‹ Les rues de ParisChapitre 24 sur 65 · UlE ET FAIB0LR · texte numérisé non relu

UlE ET FAIB0LR

et contenant des os pulvérisés : débris poudreux qui avaient été- des généraux, des consuls, des empereurs, peut-être, et qu'une tabatière pouvait contenir. Une médaille d'argent, recueillie parmi ces vestiges humains, portait ces mots : Anioninus Pins. Aug. Au treizième siècle, cet emplacement était encore appelé place du Vieux-Cimetière : Platea Veteris Cimeterii.

Cette rue Saint-Antoine, maintenant si animée, si étincelante par la grâce de Dieu et du gaz, par l'étalage des magasins, où l'art de Raphaël est prodigué jusqu'aux lambris de rarrière-boulique, a eu depuis un demi-siècle, comme le faubourg qui porte son nom, une grande et terrible histoire; remontons cette période jusqu'à son origine. — l'ancien régime n'a rien perdu encore. de sa puissance ; que peut vouloir oser cette foule tumultueuse bigarrée, menaçante, qui remonte la rue Saint-Antoine, observée, mais de loin, par les suppôts du sieur Dubois, dernier chevalier du guet? Quelques excès que cette bande mutinée va commettre impunément dans la maison du fabricant de papiers. Réveillon, lui révéleront le secret de sa force... Le lion, longtemps captif, n'a pas senti en s'éveillant ses membres garottés ; bientôt il se précipitera sur ses maîtres et leur fera subir le redoutable début de sa liberté Entendez-vous ces détonations qui font vibrer les vitres de la grande ville? Ce n'est plus l'anniversaire d'un roi qu'on célèbre, ce n'est plus la naissance d'un prince qu'un page vient annoncer an corps municipal; c'est le canon de la Bastille que le peuple attaque... la Bastille est prise!... Voilà les vainqueurs qui redescendent la rue Saint-.Vntoine. Ils n'avaient pas de drapeau pour marcher à cette conquête ; maistout-à-l'heure ils auront une enseigne... La tète du marquis de Launay tombe, elle est placée à la pointe d'une pique, on la promène au-dessus de la foule, et le sang du gentilhomme sert au baptême de la liberté populaire.

En tournant le feuillet de cette histoire, nous trouvons une page plus terrible encore. Nous n'avons point parlé de l'hôtel de la Force; comme maison d'un grand seigneur, il n'olTril aucun événement digne de mémoire; mais on le convertit un jour en prison, et là s'accomplit un affreux épisode des journées de septembre 171)"2. .\rrètonsnous a l'entrée de la rue des Ballets ; voilà le guichet de la Petite Force ; dans la première pièce que l'on rencontre, après avoir passé cette porte surbaissée, siégeait, les 2 et 5 septembre, un tribunal institué par lui-même, ou peut-être par cet homme (|ue le canon du 10 août avait porté au ministère, et qui s'était dit dans sa politique radicale : « Pour terrifier les ennemis du dehors, il faut frap|)er sur les ennemis du (b'dans. » Le tribunal démagogique était dtnic constitué à la Force : accoudés sur une tabb; couverte de bouteilles et de verres, les juges prononçaient ou la mort ou la vie de leurs prisonniers, sur des témoi-

Typ Lacrainpe.

Rue Saint-Antoine.

SAIM-AMOINE. l'iO

gnages ordinairement hasardés, sur des renseignements qu'ils empruntaient à des listes souillées de boue et de vin Hélas ! ils absolvaient

rarement; et lorsqu'ils avaient articulé, dans un langage d'une perGde ambiguïté , élargissez le détenu , on ouvrait la porte à un infortuné , qui se croyait libre, et que les massacreurs attendaient sur le seuil de la prison!... Le 5 au matin, une femme comparut devant ces juges, chancelants déjà sur leurs sièges , par suite des libations multipliées qu'il avaient faites... Cette femme, quoique parvenue à sa quarantetroisième année, était encore belle , mais tlétrie par la souffrance et par les larmes ; elle était vêtue d'une robe de soie noire ; elle portait un fichu de linon; et ses longs cheveux , auxquels se mêlait encore un reste de poudre, tombaient en désordre sur ses épaules... Cette femme, c'était Marie-Thérèse-Louise de Savoie Carignan, princesse deLamballe!

— Vous étiez, lui dit un des juges, de la conspiration du 10 août contre le peuple.

— J'ai ignoré cette couspiration.

— Jurez, avec nous, haine au roi, à la reine et à la royauté.

— Ce serment n'est pas dans mon conir, et je ne puis le faire.

— A l'Abbaye! s'écrie aloi's le juge.

A ces mots , la porte s'ouvre , la princesse a revu le ciel ; elle a fait quelques pas dans la rue des Ballets; elle se croit sauvée! Marie- Thérèse de Savoie allait entrer dans la rue Saint-Antoine, lorsque soudain un assassin lui porte un coup de sabre derrière la tête ; un autre l'étend à ses pieds d'un coup de bâton... Les égorgeurs lui coupent la tête, ils portent ce sanglant trophée au bout d'une pique, ils courent sous les fenêtres du Temple, afin d'épouvanter la famille royale au spectacle de ce dénoùment horrible !...

Durant la terreur, la rue et surtout le faubourg Saint-Antoine furent le cratère d'où s'échappa le plus souvent la lave révolutionnaire. Santerre s'élança d'une brasserie du faubourg pour diriger les masses , commander les armées , et mériter, avant le jour de l'oubli venu pour lui , cette grotesque épitaphe :

Ci gît le général Santerre ,

Qui n'avait de Mars que la bierre.

Le faubourg Saint-Antoine était le forum où grondait la colère du peuple avant d'éclater sur le palais des Tuileries ou sur la Convention nationale. Longtemps le faubourg Saint-Antoine fut un empire de fait, que Kapoléon lui-même observait quelquefois avec inquiétude ; il savait qu'un 13 vendémiaire eût été difticile ou dangereux dans ce foyer de l'émeute. Aujourd'hui, le luxe parisien a passé le canal: l'ouvrier ébéniste travaille, avec le tibi d'or à la chemise, et le soir il

150 RLE ET FAUBOURG SALNT-A.NTOINE.

endosse le paletot orné de velours. La faubourienne nest plus coifiee d'un faux madras; elle a pour jamais abjuré le casaquin ; cbaque dimancbe, l'élégantg ouvrière en meubles du quartier se permet le double falbala , l'écbarpe, la première galerie au tbéàtre Beanmarcbais; elle figure avec distinction au bal du Prado, et se basarde parfois jusqu'au pays latin, pour y former, sur la foi d'un contrat verbal passé à la Cbaumière, un ménage éphémère d'étudiant.

Ne croyez pas que le peuple du faubourg Saint-Antoine ait perdu le

sentiment de sa force et de sa dignité de sa dignité, car là plus

qu'ailleurs, peut-être, il y a du patriotisme et de la grandeur! C'était surtout de l'Arsenal à la barrière du Trône que l'on demandait à grands cris, en 1814, des armes qu'on n'obtenait pas; c'étaient les babitants du faubourg Saint-Antoine, vétérans de Marengo, d'Austerlitz et de Wagram, qui tombaient frappés des balles russes, à Cliaronne et à Romainville. Lisez les noms inscrits sur la colonne de Juillet : vous y reconnaîtrez bon nombre de prolétaires du populeux faubourg; et ce boulet logé dans la façade d'une maison vis-à-vis la rue des Nonaindières, est là pour attester qu'en 1850 les Antonins avaient répondu à l'appel de leurs frères d'armes improvisés.

^'ous aurions beaucoup à vous dire encore sur la rue et le faubourg Saint- Antoine, si, le mètre à la main, nous voulions décrire les édifices qui, dans cette partie de la capitale, ne sont pas des monuments. Sous ce rapport, il y a de quoi désespérer l'archéologue elle poète moyen-agiste. Rien de ])lus prosaicpie que la rue dont nous venons de résumer l'histoire : tout ce qu'elle offrit jadis de beautés architecturales du style roman, de l'ère ogivale ou de la brillante renaissance, n'existe plus que dans les descriptions que nous ont laissées Sauvai, Felibien et Dulaure. 11 faut se rapprocher de la Seine pour retrouver l'intérêt du vieux Paris de pierre... l'église Saint-Gervais, les restes de l'hôtel Saint-Paul, l'église des Célestins, etc., etc. Dans la rue Saint-Antoine, l'artiste ferme son album, l'antiquaire ses tablettes, en voyant ressortir sur le badigeon blafard des façades, ici d'énormes gants rouges, là des bottes d'or, ailleurs des guirlandes de cervelas, le tout badigeonné [)eut-être par le pinceau besogneux d'un ex-premier prix de Home. De loin en loin, l'éli-gauce des magasins s'associe à ce pêle-mêle , entretenu par le mauvais goût , l'esprit mercantile et les concessions de la police. Nous avons besoin d'aller enclore étudier à Londres l'ordre de la voie publicpie , la [)arure des ('lablissemenls de commerce, ce que l'on pourrait ajipeler riiaiiunnie des rues.

G. ToLcHAun-LArossE.

Typ. Lacrampe

Rue Notre-Dame-de-LoreUe.

i E tonte nom elle, '-ans ougme connue. ^an■^ antécédente lu>loiiqne^ sans parchemins, et qui, à force de grâce, d'esprit, d'intrigue et de charmante coquetterie, n'a pas tardé à se faire une place, et des phis belles, , parmi les innombrables rues de Xi l'.iris , j'entends les plus vieilles, les pins nobles et les mieux famées.

Ce u'estpointlà, d'ailleurs, la seule laison qui nous ait fait lui ouvrir, toutes lîrandes, lesportes de ce monument littéraire. Si nous faisons à la 1 ne de Notre - Dame - de - Lorette 1 honneur de lui consacrer ici quel- (pies pages disputées, c'est que véritablement cette rue, née d'hier, a su ^e créer une physionomie à elle, des allures à elle, et enfin une individualité à elle, pour nous servir d'un grand mot dont on abuse fort aujourd'hui.

Pour moi, je ne traverse jamais

la rue Notre-Dame-dc-Lorette sans

songer à ces belles fleurs écloses

sous les chauds baisers du soleil des

tropiques , et qu'un horticulteur

|,tloux a transplantées brutalement

X S0U5 notre ciel gris, au risque de

^ les faire mourir de froid et de tris-

m iiM.Tcur tesse.— Eten eflVj. s(-'nlez plutùf si

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