‹ Les rues de ParisChapitre 43 sur 65 · LE PALAIS -ROY AI · texte numérisé non relu

LE PALAIS -ROY AI

ils l'ont fait si heureux! C'était un libertin qui menait vie joyeuse, vous l'avez converti, il fait son salut, mais il meurt dennni.

La vie n'est pins là

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V rue Saint -Florentin commenre dans la rue de Rivoli et finit dans la rue Saint-Honoré ; elle a trente-trois maisons, ni plus, ni moins; elle fait partie du premier arrondissement. S'il était possible que l'histoire d'ime rue de Paris fut racontée par les hommes d'élite qui l'ont haltitée, a des époques bien différentes l'une de l'autre, nous pourrions entendre de singulières et terribles confidences , de la bouche de quelques hôtes illustres de la rue Saint -Florentin.

L'histoire publique de cette voie parisienne se trouve tout entière dans les noms de certains personnages qui ont représenté : La finance sous le règne de Louis XIV, le gouvernement et l'arbitraire sous le règne de Louis XV . la noblesse étrangère sous le règne de la (Convention nationale, la diplomatie française sous l'empire et pendant la restauration , l'aristocratie de l'argent sous le règne de l'égalité constitutionnelle de 1850.

De ces grands noms dont je parle, quatre appartiennent déjà à l'histoire, qui les a jugés sévèrement ;

200 RLE SAINT-FLORENTIN.

le cinquième appartient à la puissance, à la richesse, aux plaisirs, aux vanités et aux intrigues de ce monde. Soyez tranquilles: les historiens des rues de Paris ménageront les passants qui vivent encore.

Je ne sais guère qu'un seul moyen de rendre la parole à la houche des morts, que je voudrais entendre comme par enchantement, sans pouvoir les ressusciter par un miracle. Ce moyen, très-simple, très-facile, trèsingénieux, fut exploité autrefois par un homme de beaucoup d'esprit, de malice et d'audace, par un écrivain railleur, par un très-amusant philosophe qui se nommait Lucien, et que l'on pourrait surnommer, ce me semble, le Voltaire du paganisme.

C'est donc Lucien, ce véritable Aristophane de la tombe, qui me prêtera , si vous daignez me le permettre , le cadre Hibuleux de ses flialogui's. pour mieux étaler à vos regards le tableau d'une réalité historique. Aussi bien, ne s'agit-il pas, dans ce livre qui embrasse tous les âges de la ville de Paris, de la résurrection des sociétés parisiennes"?

Puisqu'il nous est impossible d'obliger les morts à comparaître devant nous, prenons à deux mains notre curiosité, notre imagination, nolr(> courage, alin d'arriver secrètement jnsiju'à eux, atin de les visiter dans l'autre monde, en nous promettant de les interroger et de les entendre.

Certes! ncnis n'irons .pas dans le ciel, dans le royaume des bienheureux : pour trouver les héros que je cherche, nous n'aurons besoin que de pénétrer dans cette immense pris(Ui pénitentiaire qui touche à la vallée (le Josaphal, et où soulTrent, en essayant de se repentir, les grands conn^diens du théâtre rie riiumanité.

.Vdieudonc, terre !...etviverenferoùnous alhms! La pensée voyagevite : nous voici déjà dans le purgatoire, au milieu de ([uasi-danniés(pii furent autrefois des lunnmes coupables... avec des circonstances atténuantes.

Que le diable soit loué! j(^ viens de reconnaître, à la pi'emière vue, les personnages célèbres (jue nous avons besoin de voir et déjuger; regardons-les passer <'usenible, s'il vous plail.

Le premier est grand, uîaigre, sec, et tout à fait ridicule; il porte un accdulremcMt s|ilendide : un pour|)uint de velours intir. c(tuvert de broderies et double de satin rose ; nue veste écarlate, brodée en large pointd'Espagne et garnie d'une frange à crépines d'or; des bas de soie d'un blanc d'azur, roules sur les genoux, et retemis par des jarretières ornées de brillants; il traîne, en guise d'épée, une canne qui resseudde à celle de M. Turcaret ; et puis, des manchettes de dentelle, des bagues à tous ses doigts, et des boucles de souliers etincelanles ; il se pronu'iie en calculant ce (pi'il gagnait . ce qu il possédait autrefois, et il soupire en regrellaiil encore d'avoir prèti- (pielques poignées d'argentà l'iiisfdvable vieillesse de Louis \l V. N oiis voyi'Z, dans ce bon honnne, le linancier Samuel IJernard.

Le second est un ;:rand sei^-ueiir pailleté dii div-liuitieiiie siècle; il a

RUE SAINT-FLOREMIN. ^207

cessé d'être un comédien redoutable dans le monde, et je le trouve pres(|ue charmant dans le purgatoire. 11 se sourit à lui-même, il étale ses riches broderies, il tire ses deux montres à la fois, il prise une pincée de tabac d'Espagne, il joue avec le nœud de son épée, et il sautille à ravir, tout aussi bien que la plus habile marionnette de l'Œil-de-Boeuf. Il ne se souvient plus que des frivolités de l'ancien régime: il parle à ses couipagnons d'infortune de sa majesté Louis XV et du petit lever de Versailles; il s(! glorifie d'avoir eu l'honneur de présenter la chemise au roi; il se prend à médire de la favorite, madame Dubarry; il vante ses boites en émail qui sortent de chez le bon faiseur Ravechel, les damas éclatants, les tentures veloutées, les boiseries peintes, le style chicorée, les trumeaux, les houlettes, les magots, les singes, les négrillons, les sophas indiscrets, les éventails de Vanloo, les pendules erotiques, la poudre, les mouches et le rouge, toutes les petites merveilles, toutes les magnificences mignardes duxvuT siècle. C'est singulier 1 sur sou habit splendide, parsemé de pierres précieuses , de fleurs d'or et d'argent, notre magnifique damné porte, en guise de croix de Saint-Louis, une clé de fer qui ouvrait, sans doute, quelque porte bien mystérieuse; est-ce la clé dun Barbe-Bleu' la clé d'un avare? la clé d'un chambellan' Non; c'est la clé de la Bastille; et vous voyez, dans ce brillant gentilhomnn^ le fameux distributeur des lettres-de-cachet, le duc de Lavrilliére, ou le comte de Saint-Florentin, connne il vous plaira.

Ce pauvre vieillard, qui marche avec une lenteur solennelle, avec une noblesse indolente, et qui montre encore sur son front la trace de toutes les douleurs humaines, c'est un grand d'Espagne de première classe, c'est l'ancien ami et l'ancien complice de Ferdinaïul Vil , c'est un faible et honnête Castillan que l'on a])pelait autrefois le duc de l'Infantado.

Le dernier et le plus grand des personnages (|ui doivent nous intéresser, dans notre promenade au purgatoire, a conservé h;s simjjles ai)parences de la société parisienne de notre temps ; il a su donner à tonte sa personne la gravité d'un profond politi(|ue et rélégance d'un homme du monde. Quand il vivait encore, je me laissai dire qu'il était infirme: je m'aperçois, en etl'et, qu'il boite comme le spirituel démon du roman de Lesage, et qu'il porte une bécpiille comme le Diable-Boiteux ; sans doute, il a boité bien souvent, sur la terre, afin de ne jamais arriver trop tôt, et souvent aussi, afin d'arriver trop tard. Quel nom que celui de cethomme ! nom terrible, qui cache le personnage le plus habile, le plus souple, le plus spirituel de la France d'autrefois et de la France d'aujourd'hui : évêquelégislateur, royaliste révolutionnaire, républicain émigré, ministre impérial, ambassadeur constitutioiHiel, qui avait emprunté, dés sa jeunesse, aux traditions ingénieuses du paganisme, les dt'ux faces symboli(|ues de •lanus : l'une, pour regarderie passé; l'autre, pour considérer l'avenir!

•iUS RUE SAINT-FLORENTIN.

Etrange ambitieux, que l'on admire sans pouvoir l'aimer, que l'on redoute sans l'estimer peut-être, que l'on recherche sans le désirer toujours ! Lorsque je songe à ce mystérieux octogénaire qui sait encore trouver de la grâce, de l'habileté, de l'esprit, pour se draper dans son linceul etpourmourir,jem'en inquiète et je m'en effraie, parce qu'ilm'est impossible de le comprendre on de le deviner. Cette nature si calme et si pétulante à la fois; cette intelligence qui s'élève, au besoin, jusqu'au génie; cette audace qui prend tous les détours de la réserve; cette force qui devient, en un clin-d'œil, de la témérité et de l'adresse ; cette ardeur qui se contient; cette patience fougueuse qui peut, en même temps, attendre et se presser; cette ambition calculée (|ui ne s'agite pas, qui ne marche pas, et qui arrive; cette admirable pénétration des honnnes, quand il s'agit de les subjuguer ou de les conduire ; ce jugement profond des circonstances, quand il s'agit de les exploiter ou de les vaincre; celte faculté insigne de se dépouiller, à son gré, des allections et des sentiments, à la manière du reptile qui fait peau neuve ; ce dévouement actif et sincère pour toutes les grandeurs ((ui montent; cette ingratitinle froide et délibérée pour toutes les grandeurs (|ui descendent; entin, cetti.' cruauté apparente dans les principes , mêlée à je ne sais quelle douceur réelle dans le langage, dans les façons, dans les goûts, dans les habitudes : n'est-ce point là un mélange incompréhensible de tontes les idées contraires, quelque chose d'inconnu, d'impénétrable et de ténébreux comme le goiill're imaginaire (pii s'entrouvrait sous les pieds chancelantsde Pascal'

Je n'ai point l orgueil de vouloir prononcer l'éloge ou la ( liticpie de ce [uèlre, de ce gentilhomnu', de ce diplomate (|iii vécut tant de siècles en quehpies années; qui connnenca à être spirituel eu devisant avec^oL taire ; (pii se |)roniena, bras dessus, bras dessous, avec Sieyès et le tiersétat; qui consola Mirabeau mourant, en lui parlant de la patrie et de la liberté ; qui arma des navires de guerre, pour secourir rAuieri(|ue éuiaiicipée, avec l'argent {\u cierge de France; (|ui salua Roua|iarte, a l'avenement de sa gloire, etcpii le renia si vite, à la déchéance de smi régne, de son |)ouvoir et de sou nom; (pii inventa, en 1814, nue royauté nouvelle pour l'abandonnrr ensuite cl pour la condaunn-r, pour lui dire adieu connue il lui avait dil bonj(tni', en souriant, en faisant de rfs|)rit, en se moipiantde la restauration ipii était son propre ouvrage! — Niuis avez là, devant vous, tout [)res de Sanuiel Rernard, du duc de l'Iiifanlado et de M. de Sainl-Fbtrentin, le prince de j'eiigord-Tallev rand 1

Les illustres pécheurs dont je |»arle se promènent loujmirs ensemble, durant les heures de re|»il (pu* leur laisse l:i iKUite divine: ils ainuMit à se reunii', |tour se ((uisider entre eux. connue il sied ;i de grands debris; ils essaveni de se rappeler, dans leur inliuiile d'cuitre-lcunbe , ce ipi'ils oui dit<'t ce (pi'ils t)nl fait sui' la terre; ils ne se sentent [tas de

Rue Saini-Floreiiiiu-

in K sai.\t-fl(h;kntin

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joie, (Ml iii)|)icii;int ([irils oiU tous li;il)ite Liiiir'iiic ni<', })eiit-(3lie la iiu'inc maison, dans un misérable coin de boue (|ue Ton appelle Paris, et c'esf là ce rpii j)rovo(|ue sans cesse leurs souvenirs, leurs regrets, toutes leurs conlidences mondaines. Asseyons-nous silencieuseinenl, pour écouter ce nouveau dialogue des morts; et que Lucien, qui savait si bien écouter aux portes des enfers, nous pardonne et nous protège !

Samuel Ber.nari». — Savez-vous bien, mon clier duc de La Vrilliére, que sans ma fantaisie vaniteuse, et surtout sans la stupide faiblesse de M. Cbamillart ])our ma petite personne de tinaiicier, vous n'auriez jamais eu l'iionneur de donner à une rue de Paris votre nom de Saint- Florentin? Rien n'est plus simple: le contrôleur des finances dont je parle avait fait sa fortune politique en jouant au billard avec le grand roi; ce fut aussi enjouant au billard avec ce pauvre ministre des finances, que je bloquai dans la blouse de nn)n coffre-fort la |)remière bille, c'est-à-dire le premier million de mon opulente ricbesse. Dans la vie ministérielle de

(.liauiillail. Ir ( ar.iMibnlagc avait beaucoup aidé le génie de l'homme

ilO HUE SAl.M- FLORENTIN.

«Ictaf; (K'ins mon oxistencp tiiuimicre, le carambolngo vint on aido a l'ambition et à l'esprit avis»^ de l'Iionniie d'argent. M. Chamillart sut eonquérir l'estime précieuse du prince; moi, j'olitins. par ricochet, les lionnes grâces de la Fortune, qui daigna m'épouser... delà main gauche, et je trouvai, dans cette jolie main de ma déesse, une dot de trente-trois millions de livres!...

Une fois riche, opulent, millionnaire, je m'avisai de Taiie hàtir un hùlel splendide, un véritable hôtel royal, au plus bel endroit de la place (h's Victoires. Ma résidence était sans pareille, et lorit-à-iait digue des pins magniliques seigneurs de Paris et de Versailles: il ne nian(|uait à ma splendeur et à mon orgueil qu'un peu de ncddesse, un zeste de noblesse, une arme parlante, un méchant petit blason, une misérable branche de quelque arbre généalogique... Par malheur, mon ami M. d'IIozier fui inflexible: il ne daigna trouver, dans l'illustration equivocpie de ma famille, qu'un pauvre marguillier de la paroisse de Saint-Sauveur.

Noble ou vilain. Samuel Bernard traita de puissance à puissance avec les grandeurs de la France aristocrati(pie : tonte la cour de Louis XH défila dans mes antichambres, pour rendre hommage à mon mérite, et pour ramasser les pièces d'or et d'argent qui tombaient de ma corne d'abondance, l'ermettez-moi de m'en souvenir, mon cher duc : une fois, afin de inieiix deslKMinicr. a ma fa<'on . tons ces parasites (pii veuaient s'asseoir à ma table, j'offris uti petit souper rcjiinissant à tnds courtisanes de Paris, qui etaieut charmantes, et à trois courtisans de Versailles (pii étaient, par Dieu ! de célèbres gentilshommes ; le repas fat fort lioanote, et pour (pie rien ne manquât au festin, je fis servir, an dessert, deux bassins énormes, tout remplis de ces jolies friandises (pie l'on appelle des louis d'or. Grâce à l'appétit insatiable de mes nobles convives, le dernier plat de inctii petit souper fut dévore en un ( lin-d'o'il, et mes louis d or disparurent, comme pareiichantemeiil, dans la poche des trois gentilshommes. Qui le croirait ■' mes belles courtisanes de Paris s'avisèrent de faire li de mon exiravagaiite prodigalité, en dédaignant de toucher an magnifique dessert de Samuel Peinard : sans doute, elles avaient plus d'argent, pins de coMir, on moins de goiiiinamlise (pie les courtisans de Versailles.

NOiis liez, monsieur le duc I vous riez peiil-éire de ma faiblesse

et de ma vanité'. . . . C'est \rai . je l'avoue a ma boule les gens de

cour prélevaient un inqx'it extraordinaire sur mon orgueil el sur ma

sottise, haiis une seule année...., je ne sais [(lus la(pielle (pi'ini-

porte...! la noblesse daigna user de ma niaiserie. a\ec une indiscrelioii qui convenait à merveille a des empiiiiiteiirs iiis(dvables; j'ai en llioiiiieiir de prêter mon inallieiireux argent a des giieiix de la pins liante dislinclion. a des iiiciidiaiiK (|iii porlaieiil une robe, une eper. un rocliel el

WVK SAl>T-MJ»Hi:.\ UN '211

somciil iiicnif uiiL' tuiiioiiiic ; j';ii ilelic les cortlitii.s de ma liuiirsc |)Hiir de hesoigiKHix peisoniuiges que IKii appelaiUles plus beaux noms tic la (diii , (le l'église et de la ville.

Ëntin , mon cher duc, jai oblige de mes deniers, le plus graliiilemenl du monde, de très-hauts, très-puissants et très-excellents princes qui ont gouverné des peuples : Stanislas I", roi de Pologne, grand-duc de Lithuanie ; Louis XIV ; Louis XV. — Kien que cela !

Que l'enfer se charge du châtiment éternel de ce coquin de Desuuiresi. le maudit contrôleur des tiiiances du vieux roi ! Je m'en souviens encore : bonté du ciel, quelle comédie p(uir un peu d'argent! quelle royale comé- «lie, et comme c'était bien joué, monsieur le duc !

En 1709, l'océan du trésor de l'État était épuisé; les petits ruisseaux de la richesse publique étaient à sec ; on imaginait toutes sortes de moyens pour battre monnaie sur le dos du peuple : on se prit à élablir des impôts sur les baptêmes et sur les mariages; il ralliit payei- pour devenir chrétien, et pour se marier saintement devant Dieu et devant les hommes! Les petites gens s'ingénièrent, à leur toui, [)our se mo(|uer du roi et de M. le contrôleur Desniarets: ils baptisèrent eux-mêmes des enl'ants, avec de l'eau sancliliée par la prière, et. qui valait bien celle de l'Eglise; ils se marièrent en secret, avec l'assistance de deux témoins (|ui valaient, entre nous,autant(piedeux prêtres. Le contrôleur avait semé l'impôt ridicule des baptêmes et des mariages: le monanjuc recueillil. par toute la France, les murmures, les plaintes, la haine et la colère des pauvres gens; M. Desniarets essaya de moiniayer la llèche d'un autre bois.

11 se mit en marche pour aller IVapper à toutes les portes; mais, les portes des bancpiiers, des traitants, des lèrmiers-généraux, se tèrmaieni a son approche, pour ne jamais plus s'ouvrira sa voix; et moi-même, moi, Samuel Uernard, je refusai d'avancer une seule pislole, en dépil des gains considérables (pie j'avais réalisés dans les linances de l'Etat.

Mais, hélas! sous le règne de Louis XIV, le sujet propose et le roi dispose! Un nuilin, à mon réveil, je reçus une invitation pour Maily... Oui, pour Marly!... Lue invitation signée, non pas de la main de sa majesté, mais tout simplement de la main de monsieur le c(uitrôleur général, et, en pareil cas, cela signiliail, à mes yeux, à peu près la même chose. D'ordinaire, on n'invit«iit pas un simple banquier aux lètes vraiment royales delà cour de Marly; mais, il est parfois, dans le monde ou nous avons vécu, de misérables traitants qui méritent une favcui' spéciale, une grâce exceptionnelle, une quasi-justice extraordimiire : je remerciai Dieu et le roi de l'honnenr cpiils avaient la Ixmte de nu* faire.

.le me disais, en m'afl'ublant de mon superbe costume de cour: Ma soudaine présence à Marly produira quebpie sensation, je m'en llatte; mes cojifrères crèveront de dépit et de jalousie, j'en suis sûr: Louis \\\

•il -2

(laigiicni me narlcr, je l'cspcir ; pciit-rtrc (liiij^neia-t-il indliliiicr a m asseoir a sa lahle... je le souhaite; (luaiul ou a eu lliouueiir de diuer avec le roi, «tu devienl gentilhomme par la grâce de la fourchette royale! El puis, un titre de chevalier, de comte ou de marquis irait si hien à l'éclat de uia jeune uohlesse ! Oh! ipie le cordon de Saint-Michel jouerait a iiu'rveille sur la \esle dorée i\n tiuaucier Samuel Bernard!... Allons, amhitienx, viens à Marl\ !

Le même jour, a deux ou Unis heiucs en\irim,je tus piesenfe a foule la cour de Louis XIV, par M. le contrôleur général des linances, ([ui spéculait, en ce moment, sur la sottise d'un petit et sur la sottise d'un grand. Je m'aventurai dans les jardins de Marly, au milieu d'un cortège de heaux seigneurs et de lielles dames; tout à coup, un homme, ou plutôt un demi-dieu, s'avança vers moi, et il me semhle (pie le génie de la ro\aule [»ril la peine de me saluer, le premier! 11 daigna me dire, d'une voix (pii avait quel(|ue chose de divin : « Monsieur Bernard ■>... Je faillis en iM'rdre la lèle... J'aurais payé un tel bonheur, un lel honneur, au i)rix de vingt milli(Uis, et j'aurais cru , parlasend)leu ! ne pas l'avoir payé Irop cher. •' Monsieur Bernard, me dit le roi, vous êtes hien homme à n'avoir jamais \M .Marlv'..." Je ciiis sérieusement «pu' j'allais inourir. à force de

joie, a lorrr d or^Mi'il. l'I j"' iiir «oinhai jiiMpi a itMic pour nir rouli-iauv

lu i: sAi.NT-KL(Hu:>Ti>. !>r»

|>i('(ls du jilitiieiix iiioiiai'(|iii'!.. Louis \IV me releva, du boni de sa iiiaiii souveraine, et là-dessus il daigna me faire Itks honnenrs de sa résidence royale: il me montra lui-même, en personne, les jardins, les bosquets, les pièces d'ean, les statues, toutes les magnificences de Marly; mais, au milieu de ces splendides merveilles, je ne voulus voir et je n'admirai ((ue mon hôte, mon guide, nnm protecteur, mon demi-dieu... le roi «le France! Dés ce moment, j'étais mieux que quelqu'un : j'étais quelque chose.

Desmarest demanda, pour moi, une audience particulière à madame la maïquise de Maintenon; mais, sa solidité refusa de me recevoir, .le pardonnai, sans peine, un pareil accès de fierté à la veuve du cul-de-jatte Scarron : elle avait besoin de beaucoup d'orgueil pour vernir son ancieinie bassesse.

Ma visite a la c(uir de Marly ne me coûta guère que la bagatelle de (piatorze millions.

J'étais ne pour devenir la providence, je n'ose pas dire la vache à lait des gentilshommes, des courtisanes et des rois. Quelques années ])lus lard, je pris en pitié la royauté minable du jeune Louis XY, comme je m'étais apitoyé sur la vieillesse malheureuse de Louis XIV. Dieu merci ! mes nouveaux placements, à fonds perdus, me valurent du moins des laveurs insignes, des grâces inimaginables, des alliances illustres, et une renommée sans pareille. Louis-le-Bien-Aimé me surnomma le sauveur de l'État, etje me réveillai, un beau matin, chevalier de l'ordre de Saint- -Michel, comte de Coubert, seigneur de Vitry, Guignes et autres lieux, conseiller secrétaire du roi et de ses finances. Ce n'est pas tout: j'obtins le droit précieux d'aller dîner, quand Iton me semblait, chez le maréchal de Xoailles; je soupai, cbacpie soir, chez la duchesse de Tallard, et je perdis au jeu des sommes considérables, au profit de quelques nobles vauriens qui me riaient au nez, en récitant les scènes les plus ridicules du liourf/eois fjfnlUlwmmc .

Pour comble de l)onheur et de gloire, j'épousai, à l'âge de soixante et dix-neuf ans, une jeune et jolie personne, mademoiselle Pauline- Félicité de Saint-Chamans; je mariai ma fille avec François-Mathieu .Mole, seigneur de Champlâtreux, Luzarche et autres lieux, conseiller du Roi en tous ses conseils, grand président du parlement; je devins ainsi le grand-père de la duchesse de Cossé-Brissac , je m'alliai aux Hiron, aux Duroure, aux Boulainvilliers, et je consentis à être lami intime du garde-des-sceaux Chauvelin.O puissance infaillible de l'argent! Vous le voyez : mes alliances, mes amitiés et ma fortune m'avaient rapproché de la personne du roi ; je voulus aussi rapprocher ma demeure du palais de la Royauté. J'achetai donc, pour y élever à grands frais une résidence princiere. le pelit nil-ilc-siir de r()rfiiinrri(',i\\ù avail emprnnle

i! i lî U E S A I N T - F I AMI K N TIN

son nom du voisinage des orangers des Tuileries; un jeune arcliilecle, noinnié Gabriel, se chargea de dessiner el de construire ce tenii)le niagnilique, dédié au hasard et à la fortune; j'approuvai tous les plans merveilleux de mon artiste; le cul-de-sac de l'orangerie disparut à ma voix, [tour céder la place à hxpelite rue des Tuileries; on jeta, du soir au lendemain, les fondements du palais de Samnel Bernard.... Mais, ù regret! ô douleur! l'orgueil du tinancier ne put s'élever qu'à tlenr de terre... Un jour, un triste jour, je vis chanceler et mourir, entre mes mains, ma poule noire, ma i)oule aux œufs d'or, une poule à laquelle je croyais attaclu.'es ma fortune, ma gloire, ma vie, ma destinée toute entière; j'avais raison : une heure après la mort de Cocotte, de ma meilleure amie, je fermai doucement les yeux, et j'expirai en recomuuindant à mes héritiers de continuer a bâtir, dans la petite rue des Tuileries, un palais qui devait être mon dernier château en Espagne!

Encore un coup, remerciez-moi, nionsieui' le duc : je déblayai la |)la(e ou devait briller, nu jour, votre hôtel que l'on dit laisounablemenl magnilique, et je pris la peine d'aligner une nouvelle rue, (pie vous avez baptisée de votre nom de Saint-Florentin; sic rus, non vobis !

Le nie DK LA ViuLi.iÉut:. — Hemerciez-moi plulôl, mon cher Samuel, d'avoir aimbli , par la grâce d'un nouveau baptême, votre horrible cul-de-sac de VOrauyerie ; tout cela sentait le parvenu, le traitant, le tinancier, le maltôlier... fi donc! songez un peu, mon cher, à l'honneur i|ue je voulus bien faire a vos premiers travaux, à vos projets et à votre mémoire écpiivoque : en 17G7, le nouvel act|uéreur des terrains de votre |)elite rue des Tuileries n'était rien moins cpie Louis IMiely peaux, comte tie Saint-Florentin, ministre de la maison du roi ; a cette époque, il s'agissait déjà de le créer duc de la Viilliere. Jugez de mon crédit, de mon inlluence, de ma grandeur: en 17G5, je perdis une main a la chasse, et mon loyal maître eut la bonté dem'ecrire : " Vous n'avez perdu qu'une main, et vous en trouverez toujours deux, chez moi, a votre service. <•

L'absence d'une niaiii ne m'empêcha |>as de puiser dans la cassette de i>ouis W, et je crus faire ma cour au m(Uiar(|ue, en iisanl de ses libéralités gracieuses pcuir C(mtribuer, dans les pro|iortions de mon état, an\ fiiibellissemenls du (piarlierdes rnileiies : les «tMisIrudiiuis de \n i)lacc Louis \\, les édilices de la rue lioi/dlr, les arcades {\{i (iurdc-Meuhle des bijoux de lu cnurnuue, commeiicereul a s Clexer. a\ec le premier étage de mon liùlel Saiiil-Floreiilin ; le roi niiisciilil a bapli>rr une place, el je roiisciilis a ba|»liser une rue.

La jilacc Louis W fut déc(uee dinie slaliie iM|neslre, execulee par lldine Kuucli.udnii, cl (pii représeiilail le roi de France re\èlu du l'iihtihnnculuni ^inliqiii'; les angles du pii-di-slal. en marbre blaiu'. elaienl IbuKpii's lie qualu- li^ilH's s\ uibnli(|iii'v. iinliiiin-v du ri>>f;iu tic l'i;.;allc :

HIK SAl.NT-FLOr, K.MI.X 2ir.

la Forer, lii Pai.r, la Pruili'iicc, et la Justice: los mauvais plaisants do la ville s'('m|»ress('reiit (le crier, en se ni(>([iianl de l'artiste... nii du souverain :

O la IjoIIo staliio ! ô le beau piédestal!... Les vertus sont à pied , le vice est à cheval.

Vous le (lirai-je ! un peu plus tard, je ne sais (pu'l niisérahle, cpnd impie, <|uel athée, quel philosophe, quel homme du peu|de, osa monter, pendant la nuit, sur le cheval de Boucliardon : il lianda les veux de Louis W; il imagina d'attacher à sou cou une uu'chante lire-lin», et, le lendemain , les passants lisaient cette inscription sur la poitrine du monarque : A'o»//>//>^ pus le pauvre aveinjle. Il y avait pourtant une Hastille, et je n'étais pas bien loin de la place Louis XV!

(le qui se passa, durant ma vie, dans le mystérieux hôtel de la rue Saint-Florentin, Dieu seul le sait! cette hal)itation splendide tenait pres- (pie, par la lettre-de-cachet, à la fameuse prison d'état du lanhourg Saint- Antoine : l'hôtel Saint-Florentin servait d'antichambre à la Bastille; les faiseurs de mots disaient, en parlant de ma maison: Voilà le bureau de la traite des innocents !

Vrai Dieu! c'était le beau temps de la monarchie française! à celte cliarmante époque, je l'avoue, le peuple se plaisait à l'eprocher anroietà ses ministres bien des fautes, bien des vices et bien dos folies; on médisait, à la ville, des courtisans corrompus de Marly, de Choisy, do Bellevjie et de Versailles; on nous faisait nu crime de la vénalité dos titres, des décorations, dos dignités, des gouvernements et des charges; on flétrissait le pcuivoir des gentilshommes faciles et dos maîtresses qui leur ressemblaient; on parlait d(> l'anéantissement do notre marine; on criait partout à la trahison, à propos du /rr//7o de Paris qui venait d'arracher a la France le Canada et la Louisiane; bagatelles que tout cela!., tarte à la ci'éme ! il nous restait encore la Bastille.

Dans ce temps là, rien n'était plus simple (pie de gouverner; on chansonnait la favorite : à la Bastille; on essayait do faire l'esprit-fort : à la Bastille; on chantait la liberté en vers ou en prose : à la Bastille; ou frondait les juges et les prêtres : a la Bastille ; on osait écrire ce que l'on avait pensé : à la Bastille; \\n peie défendait l'honneur de son enfant : à la Bastille ; un mari voulait ganler la beauté de sa femme pour son usage particulier : à la Bastille. La Bastille jouait un grand rôle dans les amours du régne de Louis XV : la lettre de cachet était un véritable permis-dochasse pour le chasseur couronné, pour le chasseur amoureux do Versailles, qui s'en allait faire la guerre au galant gibier du Parc-aux-Corfs.

Samuel Bernard. — Et vous appelez cela, monsieur le duc, le beau temps de la monarchie française?.. Qu'est-ce qiu» c'est que votre petit roi Louis XV, à côté de mon grand roi (|ui se nommait l>ouis XIV ''(pu' si-

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