‹ Les ruelles de XVIIIe siècleChapitre 5 sur 8 · PHILIPPE D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

PHILIPPE D'ORLÉANS

Monseigneur,

Les Ducs et Duchesses ayant réfléchi, d'un côté sur l'éminente dignité dont ils sont revêtus ; de l'autre, sur le peu de cas qu'on fait d'eux dans le monde, ont résolu, sur votre bon plaisir, de rétablir leur réputation, et de rentrer dans tous les droits, honneurs et prérogatives qui leur sont dus; et voici, après un trèsgrand nombre d'assemblées qu'ils ont fait entre eux, à quoi ils ont fixé leurs justes prétentions par rapport aux différents corps qui composent la Société civile, c'est-à-dire le Clergé, la Noblesse et le Tiers-Etat.

L'on ne dit rien du Parlement ; Votre Ahesse Royale étant déjà assez informée de leurs droits sur le Chapitre.

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Clergé.

Quoique le Clergé soit regarde' de tout temps comme le premier corps du Royaume par respect que l'on doit à la Religion, et que les Ducs même veulent bieny avoir égard ^ ils ont cru, ne'anmoins, pouvoir dire, ou personne, que tout l'honneur de cet illustre corps ne vient pas de la Religion, mais, en partie, de ce qu'un grand nombre de pairs n'a point dédaigné le Titre d'Archevêque ou d'Evêque.

Mais, les Ducs, venant au fait des fonctions ecclésiastiques, s'en rapportent aux droits, distinctions et privilèges ci-après énoncés.

1» Que les Evêques seuls auraient le droit d'administrer les Sacrements aux Ducs et Duchesses, c'est-à-dire de les marier, baptiser et enterrer.

20 Que les Ducs et Duchesses auraient seuls le droit de faire porter des carreaux dans les Eglises, étant juste qu'elles soient distinguées dans ces lieux, puisqu'elles le sont chez le Roy.

30 Qu'aux distributions du Pain bénit, aux offrandes, aux places, soit dans le chœur, soit dans la nef, les premiers rangs soient toujours affectés aux Ducs et Duchesses, excepté lorsqu'il y aura des Princes ou des Princesses du sang.

40 Que chez les moines, lorsque quelque Duc ou Duchesse fera dire qu'ils doivent y aller entendre la Messe, on sera obligé de l'attendre au moins une demiheure; on ne demande pas la même déférence dans les

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Paroisses, par considération pour les services publics, dont les heures sont régle'es à l'avance. Les Ducs et Duchesses pourront encore demander d'autres distinctions et privilèges; mais la modestie et la piété si essentielles aux personnes de ce rang les en font abstenir, sauf à Votre Altesse Royale d'ajouter aux articles susdits ce qu'EUe croira convenir à leurs éminentes dignités.

Noblesse.

Il ne paraît pas nécessaire à MM. les Ducs et Duchesses de demander les distinctions au-dessus de la Noblesse, qui leur sont si légitimement dues, si cette Noblesse savait se rendre justice ; mais, comme par un aveuglement incroyable, les Seigneurs et Ge ntilhommes ont voulu se mesurer en quelque façon à des personnes qu'ils ne devraient regarder qu'avec respect, Votre Altesse Royale est suppliée de les faire rentrer en euxmêmes en ordonnant ce qui suit :

i" Que dans les rues, soit à pied, soit en carrosse, ou en chaise à porteurs, les Ducs et Duchesses auront toujours le haut du pavé, et que les carrosses des autres particuliers se rangeront pour les laisser passer, et cela nonobstant tous les embarras qui pourront arriver, de quelque nature qu'ils puissent être.

20 Que dans leurs propres carrosses, soit même dans d'autres, les Ducs et Duchesses auront toujours le fond sans être obligés de faire civilité la moindre, comme étant un droit affecté à leur rang, ce qui n'a été ébréché dans ce dernier temps que par l'excessive,

pour ne pas dire sotte complaisance de quelques personnes de cette dignité.

3* Que les Ducs et Duchesses ne reconduiront jamais qui que ce soit chez eux ; au contraire, on les reconduira jusques à leurs carrosses, à moins d'incommodités notables et apparentes.

4° Qu'on boira à leur santé en premier lieu, même avant celle du Maître ou de la Maîtresse du Logis.

5° Que les Ducs et Duchesses seuls auront le droit d'avoir des pages, varlets d'antichambre, écuyers, damoiselles et damoiseaux.

6" Qu'aux spectacles publics, les premières Loges leur seront toujours réservées, et même s'ils arrivaient inopinément en pleine représentation, on sera obligé de reculer de loge en loge pour leur céder le pas, n'étant pas juste, ni chose supportable, que des Pairs du Royaume soient au-dessous des personnes sans titre, en quelque occasion que ce soit.

7» Que jamais aucun Duc ne sera dans l'obligation expresse de tirer l'épée contre quelques gentilshommes que ce soit, s'il n'est pas lui-même un Duc, quand même il aurait reçu des coups de bâton.

80 Que nul Seigneur, Gentilhomme ou Officier des Armées du Roy ne pourra prétendre il aucun Gouvernement qu'à leur refus, et, à cette occasion, Son Altesse Royale Monseigneur le Régent, Philippe d'Orléans, est supplié de réserver tous les gouvernements de Provinces pour MM. les Ducs qui sont nés pour être mis à la tête du reste des sujets de Sa Majesté le Roy.

Si Monseigneur d'Orléans trouve à propos de join-

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dre aux articles ci-dessus quelques autres droits, prérogatives et honneurs, MM. les Ducs et Duchesses lui seront personnellement obligés.

Tiers-État.

MM. les Ducs et Duchesses sont ou doivent être si fort au-dessus du Peuple par leur naissance et leur éducation, qu'à peine doivent-ils le connaître.

Néanmoins, il est quelquefois nécessaire de se servir de ce bas étage ; ainsi, il nous paraît bon de régler les rapports une fois pour toutes, en y ajoutant encore les prérogatives que Monseigneur jugerait convenable d'y joindre, prescriptions que nous suivrions avec un religieux respect.

i" Que nuls Marchands ou Artisans ne pourront jamais faire assigner un Duc ou Duchesse pour se faire payer; mais ils se contenteront de demander rarement et civilement ce qui leur sera dû ; c'est à MM. les Ducs et Pairs à rendre à ces gens là toute justice qu'ils méritent, et quand ils jugeront à propos.

2" Les ouvrages des Ducs et Duchesses seront toujours préférés aux autres; les ouvriers de n'importe quelle profession quitteront toute besogne pour s'occuper de la leur.

3» Comme un gentilhomme n'a pas le droit de faire mettre l'épée à la main à un Duc, de même les Laquais ordinaires ne pourront pas obliger ceux de Messieurs les Ducs et Pairs à faire le coup de poing, et ceux-ci se laisseront plutôt rouer de coups de bâton que de

commettre le grand honneur qu'ils ont d'être au service des premiers personnages du Royaume.

4° Les filles de l'Opéra ou de la Comédie seront obligées de préférer, en toute circonstance, Messieurs les Ducs aux autres dans la distribution de leurs sourires et faveurs, et sans se les partager ensuite avec qui bon leur semblerait ; mais, sur ce point, la plus large discrétion leur sera possible et permise.

Les Duchesses auront seules le privilège, lorsqu'elles prendront quelque divertissement, de contrevenir aux règles généralement usitées.

L'imagination serait choquée de savoir une Duchesse astreinte aux usages vulgaires, et en tout conformes à ceux des personnes inférieures ; défense sera faite à toute autre femme ou fille d'en user ainsi même quand la chose se devrait pratiquer en secret ; cependant, comme il est fort difficile d'avoir des preuves de pareilles contraventions, Messieurs les Ducs s'en remettent à leur conscience et honneur

Voilà, Monseigneur le Régent, les règlements sages et en harmonie avec une saine justice que Messieurs les Ducs et Pairs et Mesdames les Duchesses attendent de votre bon plaisir, chevalerie et loyauté ; ils sont de Votre Altesse Royale.

Monseigneur, les très-humbles serviteurs :

(Suivent les signatures).

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COMMENTAIRES

La ligne de points remarquée au chapitre des Duchesses, est motive'e; — une coupure est absolument exigée par les convenances les plus élémentaires; la crudité naïve et brutale du XVIII« siècle ne convient plus à notre langue moderne ; laissons aux éditeurs hollandais et britanniques, le triste monopole de ces étranges et malsaines exhibitions. Il y aura toujours assez de gravelures dans le roman , dans les scènes de genre, dans les écrits de nos brochuriers, sur les lèvres de nos artistes de troisième ordre, sans que nous y ajoutions celles des ruellistes les plus dévergondés. La saveur de la forme — et elle est grande — ne peut les sauver d'une exécution capitale; une phrase élégante, bijou de ciselure littéraire, peut contenir une ordure pour le cœur d'une femme, d'une jeune fille, et ces profanations doivent enfin disparaître. Pourvu que les éditeurs — et tous partagent notre sentiment de répulsion — le veuillent d'une volonté active et persévérante, la littérature, sans sacrifier son brio, son piquant, son attrait, recouvrera les qualités morales que le roman en feuilleton lui a trop longtemps ravies.

L'expression du rédacteur de la Requête rappelait le marquis de Sade et les ouvrages du même terroir, confiés aux presses étrangères ; cette note discordante est d'autant plus fâcheuse que toute la pièce respire

l'atticisme le plus pur, le mieux présenté; ce n'est du premier au dernier mot qu'une plaisanterie, une bouffée de rire rabelaisien, un coup de pied du génie faubourien; — mais elle a son importance comme date, cette plaisanterie — 1 7 1 6 — au début d'une Régence que nous avons racontée tout au long au début des Philippiques, Régence qui préparait à la France un règne gros de conséquences et de responsabilités.

Ici, l'histoire en vaudeville, en coquet deshabillé de cour, — nous avons eu depuis les spirituelles nouvelles à la main de la presse humoristique — se trouve en plein accord avec la ligne officielle ; la tradition des faits est là pour l'attester. Faisons simplement remarquer que la Requête est rédigée en sens inverse du Mémoire remis au Régent par son Parlement, lequel portait la critique au cœur de la question et ne reculait pas devant certaines divulgations, très-sensibles à l'amourpropre des Ducs et Pairs du Royaume. Le malin rédacteur de la Requête a pris le contre-pied du mémoire ; le français aime à rire de tout, et disons-le, la chose en valait la peine.

Les vexations du rédacteur de la Requête, contrepointiste très-exercé, grossirent évidemment les travers de la Noblesse; ce fut un écrivain du Tiers qui tint la plume, — et qui la tint avec l'àpre souvenir des instructions de famille; nulle pression n'est aussi dangereuse et n'influe aussi puissamment sur l'intelligence ; on croit alors suivre l'impulsion vénérée des aïeux; une sorte de pontificat s'impose à notre action personnelle ; l'orgueil et le sentiment du foyer y trouvent leur compte, si la vérité en souffre, tout l'homme y est en-

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globe, — heureux encore quand on n'yrencontrepasune influence de parti, la plus pernicieuse et la plus ennemie de la justice. Le citoyen du Tiers devançait les doléances, si pressantes, si vives, si accentuées des Cahiers pour les Etats Généraux de 1789, ce nîonument de la misère du peuple et de la honteuse dépravation des classes dirigeantes, c'est-à-dire la Royauté et la Noblesse, le règne tyrannique de quelques uns sur tous, la négation la plus absolue des éternels principes de l'ordre social, qui ne peut-être envisagé en dehors de la charité, du droit et des devoirs afférents à chacun.

Critique frondeuse, mais expression émue des aspirations de la masse, la Requête est un monument qui appartient à l'histoire ; c'est à ce titre que nous l'offrons au lecteur contemporain; cette lecture vaudra bien celle des Romans en feuilletons et des plaquettes dont nous sommes littéralement inondés. Il faut bien fonder des écoles. Cette manie perdra la langue; il y a déjà longtemps que les jeunes talents en souffrent. Les fondateurs sont sans pitié. Périsse la langue plutôt que leur dada ! — Le côté littéraire de nos Ruelles, examiné à fond dans l'Etude, ne doit plus faire question ici; nous n'y revenons pas : les redites sont la chose la plus insupportable.que nous connaissions ; la forme elle-mèmen'a pas le pouvoir de les faire passer; — et nous devons reconnaître que certains maîtres contemporains n'y ont pas complètement réussi.

Le côté que nous voudrions mettre en relief, c'est la pratique politique, qui n'est pas ennemie autant qu'on le croit, des fugues les plus capricieuses de l'imagina-

tion ; tout peut et doit concourir à l'éducation moderne, même les copies, les saillies, les eaux-fortes brillantes résultant de l'opposion au XVII 1= siècle. L'Histoire officielle n'est jamais toute l'histoire; l'expérience de notre temps est concluante là-dessus; il n'est pas inutile d'apporter de nouvelles et décisives preuves; nos Ruelles en fourniront d'innombrables sur les sujets les plus divers, sur les personnages les plus en vue.

Nous avons dit que la Requête burlesque à Philippe d'Orléans, était la réponse à une autre pièce officielle, ayant eu les honneurs d'une délibération au Parlement, la seule autorité ayant quelque teinture de libéralisme au siècle dernier; nous sommes en mesure de prouver nos avances ; nous le devons, puisque dans notre conviction et dans celle des continuateurs spéculatifs de notre Révolution, les /^î/e//e5 doivent, outre l'esprit, le sel, la désinvolture critique, apporter une somme d'expériences et de vérités positives ; là est leur mérite, si elles en ont un.

La pièce qui suit est la copie de la Minute offerte au Régent, et au bas de laquelle ce prince, homme de bonne humeur autant que d'action, mais souvent de trop belle humeur, et connaissant l'art temporisateur du gouvernement, ajouta cette phrase malicieuse et à double entente : Surcis jusques à la majorité du Roy.

Donc — et c'est la seule conséquence qui s'impose au nom de la froide raison — puisque le premier prince du sang, alors Régent de France, par conséquent autorité sans conteste et sans frein, ne trouvait à écrire que le mot surcis au bas d'une pétition accablante pour le premier corps de l'État, c'est qu'il admettait le

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bien fondé des plaintes, des réclamations, et aussi des divulgations ; — car il y eut des divulgations sur les origines de certaines familles arrivées à la dignité de Duc et Pair, on ne sait trop comment et par quelle filière plus ou moins courtisanesque. — Ce surcis est une condamnation ; nous comprenons aujourd'hui la conduite de Philippe d'Orléans , entouré de chauds ennemis, d'espions violents, de femmes à bonnes fortunes, ayant une langue démoniaque, et se vantant au premier venu des faveurs du Palais-Royal; — cette conduite fut logique. Les intrigues de Madrid, celles du boiteux du Maine et de sa femme; — celles d'une portion du Parlement, en étroite communion d'idées avec les Princes du sang dépossédés ; — celles qui s'agitaient encore autour du premier ministre femelle, la Maintenon, pleurant sa puissance h Saint-Cyr, centre d'une meute de convoitises basses et haineuses; — toutes ces actions déloyales réunies constituaient une telle opposition que peu de Gouvernements eussent réussi à la braver d'une façon ouverte. D'Orléans y parvint, avec le sang-froid d'un homme d'honneur, quoique foncièrement viveur, avec l'esprit de suite qui le caractérisa jusqu'à la fin , le respect de son jeune Maître, ce Louis XV que les Sottisiers livrent à son poison et à ses trames criminelles, — suite de l'opposition princière, qui voulait abattre à tout prix le rempart qui la séparait du cabinet exécutif; il y parvint surtout avec son habileté diplomatique et la clairvoyance de son confident, son âme damnée, le père Joseph du Palais-Royal, — l'abbé Dubois.

Les machinations du parti des mécontents jointes

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aux perfidies de la Cour de Madrid, imposaient au Régent une grande sagesse, une circonspection de tous les instants, dans sa conduite avec la Noblesse; il évinça le Mémoire, sans le réfuter; sa phrase fut à la fois une adhésion et un ajournement; il est impossible de manier plus habilement l'exécution gouvernementale; il ne mécontenta personne, point capital, et, en particulier pour lui, plutôt toléré qu'aimé, plutôt subi que véritablement en possession de la faveur des antichambres, — ces souveraines de l'ancien régime.

Les observateurs, — si nombreux aujourd'hui, — nous pardonneront ce retour à la Régence; un de nos précédents volumes, les Philippiques, n'a pas, tant s'en faut, épuisé la matière ; l'interrègne sera toujours une mine féconde en révélations du plus haut intérêt, surtout si quelques Mémoires domestiques venaient à surgir d'une vente ou d'une recherche.

En outre, — et nous nous permettons d'appuyer en soulignant notre intention, — ces Ruelles, trésor inestimable pour l'écrivain et le moraliste, contiendront assez de pièces burlesques, de sorties rabelaisiennes, de mots de boudoir, de pointes féminines échangées entre deux verres de Champagne, pour que nous caractérisions les œuvres qui peuvent augmenter l'acquis historique et philosophique sur le XYIII" siècle. — Rire et penser, voilà le véritable équilibre de l'esprit; c'est à maintenir cette harmonie que doit tendre la littérature. — Nous donnons, en conséquence, le Mémoire officiel, dont le final est une charge à fond de train contre la Caste prédominante ; — nous ferons suivre de près un Mémoire non moins curieux sur les Fermiers-

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Généraux depuis 1720 jusqu'en lySi, et la célèbre Liste des gens d'affaires taxés, du 7 novembre 1716 au 2 janvier 171 7, qui produisit la somme très-respectable de 235,244,933 fr.

Que l'on ne croie pas que nous cédions à l'humeur de parti en mettant au jour ces Mémoires et ces Listes scandaleux; nous les rencontrons dans les Ruelles; nous prenons comme Molière , proportions gardées s'entend, notre bien partout où nous le retrouvons . Les Traitants et les Fermiers-Généraux furent la plaie des siècles précurseurs de la Révolution ; on ne répandra jamais trop de lumières sur leur administration, leurs agissements ; les Gouverneurs de Province et les Ministres rétrogrades rendirent impossible la Monarchie; ils creusèrent l'abîme où devait s'engloutir l'ancien ordre de choses. C'est l'éternelle histoire du serviteur trahissant son maître.

Le Mémoire que l'on va lire, après avoir pris connaissance de sa contre-partie burlesque, est un chefd'œuvre de clarté, de finesse, de précision ; la dialectique y est serrée, nerveuse, contenant bien l'idée et faisant ressortir les conclusions plutôt de l'exposition des faits que d'un artifice rhétorique; — la langue est forte, simple, pure; elle est plus élégante que ne le comporte une pièce de magistrature; elle est châtiée, disant parfaitement ce qu'elle veut exprimer, n'employant que le nombre de mots strictement nécessaire ; le travail des transitions est remarquable; somme toute, ce document a une valeur double, historique et littéraire. Il a, en outre, un parfum de rareté qui a bien son charme par ce temps de niaises réimpressions.

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Le Mémoire eut la fatale bonne fortune d'éveiller l'attention de la philosophie au moment le plus critique de l'ancienne Monarchie ; il y a des fautes qui sont des services rendus, l'intention mise à part.

Sous la plume de magistrats, quelques expressions sembleraient ou fortes, ou risquées, si deux savants bibliophiles, prévoyant le reproche, n'avaient répondu, avec l'aisance qu'inspire la conviction, beaucoup mieux que nous ne saurions le faire : " Nos pères avaient la fai- « blesse d'aimer le mot pour rire; ils ne reculaient pas « devantjl'équivo'jue dont on fait fi en ce jour. La pudeur « de la lettre leur était inconnue et ils se piquaient peu « de savoir en fait de périphrases. Maisils sont tropinno- « cents devant leur époque, pour ne pas trouver grâce « devant la nôtre, si délicates que soient devenues les « oreilles de la seconde moitié du XIX« siècle. »

(L. Larchey et E. Mabille.)

La pruderie moderne est toute de forme, car le fond ne vaut rien, ou peu de chose. Nos pères souriaient avec esprit; leur sourire éveillait le pardon dans les meilleures âmes, toujours tolérantes.

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