A TRAVERS LES RUES
rovaux ou de supplices , commeucèreul à se donner des titres littéraires et philosophiques : rEncyclopédie et la Révolution n'étaient pas loin ; les rues de Paris ne devaient-elles pas à Voltaire, le véritable roi de France de cette époque, l'honneur qu'elles avaient fait à Louis XIV, le roi du dix-septième siècle":'
Sous le régne de Voltaire, les têtes parisiennes tournent au vent de la littérature sceptique et de la philosophie ; la grande ville semble vouloir prendre une face tout-à-fait nouvelle; la cour est trop petite pour le palais de Versailles, et le château des Tuileries est presque trop grand pour la royauté de Louis XV; la mode est à l'émancipation intellectuelle, politique-, sociale; on discute les vieilles croyances, les vieilles religions et les vieilles idées; on se rit déjà, dans une double haie d'imprécations et de sarcasmes, des juges, des prêtres et des rois, du prétoire, de l'autel et du trône ; l'heure providentielle de vouloir et d'oser est à la fin venue : la grande ville se réveille, se lève, s'agite, et tâtonne sur un sol qui tremble ; alors, au milieu des rues de Paris, les volontés se cherchent, se rapprochent et se mettent en commun; les intérêts personnels s'oublient et se taisent; l'égoïsme de chacun disparaît et va se perdre dans l'égoïsme de tous ; en un pareil moment, les moyens de transport et de communication , si l'on peut s'exprimer ainsi, s'organisent au profit de celte pensée populaire qui germe, qui fermente, et qui veut éclore au soleil de l'égalité; des liens réciproques se forment ou se fortifient ; de hautes initiatives président aux mouvements du peuple qu'elles aident, qu'elles provoquent, qu'elles répriment tour à tour et à leur gré ; la science, la littérature, la philosophie, le badinage et la mode, tout est mis à contribution pour le triomphe d'un principe ; Paris ouvre à deux larges battants ses salons, ses académies, ses cénacles, tous ses bureaux d'esprit, à cette foule d'incrédules et de railleurs raisonnables, dont l'influence est à la veille de conclure pour la liberté, sur des prémisses posées parles institutions et les siècles!
N'est-ce point là, bien pâle, bien rapide, bien incomplète sans doute, l'histoire du pressentiment public au xviii' siècle! N'est-ce point ainsi que commence, que grossit à vue d'œil.
IS A TUAVKHS LKS HUKS.
dans les rues do l'aris, clciiie se précipite la grande association [)liil()sojdii«pie, ce lleiive terrible (pii creuse son lit au travers (1(' toutes les digues, de toutes les terres de la irionarcliie, (pi'il balaye et (pi'il i'éconde, en y apportant l'engrais de son limon révolutionnaire?
Après cela, ma foi î cpic vous dirai-je encore des rues de i'aris? Vous y verrez passer les grands bommes, les victimes, les héros d'une glorieuse et sanglante révolution ; vous y verrez figurer les personnages abâtardis, les mœurs, les coutumes et les folies ridicules du Directoire.
Vous y rencontrerez les géants cpii reviennent d'Egypte et d'Italie ; vous y verrez parader, au milieu des applaudissements et des vivats de la foule, les soldats de l'Empire, qui obéissent à la voix d'un demi-dieu ; plus tard, vous tâcherez d'y rencontrer, le moins souvent possible, des étrangers, des ennemis armés (pii se promènent avec délices dans la Gampanie parisienne ; enfin, vous y saluerez, avec un noble orgueil, avec une joie patriotique, l'avènement d'une Révolution nouvelle qui s'élève sur le pavois populaire des barricades de Juillet, et vous ne sortirez , infatigables promeneurs , de l'enceinte de la ville moderne , que par cette dernière rue pavée de canons, que l'on appelle les Fortifications de Paris !
Certes! je le disais bien : c'est là une belle histoire, l'histoire de la France tout entière racontée par les rues de Paris : histoire du peuple et de la bourgeoisie, dans les rues baptisées pardes vilains et des marchands ; histoire des fiefs et des privilèges , dans les rues baptisées par l'opulence des nobles , des dignitaires et des seigneurs ; histoire de l'Eglise, dans les rues baptisées parles chapelles, parles images religieuses et parles couvents; histoire de la servitude ou de la barbarie, dans les rues baptisées par un préjugé, par une persécution ou par un supplice; histoire des états, des arts et des métiers, dans les rues baptisées par une boutique, par une industrie , par une ' enseigne ; histoire de l'administration et de la police , dans les rues baptisées par les officiers du parlement et de la ville ; histoire des grands hommes dont s'honore la France, dans les
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rues baptisées par le souveuir d'un nom illustre ou d'un cheid'œuvre ; liistoire des luttes et des guerres nationales, dans les rues baptisées par une victoire ou par une conquête; histoire universitaire de Paris, dans les rues ba[)tisées par un collège ou par une école; et, pour que rien ne manque aux détails, aux aperçus , aux inductions de cette histoire , la volonté de Henri IV, de Richelieu et de Louis XIV nous laissera deviner le premier mot de la centralisation parisienne dans les rues de Paris, baptisées, par ces trois souverains, du nom glorieux de chaque province française.
Dix-huit siècles vont nous répondre , pour ressusciter avec nous la grande ville de César, de Philippe-Auguste , de François I", de Louis XIV et de Napoléon ! Tous ceux qui aiment encore la poésie des souvenirs, l'étude des sociétés éteintes, ou le spectacle de la vie contemporaine , viendront se promener, «à coup sûr , au milieu des populations diverses qui doivent passer, une à une, avec les siècles, dans la poussière historique de ce monument littéraire,
L'on a dit bien souvent que l'on pourrait écrire une précieuse histoire de France avec des matériaux qui ne seraient que des noms propres : les collaborateurs de ce livre vont essayer de retrouver cette histoire dans les noms des mes de Paris.
Et pour ajouter encore un nouveau charme, un nouvel intérêt à la vérité rétrospective d'un pareil ouvrage , le génie de l'artiste secondera la science de l'historien, la fantaisie de l'observateur et l'imagination du poète. Nanteuil trouvera le moyen de faire sortir une scène dramatique et charmante du fond des vieilles chartes des rois, des cartulaires des églises et des registres des parlements ; Jules David et Français embelliront la modeste origine d'une rue, en poétisant la prose d'un simple chroniqueur ; lorsqu'il s'agira d'une narration instructive, Makcrl et Baron arriveront bien vite à notre aide, pour la rendre ingénieuse, originale et amusante ; si nous avons peur des souillures secrètes ou publiques de certaines voies parisiennes, Daumier nous forcera de rire, en prêtant au vice
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(rauln'l'ois les Mppiu'ences triiiic [ilaisaiilcrie ou d'un ridicule ; si nous avons lu-soin d'nssisier à la résurrcclion poôli((uo d'un monument, d'un palais, d'un édiiice , d'une maison, ahîmée par les siècles ot |)ar les orages, Lemehcieh qt Godefiioy relèvclont tous ces Lazares de pierre, en les frai»i>ant du bout de leur merveilleuse baguette; quand !l nous faudra vivre dans le i*aris du dix-neuvième siècle, Gavahm nous donnera, sur le théâtre de la Mode, une représentation tic la Petite Comédie Parisienne ; (Milin, le crayon et la plume écriront ensemble, sur la même page, pour les yeux, pour la pensée, pour le caprice et pour le cœur.
Cette fois, du moins, le préjugé public aura raison: les artistes, les écrivains, les passants spirituels de la grande ville, ([ue je précède et que je vous annonce, nous donneront le droit de dire, je l'espère : L'esprit court les rues !
Louis Lurinr.
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(le l'.'illiciiK'iildeséniolions nationales. — Les nations files «ités ont-clh's (loue, (•DMimc les hommes, nn visage et nne âim;? Ont-elles donc, aussi une pliysiononiic^ sur les traits de laquelle se reflètent toutes leurs impressions:' Vraiment, on est porté à eroire à cette individualité des peuples et des villes, lorsqu'on observe avec quelle persévérance tous les mouvements des sociétés viennent, pour chacune d'elles, graviter vers nn centre commun.
A la naissance même de Paris, dès les premiers vagissements de l'antique Lutèce, nous voyons se former et s'établir cette prépondérance d'un endroit sur tous les autres. Une troupe d'hommes actifs et laborieux sort des forêts druidiques pour chercher un bien-être qu'elle ne trouve plus dans ces sombres retraites. Le fleuve attire d'abord leurs regards ; leurs rudes instincts d(!vinent tovit de suite les avantages de ce moyen de communication ; ils ont compris ce que Pascal dira plus tard : Les rivières sont des chemins qui marchent.
C'est sur la Grève que se posent les premières cabanes; les iles du fleuve voient construire les premières habitations, et lorsque tant de splendeur et de magnificence, à travers des phases si multipliées, si agitées et si diverses , auront remplacé ces humbles demeures, la Ville reconnaissante gardera pour emblème le signe de son origine, et le vaisseau d'argent dira, sur l'écusson de Paris, qu'il fut fondé par une colonie de bateliers et de pécheurs. Sur la rive se dressera le palais de la Cité, et c'est là, en face de l'édifice municipal, qu'éclateront en cris d'allégresse ou en sanglots toutes les joies et toutes les souffrances du peuple. C'est là aussi qu'il viendra, tour à tour menaçant, irrité, calme, superbe, fort, puissant, n'signé, exalté, abattu, vaincu ou triomphant, paisible ou tourmenté, sage ou en délire, réclamer ses droits, conquérir ses franchises, honorer la vertu, châtier le crime, gémir sur des désastres et célébrer ses fêtes, commencer, continuer et accomplir toutes ses révolutions.
Contre cette volonté civique, rien ne pourra prévaloir ; tous les pouvoirs qui présideront aux destinées de la France s'inclineront devant l'Hôtel-de-Ville.
L'histoire de la place de l'Hôtel-de-Ville n'est pas seulement le premier chapitre de l'histoire de Paris dans son existence comme cité, c'est le sommaire le plus complet de l'histoire de France.
Il doit nous suffire d'indiquer ces idées, sans leur donner un développement qui s'éloignerait à la fois et du principe et du but de cet ouvrage, qui ne veut parcourir les âges passés et le temps présent que pour leur demander les souvenirs pittoresques et animés qui font revivre sous nos yeux les hommes et les choses.
Pour bien comprendre le langage des événements, il faut se rappeler que les premiers droits de la cité parisienne furent ses privilèges de com-