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LA POLICE DES MŒURS

AU XVIIIe SIÈCLE

Un homme qui eut des lumières, du goût et du style, mais un curieux de scandales, quelque chose comme un sottisier distingué, un nouvelliste, — car de quel autre nom appeler le spirituel abbé Galiani ? — écrivit un jour avec le nonchaloir insolent de cette époque, avec l'abandon aristocratique des conteurs et des ruellistes, cette phrase typique : « Ne donnons pas gain de « cause aux gens délicats. Je veux être ce que je suis. (i Je veux avoir le ton qui me plaît ; et si on m'achète, K je ne demande pas davantage, ni mon libraire non « plus. »

Est-ce que Monsieur Tout le Monde, le client contemporain des hommes de lettres, se contenterait de cette hautaine affirmation d'une personnalité ambitieuse et parfois dévoyée? Nous en doutons. L'esprit public n'est plus, et depuis longtemps, aux bons mots de Pulcinella ; ce qui faisait rire alors nous semblerait

aujourd'hui une forte ironie, une traite à vue tirée sur nous sans notre adhésion par un écrivain ami du scandale et des succès bruyants.

L'esprit du XVIII" a le parfum de terroir, il a le montant, le décolleté, la libre allure, les mots salés, hauts en couleur, le ton goguenard, quand il ne frise pas l'impertinence féminine ; cet esprit est capiteux, il marque bien le régime, les habitudes régnantes, les milieux et les circonstances; — il les marque même avec une abondance trop soutenue, avec un brio trop voisin du marquis de Sade, avec les sous-entendus libertins des soupers du Palais-Royal, des parties fines du Luxembourg, de Meudon et de la Muette ; cet esprif est une arme dangereuse, quoique souvent ciselée par un Benvenuto de ruelle, quelque grand seigneur à bonnes fortunes, et ce n'était pas chose rare alors les bonnes fortunes, les rencontres dans un bosquet ou dans le demi-jour engageant d'un boudoir. Nous ne pouvons guère comprendre, nous, hommes d'un autreàge, un peu vieillis par les soucis des affaires publiques, soucis qui s'imposent aux plus indifférents, aux plus optimistes, à ceux qui voudraient se créer une atmosphère purement littéraire ; — nous ne pouvons guère comprendre le désordre de bon ton de cette société mélangée et frivole.

Dans un certain monde, le monde de cour et le monde élégant, il y avait beaucoup d'esprit, et du meilleur; beaucoup de sel, et du plus fin; beaucoup d'ironie, la plus athénienne possible; beaucoup de méchancetés, et les plus mordantes ; beaucoup d'allusions, et les plus enfichées, les plus malignes ; beaucoup de personnalités, et les plus marquantes, les mieux per-

cées à jour, les mieux exposées aux yeux d'une galerie curieuse et passionnée ; tous les accessoires de l'esprit, et ils sont aussi nombreux, aussi dissemblables, aussi illustres que perfides, se trouvaient dans cette galerie brillante ; aussi un abbé Galiani, italien francisé, ou plutôt un français transalpin, qui se fit pardonner sa naissance étrangère par son tour d'esprit et de phrase à la Diderot et à la Grimm, était-il pour ainsi parlerdésigné par l'opinion capricieuse de la mode aux délicates fonctions de reporter ; — le mot n'existait pas, nous en convenons, mais la chose est de tous les temps, de toutes les civihsations; — ces fonctions furent remplies par l'abbé sémillant et bavard avec un réel sentiment du devoir, si l'ont peut appliquer ce mot austère aux plus légères productions de l'esprit; la phrase relative aux délicats prouve le sans-gêne qui présidait aux relations de l'auteur avec le public, que nous avons nommé respectueusement, — non sans quelque raison, — Monsieur Tout le Monde.

Entre notre esprit public et l'esprit public du XVIIJe il y a un abîme. Les convenances littéraires, les convenances de mœurs, qui tiennent la dragée si haute aux écrivains, ne permettent plus les incartades qui égayèrent si souvent les soupers du Régent, les soupers de Louis XV, les après-midi deChoisyetde Luciennes ; nous ne voudrions plus comprendre un magistrat en simarre jouant avec le nègre de Luciennes, et se laissant arracher sa perruque, momentanément habitée par des hannetons ; — nous ne voudrions plus comprendre deux princes de l'Eglise présentant ses pantouffles à la favorite à son petit lever ; un revirement profond s'est

opéré dans les appréciations : ce qui faisait sourire provoquerait quelque chose de diamétralement opposé au sourire, c'est-à-dire le mépris du pouvoir, la haine du privilège ; l'abîme est creusé entre les deux siècles, rien ne pourra le combler. Si l'on eût plus d'esprit, — et là encore la forme seule varia, elle eût toutes les élégances, tous les retours sympathiques de l'opinion, — notre époque vaut mieux, le roman mis h part , nous voulons dire le roman de bas étage; les mœurs littéraires se ressentent d'un plus grand respect ; la liberté est corrigée par le sentiment de la famille et de l'éducation nationale.

Galiani a pu sérieusement écrire une phrase que nous trouvons dans nos manuscrits : & II fait grand « vent aujourd'hui, je plains les animaux haut encor- « nés, les navires en mer et les hommes mariés » — on a pu sourire de cette flèche méchamment lancée dans la treille du prochain ; il faut avouer que ce dilletantisme d'esprit nous laisse froids. Le genre a changé.

Il suffit de lire nos charges à la plume et au crayon, notre Charivari, nos bluettes, nos levers de rideau si coquettement ciselés , pour apprécier la différence. L'esprit duXVIII*^ nous est resté; son essence est française, il ne peut pas périr, il est immortel comme le rire de Rabelais et de Beaumarchais; — il a seulement revêtu une forme plus humaine, plus parlementaire ; il est resté égrillard avec plus de courtoisie, méchant avec plus d'urbanité, passionné avec plus de convenances, sautillant et lutin avec un plus grand souci de la forme ; il y a progrès; et ce progrès est à l'avoir de notre temps.

Les auteurs et nos éditeurs contemporains ne sous-

criraient pas à l'insolente prétention de Galiani faisant fi de l'opinion, rangeant les esprits délicats au nombre de ceux qui ne comptent pas ; — aujourd'hui, les esprits délicats forment le plus grand nombre, et il faut écrire pour eux. L'impertinence de Galiani est un signe des temps ; le XVIII« est peint de main de maître par ce trait. On n'est trahi que par ses amis ; et Galiani fut l'intime ami de son siècle.

Les observations qui précèdent puisent leur raison d'être dans le caractère de ce livre de ruelles; nos constants efforts ont porté sur un point : élaguer le trop pittoresque dans l'expression, le trop cynique dans la pensée; expurger les documents manuscrits, n'y rien laisser qui puisse faire monter la rougeur au front de nos femmes et de nos filles, — en un mot, faire œuvre de moraliste et de littérateur.

Néanmoins, force nous est d'aborder un côté de la vie du XVIII" siècle : les mœurs et les procédés de surveillance. Ce chapitre, rempli de curieuses révélations, aura peut-être quelque attraction pour les observateurs.

On présentait chaque matin à Louis XV un bulletin appelé dans l'antichambre particulière les Nuits de Paris; — ce bulletin fut rédigé par les lieutenants généraux de police Pierre Lenoir, Berrier et le trop fameux M. de Sartines, sur les notes, procès-verbaux et rapports des commissaires et inspecteurs de police Louis Marais, de la Villegaudin, Chenon, Grimperel,

Meusnier, Antoine-Charles Crespy, Thiot, Sirebeau, Pierre Thiérion, François-Simon Leblanc, Duruisseau, Mutel, Receveur, un suppléant de Louis Marais, et Alphonse-Gaspard Desparviers, un second suppléant, Hugues et de Rochebrune , Ferrand , Delaporte, Chenu, etc., etc.; les commissaires changent, mais le titulaire, Louis Marais, inspecteur de police, reste seul chargé de lySy à 1766 de ces démarches aussi actives qu'attentatoires au droit des gens. Nous nous expliquerons chemin faisant. Allons au fait.

En 1790, une publication, devenue heureusement rarissime *, qualifiait avec une juste sévérité les surveillances exercées contre certains personnages : « On « pense bien que ce n'étoit ni l'amour de Dieu, ni « l'attachement à la religion et à l'Eglise qui excitoient

■ Nous avons dit heureusement rarissiftie; et nous maintenons les deux mots en les expliquant. La chasteté du clergé dévoilée, impression de 1790, sur lesteuillcs confidentielles trouvées à la Bastille, 2 volumes, le premier 327 pages, le second 363, est un de ces ouvrages qui souillent à la fois les mains, le cœur et l'intelligence; c'est à grand'peine que nous avons pu feuilleter ces procès-verbaux, qui jettent une si vive lueur sur un coin de la vie intime du XVllI" siècle; et, faut-il en faire noblement l'aveu? nous regrettons notre curiosité. Les impudeurs de l'antiquité pâlissent à côté de ces instruments authentiques de débauche. 11 a fallu que nos manuscrits présentassent une lacune que nous voulions absolument combler pour autoriser notre curiosité malsaine; aussi, voulant donner quelques modèles, nous les passerons au crible de la critique ; nous n'y laisserons aucun détail trop technique, presque médical, aucun nom propre, afin de n'éclabousser ni les familles, ni les réputations. C'est un flambeau à la main qu'il faut expurger ces recueils de fautes et de turpitudes; il en reste un véritable malaise à l'écrivain nous ne partageons pas l'opinion de Delvau, disant que l'écrivain peut traverser à son gré les fanges et les flammes, sans être ni souillé, ni brûlé. L'âme de l'écrivain est aussi sensible que l'âme du poète ; ces deux âmes sont sœurs, — la boue et le feu les meurtrissent.

<> ainsi la vigilance du lieutenant de police ; d'autres « motifs dirigeoient son zèle ardent et infatigable. On « connoit les goûts luxurieux et dépravés du feu roy « Louis XV, le caractère despotique et inquisitorial « de l'ancien archevêque de Paris, Beaumont ; le pre- « mier vouloit sçavoir tout ce qui se passoit chez les « filles de Paris, pour satisfaire sa lubricité et tâcher <c de ranimer ses sens émoussés, en remplissant son « imagination de ces tableaux orduriers: et l'autre, ') pour exercer ses pieuses vengeances. On faisoit pas- « ser tous les matins à Louis XV un bulletin, qu'on 0 appeloit LES Nuits de Paris, et à larchevèque l'ex- « trait des procès-verbaux relatifs aux ecclésiastiques ft qu'on trouvoit en flagrant délit. C'est en jouant ce « double rôle, qui ne manquoit jamais de valoir un (. double profit, que le lieutenant de police trouvoit le (. moyen de se faire considérer par le clergé, comme « un protecteur de l'Église, et à la Cour, comme un « grand homme d'État. »

(Le Clergé, — 1790.)

On a saisi, sous les allusions transparentes de ce préambule, le caractère des procès-verbaux du sieur Louis Marais, qu'il ne faut pas un seul instant confondre avec son très-honorable homonyne du XVIII^ siècle, Mathieu-Marais, le jurisconsulte si fin et si bon observateur, auquel nous devons un excellent journal.

^L de Lescure, un esprit curieux et bienveillant, a

fait imprimer ce journal; il a rendu un réel service aux

20'j I.ES RUELLES

lettres et à la philosophie de l'histoire. Le XYIII"" siècle doit revivre dans son entier, dans ses grandes lignes et dans ses de'tails, vie publique, vie privée, vie de cour, vie de ruelle, vie intime, toute l'intelligence et tout le cœur, dans son habit chamarre' d"or et dans la gaze de la conversation, dans sa fantaisie, son théâtre, sa littérature, son économie sociale ses brochures, ses journaux à la main, ses chansons si piquantes, dans ses monuments de la peinture, du pastel, de la statuaire, et dans ses riens, car le XVII1« siècle aima beaucoup les riens; — et voilà précisément pourquoi la restauration du siècle dernier occupe aujourd'hui tant d'ouvriers de bonne volonté; il tut grand et il adora la fantaisie ailée, le rêve du bonheur, le paradis des inconnus, le vague des aspirations, l'enthousiasme de la pensée.

Nous ne pourrions mieux figurer ce siècle qu'en le comparant à une jeune femme pensive, à demi-vêtue, nonchalamment accoudée sur une table chargée de fleurs, de dessins, de marbres, de bronzes et de compas; ce désordre d'où va sortir l'harmonie, — l'exactitude dans la vie, — n'est-ce pas essentiellement l'époque philosophique, rieuse et légère, de Louis XV, Tépoque qui est encore la Monarchie, mais qui va tomber, au sortir de ses élégances, de ses soupers, de sa poudre et de ses loisirs, dans le fracas et l'imprévu d'une Révolution. Moment terrible, ce brusque passage du calme à la tempête, de l'azur à la foudre.

Cette dette de reconnaissance, payée en passant à deux éminents esprits, Mathieu-Marais et M. de Lescure, revenons à Louis Marais.

DU XVine SIÈCLE lOJ

Le rôle de l'inspecteur était bien de'licat, puisqu'il consistait à établir de visu et de oratorio certains péchés mignons sur la nature desquels nous ne pouvons pas insister. Les documents qui passaient sous les yeux de Louis XV et sous les yeux de AL de Beaumont sont des pièces remplies d'exactitude, minutées sur les faits; on dirait l'empreinte d'une sculpture gothique du XVIe siècle, tant il y a de vérité locale, de vie intense

et puisée aux sources un peu troublées des mœurs

d'autrefois. Sous la plume de cet homme, on ne rencontre pas un mot qui ne soit le mot nécessaire, le mot voulu par les circonstances, et quels mots le plus souvent? Les livres de médecine peuvent seuls entrer dans ces détails; la science purifie tout; nous ne pouvons qu'analyser, et encore une analyse rapide.

Voici, expurgé comme il convient, un modèle de ces documents confidentiels, qui avaient l'heureux privilège d'amuser un Roy qui s'ennuyait toujours, — un Roy qui n'était pas amusable, pour nous servir de la forte expression de madame de Maintenon parlant de Louis XIV vieilli et repentant. Ces documents, outre l'attrait du fruit défendu, ont une exactitude merveilleuse jointe à une sobriété qui rentre bien dans la nature des choses. Nous donnerons plusieurs versions, les faisant suivre, en regard, des lettres, parfois si pénibles, écrites par les intéressés, ou par les protecteurs des intéressés; on verra ce qu'était, en lySS, la vie privée en France. L'indépendance n'existait pas.

« Procès-verbal de capture de dressé le

10 avril lySS, par les sieurs

*< L'an mil sept cent cinquante-cinq, le jeudy dix

2o8 LES RUELLES

avril, huit heures du soir, Nous Conseiller du

Roy, Commissaire au Chatelet de Paris, requis par le

sieur Conseiller du Roy, inspecteur de police,

nous sommes transportés avec lui rue Saint- Honoré dans une maison occupée par bas par le sieur Charles, maître-chapelier, où étant entres par bas dans une salle

au fond de la cour, occupée par la nommée fille

du monde *, y avons trouvé un particulier vêtu ;

ledit particulier, interpellé sur ses nom, surnoms, âge, pays, qualité, demeure, et ce qu'il est venu faire à l'endroit où nous le trouvons ;

A répondu se nommer être à Paris depuis

mardi dernier pour affaires, qu'il loge au Palais-Royal,

chez le sieur son oncle, médecin de Monseigneur

le duc d'Orléans, qu'il a eu la foiblesse de venir dans l'endroit où nous sommes, et que c'est la première fois

• Les deux expressions, /emme du monde, Ji lie du monde, reviennent à chaque document avec une persistance digne d'un meilleur sort. On nous permettra une réflexion. — Les mots, même ceux de la langue verte, le brutal slang, opposii au cant mystérieusement drapé, prude et rigoriste des Anglais, changent de signification avec les époques plusou moins troublées, avec les civilisations plus ou moins progressives et humanitaires, avec les milieux sociaux plus ou moins éduqués dans lesquels ils sont prononcés ; les mots de langue verte ont subi, eux aussi, plus d'une révolution ; — c'est ainsi qu'en i753, une fille de joie, une fille d'amour, conr.me disait sous la Fronde Albert de Gondy, coadjuteur, depuis cardmal de Re'z, est officiellement nommée une fille du monde, une femme du monde ; de nos jours, avec nos mœurs indépendantes et bourgeoises, nous désignons ainsi une personne bien née, bien élevée, distinguée par le savoir, par la charité, une femme de famille et de foyer domestique; cette variation de sens, du tout au tout, mérite d'attirer l'attention du savant.

Il faudra faire pour les mots de langue verte ce que l'illustre Littré a si bien accompli pour les mots nobles, les mots de bonne compagnie et d'usage courant entre personnes qui se respectent, c'est-à-dire établir

qu'il a mis le pied dans de pareils endroits, et a refusé de signer.

La particulière trouvée avec lui a dit se nommer

âgée de 1 9 ans, native de Paris, paroisse Saint-Eustache,

fille du monde, demeurant avec la et que la

personne présente s'est contentée de causer avec elle, et a déclaré ne savoir écrire, ni signer, dont et de quoi avons fait et dressé le présent procès-verbal. »

Le procès-verbal, oeuvre du commissaire, servait de base; les interpellés signaient au registre; dans le cas qui nous occupe, nous nous trouvons en face d'un refus; cette particularité est bien rare, les plus grands personnages ne refusaient guère la signature, sauf h le regretter après la réflexion, comme nous le verrons. L'arme qu'ils donnaient ainsi contre eux ne tardait pas à les

leur filiation, dresser leurs actes de naissance, les suivre d'époque en époque, noter avec soin les Huctuations imprimées à ce langage par le caprice des rues, par le caprice des professions. A chaque étage social, il y a un argot ; la différence consiste dans la tournure, dans la forme ; au fond, c'est une langue verte.

Ce travail, — nécessaire, mais rebutant, nous l'avions commencé il ya quelques années ; la longueur du sujet, les difficultés ct la tache, qui nous parurent insurmontables, les connaissances à acquérir, toute une encyclopédie d'un nouveau genre, les livres à consulter, les hommes spéciaux à interroger, critiques et lundistes, amateurs et bibliophiles, historiens et dramaturges, bibliothécaires et romanciers, collectionneurs et savants, — ces préliminaires avaient effrayé un jeune écrivain. Peut-être si le temps et les forces ne nous manquent pas, car nous avons gardé vive notre foi dans l'avenir, et ardent l'amour que nous portons à notre admirable langue française, essaierons-nous de donner le Vocai3UL.\ire RAISONNÉ DES MOTS LIBRES. Il uous faut pouF réaliser ce projet deux choses précieuses, la santé, le loisir, — deux choses qui manquent à l'homme de lettres plus souvent qu'on ne le croit. L'industrialisme, nous le disons avec regret, a rogné les ailes de la pensée.

blesser, surtout quand elle était maniée par un esprit sombre et chagrin comme Beaumont.

Après le procès-verbal commençait l'office du rapporteur; une lettre, résumant l'affaire, était adressée au chef de la police. Voici le modèle de cette pièce :

« Lettre adressée à M. Berrier, lieutenant général de police, par l'inspecteur.

Monsieur,

J'ai l'honneur de vous informer que je me suis transporté cejourd'huy sur les huit heures du soir, accompagné de monsieur le commissaire. , . . rue Saint-Honoré, chez le sieur Charles, chapelier, dans une sajle au rezde-chaussée, occupée par la nommée femme du

monde, où j'ai trouvé l'ayant interrogé, il a dit se

nommer. . . . âgé de 35 ans, à Paris depuis mardi dernier pour affaires, qu'il était logé au Palais-Royal, chez

le sieur son oncle, médecm de Monseigneur le

duc d'Orléans. Après être convenu de tous les torts, il nous aurait prié d'avoir pour lui quelques égards, sinon qu'il serait perdu pour toujours ; ensuite ledit sieur commissaire a interrogé ladite fille, qui a dit se

nommer âgée de 19 ans, native de Paris, paroisse

Saint-Eustache, demeurant avec ladite que c'était

la première fois qu'elle le voyait, et quelle n'avait rien consommé avec lui, ni lui avec elle, que seulement elle

étoit en état de répondre qu'il portoit un * dont

et du tout ledit sieur commissaire en a dressé son

* Ici se rencontre une expression si vive , une crudité si révoltante dans sa naïveté pittoresque, véritable inconscience de langage, à moins que ce soit un effet voulu, que nous devons la taire ; il n'y a dans notre

procès-verbal, que j'ai signé ; et à l'instant nous avons

donné la liberté audit sieur vu les circonstances

énoncées au présent. »

(Suivent les signatures.)

Il ne faudrait pas croire que tous les délinquants fussent traités de cette façon quasi parlementaire ; dans beaucoup de cas, la personne, qu'elle appartint ou non à quelque grande maison, était conduite par devant le lieutenant général; c'est ce qu'on appelait, avec une dérision qui n'échappera pas à nos lecteurs, le lavabo; et là sermon en trois points sur la continence, la vertu, etc., etc.; on nous dispensera du reste. Ce drolatique lavabo ne constituait pas le plus à craindre dans ces sortes d'affaires; un rapport sommaire, adressé confidentiellement, faisait connaître aux supérieurs votre faute, et les moindres détails, graveleux ou grotesques, souvent les deux, qui accompagnaient la pécadille; c'est dire que l'avenir d'un galant iiomme, d'un homme de valeur, était à la merci d'une indiscrétion. Nous n'ajoutons rien. L'historien de ruelles ne juge pas, — il constate.

Aussi, dés que la faute menaçait l'avenir, voit-on les parents et les protecteurs intervenir avec diligence; ce fut le cas du médecin de S. A. S. Monseigneur le duc d'Orléans, cardés le ii avril ijSS, le lendemain de l'aventure, il adressait la lettre suivante à M. Berrier, lieutenant de police :

langue aucune équivalence, aucun sous-entendu, qui puissent en fournir une idée. M. de Sartines connaissait le goût de Louis XV pour les gravelures; et il le servait en conséquence.

« Monsieur,

« Il est arrivé hier soir à mon neveu qui est

chez moi depuis trois jours, et qui vous présentera cette lettre, une aventure extraordinaire, qu'on auroit tout lieu d'interpréter à mal, quoiqu'il soit certainement très-innocent.

« Je l'avois prié d'aller chercher mon fils dans la rue Saint-Honoré, chez Madame .... parce que j'avois quelque chose de pressé à lui dire. Il s'adressa h une fille qui étoit à la porte d'une allée, pour lui demander le logis de cette dame ; elle le fit entrer, en lui disant qu'elle logeoit dans cette maison; elle l'introduisit en même temps dans une chambre au rez-de-chaussée, où il trouva une demoiselle, avec laquelle il s'entretint un

moment, et, ayant reconnu que c'étoit une il

lui fit des remontrances sur sa mauvaise conduite, et s'en alloit sortir, lorsqu'un commissaire entra, accompagné de deux autres personnes, à qui, sur la réquisition du commissaire, il déclara tout franchement son nom, demeure et qualité, dont ils dressèrent procèsverbal, qui sans doute vous aura été remis. Quoique je n'aye pas l'honneur d'être connu de vous, Monsieur, je vous supplie de n'y avoir aucun égard, vous répondant de la probité, bonnes mœurs et sagesse de mondit neveu.

c< Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« Médecin de S. A. S. Monseigneur le duc d'Orléans.

" Ce 1 1 avril lySS, au matin.

DU XVIIie SIÈCLE 2l3

L'affaire est curieuse, comme on le voit; en outre, elle est fort instructive. La femme qui introduit le jeune homme le laisse seul avec la fille du monde, et, un moment après, les gens du Roy arrivent. La conclusion est facile à tirer : ces femmes étaient tout simplement des pourvoyeuses, honnête métier qui procure de doubles gages. Ici encore, nous ne jugeons pas, — nous constatons.

Heureusement pour le neveu, le crédit du Palais- Royal étouffa l'affaire ; les supérieurs n'en eurent vent, mais tout le monde ne participe pas aux grâces d'état ; le plus grand nombre sortait meurtri, déshonoré, avili, de ces rencontres où le hasard n'était pour rien. Le siècle frondeur et léger, gracieux et coulant sur le chapitre mœurs, coquet et minaudier, ne prenant de la vertu que ce qu'il en faut aux galants hommes, nous est révélé sous une forme peu agréable; la tolérance pour les mœurs fut grande, excessive même; le mauvais exemple venait de haut, raison de plus pour motiver l'indulgence, et, au besoin, pour l'imposer aux magistrats les plus sévères.

Notre siècle est meilleur vivant que le X"VIII^; nos prélats gourmanderaient le zèle des Louis Marais, s'il s'en trouvait aujourd'hui.

Voilà ce qui devait arriver, ce qui arrivera toujours fatalement, lorsqu'on viciera le principe d'une institution. Certes la police est indispensable pour protéger les personnes, les biens et les intérêts; elle est honorable et particulièrement recommandable dans ce rôle; mais pas d'ingérences dans la vie intime, pas de coup d'œil dans la vie privée, coup d'œil où tout est mé-

chant, et ne sert qu'aux bulletins inavouables présentés chaque matin à l'esprit avide d'un Roy blasé; — ce fut le cas; Louis XV ne retint rien dans cette affaire, sinon la particularité extra- joyeuse du procèsverbal.

Est-ce que les rédacteurs ignoraient la destination de ces documents? Nous ne le croyons pas; leur nature de style, les détails de boudoir, le langage d'amphithéâtre que l'on y surprend quelquefois, la mise en scène, le souci du relief, — tout cela prouve, au contraire, le désir de faire sa cour à Louis XV. Les Nuits de Paris donnent au XVIII« siècle un profil sardonique et méchant que nous ne lui soupçonnions guère. L illusion est désormais détruite.

Un autre curieux modèle est le suivant, du 28 juillet 1756; on y trouvera énoncée une menace des ordres du Roy, menace que nous verrons réalisée dans plusieurs documents des années ijSS, 1761, 1763 ; l'ordre officiel signé Louis et contresigné Phélypeaux est du 3i janvier 1762; ces menaces n'étaient donc pas illusoires. Le cabinet royal s'ouvrait avec facilité aux plaintes portées contre certains personnages sur l'autorité de Louis Marais et de ses acolytes. Louis XV se montra peu généreux en faveur de ceux qui lui firent passer d'aussi agréables matinées à Versailles, d'aussi ravissantes soirées à Choisy et à Luciennes; — mais il fallait compter avec les supérieurs, et les rois en ont toujours; la toute-puissance n'est jamais absolue; une

seule toute-puissance est absolue ici-bas, celle de la femme.

Voici l'instrument dans lequel on fait intervenir les ordres du Roy, comme si un ministre pouvait valablement obtenir une signature en prévision d'un délit qui sera relevé plus tard, le 28 juillet lySG, à deux heures et demie de relevée, comme il eût pu se commettre plus tôt, ou rester inaperçu. La simple logique, le plus élémentaire sens commun, font justice complète de semblables abus de pouvoir.

« Procès-verbal de l'ordre du Roy contre le sieur .... trouvé en lieu de . . . . 28 juillet lySô, par les sieurs ....

« L'an mil sept cent cinquante-six, le mercredi vingt-huit juillet, deux heures et demie de relevé, nous

conseiller du Roy, ayant été requis par le

sieur .... conseiller du Roy, inspecteur de police, de nous transporter rue de la Harpe, chez la nommée .... femme du monde, nous y sommes sur le champ transportés, et sommes entrés dans une allée dépendante d'une maison dont est propriétaire le sieur Dubuchet, greffier des prisons du petit Châtelet, et dont est

principale locataire ladite femme ladite maison

donnant vis-à-vis la rue Poupée, et parvenus au fond de l'allée nous sommes entrés dans une pièce qui donne sur la cour, et en laquelle nous avons trouvé ledit sieur

et ladite femme .... avec deux filles, lequel

dit sieur nous a dit qu'il a fait requérir notre

transport à l'effet de constater, en exécution des ORDRES DU Roy dont il est porteur, et qu'il nous a présentés, la rencontre qu'il a faite au lieu où nous

2lfc> LES RUELLES

sommes de qui s'y trouve, à qui nous avons demandé ses nom, qualités et demeure, et qui nous a dit

s'appeler licentié de Sorbonne, demeurant à

Paris rue Saint-Jacques, chez le sieur .... lequel est

convenu avoir été trouvé en la compagnie de

la première âgée de 19 ans et la seconde de 26, toutes deux natives de Paris, et filles du monde, même à table avec ces deux filles avec lesquelles il dinoit, se proposant de effectivement, nous avons trouvé en

ladite chambre une table servie où étoient quelques plats, et dans iceux des restes qui annonçoient le dîner

qui a été fait; ensuite, nous avons laissé ledit

en la garde dudit sieur pour faire de sa personne

ce que portent lesdits ordres du Roy dont il est porteur. Dont et de tout ce que dessus nous avons fait et dressé le procès-verbal, pour servir et valoir ce que de

raison, et a ledit sieur signé avec ledit sieur

en fin de notre minute. »

(Suivent les signatures.) Nous l'avons déjà fait ressortir, le refus de signer la minute était cas assez rare ; ledit sieur délinquant signa avec lesdits sieurs commissaires et conseiller du Roy; — la suite donnée à cette affaire manque dans nos pièces manuscrites. Existence empoisonnée, avenir brisé, réputation ternie, lavabo exemplaire dans le cabinet du lieutenant général, lavabo plus sérieux dans le parloir des supérieurs, exil au fond d'une province, remords et chagrin, désir de vengeance, — voilà les conséquences d'une expédition de justice au XVIII« siècle, à la fin du XYIII», hâtons-nous de le dire, car les quinze dernières années de Louis XIV, les huit

DU XYIII" SIÈCLE 217

années de régence et le commencement du règne de Louis XV n'offrent rien d'aussi violent, d'aussi arbitraire.

Le siècle finissait; le travail encyclopédique marchait à pas de géant; la poudre, les sourires et les fêtes se partageaient encore les derniers moments d'une puissante aristocratie; — et l'intolérance régna précisément alors. Contraste digne de remarque — et de réflexion.

Toutes les affaires, adressées au lieutenant général, faisaient l'objet d'une lettre ; voici cette lettre :

« Lettre à M. le lieutenant général par

« Le sieur .... âgé de 3o ans, natif de la Côte Saint- André en Dauphiné, licentié de Sorbonne, demeurant à Paris .... a été trouvé ce jourd'hui 28 juillet 17 56, à

deux heures de relevé, par moi rue de la Harpe,

au rez-de-chaussée d'une maison appartenante au sieur Dubuchet, greffier du petit Châtelet, dont est principale locataire .... dite femme du monde^ à la compagnie de dite .... âgée de 19 ans, native de

Paris, et de ... . dite .... native de Paris, âgée de 26 ans, dans laquelle maison il a déclaré être venu, il y a

une heure, à dessein d'y dîner et de ainsi qu'il

résulte du procès-verbal dressé par et de la reconnaissance signée dudit sieur .... remise au magistrat. »

(Suivent les signatures.)

La reconnaissance du délinquant et sa griffe, accessoires nécessaires, pour ne pas dire obligatoires, figuraient le plus souvent sur la minute ; une pareille formalité est inexcusable. La preuve du déshonneur faite

consciemment par le de'shonoré, n'est-ce pas un de ces raffinements que ne connurent ni l'Orient, ni Venise?

Nos lecteurs ne connaissent pas le libelle' d'une reconnaissance; notre travail serait incomplet, si nous ne mettions pas sous leurs yeux un de ces instruments de torture.

Voici la reconnaissance donnée par

Je, soussigné âgé de 40 ans, natif de Com-

piègne, demeurant ordinairement à Venette, de présent il Paris, logé à l'hôtel de la Grenade, rue dps Maçons, près la Sorbonne, reconnois avoir été cejourd'hui dix heures du soir, par le sieur rue du Foin, paroisse Saint-Séverin, au premier étage sur le devant d'une maison dont est principal locataire le sieur . . . marchand cirier, occupé par . . . femme du monde, à

la compagnie de dite .... native de Paris, âgée

de 23 ans; dans laquelle maison je déclare être venu de

mon plein gré, à l'effet de avec ladite .... comme

de fait; en foy de quoi, j'ai signé le présent. A Paris, le 7 novembre lySô.

Approuvé l'écriture

La reconnaissance de 1756 est fertile en enseignements. Le délinquant ne tenait pas la plume; le rédacteur juré remplissait au mieux cette judicature ; la preuve est visible, palpable, insolemment palpable même, dans le style juriste de la pièce, dans son exactitude consommée, dans cette appellation femme du monde, qui sent son fruit.... véreux, dans l'indication aussi précieuse que précise : approuvé l'écriture. Et maintenant l'écrivain peut-il ajouter un mot? peut-il qualifier ces abus de pouvoir? peut-il soulever, fut-ce

discrètement, le rideau qui cache tant de hontes et de scandaleux mystères? Nous ne le pensons pas.

La consigne devait être inflexible, puisque le délinquant du 7 novembre 17 56 n'est rien autre qu'un homme né, un homme titré, dont la famille est honorée des ordres du Roy, dont la famille a tenu les premiers emplois dans la magistrature et dans l'armée; tout pliait devant l'impérieux besoin des gravelures; le rapport de M. de Sartines ne pouvait pas attendre. Le duc de Richelieu, — un résumé des vices et des élégances de son temps, — disait un jour à Versailles, avec le sourire particulier aux grands seigneurs : « Les limiers « sont en baisse; les Nuits de Paris sont en retard. « Le Roy les a déjà demandées à Lebel. » — La raison d'Etat a parlé parla bouche de Richelieu; l'écrivain n'a qu'à constater, en courbant le front : la conscience du lecteur fera le reste.

Une révélation qui piquera la curiosité des dilletante ès-mœurs est la suivante : « En passant ce matin, vers le midy, sur les boulevards, j'ai apperçu la voiture de .... et je l'ai suivie sans que ce fut l'heure. La maison où il va, rue du faubourg Montmartre, n'est point une allée, mais une porte cochère à côté. J'ai fait des questions au portier; mais je n'ai pu en apprendre quelque chose, sinon qu'il n'a pas voulu me dire si

c'étoit M qui étoit entré. Je me retournerai

d'ailleurs pour savoir ce qui en est. J'ai laissé

qui suivoit .... dont je vous rendrai compte. Je vous

dirai que comme ces messieurs ont des voitures et qu'ils vont très-vîte, il faudroit avoir un train pour leur compte; ce qui seroit le moyen de faire des observations sûres. »

Or, le personnage en faveur duquel on demande un train est un ministériel dont les alliances comptent au nombre des plus illustres Maisons de France. Quand Louis XV travaillait avec ses ministres, le rire intérieur devait lui laisser peu de temps pour les graves soucis de l'État et de l'extérieur; — mais le rire exige quelques sacrifices.

A propos de l'ordre du Roy du 3i janvier 1762, nous avons annoncé plusieurs documents ; nous les faisons suivre, car nous avons hâte de clore un chapitre assurément curieux pour les observateurs et les sociologistes, mais rempli d'amertumes pour le penseur et pour l'écrivain. Toutes les ruelles ne se bornèrent pas aux agréables défauts, d'essence si française, de la médisance spirituelle et de l'élégance dandie, — quelques ruelles connurent les écarts de l'antiquité latine et de l'antiquité biblique. Le XVIIIe a plusieurs faces ; celle-ci n'est pas la moins sombre.

« Procès-verbal qui constate la .... du sieur .... du 2 avril 1763, par sieur

« L'an mil sept cent soixante-trois, le samedi 2 avril,

neuf heures et demie du soir, nous avocat en

Parlement, conseiller du Roy, en exécution des ordres à nous adressés, nous sommes transportés rue du Four, en une maison h petite porte, dont le sieur.... est propriétaire, où étant montés au premier étage, et entrés dans une chambre ayant vue sur ladite rue, occupée par la nommée .... avons trouvé en la compa-

DU XVni* SIECLE 22 I

gnie de ladite un lequel, enquis par nous de ses

nom, surnoms, âge, qualités, pays et demeure, pourquoi il se trouve dans ledit lieu il nous a dit se

nommer demeurant à Paris, rue Saint-Thomas-

du-Louvre ; qu'il est venu dans ledit lieu de son propre mouvement, et dans le dessein de De ce que dessus nous avons fait et dressé le présent procès-verbal, que ledit sieur .... a signé avec ledit sieur .... en notre minute. »

Suivent les signatures.

Lettre adressée à M. le lieutenant-général par le sieur ...

Monsieur,

Ayant été instruit, ce jourd'huy 2 avril, à dix heures du soir, qu'il y avait un chez la nommée ....

je m'y suis transporté avec le sieur ... et effectivement nous y avons trouvé le sieur ... lequel ma donné * sa reconnaissance, portant qu'il est venu de son propre mouvement chez ladite... en foi de quoi il a signé. Le sieur ... a dressé procès-verbal de ce que dessus, et après avoir vérifié ses nom, surnoms, qualités et demeure, il a été relaxé.

Suit la signature.

Deux documents intraduisibles, adressés à M, le comte de Saint-Florentin, motivèrent un ordre royal.

* Lequel m'a donné. . . est un fort agréable euphémisme. La retenue dans l'expression n'était pas le propre des rédacteurs, car les mots approuvé l'écriture relevés dans une reconnaissance prouvent que ce don ressemblait beaucoup plus à un viol de la volonté qu'à son expression pure et simple. Les mots sont des esclaves, on le voit bien.

Le registre de M. de Sartines porte une note très-caractéristique : « La notoriété publique de la ... conduite de ... suffit. Rechercher ce qu'il y a dans mes journaux sur son compte, proposer au premier travail les ordres demandés, 2 y janvier ijô-j. »

L'effet suivit de près la menace. M. de Saint-Florentin expe'dia à quatre jours de date les deux ordres que l'on va lire.

De par le Roy,

Il est ordonné au sieur ... de se retirer chez les .... aussitôt que le présent ordre lui aura été notifié. Sa Majesté lui faisant défense d'en sortir sans en avoir obtenu la permission, à peine de désobéissance. Fait à Versailles, le 3i janvier 1762.

Signé Louis:

Et plus bas Phélypeaux.

L'ordre personnel, assez rigoureux, pour ne pas dire trop rigoriste, était complété par un ordre d'envoi, dans la même forme et dans le même esprit. Quand le rouage avait pris un membre, il fallait que le corps entier y passât : la moralité publique l'exigeait. N'auraiton pas envie de sourire, si le sujet n'était rempli de tristesses et de pressentiments sombres ?

De par le Roy,

Cher et bien amé, nous vous mandons et ordonnons

de recevoir dans votre maison le sieur et de l'y

garder jusqu'à nouvel ordre de notre part, au moyen de la pension qui vous sera payée sur les si n'y fai-

tes faute : Car tel est notre plaisir. Donné à Versailles, le 3i janvier 1762.

Signé Louis.

Et plus bas Phélypeattx.

Car tel est notre plaisir .... Voilà cette formule élastique qui a retenti si douloureusement dans l'histoire ; elle se rencontre dans une pièce de mœurs, effroyable dérision !

Un dernier document établira solidement la preuve de torture morale ; c'est une lettre adressée à M. de Sartines par un personnage en vue, qui s'était laissé prendre dans le rouage.

« Monsieur,

« J'eus le malheur, hier au soir, ou pour mieux dire

la turpitude de m'oublier au point de suivre j'y

fus surpris par un .... qui ne manquera pas de vous en rendre compte; ma fortune et mon honneur sont donc entre vos mains. Je me jette à vos pieds, Monsieur, pour vous supplier de vouloir bien avoir des égards et des ménagements, non pas pour moi qui m'en suis rendu indigne, mais pour une famille qui est connue et qui le mérite. Ce n'est pas que je sois... il y a dix-huit ans que je suis h Paris, y ayant fait toutes mes études, et dans ma plus grande jeunesse, il ne m'est rien arrivé d'approchant ; je m'étois toujours respecté, et il faut que

ce soit à l'âge de trente et un ans que je un verre de

vin avoit troublé ma raison ; je dois faire la résolution de n'en plus boire, mais cela ne réparera pas le mal : heureusement c'étoit le soir, et il y a eu le scandale de

2 24 '-I^'S RUELLKS

moins. Je serois mort s'il m'avoit fallu paroitre aux yeux du public. Je n'ose pas même paroitre aux vôtres; j'aurois trop à rougir de me présenter devant vous ; et ne pouvant me confier à personne, je prends la liberté de vous écrire. Monsieur, pour vous demander en grâce de ne me pas perdre. Sauvez-moi la réputation et l'honneur, il m'est plus cher que la vie ; je compte pour rien la fortune ; je vous devrois l'un et l'autre, si vous aviez assez de bonté pour moi pour retirer des mains du .... les preuves de ... je le crois incapable d'en abuser, mais je les aimerois mieux entre vos mains. Je n'oserois vous prier de les brûler ; mais si vous passez de la ... au Ministère, comme il y a toute apparence, je ne serai plus en sûreté. Vous êtes l'arbitre de mon sort, décidez de ma vie ou de ma mort. L'honneur perdu, il me reste plus que le désespoir, ou vos bontés : Je les implore avec des larmes de sang.

Je suis avec le plus profond respect.

Monsieur, Votre très-humble et très-obéissant serviteur. Suit la signature.

A Paris, ce 8 juin 1766.

Le lecteur resterait stupéfait si les convenances dues aux familles nous permettaient de citer le nom. Membre influent d'une Assemblée délibérante, le malheureux délinquant obtint le retrait de sa reconnaissance, mais à quel prix ! Est-ce que cette lettre si humiliée, et ces larmes de sang qui la terminent ne constituent pas le dernier des sacrifices ? Le rouage était sans pitié ; il

VOUS prenait l'honneur, il vous broyait ensuite. Notre XIX'= siècle vaut mieux ; sa tolérance est plus haut placée, et nous le disons à sa louange.

Povr un moment quittons le sérieux, écrivait à Madame la Princesse Dovairière de Condé un charmant poète de ruelle, un poète de ce XVII^ siècle, qui eût toutes les légères inspirations du conteur unies aux plus délicieuses extravagances de la poésie sentimentale ; en effet, pour nous servir de l'expression naïve de François Sarasin * quittons le sérieux pour un moment, quittons la face sombre du XVIII« pour n'envisager que son profil rieur. Le mérite d'un tableau dépend de la valeur des tons et des nuances, du modelé,

• Les poé&ies de ce délicat, un curieux de passion et de sentiment, un stjliste qui a souvent de la grâce et toujours une précieuse gracilité de forme littéraire, ont été réimprimées en 1877 à la librairie des bibliophiles par les soins et sous l'inspiration autorisée d'un esprit également délicat, M. Octave Uzanne.

M. Uzanne. un homme jeune encore, mais la science n'attend pas le nombre des années, a rendu aux lettres le plus éminent des services en lui restituant François Sarasin, Benserade, la Guirlande de Julie, .Montreuil, c'est-à-dire la fleur du panier d'un siècle habile en l'art de bien dire. On revient de toute part à la langue du XVII' siècle; les poètes de ruelles avaient droit aux premiers honneurs; ces honneurs, .M. Uzanne les a rendus avec une politesse de langage digne de ses auteurs favoris.

Les ravissants conteurs du XVIII' siècle, Voisenon, Boufflers, de Caylus, etc., ont attiré l'attention de cet amoureux des belles choses; une renaissance -se prépare, et il ne messied pas à l'auteur des Caprices d'un Bibliophile, de nous redonner les œuvres remarquables de l'imagination, du conte, de la fantaisie, de l'esprit français. — Le succès a couronné l'entreprise de M. Uzanne; ce n'est, d'ailleurs, que justice, car aimer les gloires d'autrefois, n'est-ce donc pas servir la France?

Ami du livre, le restaurateur de Sarasin, Voisenon et BoufBers, dirait aisément, — et non sans quelque raison, — avec notre grand Montaigne : (( Les livres que je reveoy me rient toujours d'une fresche nouvelleté. »

22b LES RUELLES

du fini dans les détails, du groupement général, de la distribution du jour, de l'art des teintes et des reflets, — il en est de même dans un livre, quelqu'il soit, et de quelque sujet qu'il traite.

Puisque nous revenons aux femmes, rappelons le jugement de M. Octave Uzanne sur l'intimité de la conversation, de la société, de la vie élégante, aux deux derniers siècles. Après avoir cité La Bruyère, l'hôtel de Rambouillet, M™'=* de La Fayette, de Sévigné, de Coulanges et de la Sablière, — après avoir, en passant, cité les noms de la duchesse du Maine, la reine des fêtes de Sceaux, le rendez-vous des beaux esprits pendant la première partie du XVIII«,^la marquise de Lambert, M>nes GeofFrin, de Tencin, du Deffand, l'éloquente et passionnée M"" de Lespinasse, la baronne de Staël, M. O. Uzanne dit : « Les femmes sont plus que « jamais dignes de 5a (La Bruyère) verve à l'emporte I' pièce ; cet esprit d'intimité, ces petites parties toutes « gracieuses et familières, ces académies merveilleuses « d'entente confraternelle, d'urbanité et de bienséances (■ ont si véritablement disparu qu'il nous faut remon- (' ter de plus d'un siècle, étudier, chercher, fouiller et ■I ramasser les débris épars de tout un passé pour « reconstituer par ù peu près les us et coutumes de

cette époque policée, anéantis de nos jours sous le •t lieu commun ou le paradoxe, sous le lâché de la •I parole ou le dandysme du style, sous la vie fiéi' vreuse, hâtive et tourmentée d'une civilisation nou-

K velle. » ( Poésies de François Sarasin, 1 877. Préface, pages XVI-XVII.i

Oui, la reconstitution par à peu près est pénible à plusieurs égards ; elle est pénible comme œuvre d'art, comme œuvre matérielle, si l'on veut ; elle est douloureuse souvent comme contre-coup sur l'intelligence et sur le cœur ; quant à la morale, il y en a peu ; à ceux qui seraient incrédules sur ce point, nous ne pouvons que dire avec François Sarasin :

On dit que ce sont des rideaux :

Qui le voudra croire le croye.

Néanmoins, c'est une œuvre nécessaire ; nos miniaturistes modernes gravent de merveilleuses scènes de genre ; nos poètes ont écrit de grands et larges poèmes, mais Fart n'est pas enfermé dans une école ; l'art, c'est le cœur de l'homme, sa passion, son rêve, son enthousiasme, ses protestations, ses exaltations devant l'infini, devant la nature, devant l'inconnu de Dieu : l'art ne connaît pas les personnalités.

Heureux l'écrivain qui rencontre un diamant dans l'abîme du passé, et qui peut enchâsser ce diamant dans une belle phrase de ciselure XYII^ ou XYIII^ siècle ! Le labeur de cet écrivain lui sera compté. La civilisation lui doit quelque chose ; et, quand la civilisation a contracté une dette, si les contemporains ne savent pas, ou ne veulent pas la payer, les chercheurs de l'avenir savent y mettre bon ordre ; l'écrivain ne doit pas viser

le succès, — l'utilité s'impose à sa méditation ; et l'utile, quand il s'agit du progrès moral, se résume par le Fais ce que dois^ ce titre admirable d'une admirable scène si bien coulée en vers cornéliens par M. François Coppée.

Ecoutez maintenant un autre poète de ce temps, un poète philosophe, chose rare et pleine de reconfort :

Quand de bons forgerons, dans une forge noire, Fredonnent en lançant le marteau sur le fer, Le passant qui les voit s'étonne ; il ne peut croire Qu'on puisse vivre un jour dans ce cruel enfer. Mais eux, avec l'entrain de la force qui crée, Affrontent la fumée et le four éclatant. Le travail fait les cœurs; cette douleur sacrée Donne un si mâle espoir qu'on la souffre en chantant I

(Sully-Prudhomme, la Justice.)

Le membre de phrase que nous avons italique à dessein contient une vérité de tous les temps ; c'est le développement du progrès ù travers les âges. De semblables vers, vigoureusement martelés sur l'enclume sonore de la poésie, contiennent un enseignement, une espérance, et nous ajouterons — une consolation.

N'est-ce pas une consolation, après avoir écrit un chapitre comme celui qu'on vient de lire, de penser à l'amélioration de la condition humaine ? Mettre plus de clarté dans l'intelligence, plus d'affection dans le cœur, plus de force dans la volonté, n'est-ce donc rien ? Et comme on est consolé, quand on peut dire en posant la plume : J'ai souffert, c'est vrai, — mais je me sens meilleur : le travail fait les cœurs !

DU XVIII* SIECLK 229

Un amoureux des livres, quia glané quelques épis de la plus belle venue dans le champ de la Bibliophilie, un Italien instruit, à propos du Journal des Inspecteurs de M. de Sartines, écrit ces lignes en citant presque textuellement, en donnant l'esprit, sinon la lettre, de la notice et de l'avertissement insérés dans l'édition de Bruxelles, Ernest Parent, i863 ; « L'apparition de cet ouvrage contenant des curieuses révélations sur les mœurs de la haute société au temps de Louis XV, Louis XVI et des filles entretenues, souleva un toile général parmi les défenseurs de la morale et de l'ordre. On sait que le Roy Louis XV, blasé en tout genre de volupté, ordonna au ministre de police, M. de Sartines, de lui lire tous les rapports des inspecteurs de police, afin que les anecdotes graveleuses de la capitale, les bons mots des filles les plus célèbres de l'Opéra, les aventures galantes des talons rouges lui émoustillassent les sens déjà vieillis et insensibles. Voilà l'origine de ce curieux ouvrage, qui est la peinture la plus fidèle, la plus vraie des mœurs débauchées du XVI II« siècle.

« Cette pubHcation est utile, parce qu'elle est vraie, parce quelle est authentique et parce qu'on n'a jamais assez de textes sûrs, du moment qu'il s'agit de remonter dansle passé. L'histoire aussi a sa justice qui, comme celle desiiommes, a le droit de s'entourer de tous les enseignements propres à l'éclairer. Son enquête permanente, universelle, ne saurait dédaigner le fait le plus

frivole, et le récit d'une galanterie est pour elle d'un

23o LES RUELLES

intérêt aussi grave que celui d'un outrage aux mœurs pour un magistrat instructeur.

« Nous savons que le Journal de Sartines ne trouvera jamais grâce aux yeux de beaucoup de gens, qui prétendent s'arroger le droit de châtrer l'histoire et d'expurger ses annales. Prétendant ne faire du passé qu'un recueil de bons exemples à l'usage de l'enfance, ils proscrivent et condamnent sans pitié tout ce qui ne leur paraît pas propre à recréer sans danger leurs femmes et leurs filles. Ces gens-là forment ce que nous appellerons volontiers la secte de la bégueulerie historique, et nous en signalons d'autant plus volontiers les manœuvres, que leur influence est grande. Le père Loriquet a fait souche.

« Les rapports des inspecteurs de police, qui forment le journal en question, transcrits sur des registres, étaient portés au dépôt des papiers secrets de la Bastille. Leur trace est aujourd'hui perdue. Des copies incomplètes existent cependant dans quelques dépôts ou dans des cabinets d'amateurs. Il n'est point de murs épais, de porte verrouillée, ni de boudoir secret pour la police de messieurs les inspecteurs. Lieux, noms, jours, dates, tout est dans leurs rapports. — C'est le bilan des mœurs parisiennes dressé avec l'exactitude et la sécheresse du teneur de livres : rien de plus.

« Ce volume fut sévèrement proscrit en France pendant toute la durée du second Empire. Ce fut pour ce motif que l'éditeur s'abstint de continuer cette publication utile. Récemment l'autorité supérieure a permis l'introduction de ce livre en France. (Voir le Catalogue des ouvrages^ écrits et dessins poursuivis, sup~

DU XVIIl^ SIÈCLE 23 I

primés ou condamnés , par Fernand Drujon, chez Edouard Rouveyre, i.rue des Saints-Pères, à Paris.) — On doit consulter aussi le livre: La cassette verte, de M. de Sartines, trouvée chez mademoiselle Du Thé (par Tickel). La Haye, 1779, in 8°. Libelle rare et curieux sur la police de Paris. »

(Milan, 1878, Giacomo Piazzoli.)

Nous avons eu la bonne fortune de posséder tous les procès-verbaux composant Les Nuits de Paris; nous sommes donc en mesure d'apprécier le langage du bibliophile italien: il ne dit ni trop, ni trop peu.

Sans doute l'histoire a besoin de tous les documents; son investigation se porte dans tous les domaines de la pensée, dans toutes les sphères de l'action, dans les salons et dans les sentines ; — il est néanmoins regrettable que ces procès-verbaux fassent monter la rougeur au front du XVIII™"' ; on aimerait à se le figurer élégant et poh, bavard et spirituel, optimiste et d'humeur légère, gai, coutumier d'un style sans lisières et sans fard, vivant au jour le jour, disant avec son avant-dernier Roy : « Après moi la fin du monde » assez honnête pour aimer la vertu, assez policé pour s'en passer, assez philosophe pour en rire, au besoin pour en plaisanter malicieusement; — mais ces malheureux rapports à M. de Sartines laissent une mauvaise impression, un sentiment de répugnance voisin du dégoût ; leur indiscutable autorité se retourne contre eux, elle accuse l'époque, les mœurs, les gouvernants et les gouvernés ; bref, c'est un réquisitoire.

Quand Philippe d'Orléans, effectivement Roy de

France pendant huit années, — un siècle, selon notre éloquent historien Michelet — laissait le gouvernement à Dubois pour se délasser avec Noce, avec les roués du Palais-Royal, avec les femmes à passades, pensait-il qu'un jour viendrait où l'inquisition soulèverait les voiles de la vie intime ? — Quand la duchesse du Maine donnait à ses favoris les grandes nuits de Sceaux, ces fkl'tes de l'intelligence et de l'intrigue, où se rencontrait le tout Paris élégant et causeur, les ruellistes, les bulletinistes, les pourvoyeurs de gazettes étrangères, les satiriques, et, à leur tète, un satirique de génie : Chancel de Lagrange, les amoureux du quatrain, puisque le quatrain ouvrait les portes de l'Académie, — est-ce que l'épouse du bâtard de Louis XIV eût voulu croire à cette profanation de la liberté, h ce viol du sanctuaire de la famille, à ces habitudes qui froissaient 1^ tradition française ? — Et, plus tard, après 1723, sous l'illustre cardinal de Fleury *, est-ce que le Louis XV jeune et chevaleresque, l'époux d'une pieuse Reine, eût souffert autour de lui de semblables reporters ?

* En 1723, à la mort foudroyante du Régent entre les bras de la duchesse de Phalaris. l'autorité de minisire d'Etat, de premier ministre, passa entre les mains incapables du duc de Bourbon, qui ne sut résoudre ni la question religieuse, ni la délicate question des Parlements; il fut renversé en juin 1726.

Alors Fleury un vieillard de jS ans, prit en main les rênes du gouvernement, et jusqu'à sa mort, 29 janvier 1743, c'est-à-dire pendant 17 ans, il régna et gouverna, ce qui explique le mot de Louis XV à ses secrétaires d'Etat, en apprenant la fin de son ancien précepteur: « Messieurs, me voilà donc premier ministre. « Les Ruelles nous fourniront plus d'une occasion de revenir sur le cardinal de Fleury. Né en i653, le premier ministre mourut à l'âge de 90 ans.

Les sottisiers, à l'affût de tout ce qui pouvait aiguiser leur esprit, firent

Ni Philippe d'Orléans, ni la duchesse du Maine, ni le Louis XV sous la tutelle de Fleury, n'eussent toléré un seul moment la conduite d'un Louis Marais, Il

courir dans leurs feuilles volantes cette épitaphe où le trait de la fin est si cruel:

Sans opulence et sans éclat,

Se bornant au pouvoir suprême,

Si Fleury vécut pour lui-même, // mourut pour l'Etat.

Les épigrammes n'ont jamais manqué aux cortèges ministériels ou royaux ; souvent l'encens et la flatterie prennent cette tournure après un long maniement des affaires, après un long rbgne : c'est la reconnaissance des peuples qui se manifeste in-extremis. En lyiS, quand le cadavre de Louis XIV fut transporté à Saint-Denis, un faiseur de couplets mit le suivant en circulation :

Non, Louis n'était pas si dur qu'il le parut.

Et son trépas le justifie.

Puisque, aussi bien que le Messie,

11 est mort pour notre salut.

Et notez qu'au Palais Royal ce couplet reçut un chaleureux accueil ; de Noce, le comte de Riom, la belle et jeune duchesse de Berry, la Cour intime qui escomptait les faveurs de Philippe d'Orléans, les familiers et leurs créatures se répandirent en invectives contre la Maintenon, sans oublier celui qu'on appelait déjà assez haut:/e défunt mari de la veuve Scarron. Le rire et l'amour attendaient depuis longtemps la mort du Roy ; leur bonheur fut si grand qu'il dégénéra bientôt en délire.

Les quatrains mortuaires allèrent grand train au XVIII" ; voici celui d'un homme de gouvernement:

Ci-gît dans ce petit tombeau Le petit Monsieur Phélippeau, Qui fut, malgré sa taille ronde, Compté parmi les grands du monde, Parce qu'il étoit, ce dit-on, ' Petit génie et grand fripon .

Les sottisiers, affamés d'argent, trop souvent en proie aux plus violentes crises de l'estomac — ne les voit-on pas à toutes les époques? —

était réservé à la fin du XVIII" de connaître tous les cynismes, tous les abaissements, toutes les chutes sans repentirs, tous les châtiments de l'opinion et de l'histoire.

avaient une originale façon de faire respecter l'autorité ; ces athéniens de mauvais aloi firent plus pour la Révolution que l'école encyclopédique; ils tournèrent le pouvoir en ridicule, ils corrompirent les njoeurs, la société n'attendait plus que le fossoyeur. 11 vint avant la fin du siècle.

La turpitude des grands motiva, sans toutefois l'excuser, l'indécence de propos, la gravelure de couplets, le débraillé anecdotique des pamphlétaires; la critique commença l'œuvre, et les dirigeants sourirent plus d'une fois en lisant ces drôleries que des écrivains d'un autre genre tournèrent contre l'ancien ordre de choses.

Le rire s'enflamma comme une traînée de poudre. Les hautes classes n'entrevirent pas le danger. Les hardiesses philosophiques se propagèrent jusqu'à la cour. Est-ce que M"' de Pompadour ne soutenait pas les esprits forts? Un homme à systèmes, Quesnay, voyait la marquise jusque dans son familier; et du petit salon de sa maîtresse Louis XV eût pu entendre les plans de réformes, les attaques, les conversations animées, les vœux libéraux de quelques penseurs, heureusement couverts par le crédit de leur protectrice. Les idées marchèrent à pas de géant ; quand le pouvoir voulut les pro>crire, quand il voulut rogner leurs ailes, il était trop tard. Voilà le plus remarquable résultat du rire des sceptiques.

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