‹ Les rues de ParisChapitre 9 sur 65 · RUE PIERRE LESCOT · texte numérisé non relu

RUE PIERRE LESCOT

France. Que voulez-vous que devienneut des hôtels sur de pareils emplacements ?

Le roi des rijjauds étendit sa juridiction sur la rue Jean-Saint-Denis ; souvent ce monarque vint y tenir cour plénière et y juger les diflérends de ses sujets. La salle principale d'un houclion était métamorphosée en tribunal. Le juge souverain montait sur une table, et les plaidoiries commençaient. Quel auditoire on devait voir et quelles plaintes on devait entendre ! Des femmes, les cheveux épars, la voix rauque, les vêtements en désordre ; des hommes déguenillés, barbus, sinistres, cachant un poignard dans leur ceinture ; des matrones ridées, au chef branlant, les lèvres et le menton couverts de ce duvet que l'école romantique appelle des moisissures. Voici Cocarde qui montre ses épaules couvertes de cicatrices et qui demande réparation de la volée que lui a administrée la veille le terrible Rombardier, lansquenet licencié à la suite de la paix, et maintenant Adonis de carrefour. Place à ce brave homme au gros ventre ! c'est un marchand étranger qui réclame sa bourse, que Jeanne la Rousse et la charmante lui a soustraite entre chien et loup, c'est-à-dire pendant qu'il était entre deux vins. Faites silence maintenant pour écouter les lamentations chevrotantes de cette vieille qui réclame le prix des meubles et des pots cassés à la suite d'une orgie de ces messieurs et de ces dames. On échange des interpellations, les démentis s'entrechoquent; le lansquenet montre le poing à Cocarde ; Jeanne la Rousse fait la nique au gros marchand; la vieille discute ou plutôt glapit à propos de la valeur de ses bahuts. Les spectateurs, en attendant leur tour, prennent fait et cause pour l'une des parties. Dès que Cocarde ouvre la bouche, mille voix s'élèvent à l'instant pour l'encourager; si elle pleure, mille gémissements se font entendre; Rombardier a des amis dévoués, mais leurs éclats de rire ne peuvent dominer le bruit des sanglots ; le gros marchand jure et blasphème, la Rousse se tord les côtes, l'hôtelière se précipite aux genoux du juge, le tumulte est à son comble; c'est un charivari discordant, un brouhaha, un sabbat véritable. Le roi des ribauds fait un signe, et ses archers, qui, en guise d'arcs, portent de bonnes et belles hallebardes, rétablissent le silence à grands coups de bois de lance. Alors Sa Majesté très peu catholique se lève et prononce la sentence, la force armée s'empare des condamnés, et le monarque transporte ses assises ambulantes dans quelque rue borgne de la Cité. Voilà le magnitique spectacle que présentait au quinzième, et même au commencement du seizième siècle, un cabaret de la rue Jean-Saint-Denis, le premier de chaque mois. Ce cabaret judiciaire avait seul le privilège d'allumer une lanterne rouge devant sa porte, depuis le crépuscule jusqu'à l'aurore, et de donner asile à tous ceux qui se présenteraient à quelque heure de la nuit que ce fût.

Ron sang ne peut mentir. Vous jugez à présent des progrès qu'a suivis

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