‹ Les rues de ParisChapitre 10 sur 65 · RUE PIERRE LESCOT · texte numérisé non relu

RUE PIERRE LESCOT

notre rue depuis le moyen âge. C'est d'abortl un rendez-vous chanipètir pour les parties plus ou moins fines des basses classes de la population parisienne, une espèce de Meudon populaire. Une fois englobée dans Paris, ses bonnes dispositions ne font que croître et embellir. La paysanne un peu égrillarde est devenue une véritable gourgandine. Le temps n'est pas loin où sa réputation franchira les barrières, et où les pères et mères des provinces de France recommanderont à leurs fils d'éviter toute fréquentation avec elle.

Il faut avouer aussi que jamais rue ne fut plus convenablement située pour devenir un admirable coupe-gorge, un délicieux clapier. Sous Henri IV déjà, la rue Saint-Honoré avait presque acquis le développement qu'on lui voit aujourd'hui ; elle roulait, d'un bout de Paris à l'autre, comme une vaste rivière, les vagues toujours mouvantes d'une population composée de gens de tous les états, de tous les quartiers, de tous les pays. Ce fut cet encombrement qui coûta la vie au Réarnais. Le Palais-Royal opère sa jonction avec ce fleuve, juste devant la rue dont nous parlons, qui n'est qu'une sorte d'exutoire, une espèce de canal où se jettent toutes les immondices qui flottent à la surface de l'eau. Du côté du nord, notre voie de communication s'ouvre sur des espaces vagues dont l'étendue était considérable à une certaine époque. Les décombres toujours amoncelés pour l'achèvement du Louvre, les accidents du terrain, la solitude qu'on était sûr de rencontrer en de tels lieux, les rendaient essentiellement propices à l'exécution de tous les crimes et de toutes les turpitudes qui ont besoin du silence et de la nuit. Là, les voleurs tenaient leurs conciliabules nocturnes, là, l'enfant ignorant, le moine obscène, le vieillard dévoré d'une luxure stérile, venaient chercher une satisfaction honteuse à d'impurs désirs; là, le vol et l'assassinat étaient pour ainsi dire endémiques; d'abjectes syrènes attiraient leur proie et ne la rendaient plus. Au dernier coup du couvre-feu, bandits et ribaudes prenaient possession de leurs domaines et faisaient la maraude jusqu'au milieu de la nuit. Tout ce peuple maudit rentrait ensuite dans les repaires que lui oH'rait la rue voisine ; alors, sans prendre la peine d'essuyer les mains tachr'es de sang, commençait l'ignoble orgie, le vin, les baisers, les blasphèmes ; v\ de semblables nuits se succédaient jusqu'à ce que la main de la police, arrachant le verre et la chanson aux lèvres du meurtrier, et le poignard à son bras, lui ménageât un terrible et dernier réveil en face de l'échafaud.

L'histoire de la rue Pierre Lescot peut se résumer dans ces cpiatre niots : assassinat, vol, misère, prostitution. (ïette rue n'a-l-dle (Urne jamais connu l'innocence, et n'a-t-elle i»as eu ses beaux j»»urs?

Innocente, elle ne le fui jamais; son «'ufanct! el sa jeunesse ont él(' passablement agitées, ciunnu- on a pu s'en convaincre parce i|ue nous

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vouons de dire. J'aime à croire que l'âge mûr l'a trouvée plus raisonnable ; les rues devieiineut peut-être vertueuses à trente ans comme les femmes. Un moment, on eût dit que le repentir l'avait touchée. C'était au dix-huitième siècle : vous savez comment on se repentait alors.

rsimporte! nn lieau matin, notre rue éprouve le besoin de faire peau neuve, de se dépayser; elle veut changer de nom, ne pouvant changer de quartier. Soudain, un badigeonneurse présente et efface le nom de Jean- Saint-Denis pour le remplacer par cette désignation plus gracieuse : Rue du Fanier-Fleuri. La mode était alors aux choses chami)êtres; je m'étonne que l'imagination rustique des hommes de l'époque ne se soit pas davantage exercée sur les rues de Paris; nous aurions eu la place du Chalumeau, le carrefour de la CoudreUe, la traverse Pltilis, le passage de la Houlette et le cul-de-sac Corydon. Tous ces noms-là valent bien pour le moins ceux d'aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, nous voici arrivés au second acte de cette trilogie, dont le premier est intitulé Jean-Saint-Denis; le second, le Panier Fleuri, et le troisième Pierre Lescot.

Etait-ce dans cette rue que la célèbre madame Grégoire tenait son cabaret h l'enseigne ûu Panier-Fleuri, ou bien ce nom n'est-il qu'un témoignage du succès obtenu par cet établissement, et la bonne ville de Paris avaitelle fait comme ces marchands qui choisissent pour exergue à leur enseigne le titre de la pièce la plus applaudie pendant l'année'? Je penche décidément pour cette dernière version, aussi flatteuse pour madame Grégoire que la chanson consacrée à sa gloire. 11 me semble que, sous l'influence de sa désignation nouvelle, notre rue dut prendre une allure plus jeune, plus riante, plus gaie. Les maisons, en effet, furent recrépies et passées à la chaux, les enseignes remises à neuf, et l'on vit des vases de fleurs au rebord de quelques fenêtres, indice certain de la présence de plusieurs grisettes. C'en est fait, la rue Jean-Saint-Denis a rejeté toute la vieille souillure du moyen âge ; elle va renaitre aux fraîches amours, aux chants joyeux : les grisettes l'ont sanctifiée !

Le dix-huitième siècle a été l'âge d'or de la rue Pierre Lescot; à cette époque, en effet, la mode était aux cabarets, aux grisettes, à tous les plaisirs de la vie en plein air; les Porcherons n'étaient pas le seul endroit où les grands seigneurs aimassent à sencanailler. Plus d'un désertait sa petite maison sombre et mystérieuse pour les joies plus épicées des caravansërailspublics. La rue du Panier-Fleuri eut des gargottes privilégiées qui se donnèrent le luxe de quelques cabinetsparticuliers; le marquis, déguisé sous le manteau couleur de muraille du tiers-état, y conduisait la lingère de sa femme, tandis que, dans l'appartement à coté, la marquise faisait couler le Champagne dans le verre d'un homme de lettres ou d'un jeune commis aux gabelles. Liuî simple cloison séparait le ménage. Faites disparaître quelques planches, et les deux uioitiés de la soiiété se s\irpreuuiMil

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en flagrant délit. L'aristocratie et la démocratie contractaient ainsi une alliance dérobée, en attendant lejour de la grande fusion révolutionnaire. Un peu de lumière et de gaité pénétra alors dans cet enSer ténébreux ; les chambres nues et froides de ses maisons virent quelques gracieux visages ; il y eut moins de taudis et plus de mansardes ; la reine hideuse de cet empire, la misère dégradée, disparut pour faire place à la pauvreté riante qui espère, et si le passant attardé entendait encore au rez-dechaussée des chants qui troublaient le silence de la nuit, il voyait briller aux étages les plus élevés des lam])es qui n'étaient pas celles de la débauche. La rue du Panier-Fleihi'i devait, toutes convenances de siècle et de civilisation gardées, ofTrir à peu près le même spectacle que présentent de nos jours certaines parties du quartier rSotre-Dame-de-Lorette, la rue La Ferrière, par exemple. Hélas! ce temps heureux fut de courte durée; peu à peu les anciennes habitudes reprirent le dessus, la nichée de hibous, chassée un instant parla clarté, reprit possession de son domicile, des femmes en oripeaux se promenèrent à l'angle de la rue Saint- Honoré ; on retrouva des cadavres au milieu des landes architecturales, sur lesquelles le Louvre continuait à ne passe finir, et le lieutenant de police fut obligé d'inscrire sur son livre noir le nom idyllique du Panier- Fleuri.

Les gardes-françaises furent les instruments principaux de cette décadence rapide. Je ne voudrais rien dire qui pût nuire à l'estime dont jouit ce corps, mais, je ne puis m'empêcherde le faire remarquer, malgré l'engouement que l'on a depuis quelque temps pour eux, les soldats des gardes-françaises étaient bien les plus mauvais sujets de l'armée. Le garde-française est charmant avec son habit blanc à revers bleu de ciel, hirsqu'ayant àson brasuue jeune beauté qui baisse les yeux, il frise galamment sa moustache en montrant à sa compagne les blonds épis de la moisson nouvelle, asile discret qui doit abriter leurs amours. 11 y a là matière à de ravissantes aquarelles ; en dehors du dessin, le gardi^-française est ce qu'on peut appeler un garnement fort peu sentiuiental de sa nature, nullement scrupuleux dans les affaires de cœur, et raccoleur plus que les nécessités du service ne le permettent. Faire le raccolage sur le Pont-Neuf, sur le quai de la Ferraille au profit du roi de France, ne lui suffisait pas; plus d'un enrôlait des défenseurs à la patrie et des amants à ses maîtresses. Quelles maîtresses, bon Dieu ! que les beautés de la rue du Panier-Fleuri! (détail là cependant qu'ils choisissaient leurs odalis(pies. Pbis d'un riche financier, plus d'un abhtî trop galant, plus d'un bourgeois en maraude, payèrent cher leurs excuisions sur les terres de ces braves guerriers. Que de fois, enlr'ouvrant tout à coup une armoire ia( ln'c ou une porte secrète, ou vit des soldats français, feignautles transports (le la plus vive jalousie, iuterromj)re un entretien commencé, et

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interposer la lame de leur épée entre deux caresses. Honteux d'être surpris en pareil lieu, et dans un tel moment, l'amant improvisé offrait sa

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bourse. Je vous laisse à penser si elle était acceptée, non sans quelques difficultés cependant, afin de ménager l'illusion de la mise en scène. II ne se passait pas de nuit sans que la rue du Panier-Fleuri ne fut le théâtre de semblables tours. La chronique scandaleuse du temps était pleine de ces mésaventures ; on nommait tout haut les victimes du drame, et les mémoires, indiscrets confidents des médisances de l'époque, nous ont transmis les noms de plusieurs d'entre eux. Un prince, deux évèques, trois financiers, un acteur de la Comédie-Française furent rançonnés danslaruedu P«w/er-F/e?<r/, après être tombés de cette façon entre les mains des sous-officiers aux gardes ; les sergents surtout étaient passés maîtres dansées jeux, qui faisaient pour ainsi dire partie de l'éducation militaire. Les mœurs de l'armée se sont bien améliorées depuis, et, heureusement pour leur réputation, les gardes-françaises ont racheté ce

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passé légèrement scabreux devant les fossés dt; la Bastille et sur les champs de bataille de la république.

Cette digression militaire étaitindispensable à l'intelligence complète d<' l'histoire que nous avons entreprise. Au dix-huitième siècle, en ell'et.ellese résume tout entière dans le garde-française, comme sousla république elle s'identifie avec l'existence des fédérés. On se souvient de ces bataillons de volontaires que les départements envoyèrent, après le 10 août, pour pousser à la roue révolutionnaire. L'énergie des Marseillais, la fermeté des Bretons, la rivacité des Languedociens, toutes les forces de la France furent mises en réquisition pour traîner le char de la république. 11 fallait bien que tous ces hommes, dans la force de l'âge et de l'enthousiasme, dérobassent quelques minutes à la chose publique pour les donner à l'amour. La rue du Panier-Fleuri présentait alors un curieux spectacle : on villes beautés peu désintéressées de ce quartier, saisies à leur tour de la lièvre patriotique, offrir gratis leurs faveurs aux défenseurs de la liberté; elles aussi voulaient faire un sacrifice à la patrie ; elles couraient au-devant des fédérés, étalant sur leur sein déshonoré une large cocarde tricolore ; elles les entrainaient, elles les portaient en triomphe, pour ainsi dire, dans leur demeure, et comme on avait le courage, la vertu, le désintéressement, on eut aussi l'amour civi(pu'. Plus de refrain bachique, plus de chanson obscène, mais la Marseillaise, partout et toujours! Il suffit d'un noble enthousiasme pour ramener à la vertu, et certes celui qui eût vu ces femmes à genoux, les yeux levés vers le ciel, faisant un appel à l'amour sacréde la patrie;, et appelant la liberté au milieu de ses défenseurs, celui-là n'eût pas osé dire : Voilà des prostituées!.

Je suis étonné (pie personne n'ait songé à demander alors d'échanger le nom passablement ro<'oco et aristocratique de celte rue contre une désignation plus républicaine, (^e ne fut (pi'en 180() que le préfet de police se passa cette fantaisie. La rue du Panier-Fleuri prit le nom de Pierre Lescot, seigncmrdc (llugny, près Versailles, et de Clermont, conseiller au parhMuent, chanoine de Paris, et célèbre archilecle sous les règnes deFrançoisI"et Henri IL Le vieux Louvre, c'est-à-dire la galerie occidentale, a été bâtie sur ses dessins, etscul[)tée par Jean tlonjou. (l'est pour honorer la nuMuoire.' de Pierre Lescot, et à cause de sa proximité du Louvre, cpie la rue ihi Panier-Fleuri fut déba[»lisée. C'est un singulier honneur (pu' l'on a fait à un chanoini», (pu; d'inscrire son imm au fronlon dune |iar<'ille rue.

Depuis l'empire jusqu'à nos joui's, les destinées de la rue Pierre Lescot n'ont pas ('-té' {W<. |)lus brillanics, si l'iui en exceple la p('riodi- de l'invasion, (^eci est le revers de la UK'daille, la ((Uilre-parlie de l'enllutusiasme républicain chez les proslilm-es de Paris. L'argent enlevé- aux ( liaumières de la Cliampa^Mie al'lluail dans les lupanars de la rue l'ieri'e I esrol : Au-

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tricliieiis, Prussiens, Cosaques, ïartares, venaient là jouir à leur manière (les plaisirs de la capitale. A leurs cliefs, le Palais-Royal; à eux, les ruelles voisines. Quelle joie pour ces barbares de sentir la main d'une femme souriante passer dans les poils bérissés de leur barbe rousse ! Qu'importe l'odeur qu'ils exhalent, l'argent ne sent pas le suif I Caresses, agaceries, rien n'était épargné pour plaire à ces sauvages, (pii jetaient sur les tabliers, les chaînes d'or, les boucles d'oreilles, les bijoux, fruits de leurs rapines. Aussi vit-on les fils des Huns pousser, comme leur aïeul Attila, le plaisir jusqu'à l'apoplexie, et se tuer de luxure. La rue Pierre Lescot coûta à l'armée russe autant qu'une bataille. Au milieu de ce hideux dévergondage, on cite un trait qui démontre que la fierté n'abdique jamais complètement au cœur des femmes. Une malheureuse fille séduite, et tombée, par suite de l'abandon de son séducteur, dans l'abîme de la prostitution, échut à un sous-officier cosaque dans le partage d'une nuit. Parmi les bijoux que son vainqueur faisait, en vrai barbare, reluire à ses yeux, elle reconnut un médaillon de famille que son frère, sergent dans la garde, portait toujours sur son cœur. Pour l'en dépouiller, il avait fallu le tuer. La pauvre lillc était obligée de se livrer au meurtrier de son frère. La résistance était impossible, mais non pas la vengeance. Pendant que le cosaque assouvi se livrait au sommeil, Judith prit un des pistolets d'Holopherne et lui brûla la cervelle. Le lendemain elle fit l'aveu complet de son crime et des motifs qui l'avaient guidée. Elle mourut en prison.

Après la révolution de juillet, la rue Pierre Lencot obtint une vogue nouvelle. Les premières années qui suivirent ce changement furent le dix-huitième siècle de la bourgeoisie. On aimait aussi à s'encanailler, et comme le romantisme avait mis le moyen âge en odeur de sainteté, on choisissait de préférence, pour faire l'école buissonnière, les lieux qui rappelaient les mœurs du vieux Paris. A ce titre, la rue Pierre Lescot eut les honneurs d'une exhumation complète. Les étudiants, les clercs de notaire, les hommes de lettres visant à la Porte-Saint-Martin, se réunissaient là pour broyer de la couleur locale, et faire les truands. On allait dans la rue Pierre Lescot voir la maîtresse de M. Coco, premier valet de M. Sanson,tourmenteur juré de la bonne ville de Paris ; on la regardait de loin, et, après cette orgie, on rentrait chez soi mettre la dernière main à un roman intitulé la Reine des Gouryundines. A cette époque il n'y avait plus ni saltimbanque, ni prostituée, ni mendiant; on était amoureux d'Esmeralda, on voyait partout des Chantefleuries, on donnait un sou parisis au grand Coësre. L'argot commençait à poindre dans la littérature, et l'on prêchait ouvertement la réhabilitation de la chair en prenant du punch rue Monsigny. Vous comprenez en quelle haute estime devait être la rue Pierre Lescol chez les amateurs de poésie et de philosophie pitlo-

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