dire qu'il essayait. C'est le comble. Le roué Jean mit à sa disposition Jeanne Béqus, et le valet eut l'avantgoût des voluptés du souverain. Ajouter un mot nuirait au jugement que portera le lecteur.
Et comme, à distance, dans le recueillement du cabinet, nous ririons à gorge déployée, si de semblables aventures n'eussent amené la décomposition de l'Etat. Les philosophes, avec l'arme de raisonnement ; les femmes, avec la débauche et ses suites, firent le triomphe des idées prépondérantes sous Louis XVL Car il est à remarquer que ce siècle si ennuyé, si vide, fut un siècle de luttes, de travaux, de propagandes actives, de vulgarisations ardentes. Les hautes classes de la société voyaient le mal, et le laissaient faire, en y coopérant
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le plus souvent. L'habitude, ce vice constitutionnel des intelligences désillusionnées, avait pris racine; on allait souriant à la surface, anxieux au fond. Réagir était audessus des forces humaines.
Ces femmes, particuUèrement usagées, gracieusées avec raffinement, ondoyantes au possible , selon les termes d'alors, qui peignent à ravir les nuances et les contours, enversaillées de bonne heure, avec une fleur d'aristocratie que le frottement épanouissait bientôt, ne savaient garder dans l'abandon, dans l'amitié, dans l'amour, aucune retenue, pas l'ombre d'un respect. Le mariage leur procurait la liberté ; elles ne lui demandaient, à vrai dire, que cela ; les caprices du cœur se chargeaient volontiers du reste.
M™e de la Popelinière aima, elle, avec passion, avec délire, avec toute sa nature d'Eve, tout son velouté d'ange déchu, l'homme de son siècle qui n'aima personne, Don-Juan et Lovelace , doublés du dandy Brummel, — le duc de Richelieu, vainqueur de Mahon, premier gentilhomme de la chambre du Roy. Nous donnerons, dans un autre chapitre, les lettres émues, où s'épanche toute l'àme de la femme chassée et coupable, où les mots mon cœur, mon cher cœur, reviennent à chaque phrase comme un cruel besoin d'expansion , comme une musique alanguie, comme l'écho des plaintes de cette femme torturée, qui se mourait d'amour, qui vivait de ses moindres illusions, ces chimères, ces idéalités, qui font trouver si monotones, si froides les conditions ordinaires de l'existence. C'est le cas de s'écrier avec le poète :
Malheur à qui du fond de l'exil de la vie Entendit ces concerts d'un inonde qu'il envie 1 Du nectar idéal sitôt qu'elle a goûté, La nature répugne à la réalité.
Dans le sein du possible en songe elle s'élance, Le réel est borné, le possible est immense ; L'âme avec ses désirs s'y bâtit un séjour Où l'on puise à jamais la science et l'amour, Oii dans des océans d'extase et de lumifcre, L'homme, altéré toujours, toujours se désaltère, Et de songes si beaux enivrant son sommeil, Ne se reconnaît plus au moment du réveil !
Lamartine, ce prodigieux virtuose, les connaissait ces heures ide'ales; sa poésie molle et berceuse, qui tient du rêve et de l'infini, nous a tous enchante's aux premières heures viriles de l'adolescence. M™^ de la Popelinière dut se réveiller ; — aussi que de larmes, quelle chute!
Elle ne fut pas la seule chez laquelle l'analyse psychologique révèle ces troubles et ces retours. Est-ce que la Du Barry n'eut pas une passionnette pour lord Seymour, son voisin de campagne à Luciennes > Et, à la fin d'une vie qui devait se dénouer si tragiquement sur l'échafaud, entre ses voyages à Londres pour recouvrer ses diamants et ses cruelles appréhensions pour l'avenir, dans une société oîi tout s'écroulait autour d'elle, ne se donna-t-elle pas avec l'inconscience d'une jeune fille, mais cette fois avec un réel dévouement, à Louis- Timoléon de Cossé-Brissac, un preux du moyen-âge, sublime devant ses bourreaux, et qui chercha longtemps, sur les joues pâlies de l'ex-favorite, les baisers d'un roi de France? Ce sentiment chevaleresque noyé
dans le sang, est un des épisodes les plus horribles de cette époque, féconde en tristes souvenirs.
Il n'est pas indifférent, dans un livre de ce genre, qui touche aux institutions, aux hommes, aux usages, aux mœurs, aux courants d'opinion, aux remous si fréquents, aux indécisions de la pensée, aux tiraillements de l'action, de marquer, dés maintenant, à propos de Mme de la Popelinière, quelle fut l'économie du mariage, comment il s'accomplit, quelles déviations il subit, et, finalement, quelle condition morale la femme y trouvait.
L'idée la plus générale, se dégageant d'une étude sincère, est celle-ci : le mariage était une pure question de forme, d'usage, un sacrifice fait à l'opinion de sa caste, un de ces mauvais pas qu'il fallait sauter, une fin commandée par les convenances et l'esprit familial. De l'amour, peu ou point : tel se montre le mariage sous l'ancien régime.
Le noble épousait une jeune femme de sa roche; autant que possible, éviter les mésalliances, était nonseulement un précepte inculqué aux adolescents par les grands parents, mais encore un de ces commandements contre lesquels la moindre velléité de résistance était impossible, à moins d'un suicide de parti pris, circonstance assez rare que la ruine totale seule amenait sans l'atténuer, sans l'excuser aux yeux de la noblesse mécontente. Les mésalliances tournaient mal L'amourpropre froissé, irrité chaque jour, ne laissait bientôt d'autre alternative au malheureux persécuté que l'adultère affiché, ou la retraite à la campagne, dans une terre de l'épouse. Ce remède héroïque ne devint pas à la mode.
On connaît l'histoire, si accablante pour le mari, si navrante pour la marie'e, du comte d'Evreux et de Mii« Crozat, une héritière de vingt et un millions, avec un appoint de douze cent mille livres en dot. — Ce noble comte, ne possédant plus une maille, voyant son crédit épuisé, sauta le pas, épousa une riche financière, au scandale de la Cour et de la ville. Or, il advint que cet homme ne voulut jamais consommer le mariage ; il dédaigna une jeune et charmante personne, lui fit sentir son infériorité, sa roture dorée, l'abreuva de dégoûts et d'insultes. C'est de l'histoire que nous écrivons lu, — nous croyons devoir appuyer sur ce point, tant cette conduite révoltera nos lecteurs. Les choses allaient ainsi.
M''e Crozat, subissant les dédains de son protecteur légal, abandonnée et méprisée, eût, — faut-il l'en blâmer? — une vengeance de femme, et de jolie femme : elle donna deux héritiers à M. le comte d'Evreux ! c'est piquant.
Lequel des deux eût tort ? La réponse à cette question ne fait pas doute. Le mari trompé, ne faisant mystère à personne de son amour pour la duchesse de Lesdiguières, méritait cette leçon.
M'i'^ Crozat se retira chez elle; le comte, enrichi par des spéculations hasardeuses, restitua la dot. Ce roman conjugal est navrant: il burine à l'eau-forte les mœurs de ces tristes mariages entre nobles et financières.
Le préjugé, implacable et tenace, ne pardonne pas, à quelque degré de l'échelle sociale oii l'on se trouve placé par sa naissance ; il faut le briser, ou il vous brise .• les deux termes de ce dilemme ne laissent pas d'autre issue.
Et voyez l'inconséquence. En face de ces relâchements de la morale domestique, alors que les mariages avaient perdu le sérieux de leur caractère, alors que le mari délaissait sa femme après un mois d'union, et reprenait ses chères habitudes d'indépendance, alors que la femme restait seule, en butte à mille tentations de l'imagination, des sens et du cœur, la loi armait l'époux du droit de faire enfermer l'épouse réputée infidèle; une lettre de cachet suffisait. Jamais la loi, discutée, écrite, exécutée par les hommes, n'a pesé aussi lourdement sur les femmes. C'est la tradition de la force, que l'on retrouve de siècle en siècle, sous des formes différentes et revêtant des tempéraments divers.
Le couvent correctionnel du Bon-Pasteur s'ouvrait aux coupables, et l'expiation durait quelquefois la vie entière. Ce fut de cette façon qu'on enleva M^e de Hainville, la présidente Portail, Mme de Vaubecourt, Mme d'Ormesson et l'intéressante M^ed'Hunolstein. Le couvent se fermait sur les recluses, et le mari, libre, débarrassé, retournait aux plaisirs faciles. Pas de regrets, pas de souvenirs, pas de remords, rien ! Cet échantillon de l'homme du temps ne vous semble-t-il pas réussi ?
Mariée, la femme prenait de plein droit la possession du monde élégant ; c'était là, — faut-il le dire ? — le sous-entendu, l'attrait irrésistible des jeunes filles au couvent. Et les couvents, qu'on veuille bien le remarquer, n'étaient pas fermés hermétiquement; on n'y faisait pas le vide complet, les bruits du monde y parvenaient quotidiennement; chaque jour les nouvelles de la Cour et de la ville y trouvaient un écho et quel
écho sonore dans ces âmes avides de nouveautés, de distractions et d'inconnu.
Le mariage, en un mot, n'était pas la chose la plus grave, la plus sérieuse de la vie, un acte dont les conséquences se répercutaient dans les relations ; loin de là, le mariage était devenu une affaire, la conscience des conjoints n'y prenait aucune part. On s'unissait par convenance, voilà tout.
L'homme, appelé soit h l'armée, dans les Flandres, en Italie, en Allemagne, ne suivait plus des yeux et du cœur la femme livrée aux séductions de la société; on s'écrivait à peine; et même dans ce cas, le style marital empruntait des formes si dégagées qu'un jour le comte de Maugiron, absent, reçut une lettre ainsi conçue : « Je vous écris parce que je n'ai rien à faire. Je finis parce que je n'ai rien à vous dire. Sassenage, très-fâchée d'être Maugiron. » L'mipertincncc peut-elle aller plus loin ? La révolte ouverte, consciente, délibérée, parle ici un langage compréhensible. Le mari laissait dire, laissait faire, ayant des torts de son côté, redoutant un éclat et ne voulant pas prêter le flanc au ridicule. L'honneur du mari était, à cette époque, indépendant de l'honneur de sa femme. Cette morale n'est plus celle d'aujourd'hui : est-ce la femme qui s'en plaindra? La monarchie absolue, à peine tempérée par le rire, les chansons, le décousu des mariages et les insolences de ruelles, couvrait ces turpitudes, La famille s'éteignait ; elle agonisait sous le règne de Louis XV; les frondeurs de la libre pensée, les penseurs de l'Encyclopédie eurent beau jeu, servis qu'ils furent par les écarts monstrueux d'une société en décadence. L'avilissement
des mœurs précipita le dénouement, que peu d'esprits entrevirent. La folie était à son comble.
Les accommodements en étaient venus à ce point qu'un mari surprenant madame en flagrant délit d'adultère, se contentait de lui dire, en fronçant le sourcil par vertu de circonstance : « Quelle imprudence, madame ! Si c'était un autre que moi! » L'oubli de la
dignité ne peut aller plus loin; ce n'est plus même du cynisme ; la langue se refuse à donner une explication. Il faut sentir cela, le juger pour soi, sans hasarder le moindre commentaire.
Un livre de l'époque condense en préceptes le déshonneur du mari, la liberté absolue de la femme, et la drolatique façon de se ménager l'opinion publique. Ecoutez plutôt : « J'en étais à mon déshonneur, — c'est un marquis qui parle, — il est des convenances à garder en pareil cas. Qu'une femme ait quelqu'un^ il n'est qu'un mal pour son mari dans ces sortes d'arrangements : c'est l'éclat. Si donc tout se passe dans l'ordre des ménagements, si la femme s'observe et ne se permet en public que les égards que ce même public l'autorise à accorder à son amant ; si, en un mot, la chose, toute vraisemblable qu'elle paraisse, n'est pas démontrée, le mari est un sot de se fâcher. » — Morale élastique, que l'on retrouve au déclin de toutes les civihsations .
D'autres, moins spéculatifs, mais aussi modérés, aussi aveugles, se contentaient d'avertir madame que l'objet du mariage étant de rendre heureux, but qui ne se trouvait pas atteint, le meilleur, le plus sage était de rompre. A quoi bon se piquer d'une constance gênante, on reprend sa liberté ; l'on vit chacun chez soi et pour
soi. Cette désinvolture dans la dégradation nous choque moins que le déshonneur mis en préceptes. Et que de ménages dans ces conditions ! Pour une Choiseul, épouse charmante et pure, affectueuse et dévouée, que de femmes n'ayant du mariage que les apparences 1 Le mari connaît l'amant; il le voit, on se fréquente; c'est un joli homme, rompu aux élégances, aux afféteries ; il est quelquefois de la Cour, et il est prudent de ne pas brusquer son crédit. Une phrase de Tacite pourrait seule éterniser la honte de ces ménagements.
Encore une citation avant de conclure ; c'est un livre moral du temps qui nous expose la morale courante du mariage : « On parle du bon vieux temps. Autrefois une infidélité mettait le feu à la maison, l'on enfermait, l'on battait sa femme. Si l'époux usait de la liberté qu'il s'était réservée, sa triste et fidèle moitié était obligée de dévorer son injure, et de gémir au fond de son ménage comme dans une obscure prison ; si elle imitait son volage époux, c'était avec des dangers terribles. Il n'y allait pas moins que de la vie pour son amant et pour elle-même. On avait eu la sottise d'attacher l'honneur d'un homme à la vertu de son épouse; et le mari, qui n'en était pas moins galant homme en cherchant fortune ailleurs, devenait le ridicule objet du mépris public au premier faux pas que faisait madame. En honneur, je ne conçois pas comment dans ces siècles barbares on avait le courage d'épouser. Les nœuds de l'hymen étaient une chaîne. Aujourd'hui, voyez la complaisance, la liberté, la paix régner au sein des familles. Si les époux s'aiment, à la bonne heure,
ils vivent ensemble, ils sont heureux; s'ils cessent de s'aimer, ils se le disent en honnêtes gens, et se rendent l'un à l'autre la parole d'être fidèles. Ils cessent d'être amants; ils sont amis. C'est ce que j'appelle des mœurs sociales, des mœurs douces. »
Très-soeiales et fort douces, ces mœurs, en vérité, à cette différence près que rarement l'amant d'une femme reste son ami, surtout lorsque cet amant est un époux.
Tirons un voile sur ces complaisances. — Nous voudrions, — est-ce donc trop exiger d'elle? — que la femme du XIXe siècle, devint la mère de famille, qu'elle rentrât au foyer, qu'elle y ramenât ces enseignements domestiques qui sont si précieux à l'enfant, qui décident presque toujours de son caractère, de son avenir, de sa tournure d'esprit, qui le forment au devoir, lui en donnent le goût et l'émulation, de telle façon que l'éducation et l'instruction, allant de pair, aplanissent au jeune homme, à la jeune fille, mère de famille à son tour, les luttes et les expériences de la vie.
Rapporter à l'intérieur le temps et les ressources consacrés au dehors, là est toute la question. La femme seule peut la résoudre. Elle la résoudra à son honneur, si elle consent à le vouloir de cette ferme volonté, qui est le propre des natures cultivées. La morale, insipide et froide, n'a rien à voir ici : ce que nous souhaitons est tellement urgent, que la société périra, qu'elle perdra sa vitalité et son équilibre, si la famille n'est pas reconstituée, gouvernée, agencée, défendue d'après les lois de l'ordre. L'harmonie générale une fois atteinte, les ravages seront effroyables, et leurs contre-coups pro-
duiront des ruines. Etre généreux et dévoué, aimant et sympatliique, la femme a une grande mission à remplir de nos jours; elle n'y faillira pas/ L'édifice repose sur elle ; — et comme l'a dit un poète, sans la pitié des femmes :
Dans la sphère morale il ferait nuit bientôt.
Adorables fileuses de sentiments, cyniques parfileuses d'amour marital, belles diseuses de riens, rieuses de tout, les femmes d'alors, fort bien nées, pleines de charmes, de grâces, d'art et d'esprit, vives, séduisantes, instruites, faisant la prose et le vers comme les écrivains de profession, suivaient le mouvement de Richelieu; et le rang n'y faisait rien, qu'elles s'appelassent de Charolais, de Sens, Fillion de Villemur, duchesse de Berry, princesse de Carignan, les filles du marquis de Nesle, réservées au Roy, M''^ de Bomango, Desparbés, la comtesse de Palun, etc., etc. — La galanterie allait son train, un train si rapide et si bien mené qu'une Montmorin, consultant Chamfort sur les conseils à fournir à son fils, qui entrait dans le monde, le spirituel coureur de ruelles lui répondit en se jouant : « Recommandez-lui avec ferveur d'être amoureux de « toutes les femmes. » Excellent conseil et venant d'un homme entendu. Au siècle dernier, l'amour imprima le vertige aux plus nobles âmes. Feuilles de roses, vertus légères , confidences mystérieuses , voilà un raccourci de l'époque qui portait dans ses flancs, sans même s'en douter, la Révolution française et les troubles qui suivirent. Et ce fut, comme toujours, la femme qui donna le branle.