A TRAVERS LES RUES
matin, le soir, à toutes les heures du jour (^t de la nuit, ces charmantes feuilles de papier rose, ces lettres délicieuses, qui sont tout simplement les chefs-d'œuvre de madame de Sévigné. A l'autre bout de la ville, sur le ry/mi Voltaire, au coin de la rue de Beaune, l'ancien hôtel de Villette, abîmé par le marteau de la bande noire, a servi d'habitation triomphale à l'auteur de Zaïre et de Candide. Près de mourir, le souverain philosophe du xviii" siècle fit graver, sur les vitres de sa chambre mortuaire, cette inscription que vous pouvez y lire encore : « La vie est un songe ! » — Quel rêveur, que celui dont les rêves d'esprit faisaient penser les hommes et les peuples éveillés !
Dans le cadre des légendes religieuses et des traditions terribles, la rite des Martyrs se glorifiera d'avoir vu marcher saint Denis, allant demander à Dieu, sa tête à la main, le glorieux salaire de ses souffrances; la rue du Martroij nous montrera le chemin ensanglanté qui conduisait au calvaire de la Grève ; les pèlerins qui s'en allaient adorer le saint sépulcre, ou qui revenaient déjà de la Terre-Sainte, faisaient une pieuse station dans la rue de Jérusalem, sans deviner, hélas! tout ce qu'il y aurait un jour de triste, de nécessaire et d'horrible dans les murs de cette Jérusalem nouvelle ; la rue d'Enfer nous révélera les mystères de sa lutte contre Satan : dans les bruits de la tentation infernale, nous entendrons encore les murmures des jeunes filles possédées... je ne sais de quel bon diable, les exorcismes des pères Chartreux et les ardentes prières du roi saint Louis; de la superstition au fanatisme, il n'y avait, dans ce temps-là , que la distance d'un bûcher : le pétillement des flammes de \a place Dauphin e ne nou» em\)èG\\erdi pas d'entendre les derniers adieux, les malédictions suprêmes du grand-maître Jacques Molay à Philippe-le-Bel.
Si l'odeur du sang de la place de Grève vous inspire le goul des hautes-œuvres de la justice, exécutées parles supplices de tous les temps, le bourreau consentira, pour vous plaire, à pendre un malheureux dans Uxrue de V Echelle; il vous gratifiera du spectacle de V Estrapade, sur la place qui porte ce nom : il fera bouillir un faux monnoyeur dans la chaudière delà me
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de l'Echaudé; il coupi'i'a la langue, il pcrœra les oreilles (riiii j)atieiil dans la rue Guillorji : envoyant les quatre chevaux (|ui écarlèlent un imiorent ou un coupable, à la l'a m eu se (7ro/,r //// Trahoir, n'allez pas vous écrier, à rimpitoyalde façon (rime {grande dame du xviir siècle : Pauvres bêtes!... comme elles se donnent du mal !
Si des <»outloletles de sang et de boue ont rejailli sur vos habits, sur vos mains et jusque sur votre visage, autour de ces échalauds, de ces piloris, de ces fourches patibulaire.^ d'autrefois, (pu* Ton appelle des justices, grandes ei petites ; si cette lourde atmosphère, imprégnée de miasmes et de souillures, toute pleine des derniers soupirs et des derniers blasphèmes du crime, pèse sur votre Cd'ur et vous étoullè, nous p(tuvons aller de ce pas nous soulager, eu nous purifiant, dans les baignoires de la rwe ^e^ Yicilles-Eluves : après cela, nous aurons encore assez de temps pour nous distraire aux jeux publics de la rue du Mail qI de \n rue des Poulies. Mais, dépêchons-nous, s'il vous plaît, et n'allons pas chercher midi à quatorze heures dans la rue dît Cherche-Midi: aussi bien, la nuit ne se fera pas attendre, et j'ai toujours peur de passer, après le coucher du soleil, dans la rue delà Truanderie, où les gueux importunent les honnêtes gens par l'étalage de toutes sortes d'afïVeuses misères; dans la rue des Mauvaises Paroles, où l'argot m'a déjà poursuivi de ses barbares sottises ; dans la rt/e Tire-Cliappe, où les filous s'entendent comme il sied à des larrons en foire ; dans la rue Muuconseil, où la faim et le vice conseillent aux voleurs et aux meurtriers de détrousser, en les tuant, les riches bourgeois de la bonne ville.
N'est-ce pas une tradition tout-à-fait romanesque, un souvenir charmant que nous allons devoir à la rue de la Jussiemte, ou plutôt, rue de Vluiyplienne? L'on croirait que les deux héroïnes de Notre-Dame de Paris, ce beau roman d'un grand poète, ont figuré pour la première fois dans la fange de cette petite rue: il s'agit en effet d'une chèvre et d'une jeune fille. Imaginez qu'un jour une pauvre enfant de Bohème, ne sachant plus où elle va, ne sachant plus d'où elle vient, comme tous
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A travers les rues.
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k's Buliémicus et comme toutes les hirondelles de ce monde, ajj[iaia!t loiil à coujt sur le [letit pont de régoùt qui a donné son nom à la rue du Ponceau : la foule se presse autour de la jolie bohémienne: on caresse la chèvre, et bien des passants voudraient caresser la jeune fille;] trois hommes surtout, en des costumes bien divers, avec une courtoisie et des manières bien différentes, la poursuivent de leurs compliments, de leurs œillades et de leurs vilains désirs; l'un est un arquebusier du roi: il est jeune, il est grand, il est beau, et je crois, Dieu me pardonne 1 que l'Égyptienne lui sourit à la dérobée ; l'autre est un malheureux de la Vallée-de- Misère : il est vieux, il est gros, il est difforme, et je crains bien qu'il ne soupire, qu'il ne pleure longtemps pour les beaux yeux de la cruelle jeune tille; le troisième, qui le croirait! le troisième est un homme d'église : il porte la robe d'un moine ; on le respecte, on le craint et on le salue; il n'y a que la jeune fille qui ait dédaigné de le saluer.
Le soldat, le prêtre et le truand marchent sur les pas de l'Égyptienne, l'un derrière l'autre, à distance, comme il sied à des gens qui ne se ressemblent point : la robe du moine touche à la robe de la jeune fille ; l'arquebusier amoureux est plus près d'elle qu'on ne le pense; le truand est le plus à plaindre : il aime, il souffre, il se désespère et il vient le dernier î ... N'est-ce point là Phœbus ? Avez-vous deviné Claude Frollo? iVvez-vous reconnu le misérable sonneur de Notre-Dame ^
Si vous avez admiré le roman moderne, vous savez à peu près la fin de cette vieille histoire : la vierge à la chèvre adora l'arquebusier infidèle ; le moine se vengea de la jeune fille, avec l'aide du bourreau, en l'accusant d'une sorcellerie qui n'était guère que celle de la jeunesse et de la beauté ; le truand seul pleura la Bohémienne, et un soir, quand il reparut dans la Cour des Miracles, les gueux se moquèrent de lui, parce qu'ayant faim, il donnait à mangera une chèvre. — Voilà l'origine delixrue de la Jussienne.
Puis(|ue nous marchons au hasard dans les rues mystérieuses du vieux Paris, n'oublions pas de consulter le grand Albert, qui commento Aristote sur une place publique : quand nous en
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serons .111 l'aiis du xvm' siècle, nous consulteions la rarnciisc (lcviiicn!SS(! (I(; la |>l;i('c Manhcrt, place maudile qui cacho l(; nom ranlasli(|iir (h; Miujnns Alhcrlus ; voici un autre sorcier (|ue Ton nomme INicolas Flammel! et ({ui s'amuse à cliercher Vubsolu, dans son laboratoire, dans son eid'er de la rue Saint- J(ir(/i(cs-la-Buuclierie ; pauvre (!t crédule INicolas Flammel ! la véritable pierre philosopliahî est là, tout jtrès d(; toi, dans le creuset de l'usure, chez les banquiers de la rue des Lombards; la rue des Loud)ards, ce guêpier natal de l'usure parisienne, ce berc(!au enndjanné du Fidèle Bercer, dont l'origine se cache dans les papillotes du règne de Louis XV. Chose étrange! (lill)ert, le poète Gilbert, a prèluelè par des devises de conliseur.
dans une arrière-lioutique de la rue des Lombards, à l'impiloyable satire des philosophes et de la philosophie !
Dans notre siècle, que l'on appelle une époque sans nom, et que l'on pourrait appeler, ce me semble, l'époque mêlée, il n'y a plus de hiérarchies, de degrés, de castes, ni de costumes,
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ni d'insignes, ni d'attributs, ni de religions. Dans la France, dans le Paris d'autrefois, chacun vit dans sa sphère, à la place ({ui lui est propre, dans la rue où est le privilège de son état, avec les apparences spéciales de son rang, de sa fortune et de son industrie, toujours sur le même échelon de cette grande échelle, couchée par terre, qui représente la société parisienne du vieux temps : société numérotée, enrégimentée, disciplinée, où l'ordre naît précisément de la division des classes, où l'unité trouve le moyen de sortir du fractionnement des droits, de l'inégalité des personnes, en confisquant les idées et les principes. A ces causes, n'est-ce donc rien, pour les curieux, pour les observateurs, pour les hommes du monde du xix' siècle, que de pénétrer, sans peine, sans fatigue, dans l'histoire vivante des corporations, des arts et des métiers? histoire des marchands, des artisans et des bourgeois de Paris; histoire singulière qui commence dans une boutique, dans un atelier, dans une officine, par la lutte du travail contre le privilège, de l'industrie contre l'oisiveté, de la roture contre la noblesse, de l'intelligence contre l'argent, de la ville contre la cour, et qui se dénouera, tôt ou tard, sur une place publique, dans un dernier combat, dans une étreinte solennelle, entre les grands et les petits, entre les nobles et les bourgeois, entre un peuple nouveau et une royauté ancienne !
Puisqu'il s'agit en ce moment des corporations, des arts et des métiers, il nous faut remercier bien humblement, au nom des malades et des malheureux de tous les temps, le prévôt Jean Morin, qui créa le bureau des pauvres, avec des lettrespatentes du roi : le bureau des pauvres du xvi" siècle est devenu aujourdhui le conseil-général des hospices, La vie publique de ce Jean Morin, et de bien d'autres prévôts des marchands de Paris, ne sera pas une histoire dépourvue d'intérêt et de charme, quand elle nous sera racontée au pied de la vieille tour de VHôtel-de-Ville, dont la première pierre fut posée par le prévôt de Viole, le 15 juillet 1555.
Entre nous, et la main sur la conscience, le sentiment du devoir ne nous oblige-t-il point à saluer, de la meilleure grâce
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(iii inoiido, iiiio corpoi'iilioii (rélito (|iic nous l'encoiilrcroiis ;i cliii(|iU3 |»<is, tiaiis los lues de Paris, (;l qui n'est autre (juc l;i eélèlire coni[)ugnie du harreun j)arisien ■:* Le savant, le légiste, riiisloiien, qui doit exhumer dans ce livre les chroniques du Paluis-(le- Justice, étalera devant nous, dans une glorieuse auréole, la rohe des anciens avocats, rohe illustre (jui a protéjj^é si souvent le |)eiq>le, le droit, la monarchie et la liherté !
Allons, dehout! point de trêve, point de repos, marchons
encore Voici le Paris de la renaissance, voici le Paris de
François I", le Paris chevaleresque, le Paris de l'amour et de la |toésie ! Dès ce moment, le marbre, le velours, les toiles peintes et la soie remplacent le Ter et la pierre du moyen âge ; les arts inaugurent la grande ville ; les artistes, français ou étrangers, commencent à se ])romener dans \es rues de Paris ; François F"" envie la splendeur des Médicis, à Florence, et du pape Léon X, à Home; on {'om\e Ui (Joli eue de France : on va construire le Palais des Tuileries: on répare, sur les dessins de Pierre Lescot, la vieille Forteresse du Louvre, pour y recevoir un hôte qui porte le titre d'empereur et le nom de Charles- Onint; on instituts l'/w/^r/mer/e /îo//r//e, que l'on confie à la direction de Rohert Estiennc ; Jules Romain, Léonard de Vinci, le Primatice, André del Sarto daignent visiter la cour de France, et la sombre majesté de la physionomie parisienne reflète (pielque chose des magnificences de Chambord, de Fontainebleau et de Saint-Germain.
J'y songe. Vraiment! voici un beau spectacle, et bien digne d'un grand prince : ce brillant gentilhomme que vous voyez entrer dans la rue Saint- Jean-dc-Bcauvais, c'est François V\ ni plus ni moins, qui s'en va faire l'éloge de l'imprimerie, et récompenser d'illustres imprimeurs, dans la modeste maison des Estienne !
A la fin du régne de Louis XIII, nous entrerons dans Paris, si vous voulez bien le j)ermettre, par la rue des Frondeurs, le jour où s'élève précisément la première barricade de la Fronde; nous passerons dans la rue de Tlichelieu, toute pleine de lit griuideur d'un roi tir Fr.uice qui n'était pointant qu'un
A TU AVEU S m: S HUES. If)
simple prètrt', un simple luiiiistie, un simple grand homme; nous passerons par le Palais-Rojjal, que Ton appelait naguère le Palais-Cardinal; nous visiterons le Luxembourg, le Val-de- G?'âce et la Sorbonne, construits par l'ordre de Louis XIII ; nous assisterons à une séance de l'Académie Française, fondée par Richelieu, et rien ne nous empêchera de nous promènera plaisir, sur In place Royale, dans la foule des grands seigneurs, des grands courtisans et des grandes dames, au milieu des
beaux esprits, des beaux dangereux et des belles coquettes de ce temps-là.
La porte Saint-Denis, qui garde encore cette inscription : Ltidovico Magno, n'est-elle pas une entrée magnifique pour arriver dans les rues du Paris de Louis XIV? La porte Saint- Denis me semble assez large, assez vaste, assez haute, pour que le grand roi lui-même y puisse passer, le sceptre à la main et la couronne sur la tête?
k; a tu aveu s lks iuiks.
Sous le règne de Louis XIV, les hôtels splendides, les coiisdiiclioMs iililcs, les moinimeiits ma<^fiiiri(|nos, les brillanls coslinncs et les passants illustres alioiideiit, comme par eiiclianle ment, dans toutes les rues de Paris : après avoir admiré la colonnade du Louvre, bâtie sur les dessins de Claude Perrault, et Vhôlel des Invalides, et les Gobclim, et V hôpital fjênàrnl, et V Observatoire, et la idace Vendôme, eiVéglise de Sainl-Sul]tice, et U} Jardin des Tuileries, et les Chanips-Elysées, et la llihliolluhjue Roijale. cÀ \(i poni Ihi/al , que sais-je ! nous admirerons encore, dans les rues de Paris, tous les personnages d'élite d'un siècle auguste, toutes les royautés de Louis XIV, tous les nobles fleurons de son étincelante couronne : Bossuct et Racine, La Fontaine et Despréaux, Molière et Corneille, Colbert et Lenôtre, Mansard et Le Puget, La Rochefoucauld et Pascal, Mallebranche et Massillon, Turenne, Jean Bart et d'Aguesseau, Sévigné, Maintenon, Monlespan ctLafayette, tous les grands noms, toutes les gloires, toutes les splendeurs du grand siècle et du grand roi !
Les rues de Paris doivent au règne de Louis XV l'Ecole militaire, Sainte-Geneviève, l'Ecole de droit, la Halle au blé, l'Hôtel <les Monnaies, la fontaine de Bouchardon, réglise Saint-Philippedu-Roule, le palais Bourbon, le quartier de la Chaussée-d'Antin, la place Louis XV, le Garde-meubles, les boîtes de la petite poste et les réverbères.
Sous Louis XV, l'Académie Française tenait ses séances dans une des salles du Louvre, et lorsque M. d'Angivilliers fit semer de gazon la cour de ce palais, \es Nouvelles à la main \)uh\ïèrenl le quatrain suivant :
Des favoris de la nuise fiaiiçaise, D'AngiviUieis a le sort assuré; Devant la porte il a fait croître un pré. Pour que chacnn y pût paître à son aise.
Au XVI if siècle , c'est-à-dire sous le règne apparent de Louis XV, les rues de Paris, qui prenaient autrefois des noms de marchands, de bourgeois, d'officiers, d'évêques, de princes, de seigneurs, de chapelles, de fiefs, de monastères, d'hôtels