‹ Les rues de ParisChapitre 44 sur 65 · HUE SA1NT-FL0KE> TIN · texte numérisé non relu

HUE SA1NT-FL0KE> TIN

gnitie ce misérable Parc-aux-Cerfs, à côté des poétiques jardins de Versailles'... Sous le règne du souverain de mon siècle, la noblesse, l'esprit, l'amour élégant, l'art et la poésie, toutes les royautés de la France niouarcbique, se pressaient en foule cliaque soir dans les jardins de Versailles, pour se disperser ensuite, aux derniers rayons du soleil, dans les grottes, dans les bosquets, derrière les charmilles, à travers tous les détours mystérieux de cet admirable labyrinthe: Louis XIV s'en allait cà et là, dans tout l'appareil de sa majesté bienheureuse, à la recherche des inspirations, des fantaisies et des idées, côte à côte avec Mansard qui avait éditié les voûtes solennelles du palais ; avf c Lebrun qui les avait inondées de l'éblouissante lumière do ses chefs-d'œuvre; avec Girardon et Le Pugot qui avaient ranimé, du bout de leur ciseau magique, tous les dieux, toutes les nymphes, toutes les grâces, toutes les chimères, tous les caprices de l'imagination païeiuie; avec Colbert. le noble exécuteur des entreprises royales, toujours i)rèl a recevoir ou à faire la contidence de (pichiuc sublime pensée!.. Les promeneurs amoureux se glissaient au fond des massifs, dans l'obscurité silencieuse du parc; les honnnes d'Élat et les honnnes de guerre se groupaient sur l'escalier des cent marches, que leur présence habituelle, sans doute, fit appeler un jour l'escalier des géants; les beaux-esprits. les poètes, les artistes, les penseurs profanes se réfugiaient à plaisir, au milieu des Heurs et des parfums, dans la petite provence de l'orangerie; les princes de l'Eglise, les prédicateurs éloquents, les hôtes sévères et religieux dn maître de Versailles, se prélassaient dans la fameuse allrr <1es pliilosi)j)lics. (»ii liossnel et ses amis devisaient lour-a-toui' des grandes choses du ciel cl des grandes choses de la terre. — Voihi, monsieur le duc. une cour rhaiinanle, un règne brillant, une niagniliipie page de l'hisloire de la nntnarcliie française '

Li-: me UK i.a \ iui.i.ikkk. — Le dialile m i'in|Mtrle. .. an |iliiti'»t. le (li.'ible me garde!.. L'indignation vous a presipie donne de l'esprit et de l'éloquence; nnui cher neinind. où dinu- avez-vons pris toutes les belles choses (pie vous venez de nous dire'.. Je suis content de vous. S.iiniU'I. et je contiiine.

La respectueuse terreur, inspirée p.ir le ministre de la maison dn roi. ne gala jamais ni les joies bruyantes, ni les prodigalités aimables, ni les ébats mysteiienx de l'hôtel Saint-Klorenlin ; le doc «le la Vrilliere trouva le moyen de faire h(»iineur à S(tn galant sou\erain: le luxe coulait a pleins bords iiitoiir (le moi ; le jibiisir avait toiitr- la \i\acitedu scandale ; la folie id)ligeait la raison a l'embrasser en la lnto\anl ; umn herbier d'amour était digin* de notre maitre a huis, dans l'art d'aimer et de séduire, digne de M. le iliie de ISiclielieii (jui savait si lijeii lierborisi'r dans les |i|ii-. Iieaiix jaidiiis de la l'ranee aniouri'use ; que \oiilez-\ons '. . sni" le

Il U E S A l N r -FLOUE > 1 1 .\ . 217

vaisseau tie l'Etat, j'avais la douce l'ailtlesse de picleier le lôle d"im jo\ l'UX passager aii\ fonctions dilticiles d'un Imii pilote! 0 le beau temps! ù le heau règne qne celui de Louis XV U; hicn-ainie !.. Je nn; souviens d'avoir lu, dans nu livre énttiqne de l'autre monde, (pu; les anges avaient inscrit ces mots, en lettres dor, sur le fronton du paradis: A ceux qui ont beaucoup ainié. le bon Dieu reconnaissant! — S'il en est ainsi, ô mon divin juge! pourcpioi nu' tronve-je dans le purgatoire'?...

Une fois, pourtant, les plaintes et les cris du peu})le vinrent chasser les s(mges heureux de tous les rêveurs éveillés de l'hôtel Saint-Florentin. C'était dans la nuit du ÔO au ôl mai 1770; ou avait tiré, ce soii- là, un superbe feu dartilice, sur la place Louis XV, en l'honneur du mariage du dauphin avec Marie-Antoinette d'Autriche. A l'issue de cette fête publique, où la royauté venait de jeter de la poudre à tous les yeux, la Huile se précipita dans la rue Royale, au risqm,' de s'y heurter contre une autie multitiule qui descendait du boulevart. Le choc fut terrible : les malheureux convives de cette fête en plein vent furent culbutes dans les fossés de la rue, abîmés sur les mati'riaux de pierre qui servaient aux nouvelles constructions, et foulés sous les pieds des chevaux; quebjues piétons mirent l'épée à la main, pour essayer de traverser la foule, en blessant, en tuant, eu égorgeant les bétes et les hommes qui s'opposaient à leur jtassage; (pielle soirée atïreuse!.. Le mariage de l'héritier présomptif de la couronne de France coûta la vie à trois cents personnes : ce fut là le présent de noces du peuple! La nuit, en sortant de table, chancelant, enivré de \in et de [)laisir, j'mivris uin- des fenêtres de l'hôtel Saint-Florentin : je jetai les yeux sur le roiul-poiut de la place Louis XV, et les appareils qui avaient servi an feu d'artitice prirent tout-à-coup, dans le chaos de ma pensée, une apparence d'echafauds, de potences, de fourches patibulaires; alfrense illusion! Etait-ce là un avertissenn-nt du ciel? était-ce là un présage"?.. Passcuis.

L'hôtel Sain! - Floicnlin cul l'Iionneiii- de servir tle temple on de théâtre, aux représentations féeriques, aux exli'avaganles fantaisies d'un singuliei' perstuniage que l'on nommait le comte de Saint-(ieruiaiii Les badamls de la cour et de la ville se demandaient liien bas a l'oreille, à pnq»os du nouveau sorcier dont je parle: Est-il grand '? est-il |ielir? est-il beau'? est -il lioirible"? a-t-il i\i'!> llamnu's dans les veux, des pieds crochus, des grilVes aux ui:iins et des cornes sur la tête":' Ses eiedules a(bualeurs répondaient , sans hésiter el sans rire : (^est nu ileuion <|ui est ne dans les ruines de Memphis, el qui a grandi dans le sein «les Pyramides; il (qiere des prodiges, il gueril b's nnun'ants et il ressuscite les nnuts; il compose des philtres s(Mi\erains. il bal ni(»nnaie avec le boni île sou index, el il a le don des enchanlenuMits ; il prodigiu> l'iu". les diamants et les bienfaits, sans (pie l'on sa( lie d'où lui xieunenl

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la richesse et la puissance; il possède le j^raud'œuvre, el, comme Diogène, il cherche un homme... (|iii lui semhie digue de participer an bénéflce de la pierre philosophale.

Grâce à mon bienveillant patronage, notre héros fut honoré des invitations, des politesses et des visites de tout le momie (pii était quelque chose; les femmes, qui avaient une peur affreuse de ce diable t'ait homme, se décidèrent à lui sourire, et les esprits-Forls tpii ne croyaient plus à Dieu, se prirent à croire au comte de Saint-Germain.

Le nouveau comédien se mit à jouer une comédie mêlée d'impeilinences, de sornettes, de perles fines et de brillants; l'ouvrage ressemblait à une légende ou à un conte des Mille et une Nuits : il obtint un succès de vo»ue;racteuravaiten conscience tout ce qu'il lui fallait, [tour briller dans un rôle merveilleux : de l'audace, un costume superbe, des mots charmants, des regards dédaigneux, des réparties insolentes, de i)elles manières, un luxe effréné, de l'or dans toutes ses po( hes, des bijoux à pleines mains, des mensonges à pleine bouche, et beaucoup de mépris pour son naïf auditoire; l'apothéose ne se fit pas allendre: le comte de Saint-Germain se laissa pousser tout doucement dans les nuages, el les dévots de l'enthousiasme adorèrent un demi-dieu.

Le comte de Saint-Germain faisait les honneurs des réunions quotidiennes de l'hôtel Saint - Florentin , à force de gaîté, d'es|)rit , de sanu-froid el de hardiesse; mes nobles amis lui demandaient sérieuse-

menl :

« Monsieiu' le (;onile , vous souvient-il d'avoir rencimtre, dans vos vovai^es noire seigneur Jésus-CbrisI':' — Oui, répondail-il en lournani les veux vers le ciel, je l'ai vu et je lui ai |)arlc bien des l'ois; j'ai eu l'occasion d'admirer sa douceur, son génie el sa charile : celait une créature céleste! je lui avais souvent prédit ipi'il lui arriverail niallicur.— A propos de Jésus-Ghrist, monsieur le comte, avez-vous comiii !<■ juif-ei laMl.'

Beaucoup! le blasphémaleur osa me saluer sur la grande roule . au

moment de se mettre en marche p(uir faire le tour Ayy niondr; il conipla devant moi- ses premiers cin(| sous. — iMonsieur le ( (untc , i|ii('l esl l'auteur de cette brillante sonate ipie vous avez jouée sur le clavecin':' — Je l'i'Mlore ; c'esl un cbani de vicloire (|ue j'ai enlendu (-M'-culer . a Honu', le jour du hioniplie de r<'iiiiM'iviir 'l'rajan. — So\r/. indiscicl. mniisifur Ir comie : (pielles soni les cliarnianirs panMincs (pic vous a\r/ le plus aiuifi's':'— Lucrèce. Aspasic cl CIcopAlnv ..

I ,, |. ,.;,,! idiir, le «omlc de Saiiil-licruiaiii (lis|Miiil a j;Mii;ii> de la socu'lé parisienni', après avoir brilb' paiini b-s Ikmuuh's d'cliic cl au milieu des jolies femmes t\\\ xviir sicclc; sa naissance clail un sccrci : sa \iecl sa mori furcnl un nivsicrc; le |tciiple de l'aii> inniblia pas de dire s<mi pelil mol Mir ee personnage cxhaoïdinaire, qui Iciiail a la lois de I'iincii-

lUJE SAI.NT-FIJMIKNTIN iltl

tiirior, (II! sorcier cl du cli.irlnlaii : Le cdinle de S;iiiit-(icrni;iiii. disait le pciiple. csl lin conti' pour rire.

— P^^tll CfWO

Je le confesse en rongissanl : lliôtel Saint-Florentin eut l'innocente sottise de prendre, sous sa protection, ces petites figurines coloriées que l'on appelait des pantins; on ne tarda pas à voir, à la cour et à la ville, dans les salons et dans les rues, des gentilshommes, des magistrats, des vieillards tres-respectables, des douairières, des colonels et des abbés, ipii jouaient an pantin, le plus gravement et de la meillenre grâce du monde; les chansons et les traits satiriques tombèrent comme la grêle sur ce mmveaii caprice parisien; voici une épigriuume ipii ]»arnt, je le crois, dans le Mercure de France:

TViin peuple fiîvole et \olagc Pantin fut la divinité; l''aut-il être surpris s'il a<lorail l'image Dont il est la réalité ?

Apres avoir egratigné les pantins, en gênerai, l'epigrannue asa sat-

ti'iO 15 1 i: SAINT - 1 L OU K. NT IN

laquera un pantin, en particnlipr: elle disail d nii gianil sciiincni'

(le ma (■(•nnaissance :

Le Ihcàlre du l«oi

Prononcez : La maison du Roi.

Le théâtre du Roi répète Le grand écart de l'iorentiii ; Dans l'intérêt de sa recette, 11 nous fera \oir. c'est certain.

Ln ministre-marionnette Qui gambade avec un pantin.

Le régne des pantins finit avec le règne de Lonis XV ; ils lurent remplacés par les économistes de la cour de Louis XVI, qui devinrent les comédiens ordinaires du roi.

L'avènement du dauphin et de Marie-Antoinette fut pour moi le signal d'une retraite prudente... je n'ose pas dire dune chute honteuse. Le nouveau souverain , qui se piquait d'être un sage, se montra sans pitié pour mes bons et loyaux services; en 1775, je cédai à M. de Malesherhes le ministère de la maison du roi , et mes amis de la veille complinjentén'Ul le nouveau ministre, en lui disant, avec un vilain jeu de mots : Monseigneur, les belles-lettres vont remplacer les lettres-de-cachet !

A compter de ce jour, il n'y eut <|ue du silence et de la tristesse dans Ihôtel Saint-Florentin. Chaque soir, appuyé sur une des fenêtres de mon salon, je pensais à to\ites les vicissitudes ocs ministres, des princes, des rois et des peuples; je ne sais pourquoi, ni comment, mes yeux se promenaient sans cesse du palais des Tuileries à la place Louis XV, et, en regardant le rond-point de cette place, je croyais toujours voir, dans l'ombre, les échafauds, les pcdences, les lourches patibulaires dont je vous parlais tout à l'heure!

Mon agonie dura deux ans: je m»' laissai mourir en 1777. Les poelereanx, qui avaient écrit desépigrammes sur ma vie, en c(»mposérent une sur ma mort, sans attendie le denrier soupir du dnv de L;i Nrillien-. In indiscret, un fâcheux, un ennemi [tent-èlic. vint mnrnnirer. a mon chevet, cette épilaphe ipie l'on avait composée |)onr un pau\if delinil (|ui vivait encore :

r.i-gil un petit lionini»'. à l'air assf/ ( oniniuii . Avant |iorlé trois noms, cl n'en laissant auinn.

\a: iti (. itic r.T.M'A.MAiio. — Mousicurdc La Nrillieic, mw tn>M\('/.-\oiis assez noble, assez riche, assez illustre, pour a\oii- mérite 1 honneur de ba|)tiser, après \ous, l'hôtel Sainl-Klorenlin ' .le me (rois d'assez lionne maison : je suis le Mis «l'une princesse de Salm; je me nommais aniielois fine de rinl'nntado; jetais grand d'Kspagne de première classe et |»resident du conseil de Lasiille ; je mar( hais l'e^ial «les «lins «h- tlor. de .\la;;oii.

WVE SAINT - KLonK.NTI.N ±1\

d'AII>;i, dOssiina cl de .Mcdiua-dcli; je nie soiiviciis aussi d avdir ctç, en I8(IX, colcMiel des gardes de Joseph Boiiaparle : un |)areil honneur ne uienipècha point de faire une rude guerre de partisan au soldat amhitieux qui vainquit l'Espagne, sans pouvoir la conquérir.

Si, au lieu de mourir en 1777, vous aviez eu la douleur de vivre Jusqu'en l'année 1795, vous auriez assisté du haut des fenêtres de l'hôtel Saint-Florentin , avec la permission du peuple , hien entendu, à un solennel et tei-rihle spectacle que la révolution française dctnnaif à l'Eul'ope, sur le rond-point de la place Louis XV; oui, votre illusion était un pressentiment, un présage, un avertissement du ciel : l'appareil du feu d'artifice, tiré le 50 mai 1770, en l'honneur du dauphin, se transforma, le 21 janvier 95, en un véritable échafaud destiné au roi de France! Vous n'aviez pas trop mal vu, monsieur de la Yrillière.

Ce jour-là, un homme, un prisonnierd'état sortit de la tour du Temple; il monta dans une charrette; il suivit toute la ligne des houlevarts, jusqu'à la rue Royale, où il se rappela, sans doute, le mariage du Dauphin avec Marie- Antoinette d'Autriche; il arriva sur la place Louis XV... je me trompe... sur la place de la Liberté; il gravit lentement les degrés de l'échafaud, j'allais dire le chemin du Calvaire ; on le força de regarder, encore une fois, le château des Tuileries, le palais de l'ancieinie royauté; le patient mnrmui'a quelques paroles, dont le bruit alla se perdre dans le roulement des tambours de Santerre; il baissa la tète, et un prêtre lui dit. à haute voix : Fils de Saint-Louis, montez au ciel! — Cet homme, ce prisonnier d'état, ce patient, c'était Louis XVI!... Monsieur le duc, vos plaisirs, vos prodigalités, vos scandales, vos lettres-de-cachet, étaient peut-être pour quelque chose dans la mort de ce fils de Saint-Louis, qui s'en allait au ciel par la roule de l'échafaud.

La République Française déclara la guerre à l'Espagne, et, bon gre mal gré, il me fallut quitter la France où j'avais été élevé; je n'ai plus rien à vous conter sur l'hôtel de l'Infantado... Mais, voici M. le prince de Talleyrand qui pcuirra nous en dire de belles, sin- l'Iiisloire seci'éle de l'hôtel Saint-Florenlin, en 1814 et en 1815...

Le pki>"ce de TALLEYHA>r). — Monsieurle duc, ce (pii se passa dans mon hôtel, à cette épocjne, est bien naturel et bien simple: il s'y passa dt's mois, des semaines, des jours et des heures.

Le r»Lc DE l'I>f.antado, — Est-ce tout, monseigneur?

Le PRINCE DE Talleyua.nd. — J'ai une mémoire affreuse.

Le duc de l'Ima.ntado. — Vous voulez dii-e. mon prince, (pic votre mémoire à des souvenirs affreux?

Le PRi.NCE de Tai.i.evp.and. — Je vois, monsieur !<■ grand d'Espagne. que vous n'eulendez rien à la langue française.

Le duc de 1,'Infantado. — Pardonnez-moi, monseigneur... J ai ele

'hl'l II VE S A I .\ T - F L O |{ K N V I N

eleve en Franco! et ponr pcn qn'il vous plaise de nie le permelire. jr pourrai vous interroger en un français très inlelligil)le...

Le prince de Tali.eyrami. — Vous êtes ilu pays des miracles!... Je vous écoute, et je tâcherai de vous comprendre.

Le duc de l'Lnfantado. — Monseigneur, n'etiez-vous pas a une des fenêtres de l'hôtel Saint-Florentin, le 51 mars 1814, à midi, au nu)menl où les trompettes des alliés se tirent entendre sur le houlevart '!

Le prince de Talleyrand. — Oui ; je voulais juger de rinfluence ih\ climat de Paris sur les Prussiens et les Cosaques...

Le duc de l'I.nfaiNTado. — En saluant de loin, par la pensée, lempereur de Russie, le roi de Prusse et le grand-duc Constantin! le même jour, à la même heure, vous agitiez un mouchoir hlanc , à votre fenèlre'

Le prince de Talleyrand. — C'est vrai; je voulais savoir d'où souftlait le vent.

Le duc de l'Infantado. — 11 souftlait du Nord, n"est-il pas vraiy

Le prince de Talleyrand. — Oui, certes ! Je lenirai bien vite dans mes appartements, parce qu'il faisait froid...

Le duc de l'Infantado. — El [)arce (pu^ l'empereur de llussie venait de descendre de cheval, dans la cour de l'hôtel Saint-Florentin!

Lk l'iti.Ma: m: T ai.i.kyua.m». — Il s'agissait pour moi dune (picslmn d'hospitalitc...

Lu. lU c l»l-. I.Im \N I Mtn — l'-l vous a\ir/ llàlc de ic(r\ oir , d'illslallfr,

lU K SALM -KlJinK.NTI.N '>'i:>

sous le toit (le votre liospitiiliére maison, le (luaiiier-geiieral de l'iiivasinn étrangère..., n'est-ce pas, mon prince?

Le pui>"ce de Tai.i.eyram). — Vons êtes l)ien curieux!

Le duc de L"I>FA>TAno. — Vons êtes bien discret ! En parlant de >'a[)oléon, ne disiez-vous pas, en 1814, à un ami (pii devait passer par la place Vendôme : Passez vite, il va tomber?

Le prince de ïallevrand. — Oui, et je disais bien : Un peu pins tôt, un peu plus tard, le Napoléon de la colonne tomba sur le pavé de la place.

Le Drc DE l'Infantado. — On a prétendu (pie la corde qui avait garrotté l'empereur de bronze, s'étendait jusque dans les appartements de l'hôtel Saint-Florentin ?

Le prince de Tai.i.evrami. — .Nos cmitemporaiiis ont été si mécbanls pour moi!

Le duc de l'Infantado. — Oui, mais comme ils ont été justes! Etait-ce par votre ordre que votre nièce, la belle madame de Périgord, s'amusait à parader sur nn cheval de cosaque, an beau milieu des Champs- Elysées, à la première revue des troupes étrangères?

Le prince de Tallevrand. — Je n'ai jamais influé sur les caprices de madame la duchesse de Dino.

Le duc de l'Infantado. — Quebpu' chose m'étonne encore, monseigneur : Na|)oléon, (jui avait rétabli les cultes en France, fut déposé par trois prêtres.... Le baron Louis, M. de Pradt et vous!

Le PRINCE DE Tauleyrand. — De grâce, monsieur le duc, ne parbuis pas politique.

Le duc de l'Infantado. — .N(uis faisons de l'histoire, mon jirince!

Le prince de Talleyrand. — Je n'estime pas les historiens.

Le ducde l'Infantado. — Ilsvous l'ontbien rendu, monseigneni!Enlin. puisqu'il vous d(''plaît de m'entendre, je vous épargnerai les souvenirs historiques de 1815, (pu)ique la royauté constitnlionnelle de Louis XVIll soit, dit-on, sortie de l'hôtel Saint-Florentin.

Le prince de Talleyrand. — Dieu m'est témoin (pu- je désertai la cause des Bourbons, le jour où ils désertèrent eux-mêmes la cause de l'esprit et du sens commun.

Le duc de l'Infantado. — Vous flairiez déjà 1850?..,

Le prince de Talleyrand. — Vous êtes sans pitié !

Le duc de l'Infantado. — Vous avez été sans (d'url... les [icunuies n'ont pas assez flétri, assez sifflé, assez hué votre hin'riiile tragi-ccuDcdie de 181 4-1815; je bais cet iinbrogliit ]tolili((ne, monseigneur, el il vous a nui, dans mon estime, dans nutn adniiratidn pour votre es|)rit. H s'agissait d'un puissant de la terre (|ni sinioniiie, d'un negocialenr liaiiil(> qui l'abandonne après l'avoir adtuc, d un dipbnnate (pii saciilie un devnir a un fait, un principe à un éveiienu'nl, rinlerêl d'un |)a\s à rinlerêl

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d'une personne, nne n;ilion loiitc entière ;i uni' iioi^nee d ini;r;ils(in d'*-trangers 1

Le théâtre (le {('lie aIVreuse intrigne represenlail les salons et les antichambres de voire hôtel de la nie Saint-Florentin: on voyait parader, sur cette scène de société, des eni[)ereiirs, des rois, des princes, des es|)ions et des traîtres, tons les délégués de la coalition européenne, «pii cherrliaienl à se tailler de petits hahits d'emprunt dans l'inmiense et inagniti(ju" pourpre de l'Empire; l'aigle ini|>érial vivait encore, etcliacpie personnage de la pièce s'elTorcait d'arracher une plume à ce noble oiseau des batailles, pour empanacher nne tète de Cosa(]ue, de Prussien, ou d'Anglais; des étrangers criaient, dans nne maison de Paris : Vive l'Allemagne! vive la Russie! vive l'Angleterre!... et pas une voix française ne se hl enteiulre, pour crier à son tour : Vive la France! In diplomate célèhre, un [U'ol'ond politicpu', un ancien serviteur de .Napidcon aurait pu défendre rem[)ereur et l'Empire... mais, il se cimlenla d'avoir de l'esprit, de sourii'e au milieu de ce terrible carnaval des barbares, et d'égayer le scénario de la tiagedi»', eu improvisant cpichpies bons mois, derriéi-e le nianleau darleipiin!... Ah ! monseigneur, quelle méchante pièce historiipu', et ipu'l triste rôle vous aviez là! Il ne faut jamais étaler, au\ yeux d'un peuple, sur les planches d'un vasie théâtre, le spectacle d'un liouime qui. vovanl s'évanouir les espérances de la cause connnune, se mêle im|tMnement aux triomphes iVwn parti contraire, au lien de se retirer dans le sileme et de s'ensexclir dans son deuil !

I^E PHi.NCK i»E Tali.kvra.m». — Ouc voulez-vous. nn)nsieur le din'.'... dans la vie i\ii prince de Talleyrand, parfois l'homme propose, et le diable dispose !

Lk nie i»E i.'Ima.ntado. — Vous voulez parler *hi diable boilenx'... c est juste.

Le l'Ui.NCE i»i: l'Ai.i.KVKA.Mt. — (lonime vdiis le disiez loni a I heure, j'avais pressenti l'avenemeut d'un pouvoir niuivean : la branche cadette remplaça, dans le chàlean des Tuileries, la branche aineedes HoiiiIkuis. et j'obtins l'insigne faveur de Iri'uiei' nne dernière fois dans ma petite cour princiére de Paris ; en ISÔO , ma comédie diplom.iliipn' rectMunn'ma de plus belle • la nu- et l'hôtel Saint-Florentin join-rent encore un rôle assez inipurlani, dans jr drame re\nlulionnaire de la l'iauce, jusipi'aii joni'ou ma singulière destinée me lôrea de devenir andtassadeur des bar ricades près la cour de Londres.

.le nie \anle d'avoir réussi d.uis la mission (pii nie fui coniiec par le i;ouvernemenl de juillet; a|irescela, ma foi! je n'avais plus lien a faire dans la polilitpie : je (piillai rAiigleterre, je ri'iitrai dans Paris, je débitai sans rire, a I Aeadeinie des seieiiees morales, I e|o^c des diplomales \eitneiiv. el je nie |ii'e|iai',i| a l'etrarler ma vie. et a iiioiiril' dans mon liolel

UUl': SAINT- FLOnivN TIN. 'i!>5

Saint-Florentin, le plus spirituellcnicnl (|n'il nie scr.iil possildo. O-rles ! riintel Saint-Florentin avait déjà recn bien des grands seif!;neni's, hien des beaux-esprits, bien des visiteurs illustres, et des princes, el des rois, et des empereurs; eh bien! il devait recevoir, le 17 mai 1858, une visite dont l'éclat allait ellacer tcuites les traces de son illustration glorieuse : il s'agissait de la visite de mon dernier maître , Louis - Philippe l".

A huitheures du matin, le Uoi et madame Adélaïde entrèrent dans ma chambre, et je m'elVorcai de me redresser, à leur approdu', sur le bord de mon lit.

« Mon prince, restez couché... nnuniura l'auguste visiteur, en daignant me tendre la main.

. — Sire, lui répondis-je, il faujlrait cpie M. de Talleyrand lût moit pour ne point se relever devant vous! »

Et je me relevai aussitôt, eu dépit de la (^amargtie qui voulait me clouer à mon chevet.

La visite du Roi lut courte; comme j'étais un vieux diplomate, mes adieux à Louis-lMiilippe lurent un compliment; je lui dis, avec mon dernier sourire de courtisan émérite :

'< Sire, notre maison a reçu aujonrdliui un grand honnein", un honneur digne d'être inscrit dans nos annales, et (juema lamille devra se rappeler avec orgueil! »

Peu d'instants après le départ du Uoi. je sentis (jue mon heure suprême allait s(mner : c'était le moment d'avoir de l'esprit, une dernière lois! Je c(Mnposai, de mon mieux, ma ligure; je rejetai, de ma main déraillant»', mes longues boucles de cheveux; je [uétai à mes lèvres pâles et amaigries un sourire de triomphateur : en ce moment solennel, si au lien de m'atta(|uer elle-même, la mort avait traité avec moi par ambassadeur, à c(Uip sur je l'aurais trompée; ne pcmvant [)as être immortel par la voie dipl(miati<|iu', je me cfuitentai de mourir comme un grand homme spirituel : mon âme s'envola, sans l'aire grimacer mon corps, comme il convenait à une âme île boiuie compagnie.

Lue heure plus tard, il n'y avait pas une seule de mes créatures, un seul de mes amis, dans ma chambre mortuaire; je me trompe : les gens de ma maison priaient et pleuraient autour de mon lit; mes domesli»|ues sont les seules personnes (jui m aient aimé.

Chose étrange! une nuit, on déposa mes déi)ouilles mortelles dans une voiture, et l'on se mit en rout<^ |»our Valençay; toul-à-coup, dansum rue <le Paris, bien triste et bien sondne. le postillon ariêla ses chevaux; il demanda à mon gardien : Par quelle barrière i'

Le voyageur, qui veillait sur mon < or|>s, lui repi)ndil ;

— Par la barrière d'Enlerl

!>!>(; il Li K s A l N 1 - F L O \\ E N T I N .

l.K Kl c i»E LA VniLi.iEui:. — El VOUS ("'It's (laiis le puiyatiiiie. inoiisciijiiciir : Dieu s'csl li'oinp»' 1

Le riîi.NCE i»E Tai.i.eyham». — .Non... mais, sans donh;, il a Ironvc dans nn»n esprit nne circonstance atténuante.

Le luc DE i/Lm"a.ntai»o. — Mon prime, nous avons oulilie de parler, à propos de la rue Saint-Florentin, de M. Soumet, le poète, tpii a compose dans celte rue, tout près de votre hôtel, ([uehpies uns de ses vers les plus poétiques...

Le pr.i>CE DE Talleyrami. — C'est vrai; un jour, je lui rendis une visite de l)on voisinage, et il me reçut en déclamant un bel eiiisode de sa Divine épopée; c'était bien de l'honneur (|u'il daignait me faire : il recevait ses meilleurs amis, en leur jetant à l'oreille, à bcuit portant, sans les prévenir, des i'ragments d'un poëme ondes scènes d'inie tragédie! l'uiscpiil s'agit entre imus des nusérables choses de la terre, je ne serais pas fâché de savoir ce qu'est devenu mon hôtel de la rue Sainl-Fl(»renlin...

Le dix DE l'Im'AMado. — Je vais vous le dire, monseigm'ur... grâce a un journal qui est tombé de la [)oche d'un journaliste, comlamné à relire dans le puryatoirc ce (|u'il a écrit dans les j(»urnau\ de Paris : vos héritiers ont vendu l'hôtel Sainl-Flmcntin à M. de Uoischild...

Le pm>c,E OE T.\lleyuam), — M. de Uoischild!

Samiel REr.NAun. — Qu'est-ce (pu* c'est (pie >1. ih' ilolschihl '

Le l'iuNCE UE Talleyua.m». — Kien... ce ipie vous avez ete, Samuel., un tinancier.

i>E me iiE i,'L\KA>TAi>o. — lUissurez-vous, monsieur le diplomale : l'hôtel Saint-Florentin, ipii se souvient avec orgueil de son lôle pidiliqne. n'a pas renonce à sou inlluence mystérieuse sur la destinée des princes et d>-s peuples. Il apparlieni â M. de itoischild. mais ilesl habile par madame la princesse de Lieven; il a subi, b(Ui gre mal gre , la neliissure d'un magasiude modes, mais il a reçu, pour lii'ilesse. la diplomalie arislocratique; dans I hôtel Sainl-Floienlin, on adore le \eau dm', an rez-de- (•liaiis-.ee, mais ou y ((msiille Fgerie, dans les apparlemenis du premier elage, dcii ieic un buisson de vebmis, de salin et de soie : le .Niima de celle nouvelle Fgerie se nomme François (liiizot.

I.K l'iux.E iiE TAM-EViiAMi. — M. (le Hol scliild! . . . autrelois. en Fiance, loiil tinissail par des cbansoiis... aiiiourd'liiii loul \ liiiil par de l'argeul: rappi'ocbemenl incro\able! .. . Samuel peinard el ^L de Uoischild. aux ileiiN boni (II- la me Sailli- Fbu'enliu ; de( idemeiil . ( c (pii xielil de la tlùle - l'ii ii'Ioiii III' .111 l.iiiibiiiii'

Loi i» I.i ium:

pyr DEb LOMBftRB!»

os iiKlnstiiels iii(mI(iius si Mers d";!- \oii iii\(iit( la syy<r/<////(', ne se duiilcnl yiKMc (jii ils iK s(uit que (1( maliulidils pl.iyiaiies clcsimciUiousdu moyen-Age.

— Tout ( (• que nos plus <>iaii(ls génies (le 1 ( poque ont pu fane a elé de créer des boutiques spéciales pour vendre «les cliemises ou des gilets de flanelle, tandis qui! y a tnùs on (piatre cents ans, la : sprcidlila hrillait dans tout son éclat -et dans hmles les branches du coninieire parisien.

i Non-seulement cliaipu' objet avait ses

3jj4|f ouvriers spéciaux, mais encore chaque

rue de Paris était spécialement afTec-

lee à la vente de ces maicliandises. —

Li' (piarlier des Lombaids est un de

reu\ qui mit conservé le plus longtemps

l'aspect du vieux Paris ; et il n'a ])as

fallu moins que la rev(duli(m de I7S1).

pour agiter les paisibles bouticpiiers qui

^ se succédaient d(! père en Mis, depuis

I deux cents ans, dans cet asile hei'edi-

taire des bâtons de sucre de pctmme,

des pralines, des pistaches et de toutes

les autres conlisei'ies.

Longtemps pas nu baptême n(! se lii

'i\ Paris, depuis la Bastille jusqu'à

^^l'extrémité de la rueSaint-Honoré, sans

|(pie le calant pari'ain n'allât faiic pro-

■'^visimi (le douceurs an Fiilclr Hnijrf ow

-i'2s lu I-: in: s lo mua uns.

(liez les rivaux de ce c«'lèltre founiisseur , (|ui était le livrlhcUemot {\c réjRXjue; ee brnier réellement ^'(/è/e s'est crainpoiiiié iiis((irà nos jours à son vieux eontptoir de la rue des Loniltartls, et a protesté le dernier eontre l'invasion barbare des épiciers (jui sont venus taire retentir le bruit «le leuis grossiers pilons dans ces lieux (pii n'avaient enleinlu, ]»endant des siècles , «pie le doux bruissement des pralines, qui nuit et jour tombaient comme de la grêle dans d'élégants cornets de ])apier doré, ou «lans «le cbarmants sacs ornés de faveurs roses.

La rue des Lombards a subi trois transformations bien distinctes, «lepuis son origine. — Cette rue, aujourd'liui penlue dans l'obscur et sale «(uarfier «le Saiiit-.la((pies-la-Hon«-lierie, fut, sauf les becs «le gaz et les trotloiis «'u asplialte, la véritable vue Lallitte «lu moyeu-âge. — C'est là «pie logeaient et ouvraient boutiipu' d'or et «l'argent, tous les marcliands lombards et luc([Uois «pii venaient exerc«'r à Paris le métier hu-ratif «le ban«pii«'rs «)U plut('»t de «'baugeurs, d<' préteurs sur gag«'s et d'usuriers.

Ce fut longtemps le cenlr«' linancier «le Paris : les courtisans «lu Palais- «1«' -Justice, al«»rs «pie b's rois de France riiabilaient , et plus tard tous les seigneurs du Louvre, «le l'Iiôtel Saint-Paul et «le la rue des Tournelles, vinrent tour à t«)ur emprunter «piebpu's beaux é«us d'«u" au soleil à c«'S bampiiers du m«)yen-àge (pie l'on cbassait ensuili' à coups de rigoureuses ordtmnances, ipiaiid on ne p«Mivait les rembourser.

Le cboix «piavaicnt fait les Lombards de «-ette rue, abrité«' par les bailles tours «le Sainl-.la«(pies-la-lbuicli«'rie , pour leur s<''joiir babilnel, lui Ht donner le ii«>in tiaditi<miiel de ces jnéteurs «rarg«'nt, «'t « <• ikmu «b* ni«' des Lombanis lui est resté, méni«' après «pie ses babitants primitifs eurent été expulses (!«' France à plusieurs repris«'s. — Avant d'être baptisée ainsi «In mmi «les Lombanis, cette rue fut appi'lée rue «le la Ituffctrric, — virus buj\'cU'vlœ, — probablement parce «pi'à c«'tte épo«pi«' on y l'aliri(piait des meubles et «les biillels. — C'est s«uis «-e nom (pi'elle lut c<mmiu«' au XIII' siecb', «'ton le nîtrouve mentionne «mi «livers titri's. — Ainsiilans un arrêt du parlemiMit daté du "2.") juillet irri'i, on lit: — Vinis Loiiihardo-

ritm qui vnlijuvitcr la Hifi'ktkiuk u mien pat ur la rue des L«»mbar«ls

(pii vnlgairemeiit est appelée la BiilVeti'rie.

Au siir|ilus, c«'tte «lésignatioii s<'mblerail prouver «pie le nom d«'s Lombartls, venus en Frami' avant l«' regn«' «le Saiiil-L«Miis. est aiili'ri«'ur à «■eliii «b* la linfl'rlevif. — En ir>84, c«îtl«! d«'riiier«' «lénominaliini était eii«-ore employée, mais la toiit«>-puissaii«-e de l'argent lit prévaloir le nom des Luiiiliards. cl dans cette lutte d'ins(-ri|itioiis c«' furent les usuriers (pii rnnpitrlfrt'Ml dclinitivcment. — .Mais si le mmi des Lombanis r«>sle à la rur, ils n y «b'inenn'iit |ias eiix-méiiies eternelleim'iil, «'.iran Wl' siécb' nous Iroinons ce «piarlier babilé par b's fripiers et l<>s tailleurs d<- poiir- |Hiiii(ls.

IIUK DKS LOMIJAUDS. !>2i>

(lepeudaiil la présence de ces premiers industriels, nous voulons parler (les marchands de friperies, ne se prouve aujourd'hui que par un faihle indice, par un seul passage du cdlholicon, ou on faitdireàM.de3/rt//<'M»f'; (|ue la duchesse de Montpensier, sa soeur, est allée chevchcr des (Irapcdii.v de la rue des Lomhards ; — ce qui a fait dire ingénieusement, de la Ligue, qu'elle tivait une politique de chiffonniers.

Si l'on peut douter que les marchands fripiers aient occupé l'ancien séjour des Lomhards, du moins c'est un fait authentique et avéré que les tailleiu's de pourpoincts y ont ouvert houti(iue jjcndant un certain nombre d'années.

Au XVr siècle, toujours par suite de cette spécial i té Aoni nous avons déjà parlé plus haut, ou comptait autant d'espèces de tailleurs qu'il y avait de (lilVérentes paities dans rhahillemcnt d'un gentilhomme. — L'un ne s'occupait que du pourpoinct, l'autre du manteau, celui-ci des chausses et celui-là d'autres choses encore.

Le pourpoiuctier devait avoir une grande importance et tirait sans doute grande vanité de sa jirofession, à une époque où Bassompierre, pour assister au haptémc du fils de Henri IV, se faisait confectionner un pourpoinct du prix de (piattu'ze mille écus. — l*laignez-vous donc aujourd'hui, (juand le tailleur le |)lus à la mode ne vous fait payer un habit que cin- (|iiante écus !

Les pourpoinctiers. après avoir dressé à petit bruit leur établi dans la lue des Lomhards, entraînés par un légitime orgueil, tentèrent une petite révolution d'éliquette dans le (piartier ipi'ils avaient adopté ; en consé- (|uence, un certain soir, les habitants de cette rue s'endormirent rue des Lombards et se réveillèrent rue de la Pourpoiiictcrie. — Mais les tailleurs n'eurent pas longtemps la satisfaction de voir leur c(U[)S de métier parrainer la vieille rue illustrée parles financiers du XTV'' siècle. — L'innovalion en fait d'écriteau ne dura pas, et en 1056, le nom des Lombards, qui n'avait jamais été complètement oublié dans le souvenir des Parisiens, reprit définitivement sa place, au coin de la rue en question, et désormais il ne fut plus effacé.

A un souvenir de mode, les habitants du ((uartier avaient préféré un souvenir d'argent, bien que ce nom des Lombards ne leur rappelât que la dure àpreté de l'usure, car si les bancpiiers italiens furent souvent persécutés, ils le rendaient bien à leurs débiteurs. — Patience de Lombard, dit Sal'val, était devenu ironiquement proverbial, pour désigner les poursuites les [dus actives et les plus impitoyables exercées par les créanciers contre leurs débiteurs.

J'ai lu dans un livre latin, à propos de ces banquiers équivoques, une petite anecdote que je vais tâcher de gazer en français :

Sous le règne des usuriers du moyen-âge, un desLoujbardsen (pH'stion

'jr.o

15 TE DES EOMHAUns.

;iviiit uiH' lille charmante : je ne sais plus quel gentilhomme emprunta (le l'argent au père, et voulut emprunter (juehpie chose à lenfant.

Le juif essaya de punir l'amoureux de sa lille, en menaçant, en poursuivant son noble débiteur, un gros dossier à la main, et par toutes les iu>ii's (le droit de ce temps-là; de son côté, le galant insolvable ne trouva rien de mieux à faire que de mettre le feu au logis de son créancier, pour enlever à la fois un titre de trois mille écus, et une vertu de seize ans.

La maison du vieux coquin fut brûlée; par malheur, si le bmibard ne sut |>oinl s'opposer à l'eidèvemenl de sa lille, il s'oppdsa trop bien à la soustraction de ses titres de créance : le genlilhdmme <levinl, avec laide du W\\. l'amant d'une vierge; mais, il resta le débiteur d'un usinier.

La riu' des Lombards faillit être incendiée touti' entière, ce soir-là; les juifs |)ei"dirent, dans l'incendie, beaucoup de valeurs, beaucoup de billets «pii ressemblaient, par anticipation, an fauH'UX billet de La (Ihàtre.

I n peu plus lai'd, notre amoureux <'onseulità restituer, en échange d'une (piittance généiale, tout ce qu'il pouvait rendre, avec la meilleure vfdonté du nnunle. Il avait pris une lille à son père : il lui reinlit la lille. et nu petit garçon par dessus le marché.

II en coiita au pauvre Lombard, une maison et trois mille cens d'or, pour devenir grand-pére devant Hieu.

(If'lle anecdote n'est rien; mais on en pourrai! I.iirc quebpic chose .ivec de Tespiit.

A partir du dix-septième siècle, la rue des l.oinliards n'a j)liis suhi de cliiiiigement de nom, mais elle a encore éprouvé bien des révolutions dans le personnel de ses coniinercants.

Avant de vous raconter les destinées modernes d(^ ce (juarticr, il nous reste à vous parler d'un édifice dont la renommée appartient à son histoire d'autrefois.

r/est dans la rue des Lombards que se trouvait anciennement la Mdisoiis des Poids du Roi, où venaient se vérifier les poids des uiarcliands et la valeur de certains objets; c'est dans cet établissement (prêtaient déposés les poinçons, matrices , étalons des poids et mesures (pii étaient en usage dans la ville de Paris.

La Maison des Poids du lîoi se voyait encore en 1772. ])ien (pi'elle n'eût plus son ancienne destination; depuis, on l'a détruite entièrement, et c'est tout à la fois un vieux souvenir bistori(jue de moins et un utile établissement de })erdu, car c'est surtout dans le commerce d'eijicerie (\w le marchand ne se fait pas faute de l'aire peser la balance du côte où il place sa denrée plus ou moins coloniale.

Aujourd'luii la Maisim des Poids du Roi est un tribunal de police corrcctioiuielle, où l'on condamm; à un /Vrt/K" d'amende le Ixudaiiiier (pii vole six cent kilogrammes de pain au public, dans le courant d'un trimestre; il est vrai i\\U' par compensation, le même tribunal comlannie à un an de prison le i)auvre <liable de Parisien affamé, (|ui se permet de prendre un pain d'un demi-kilogramme à ce même boulang(;r-voleur.

Le plus beau tem|)s de la rue des Lombards fut, sans contredit, celui (pii s'econla de l'an 105() à l'an 1800; tout le monde ne pouvait pas aller euiprunter aux anciens usuriers de ce quartier, par la raison excellente (ju'on ne prête qu'aux riches, tandis que pas un Parisien ne trou- \ait, au moins une fois dans sa vie, cpielques pièces de trois livres à dépenser pour faire le galant; toutes les femmes idolâtraient les dragées. (Ie|uiis les dames de la cour jusipraux plus simples grisettes.

Je ne parle pas des purruins; pour eux la course à la rue des L(ind)ar(ls était la première chose qu'ils inscrivaient sur leurs tablettes, en récapitulant les frais (|ue devait leur procurer l'honneur de tenir nu petit Parisien sur les fonts de bai)téme, en c(unpaguie d'une charmante marraine.

Tous les bmibons les plus délicats et les plus galants ont vu le jour, pour la première fois, rue des I^oudjards; cinquante confiseurs luttaient ( ontiuuellemenl de génie, pour inventer une nouvelle manière de rissoler les pralines et d'a<-commoder les pistaches ; leur es|)ril était continuellement en ebnllili<Mi connue leni' chaniliere , sans compli'i' (|ue deux reuts |)oetes se cteusaient la (crNelle, peiulanl les douze mois de l'année. pour rimer les ilerisrs i\\\\ arc ouipagnaienl invariablement cliaqne bonbon.

A ct'He heureuse éj)o«|ue, du moins, la poésie nvait un (lél)ouché cert lin, et un père de famille pouvait voir, sans trop d'inquitHude, un de ses Mis embr.isser le rulh- il'Apiilhni ; pour peu que notre poète eût la chance de connaître un confiseur de la rue des Lombards, il était sauvé ou à peu près ; on voyait de ces poètes se faire juscpi'à trois livres i)ar jour, eu confectionnant des devises, toutes plus amoureuses les unes que les autres.— Par exemple, il ne fallait pas travailler à ses heures, et Pégase devait être toujours bridé, chaque cent de devises étant payé six livres, prix tixe.

En 1843, bien des poètes regrettent l'année 1750, car les éditeurs sont encore moins généreux que les «ontiseurs : loin de donner un son d'un volume de vers, ils commencent par s«' faire payer pour imprimer des tpuvres poétiques; et encore, ces infortunés volumes ne Irouvent-ils un jour un peu de débit ipi'à laide de l'épicerie; c'est le poivre de (layeniie (|ui sert de passeport aux élégies les plus douces ; mieux valait encore l'alliance de la poésie avec la confiserie; c'était moins humiliant.

(-e n'étaient pas seulement les poètes du derniei- (udre, et au\(piels ou devrait même à la rigueur refuser cette noble qualiJication, ipii travaillaient pour les confiseurs delà rue des Lombards : (lilhort, cet illustre et inforluiié satyriqiu', confectionna lui-même de banales devises, et ce n'était pas pour lui les plus mauvais jours que ceux où il allait toucher (piinze (Ui dix-huit livres, chez le patron de la bouti(pie du F/</è/(' Ucnjcr, pour prix de siui travail littéraire de la semaine.

(l'est fort triste, n'est-ce pas? Eh bien, ce qui est plus triste encore, c'est (pie (lilbert était plus générensenK'nt payé par le confiseur cpi'il ne le fut dans la suite par monseigneur de Heanmonf; a[)res toutes ses luttes contre les l'urj/clopctlislfs et \v» philusoplies, le seul champion de l'archevê(pie d»' i'aris alla finir ses jmirs à la jiorte de cette église (huit il s'était constitue le défenseur : à l'Ilùlrl-hini !

Si j'en crois un article de M. I^ouis Lurine, intitule le premier pnHc tic lu nie (les Lomhards, c«; fut le malheureux (iilbert (pii inventa les hoiihons à la Dontt , dont le succès fut iimneiise ; notre confrère muis assure que les bonbons renfermaient re[>igiamme sui\aute, «'ii guise de devise :

(lapiicietix cl Noloiilaire.

.Son esprit s'égare en tout lien ; l,e voilà d'abord Iciic-à-leiTc ,

Kl puis, il vole jus(|n'à Dieu!

On l'a (lit : l'!nuile lidMc De nos |)upillons \olli^ein>.

Il biillix: tontes les I1eni-s...

l'A<T|il('' i'iniMiorli'ilc !

15 IK l)i:S LOMUAUDS. 'iS.'i

Va (|iH'l(|iit's jours plus tard, (iill)ert sCcriait , dans un liospic»; :

Au banquet de la vie. infoilunr convive,

.l'apparus un jour, et je meurs ; Je meurs, et sur la tombe où lentement j'arrive.

Nul ne viendra verser des pleuis !...

De nos jours, la devise a beaucoup perdu de sa vogue primitive; l'école romantique lui a porté un coup terrible, et il n'y a plus ffue les vieux habitués classiques du théâtre Français, et les jeunes blanchisseuses de lin (pii se laissent encore prendre aux charmes d'une poésie qui est pourtant si digne d'être goûtée, (piand les pistaches sont bien fraîches.

.\ujourd'hui Ponwrel et Berthellemot enveloppent leurs bonbons-nougats dans une MédiUtliov de Lamartine , et j'ai lu dernièrement un sonnet de M. Emile Deschamps, en faisant connaissance avec un bonbon au marasquin ; comme j'ai le courage de mon opinion, j'avoue franchement que je l'ai trouvé excellent — le bonbon au maras(piin!

Les seules pistaches au chocolat sont restées fidèles à leur petit distique :

« Peut-on ne pas mourir fl'amour.

.< Hnand on vous aperçut un jour. >.

Ou encore

« Dès que je vous vis . ô madame.

'< J'ai senti s'allumer ma flamme ! »

C'est un peu faible de poésie, si vous voulez, mais le chocolat pur caraque fait passer bien des choses.

De toules ces fameuses bf>uti(|ues de confiseurs, qui brillaient naguère dans toute la longueur de la rue des Lombards, le Fidèle Berger est resta seul debout, à l'instar du sage d'Hojace, sans s'inquiéter de toutes les ruines qui s'écroulent sur sa tète; il est toujours debout, la houlette à la main ; fidèle à son vieux quartier et aux vieilles traditions, il n'imite pas tous les Galants Parrains, et toutes les Belles Angéliques, ses anciens voisins et voisines, qui ont profité delà révolution pourémigrer de la rue des Lombards et aller s'établir dans les (piartiers de Paris où la mode a nouvellement établi son empire. — C'est à peine si ce vieux berger a fait une concession aux exigences de son siècle, en adoptant pour éclairer sa bouti(|ue le respleiulissant bec de gaz. — Il voulait avoir une éternelle lidélile, même à l'égard de son vieux quinquet a l'huile!

Par exemple, il est un antique et agréable usage au(juel toute la confiserie française est restée fidèle, et nous l'en félicitons bien vivement pour notre part. — Je veux parler des jeunes et jolies demoiselles de magasin (pii sont chargées de servir aux chalands les cornets de dragées et les boites de pastilles. — Dans tous les autres magasins, les demoiselles

tiôi

lU K DES 1.(>M[{AIU>S

(le roinploir (Uil l'Ic rcmphuccs peu ;i peu par des messieurs deromptdir (Iniil l'aspi'cl csl l»e;mc(uii) moins séduisant: il est allVeux.

F^ntrcz dans nn magasin de nonvennlés : nn commis vons déroulera les etoiïes moelleuses, (pii ne devraient èlre toueliées (|ue par la main dune femme. — Demandez du coton ou du (il chez un mercier, et vous verrez de gros doigts rouges chercher a d<Muèler les échcveaux. — Entrez dans un magasin de modes, et ce sera très scuivent un modislo qui vons défaillera toute la grâce d'une capote en satin, ou tout le mérite d'un bonnet en tulle; ce sera un ijarçoii inodistf cpii vous ap[»ortera votre emplette, à domicile.

I^es confiseurs seuls sont restés galants et n'ont pas dépossédé toutes ces jeunes lilles, de leur délicieux emploi; — ô confiseurs, soyez hénisl

('/est depuis une ciniiuantaine d'années ipi'a commence la phase actuelle de rcxistence de la rue des Lomhards: la contiserie a été peu à peu détrônée par re|»icerie, et lesucrede pommea du rnirdevant lesncrecandi !

Ea rue des Ecnuhards est aujourd'hui le (piarfier-gi'iieral de toutes les ilovrros coUmudes, puis(pie l'cm est convcmi de deiionmu'r ainsi jusqu'aux pruneaux de Tours, et jns(praux bri<(uets pliiisplioriipu's; — ce (ini prtuive (pie nos cidonies counnencent Iteaucoup plus près de l'aris (pi'on ne le croit généralement dans la S(»ciété. — .Mais si la rue des Lomhai'ds est livrée aux épiceries, du moins elle est liere de ne rm fermer dans scni sein (pw

tirs cjnfii'is ni i/rns. mi en d»'iiii-Hi-ns; ipi.nit an \ iili:airr cy;/c/c;- e;/ //;/. il

y est coinpléleinoiit iiicuiinu. Kss;iy<.'z de vous l'aiic M'i\ir mic (»iice de rassoiuide. ou un pelil j)()l de raisiuc, et vous serez bieu reçu! — Ou ue vend, dans ces lieux, du sucre candi (|u'au (juintal, el du hois de r(;glisse (|u'à la voie!

On ne se doute pas généralenienl, dans le piildie, du nonil)re de transactions din'erentes au\(|uelles a donne lieu le débit d'une once de chicorée, veiulue le matin |)ar le petit épicier du coin au \ieu\ <^aicon (|ui veut se réj-aler dune tasse de nndia. — Nous avuns dalioid le l'aluit ani (jui expédie a 1 entreposeur, puis celui-ci (jiii recède sa déniée au niarcliainl en gros, puiscelui-ci (jui la rt-veinl à Tépicieren denii-j^-ros, puis enlin le dernier qui Iractionne encore ses pa(|uets ]Jour le jietit épicier, leipnd enlin vend sa marchandise par petites l'raclions liuinéi)j}(itliiqucs, car il vous sert pour un liaril de cale si vous le desirez!

L'épicier en lin est plus ({u'iin marchand, c'est un véi'itahle [)hilaMllirope dans l'acception la plus nohle et la plus sainte du nom. A n importe quelle heure du jour et (piehjuidois même de la nuit, notre |)ersoiinage se dérangera de son dîner, de son soujx'r ou de son sommeil, jxuir vous vendre, (pie dis-je. piuir vous doniier un hriipu't phosphoriipie de deux sous.

El quand même vous n'auriez rien à demander à un épicier tpie votre chemin, entrez hardiment dans sa hontiipie, et il s'empressera de \ous salisfaii'e en vous reconduisant poliment jusipi'au seuil de sa porte, tout comme si vous veniez de dé|>enser ciniinante francs dans s(»n magasin.

Cette philanthrcqne est admirable, et je m,' passe jamais devant la hontiipie d'un épicier sans être tenté de saluer prorondeineiit le patron ûu logis comme un bienfaiteur de l'humanité. — Mais, jusqu'à ce jour, je n'ai pas encore mis mon envie à exécution. Du reste, si j'en viens la , je me garderai bien alors de passer par la rue des Lombards, car, vu l'immense cpiantité de magasins d'épicerie qui ornent ce (piartier. il me faudrait tenir mon chapeau à la main tcmt le long du chemin. Il est bon d'être poli, mais il ne faut pas senrhuim'r du cerveau.

Dans les iiiudernes magasins de la rue des Lombards, les jidies petites demoiselles de boutique, (pii jadis enfonçaient avec tant de grâce leurs doigts blancs et efhlés dans les bocaux ou elles puisaient les pialines el les pastilles, se trouvent rem[»lacées par de robustes garccms qui enfoncent jusipi'an coude leurs grands bras ronges dans des tonneaux de cassonade ou de raisiné de Bourgogne : la casquette de huître .m' pavane derrière les vitraux, où l'on n"a|tercevait jadis (pn-de cliaiinauts petits bmiiiels aux rubans roses !

Tout change dans la nature, et par consécpient dans la rue des Ltnnbards; aussi ce (jiiartier n'en restera-t-il |»as là dans ses traiisf(Mniati(Uis successives, et gràceaii \(>isinagede la rue lidiithulcdii qui vient dame-

UllE DKS LOMBAHDS

lier l'air elle soleil (l;ins loul ce quartier jadis si suniltre et si tenehreux. j3eut-ètre, dans une centaine d'années. Dieu et les maçons aidant, la rue des Lombards sera-t-elle une des rues les plus coquettes et les plus brillantes de Paris;— en 1943, il ne serait pas impossible que les banquiers de la €haussée-d'Antin reprissent leur domicile, dans ce quartier illustre quatre cents ans auparavant par le séjour des inventeurs de la LcHre de Chattfje.

Loris lli MÎT.

E ET PftSUGE DU CURE.

ous ne croyons pas nécessaire de lecliercher bien scrnpnleusement te qu'était, aux temps ([ne l'on pourlait appeler les temps fabuleux Ae notre histoire, le petit coin île Pans dont nous sommes charnue d'étudier les diverses transformations.

11 est aujourd'hui assez indifférent que l'emplacement actuel de la rue et des passages du Caire se soit trouvé ou non sur la voie romaine qui partait du grand pont de la Cité, touchait à l'endroit où, depuis, on a bâti les Halles, et là se divisait en deux branches qui allaient je ne sais où. Il importe aussi fort peu, que cet emplacement lut alors couvert de bois, ou qu'il fût cou- ^ <> vert de marais, quoique les historiens ne se soient peut-être pas bien entendus sur cette grave maliére. Quaiit à nous, nous serions assez disposes à ci'oire bonnemenl.

que sur la place en cpiestiou , il y avait à la fois des b(tis et des maréeages ; mais nous sonnues [trèls a nous incliner devani le [U'emier VA\e Ochiltree , ([ui ih>us dénM)n-

•iô8 HUE ET l»ASSA(;i:

Ireia noire eiTeiir sur cet iii)|jortaiil sujet. Nous ue coui|>ulseions pas non plus les vieilles chartes poudreuses conservées à ITlôtel-de-Ville el aux Archives de Paris, pour résoudre rigoureusement le problème de savoir si le terrain dont il s'agit appartenait, à une époque reculée, a la léproserie de Saint-Ladre ou Saint-Lazare, qui s'élevaitdans le faubourg Saint- Ueuis, ou s'il dépendait de Thôpital de la Trinité, qui existait à l'angle de la rue St-Denis et de la rue Grenetat. Tout ce (juailier était hors de r<,'nceinte de Paris sous Phili])pe-Auguste ; (-e lïil seulement sous Charles V qu'il devint partie intégrante de la ville, lors([ue les limites, (|ui s'ariétaient en 1190 aux rues du Jour, Bourg-IAbbe et Michel-le-C^omle. lurent portées en 155!» jusqu'aux rues Meslay. Sainle-Appoliue el Hour- Iton-Villeneuve.

Ce serait donc à partirde celle dernière e[»(>(|ue (|ue dexraitconuuencer notre lâche, pour que nous restassions tidèlesau litre de cet ouvrage. Mais nous ferons [)lus, et nous passerons tout d'ahoid à une époijuc rapprochée des temps modernes.

Mous supposons donc que nous sonnnes en [)l('in XVI' siècle, que le vaillant roi François l" règne sur la France, et que le lecteur peul embrasser d'un coup-d'ieil le quartier populeux où doivent s'élever plus lard la rue et les passages du Caire. Uien n'annonce encore ces maisons blaïu'hes ou gris-sale, régulières, alignées au cordeau, que nous voyons aujourd'hui; rien ne fait craindre ces longues et tristes galeries vitrées, où végètent maintenant les lithographes et les marchands de jouets denfants; m)ns sonnnes dans le Paris du moyen-âge, dans ce l*aris si sombre, si tortueux, si boueux, et ponrlanl si poelicpie, que la civilisation moderne et la ligne droite eflacenl tous les jours. Partout autour de nous se dressent de vieux el noii's éditices, dont le pende largeur des lues fail paraître encore la niasse [dus sombie, et dans ces rues crie, s'agite et se coudoie celle population barricdée de bourgeois all'airés, de moines el de uminesscs mendiants, d'écoliei's, de lilles-de-joie, d'artisans ambulanls, de gueux, (pii doiniaient à la ville ancienne une physionomie si eli'ange et si caiaclérisée. .Mais avant d'examiiU'r, en lui-même, le (piarlier ipii nous occupera plus j)ailiculien'inenl, jclons ra|)idenu'nt un ciuip-dd'ij sur les nu>numents qui ravoisinaicnl .

D'abord, dans la l'ue Saint-Denis, prcscpiCn face de rendi-uil ou deboii- ( he actindlemcnl la rue du Caire, se dressait le vieil h('i[Hlal de la Tiinile dont nous avons déjà parlé : il se conqtosail dune chapelle golhi(|iie. construite au Xll' siècle , el d inie s(nle de cloilre de grande elendue; [lar dei-riere, elail nu vaste enclos rempli d'arbres li iiitiers. I^aus l'origine, eel edillce, connue I indiipu* s(ni nom. avait ele destine a rece\ ni r les paii- \ |-es malades, et il avait ete desservi par (b's moines d'un ordre particulier, qii on avait ^\\\\\ii\\\t\)r^ l'icii'.^ \lli(is, a (Milse des paeiliipies lietej»

])i CAii'.i:

>uf l('Si|iK'll('S ils ctaitMil inoiiti's kiisqiiils alhiieiil qiièlfr dans la ville. >]nlli(Mirons('mf'nf, malgré l'appaience touUî déhomiaire de ces religieux, ils avaient dilapidé les fonds de leur hospice, si bien, qu'à l'époque dont lions parlons, ils en avaient été chassés depuis longtemps, et les immenses Itàtiments de l'hâpital de la Trinité avaient été mis à la disposition des célèbres confrères delà Passion, ces premiers disciples de l'art dramatique en France. Les confrères étaient des marchands, des ecclésiastiques, des magistrats, qui s'associaient pour représenter des Mystères, et jouaient la comédie bourgeoise à la plus grande gloire de Dieu; leurs séances

avaif-nt lien dans la plus l)elle salle de la Trinité, et là, les dimanches et l'êtes, l'Evangile el la Bible étaient travestis pendant toute la journée, en présence d'une foule bruyante et tumultueuse.

L'n peu plus haut dans la rue, se trouvait la fontaine du Ponceau, monument fruste et grossier, mais ([ui avait l'avantage de fournir, en tout temps, aux habitants du quartier, une eau claire et saine, provenant de l'ancien aipieduc de Saint-Gervais. C'était à la fontaine du Ponceau que Louis XI, faisant son entrée dans sa bonne ville, fut reçu par « des sau- > vages combattant, et par trois belles tilles faisant personnages de sirènes " toutes inu's... (le qui était chose bien plaisante, et disant de petits motets " et bergerettes, » tandis que la fontaine rendait du vin et du lait, toutes merveilles (huit le naïf Jean de Troves nous a transmis le souvenir.

i>'i<» KUI-: E\ l'A SS A (il:

La porte ou bastille Saiiil-Deuis terminait la rue du côte du Nord, uon |»as, comme on le pense bien, l'arc-de-triomphe élevé par Louis XIV, que

nous voyous aujourd'hui, mais une véritable porte de place «le guerre, composée de deux grosses tours avec herse, pout-levis. fossés et corpsde-garde extérieur. A partir de cette porte, la muraille de la ville allait, sans interruption, jusqu'à la porte Montmartre, toute hérissée de créneaux, de guérites de bois et de canons ; au-dessus de la muraille, on pouvait néanmoins apercevoir encore la butte des Gravois et le petit village de Villeneuve, situé à peu prés à l'endroit où se trouve aujourd'hui le boulevart Bonne-.Nouvelle ; puis au-delà, parmi les arbres verts de l'enclos Saint-Lazare, on distinguait les vastes bâtiments dé la léproserie, et dans le lointain les piliers lugubres de Montfaucon, avec leurs grappes hideuses de suppliciés.

Quant au quartier même, dont nous n'avons décrit jusqu'ici que les abords, ce n'était, à l'époque où nous nous siipposons transportés, qu'un assemblage imuionde de maisons de bois écloppées et boiteuses, dont le pignon était tourné vers la rue, et dont les poutres croisées en forme d'X formaient sur les" façades de bizarres ligures géométriques. Ces maisons de hauteurs inégales, pressées l'une contre l'autre, croulantes, véritables tanières à peuple, formaient un amas discordant et confus qui s'étendait presque jus(|u'anx Halles. Des rues étroites et fangeuses se glissaient à travers ces masiu'es, tournaient, revenaient sur elles-mêmes, et altoutissaient souvent à un cloa(|ue repoussant. INi l'air, ni le soleil ne pénétraient jamais dans ces venelles infâmes, d'où s'échappaient, en toutes saisons, des odeurs nauséabondes. Pas un couvent, pas un hôtel, pas un noble édifice ne projetait la pointe élancée de ses tourelles audessus de ces toits [dcbiMeus dans t(tut l'espace compris entre la rue Monlorgueil et la rue Saint-hcnis d'une pari, la rue Maiiconseil et l'eiu placenicnl de la rue Tbevenot, de laulre. Seulement, en dehors de ce cairc de conslructittns misérables, d'impasses humides où végétait la population la plus pauvre et la plus méprisable de Paris, entre la rue Saint- Sauveur et le rempart, s'élevait isolément une église surmontée d'un cbiclier gothique, entourée de cloîtres réguliers et de vastes jardins, (pii reposaient un peu le regard des constructions hideuses dont ils elaienl viùsins.

(^elte église et ce couvent appartenaient aux Fillrs-hini : ces babilalions misérables que nous venons de depeindic. elaienl /(/ Cour des Miracles; ncuis allons donner rpu'lqnes di-tails sur ces deux reniacipiables elablissemenls.

Il est diflicile. sinon impossible, de pailer de la (Ion nies Miracles après I illustre écrivain delà Noire-Dame de Paris; mais il entre iiecessairenieiil dans notre cadre, pour que l'Iiistoire du (|uarlier dont nous nous o( en-

1)1 CAlUlv t>11

poii*^ soil aussi c(»in[>l('tr (|m' possible, de raj)[)('l(M' ici (jii('l(|iii's traits du uiaj4uili(|U(' ouvi"a;;(' dont Victor IIuj^o a dotr- lujtrc cimmiuc.

D'abord , uous ferons remanjuer que cette déuoiniiialiou de Cour dis Miracles ne s'ajipliquait pas exclusivement à l'impasse (|ui porte aujcuir- (l'^iui ce nom; il y avait dans la ville jdusieurs asiles de ce yenre. Dulanre cite parmi les plus célèbres : la Cour du Roi Fruurois et la Cour Saiutr- Catherine, situées tontes les deux rue Saint-Denis, la Cour de lu Jussii'uur. les Cours des Miruclrs de la rue du Bac et de la rue de Jieuilly, etc. On peut y ajouter les rues de la Grande et Petite-Trnanderie. des Mauvais- Garçons elles trois rues desFrancs-Bourgeois; en jieueral, les lieuxqni ont conservé ces dénominations de Francs, servaient autrefois de refujie aux gueux et aux vagaltonds de Paris.

Sous Louis XIV, la Goiir des .Miracles dont nous parlons s'elendail entre l'impasse de ll^loilc et les l'ues de Damiette et des Forges; son entrée était dans la rue .Neuve-Saint-Sanvenr. Sauvai, dans son livre intitule Histoires et Auliquités de Paris, en a laissé une descri|)tion détaillée (pie uous allons rappoiter :

« Elle consiste en uiu' place dune gramleur tres-consideralde et en un >' très-grand cul-de-sac [luant, boueux, irrégulier, ipii n'est |)oint pave. » Autrefois il contiiiait aux dernières extrémités de l'aiis. .V pr<'sent il " est suite dans l'un des (juartiers des plus mal bâtis, des plus sales et des » plus reculés de la ville, entre la rue Montorgueil, le couvent des Filles- » Dieu et la rue .Neuve-Saint-Sauveur, comme dans un autre monde. Pour » y venir, il se faut souvent égarer dans de petites rues vilaim-s, |)uantes. •• détournées; pour y entrer, il faut desceiulre une assez longue pente. » tortue, raboteuse, inégale. J'y ai vu une maison de boue à demi- > enterrée, toute cliancelante de vieillesse et de pourriture, (jui n'a pas " quatre toises en carre, et où logent néanmoins plus de cinquante mé- '• nages cbargés d'une intinité de petits enfants légitimes, naturels ou » dérobés. On m'a assuré que, dans ce petit logis et dans les autres, ba- " bitaient plus de cinq cents grosses familles entassées les unes sur les » autres. Quelque grande que soit cette cour, elle l'était autrefois beau- » coup davantage. De toutes })arts, elle était environnée de logis bas, en- » foncés, obscurs, difformes, faits de terre et de boue, et tous pleins de » mauvais pauvres. »

On ne sait pas positivement, si le droit d'asile doiit jouissaient ces quartiers, était le résultat de privilèges accordés anciennement à la corporation de l'argot, ou l'elfet dune longue tolérance de la jtart des prévôts et autres justiciers de Paris ; toujours est-il que les soldats du guet et les gens de garde redoutaient d'y pénétrer, moins par respect pcuir ces privilèges, que par crainte de voir cette bideuse population se ruer sur eux a la première alerte. S(»it de jour, soit de nuit, un certain cri (pii retentis-

•iii lUlK ET TASSAI. !•:

siiU lit' maison cil maison, (le IioucIr' en iKtiulic, cl se icpaiidail en (|ni'l (|in's minutes dans toute l'cnecinle, aunoneail l'invasion des suppôts de |)(dice dans ce royaume de la gucuserie. A ce signal, (tn s'armait, on nuirait dans ce dédale sombre do rues, que Victor Ilujio compare à « un cclieveaii de lil brouillé par un chat, » et mallieur à l'esconade d'archers, aux seri;ents, aux soldats du //Hef-rtSA'/.v on i\n niicl-nn/al , ([ni s'étaient enyaycs dans ce nid de brigands; le moins (piil pouvait leur ari'iver était de s'en retourner roués de coups. Nous nous empressons d'ait^nler (|ue ces Inaves miliciens de luiil. tout habitues ipi'ils étaient à èlre battus, s'exposaient très - rarement à la colère des liabilaiils de la (loiir des Miracles; ils les laissaient aussi tran(juilles (pie possible, et ils se couleiilaieut de molester les inolTeiisifs bourgeois (|ui conireveuaient aux regleuH-nls de la |iolice d'alors; il y avait moins de danger cl plus de prolil.

IN'iidant le jour, la (lour des Miracles était silencieuse el solitaire; tous ses hideux habitues la (piiltaieut des le matin, et relluaieul sur la ville eu itandes de baleleiii's. de Ixdiemieus, de iiidUri's de sdlrs iiirticrs, de meiidiaiils. (reslro|)ies; de sorte, (piun étranger n'eut |>as trouvé grande dilréreiice entre ce (piarlier el certains aulres (|uai tiers pauvres de l'aucieu Pai'is. Mais le soir l'aspect cliaugeail ; les cabarels bmgnes, les laverues it-poussanies dont la (lourdes Miracles elail semée, s'eclairaieni abus, et il eu s(uiail des chants iuràiues, des cris el des trcpiguemenis. On \ovait rentrer de toutes parts les gueux (pii avaient passe la journée a exploiter le pave de la ville; les aveugles voyaient clair subilemeiil. les boiteux jetaient leurs bourdes, les maliiigreux ellacaieni leurs plaies postiches; les l'eunues «pii exercaieiil la prtd'essiou de imiinrs iiirrcs. déposaient les deux (Ui trois marmots demi-nus (pi'elles avaient bmes le malin, el les reslituaieni a leurs véritables propriétaires; puis, maliiigreux, euranis, pauvres mères et eslivtpies, allaient s'enivrer dans leur cabaret d'an'ecrMUi, car nue des lois bmdamenlales de la Cour des Miracles, elail (|i''"l ne l'allail rien garder |Mtur le lendemain, el les orgies se prolongeaient aussi lard dans la nuit ipu' le peruu'llaieiil les prolits de la iournee.

Nous venons de parler i\t'>^ lois de la Cour des Miracles: le idyaume de I argol avait, en ell'el, un ((mIc (mi rminulaire (bml on execulail rigoureusement les disposilimis; il faut dire (pie ce code prescrivait le V(d. le bri- ^iaildage el la licence la plus elVreuee. I>aus la ('.(Mil' des Miracles, ou ne c(ninais>ail ni baplèiue.ni mariage, ni eulerrcnuMil, ni aucun sacremeiil : cependaiil. les aigoliers n'elaieiil pa^ pour cela prives de religion, car. cluKUie l'ois (pi'(Mi les acciisail (riui|)iele. ils UMUilraienl (levolemenl siii leur place principale, dans nue grainle niclie. a l'angle A uur maismi. nue sialue de pierre, represenlaul le i*ere l^leincl, tpi'ils avaieill A(dee (lan> l'egli^^e de Sanit-l'ierrc-aiix- Ifo'iils. |,cs argoliers axaieiil an^si une (U'ga-

Typ l-an "il><-

Rue et passage du Caire. - Cour des Miracles.

iiisiilioii |M»lili(|iic ; ils cliiicnl cIjisscs rii (lincrriilcs c.ilcjittrirs, siiiviiiil la specialilc <!<' leurs |»i(ttcssi(»iis, et ils olii'issaiciif tous à un chef qu'on appelait If i(»i de Tliiincs on Grand Co("'sr<'. I.cs catcyorics principales étaient relies des (lapons, des Francs-Miton et des Uil'odes, c'est-à-dire celles des voleurs, des mendiants et des vagali(Mids. I>e clief on roi était electil'; il étaitchargé de conserver les lois et de les faire exécuter. Le signe (le sa dijfuité étiiit un ••ros martinet ou hoidUtijc. avec le(piel il pouvait caresser les épaules de ses sujets, huscpi'il eu avait la i'anlaisie. Il paraît aussi qu'il avait nue certaine part «lans le produit des vols et dans les profits de toute nature (pie faisaient ses intérieurs ; (ur déposait les offrandes à ses pieds, dans nu liassin, et c'est de là, dit-on, (fu'est venue l'expression vulgaire de cracher au bassinet. Sa liannière consistait en un chien mort porté au bout d'une fourche. Dans les processions de la fête des fous, et dans les cérémonies (pie l'on appelait le^s montres, le io\ de Thunes marchait après le duc d'Egy|»te, enUuiré de ses archi-sniqn'ds, el il précédait les hauts dignitaires de l'empire de (ialilée.

On comprend (pielle liiureur devaient ins[>irer aux digues bourgeois de Paris cette hideuse repuldi(pie et le cloacpie qu'elle lialtitail. La plus grande injure (pie l'on pût l'aire à un homme a été, pendant plusieurs siècles, de l'appeler cc//(/y7><' (/c /^t Cufir des Miracles. Aussi il n'y avait pas de marchand timoré, de timide clerc, de |)asse-v(dant candide, (pii osât regarder le (piartier maudit de plus près que la rue Si-Denis ou la iiie Moiitorgueil; les femmes faisaient un grand détour pour l'éviter, et le plus hardi gendarme eût hésite à s'y aventurer de nuit.

dépendant il y avait une classe de la p(q)ulati(m parisienne, (pii enlieleiiait fre(piemment des rapp(uls avec les argoti(U"s. Quehpiefois le soir. après l'heure du couvre-feu, au moment on les assassinats el les vols commençaient dans la ville, ou voyait des individus vêtus de grandes rohes. le visage voilé, se glisser comme des (uultres le long des murailles, et pénétrer courageusement dans la (lonr des Miracles, (lliose étrange! ces personnages si hardis étaient des moines.

Pour s'e\pli(pier ce fait, il faut se souvenir t[\u' les moines dahus vivaient pcmr la plupart des dons faits à leurs couvents, à leurs églises, ou au saint d(mt ils c»mservaient les reliipies. Pour (pie tel (Ui tel monastère reçût donc le plus de legs pieux, il fallait (piil fut eu reputati(m de haute vei tu. et (pie s(m saint patron manifestât sa sn|teriorilé sur tous iesautres patrons de tous les autres couvents de la terre; il fallait, en un mot, (pie bon gré, malgré, le saint patron fit des miracles.

Or voici ce ipii arrivait le lendemain im le surlendemain des visites dont lums venons de parler, dans le (piartier des gueux. Les lions moines faisaient une procession solennelle dans Paris, portant sur leurs e|iaiiles la châsse de leiir hieiiheureux )»atrou : on se prosternait, on se signait

Ull': KT PASSAT. K

(Icvotcniciit siii' leur pjissii^c. T(tnl-;i-((m|), iiii lioininc piiralysc d'un ln'as, on lidittMix. (•u('i)il<']>ti<|n(\ Iciidaif la l'oulc et clicicliait a lonclicr la châsse

4 ^ ;ii|'"'?r^'M

(|iii coiitciiail les it'li(|ii('s ; un le rcpiMissail, cm le frappait, il ne se rclnilait pas. Il collail ciiliii ses lèvres eoiilre le collVe sane, el loiil-a-((>n|i, ù proilige! le pai"al\ li(pie ajiilail son liras, le lioiteux rejelaif sa lie(piille loin (le Ini, et marchait droit conune nn archer dn roi, l'epilepliqiM' cessait d'ecnineret se decdarail ^neri. Le peuple était enn'rveille, car depuis dix ans, (piinze ans. le paraix li(|ne était noloirenu'nt parah tiipie, le lioilenx hoitetix, répilepti(|iie épileptitpie; on le connaissait, on Ini avait (hnnie cent fois l'aumône. Le lait était patent, les preuves a l'appui elaieul là, le miracle était incontestalde ; il était reccunni (pie le Saint de tel c(Mivent (Uait le plus ^raiid Saint dn (ici et de la teiMC. l-es lampes (rarj.;('Ut el les e.\-voto aflluaient a sa chap(dle, les d(niali(»ns. les le^s pieux au tics(n' (hïses desservants, et... voila p(nn'(pioi les nniines de l'aris avaient souvent affaire aux argotiers. elpour(|Uoi il y avait tant de prodii^es an moyen-à-ic Telle ('tait la (lourdes .Miracles, a l'eiiotpie dont nous parlons; l'cceptacle (\t' toutes sortes de vices, repaire de (hdiaiiches, asile avoue t\\\ \ol. dn recel, (hnneiirtre, (die a snhsist(;JiiS(pr;i li(mis \l\ . sans (piavanl Ini, aucun souverain ait son^e a détruire celle plaie (pu- JNiris p(M'tait a son llaru' , sau> (piain un e\eiu-uient , auciui désastre piildic n'ail lM',Mi((in|i .illcrc ^a nion^lrncn^e or^aiM>alion MalhcoK ii-enieni pour les

DU CAIUE. ^24".

giu'iix, Louis MV l'ut plus jjilonx de son aiititrilc qu'îiiu'uii de ses piv-dr'cesseurs; il ne voulut pas (ju'il y eût dans Paris d'autre roi cpie lui, el la gloire du roi de Thunes en particulier lui faisait ombrage.

Un jour donc, en 1050, je crois, les habitants de la Cour des Miracles virent une foule de soldats, de gens de justice, de commissaires, pénétrei" effrontément dans la rue Neuve-St-Sauveur, ce vieil et dernier refuge de la gueuserie parisienne, ce sanctuaire redouté, dont aucun homme portant hallebarde ou vêtu d'une robe noire n'avait osé enfreindre les privilèges. On voulut résister, mais hélas! on n'était pas en force ; une armée l»resqu'entiére cernait le (piartier. Tous les coquins, vauriens, vagabonds, mendiants, estropiés, les coquillarts et les sabouloux, les nanjuois et les malingreux, le roi de Thunes lui-même, avec sa cour et ses officiers, tout fut pris, examiné, trié; on envoya les uns dans les prisons de Paris, on fonda pour les autres l'hospice de la Salpétriere, on jeta bas queh|ues' maisons, on élargit les rues, on assainit le quartier, et de ce moment la Cour des Miracles n'exista i)lus. Henserade fit un charmant ballet intitulé La Nuit, où les transformations nocturnes de la Cour des Miracles formèrent un épisode fort comique; le ballet fut joué sur le théâtre du Petit-Bourbon; le roi se divertit beaucoup, et trouva que ces mœurs étranges étaient racontées en vers fort galants. Singulière destinée des choses humaines! La Cour des Miracles devait avoii' p(Uir oraison funèbre! un ballet de Benserade... !

Passons maintenant à un autre sujet. Nous avons dit (pie l'ancien (piartier des Truands était adossé du côte du nord au couvent des Filles-Dieu, aujourd'hui entièrement détruit, et dont les jai'dins, postérieurement a Louis XIV, s'étendaient assez loin sur l'ancien territoire des argotiers. Voici ce que c'était (pie ce couvent.

Dans le C(Mirant du treizième siècle, (inillauiiic Ml, (•vè(pi(' de Paris, fonda, dans la rue apiiclce (■n((»r(' aujouidliiii impasse des Kilies-Dieu, près de la rue Basse-Porte-Saiut-Deuis, une maison religieuse destinée à recevoir les pécheresses, 7»/, />r'//</a/(f /<'»/■ /vV, muiicnl ultiisr de leur corps cl à la fin étaient tombées dans la mendicité. » Joinville dit (pie Saint-Louis accorda à cette institution une rente de quatre cents livres; mais cette smnme était sans doute insunisante, puisqu'au moyen-âge, les Filles-Dieu allaient mendier dans l'aris avec une infinité d'autres moinesses et moines (|ui exploitaient alors la charité puhliipie. Elles parcouraient les rues,dusoir aumalin,en criant: Du pain pour Jésus notre Sire ! et cettevie errante fut sans doute pour elles une cause première de démoralisation, h'ailleurs, bien (pielles eussent échangé la ceinture dorée contre l'habit de bure, les bijoux précieux contre le cha|)elet de bois, elles se souvenaient toujours d'avoir été les sujettes du roi des Kihands. ci. Ai\\\^ W pieux asile (pii leur avaii eleouveil. elles juiaieiil, ("i pldlanalioll ' elles

'Ji<; 15 iK i:t passai; k

sCiiivraicnt et mciiaiciil im«' vie dissolue; si l>i«'ii (|ii";ui li(Mi d'èlic des exemples d'edilication pour les lideles , elles Mêlaient (|iie îles objets de scandale. Aussi une réfonne fut Inentôl nécessaire: le noniltiv des recluses, (jui était d'aliord de deux cents, lut réduit de moitié, la rèi;le devint plus sévère, la surveillance «les autorités ecclesiastiipies |)|us rilioureuse, et on parvint, ou à peu prés, à translormer ces indociles pénilentes en relijiieuses.

Mais le couvent des Killes-Dieu avait du malheur, cl il seud)le (piune cruelle fatalité ait toujours pris à tâche de contrarier les l>onnes intentions de ceux (jui lavaient institué. A peinedes traditions de piété et dexpiatittn connnençaient-elles à s'y établir, (pie les environs de l*aris dcninreut la proie de ces bandes indisciplinées, qui les ravagèrent tant de lois à cette epo(pie; c'étaient tantôt les cvmjndjnies, tantôt les Anglais, taulôl ces ramassis de brigands ipii n'appartenaient à aucun peuple, à aucun pays.

On peut juger combien ces invasions de soudards brutaux et elVrénés portèrent dedésordres dans li' monastère et nuisirent aux bons elVetsdes predications.C'etaienl tous les jours nouvelles violences, nouveaux |)illages; la peste etla famine qui sévirent si souvent à Paris et dans les alentours pemiant les !')""= et li""' siècles, ne C(uitribuèrent pas |>eu au relà- <hement forcé des nueurs; enlin, scms (lliarles V, un.' gramle calastrophe termina cette premièi-e phase de l'histoire des Filles-Dieu : leur maison l'ut |)iise. pillée et brûlée |»ar les Anglais, et elles furent elles-mêmes dispersées pour (piel(|m' temps.

Néanmoins la pensée qui avait présidé a l'établissement du coinenl des l"illes-l>ien était trop sage en elle-même, et Paris a conteiin, en Ions temps, trop de folles créatures, susceptibles de cbi-ichei' un refuge dans une maison de ce genic. pour (pie celle-ci fût supprimée. Aussi ne larda-l-on pas a construire un nouveau couvent beaucoup plus \aste et plus beau que l'aniien. et celte fois il fut cmnprisdans la non\elle enceiutede Paris, que venaient de Iraicr les Ktals-lieneraux. pendant la rapli\ile du loi .lean. Il s'élevait précisément a reiidiidl occupe aiijoiird liiii par les |»assages du (laire. et il elailappiive a la muraille. De la sorte, il elail pariaileiiieiit i^araiili coiilre les eiiiieniis du dehors, el il ne (lésai! plus avoir a ( raiiKJre (pie les ennemis du dedans.

Mais, ('(niiiiie nous ra\(ms dit. celle iiisliliilion .ivail du inalheiir. el les elforls de ses pidlecleiiis. pour améliorer les ici lii>es. seniblaieill loiijoiirs tournera leur deimualisaliou pins promple. Le désordre se mil doue «le nouveau dans le (diixenl t\r> !• illes-Dieii ; sans doute, ce devail être llin- lildc besogne (pie de eoiiv eilir do pécheresses ( (Uiiiiic ou en trouve encore aujourd liui dans Paris! Itrel, une seconde i'el(U°me devin! Iiieiil('il nécessaire, el, p(Mir arrèler les deb(M'demeuls des recluses, (Ui les asMijcIlil.., a la re;:le de l' diilcv raull . c »'sl-a-dire, a r(M(lre moiiasli(pie

lU CAIIii: !>'(7

thiiis lci|iit'l lr> limmiirs et les IciniiH's vivent en cuiiiimiiKiiiti', smis l;i >mvfillim(c (riiiif ;il»l><'sst'. >»tiis regrclloiis de ne |>;is ((tnii.illrc le non: «In sage et pieux personnaiie (|ui conseilla à C-haiies VIII celle elrani;c niesnre, cl (|ni pielendit arrèlerpar là les deboi'denienls des Filles-Dieu : son nom niéritjul de passer à la postérité.

Eh bien! tout cela n'était rien encore ; !<' iiénie dn mal réservait à cette malencontrense maison un désastre j)lns terrilde (pie tous les autres.

("i'étail en I(^)i8, an commencement des troubles de la Fronde, pendani la minorité de Fouis XIV. A «-elle époipu'. Paris elail parcouru cliaipu' iniit par des l)au<les de vafialxunls el de pillards, voire <le jeunes f.:enlilshommes, ipii faisaient la (bdtaiulie. rossaient le ^uel et detr(uissaienl les passants par occasion. FiU' nuit donc de celle aum-e si célèbre à Paris, par la Journée des Bairieades, uni' foule dlionimes armes ei masipu's se dirigea en sileme vers le couvent des Filles-Uieu. Fn un instant, la maison et les jardins furent investis, on a|)posa des échelles aux feiu'lres et aux murailles, et on donna l'assaut au couvent... On ne pilla |»as, ou n'incendia pas les bâtiments, l'ej^^lise ne fut ]»oint profanée, et cep<'ndaul ce fut un scamiale immense dansl'aris, le lemleiuain matin, lorsipu' l'on apprit jusqu'où avait été poussé le sacrilège. Vertueux Guillaume de Paris, cpudle eût éh' votiT douleur, en voyant votre généreuse fondation atteimlre si mal le but (pn'vous aviez marqué !

Une pareille aventure eût suffi pour perdre entièrement de réputation une autre maison ndigieuse; mais, comme nous le savons, le couvent des Filles-Dieu n'avait jamais eu et ne pouvait avoir un bon renom; aussi le fait avait-il moins de gravité que s'il se fût agi de telle ou telle abbaye aristocrati({ue où les reines venaient fiiire leurs dévotions. A la cour, on trouva la chose fort plaisante et on en rit tout haut. Du reste, lorsque Louis XIV travailla à épurer les mœurs en France, tout en se livrant, sans contrainte, à ses propres passions, le couvent des Filles-Dieu ressentit l'influence de la réforme universelle; les recluses s'anu-ndèrent tant bien i[\\e mal, l'anecdote de 1(»48 fut oubliée, et, jus(|u'à la révolution de 1789, il ne |)arait pas que celte nuiison ait été un foyer de scandale, plutôt que les autres maisons religieuses de Paris.

Il nous reste à parler d'un singulier privilège (pi'avait autrefois le couvent des Filles-Dieu. Lorsipi'un criminel devait être pendu au gibet de Montfaucon, et lorsqu'on le conduisait au supplice, le cortège sinistre s'arrêtait devant la gramle porte du nmnaslère; on faisait descendre le coudannu' du tombereau, et toutes les religieuses, la supérieure en télé, venaient. \iu cierge allume à la main, le recevoir processionnellemenl. Puis, on le conduisait, ttuijours en procession, devant un Fdirist (pii elail suspendu exterieurenu'ut au chevet de l'église, et ou le lui faisait baiser.

:)18 liLIK ET PAS S A CE

Alors le roii(l;minr rcccviiit soltMinollcnuMif des niiiiiis de la supérieuiv, trois inonraux de jxiiii cl un l'ervc de vin, et on se reineliait en marche

SRUe^OT

pour le (diidiiire au siipidice. .N \ avail-il pas, dans eel usage d'ollrir du pain et du vin à un luallicureux (pii allait niouiir, (|uel(|ue chose de naïC ipii peint parlaitenu'ut nos bons aïeux '

lii pauvre dialile «pii.je \\o sais pour ipu'i nieiail, avait été c(uidaiuur a être pi'udu a McuiHaneou, et (pii venait de recevoir de la superieurrdes Filles-Dii'U l'oIVrande iM'dinairc, avala lran(|uilleuirul le \iii(>tniit le pain dans sa poche; puis il reunnita dans la fatale «harretle. Siui C(Uiressenr, <pii u'i'tait pas lelleuienl occupe de sa mission charilahle (pi'il n'eu! remar(pM' cel acle de sin|4iiliéi"e previivaine. lui dt^nauda a (|uel usage il |»ouvail destiner le pain (pi'il avait mis en reserve :

— " .rimagine, nnin père, répondit le malheureux. «pu' les hiuiues somms uioul donm- ce paiu-là ponrqu'il me serve eu paradis, car eu ce UM>udeci, je n'eu aurais plus (pu' l'aire. »

Le conveiil des Filles-Dieu s'éte'idail depuis la rue Saiul-heuis jus- • pia la rue de ildinhou, anciennement appeh'e rue Sninl-Cvine-dii-iniliriidi's-l'^ossrs, et depuis la rue actuelle des Killes-Dieu juscpi'à la moderne (lour des Miracles. I>e heaux jardins, ipii plus lard lureul Itonles de uiaixius. en étaient des de|ieudauees. Le ((Miveut. iii hii-uieme. cnusislait en un \asle earre. doul l'église de jurnie re< lani;iilaire. eniiverle en

IM CAlUi: -iV.»

ploml) cl suinioiilec iriiu pi-lit tloclicr en iticrii- iriiii Iraviiil »''|«'|Jiiiiil, IVtrin;tit une des faces vers la nif des Filles-Dieu. Les tmis autres e«'»ti's contenaient les cloîtres et les Itàtiuu'uts (llialiiliilion; au centre était un parterre toujours bien entretenu par les recluses et un [letit ])assiu d'eau vive. J/ensenil»le de l'éditice (itait noble, régulier, mais n'avait rien cpii dût frapper particulièrement l'attention.

Voilà ce qu'était , dans les siècles antérieurs , le (piartier dont nous sommes cliargés d'écrire l'iiistoire; passons maintenant a l'origine et à la pliysionomie du quartier moderne.

A l'époque de la révolution, le couvent des Filles-Dieu fut supprime comme tous les autres couvents; l'éditice fut vendu et démoli, l ne; compagnie se constitua alors pour l'exploitation des vastes terrains laissés vacants, par suite de cette démolition, au centre de Paris, dans un quartierpopuleux. Cette compagnie, dans un but de spéculation, décida qu'une rue allant de la rue Bourbon à la rue Saint-Denis, serait percée sur l'emplacementdes anciens jardins des Filles-Dieu, et que des passages vitrés, dont la mode commençait alors à se réi)andre dans Paris, seraient construits sur les ruines du couvent. Les plans furent adoptés, on trouva de l'argent, les ouvriers se mirent à l'œuvre, et il en résulta la rue et les passages que nous connaissons.

Or, l'inauguration de ce (piartier eut lieu en 1798, aimée grande et glorieuse dans nos annales. Bonai)arte venait d'entrer au Caire avec cette belle et brave armée d'Egypte, à lacjuelle de nos jours qnelques rares vétérans sont si tiers d'avoirappartenu. Cet événement avait excité en France, et surtout à l'aris, le plus grand entbousiasme; et la compagnie dont nous avons ])arlé, résolut, par un sentiment buiable, de rattacber le souvenir de ce magiiiti(pu' fait d'arnu's au quartier (pi'elle était occupée à reconstruire; elle lui donna donc le nom de rue et de passages ihi Caire. et l'ensemble fut appelé foire du Caire.

("était fort bien ; malbeiireusement on ne s'arrêta pas là. Afin (pion ne put se méprendre sur le sentiment patrioti((ue des constructeurs, on cbercba un moyen de donner au (piartier nouveau une sorte de couleui" locale, un caractère à la fois oriental, égyptien et glorieux, qui rappellerait la Pyramide de Gigeh, le temple de Denderacb, etces villes superbes de l'Orient que le général Bonaparte venait de conquérir. Un monument eut coûté bien cber, et d'ailleurs, ce n'était pas l'alfaire des bons industriels qui avaient fait construire la rue et les passages du Caire, delever des monuments. Cependant on voulait, bon gré malgré, apposer une sorte de cacliet de circonstance aux nouvelles constructions; le patriotisme luttait contre l'économie, et enfin on se décida pour la décoration miraculeuse que nous voyons aujourd'hui.

Il est impossible (pie le lecteur, en traversant l;i pbu e du Caire, n'ait

•2:,o lUii-: KT iv\ssA(;i:

pas aperçu par hasard, en levant les yeux vers la maison aii-dessmis (!<■ lacinelle est l'entrée principale des passages, trois ou (piatre inascarons de pierre, à gros nez, à visage carré, scellés dans la muraille; on dirait de ces mas(|ues grotesques que les costumiers suspendent au-dessus de leur porte en temps de carnaval. Ce sont [)onrtant des sphinx, à l'instar du sphinx géant (pii depuis trois mille ans dort au pied des Pyramides. Plus haut, entre deux enseignes de tailleur et de hottier, se glisse une imperccptihle frise, décorée du nom de has-reliel' et qui s'étend d'mie extrémité à laulre de la laçade. Ce has-relief représente de petits personnages égyptiens de cinq à six pouces de haut, (pii sont la caricature parfaite de ceux (pi'ou voit sur rohélis(|\M', et ipii redisent sans doute en langue hieroglypliiipie la gloire du général Bonaparte et de l'armée d'Égvple. Du reste la maison ressemhie à toutes les antres maisons du voisinage, sauf ces enjolivennmts hizarres. Et voilà ce (|u'imaginerent les dignes industriels pour éterniser le souvenir d'une victoire et pour justifier le nom donné au nouveau (juartier! Bonaparte, à son retour d'Orient, dût être hien fier en voyant ce (piasi-monument, sil le vil!

La rue du Caire, connue toutes les rues nmdernes, est large, droite cl assez insignifiante. Elle n'est reinarcpiahle par aucune de ces gracieuses et fragiles constrncti(jns (pii sont aujiMirdhui a la unxle; elle est fre- (pientée par une population industrielle (|ni préfère de heaucoup l'utile a l'agréahle. Les maisons hautes, uniformes, sans dmite peu comnnxies, sont remplies de marchands de tous les genres, dont les enseignes s'étalent sur la façade jusqu'au troisième étage. Cependant la ruiî du Caire a uneindustrie spéciale : on y trouve les principaux magasins de chapeaux de paille de Paris; c'est de là quepartentces coiffures légèreset poeti(pn's (|ui v(mt orner les jolies tètes de la France et de l'elranger. An |irintemps, (ui voit parfois ((uehpu'S élégantes, dont les goûts de luxe ne sont |ias en rapport avec la fortune, se glisser vers ces magasins où elles simt sùics de trouver pour un prix inférieur ces helles pailles de riz ou d'Italie (|in- leurs marchandes de modes leur vendraient hien clin-; les honrgeoises ecoiH>mes viennent fair(^ hlanchir, dans les ateliers de la rue du Caire, les chapeaux qu'elles ont déjà portés, et la fringante mais pauvre grisclle ne \a jamais chercher ailleurs sa coiffure d été.

Les passages sont tristes, sombres, et ils se cr(»isenl a chaipie inslanl d'une manière désagréable a l'ceil. .Ni le jour, ni la nuit, rien n'y rappelle h's brillants magasins et la pcqmlalion coipielle des passages des Panoramas et de l'Opéra. Ils semblent du reste allciles aux atclieis de lilliographie et aux magasins de cartonnages, comme la rue voisine est alléctéeauxfabricpu'sdechapi'aux de paille. Les passants y son! rares. e\<t'ple peut-être en temps de pluie, «hi crox qui se rendciil de la placi' (\\\ tlairc

1)1 cAini: ^251

a lit iMic Sainl-Dciiis. rvilciil voloiilicrs la iiic l'ctidc des Filles-Dieu.

Les imprimeurs et les lilliograplies du passage <lu (laiie se livrent exclusivement à trois sortes de travaux, dont le besoin se [ait généralement sentir, ('ha(|ue jour :

Ils impriment ou lilliograpliient des cartes de visite et des « artes d»restaurant, des lettres de faire part pour les naissances, les mariages et les décès de la bonne ville de Paris.

L'industrie du passage du (laire continue a respecter la tradition des emblèmes; elle est restée tidele à la religion des souvenirs et a l'usage des ornements symboliques : elle se plaît encore à représenter sur les billets (le faire imrt , un mariage dans un amour (jui regarde brûler une flamme éternelle, une naissance dans une poupée au berceau, un décès dans un bonhomme qui pleure au pieds du Temps.

N'oublions pas le petit commerce de la rue de Cléry et de la rue Bourbon-Villeneuve , dans le voisinage de la rue du (>aire : on y fabrique des meubles de noyer et d'acajou , à l'usage des mariés , des avocats, des littérateurs et des loretles en espérance.

A quelques pas des rues et passages du Caire, sur la droite, se trouve la moderne cour des .'Miracles. Il est certain cpie l'espèce de place à qui loua conservé ce nom, a fait partie autrefois du royaume du roi de l'argot, mais rien en ce moment n'y rappelle plus les bouges immondes (pi'babitaienl les truands et les gueux du moyen-àge. Des bâtiments somptueux et d'une architecture régulière le décorent aujourd'hui, et à l'entrée on voit écrit, en grandes lettres dorées sur un fond bleu d'azur, au centre il'nne respleinlissante enseigne : Cour des Miracles. 0 dix-neuvième siècle !

Autre contraste : a l'entrée même de la Cour des Miracles se trouve la magnifique Typographie Lacrampe, établissement-modèle d'où sortent chaque jour les chefs-d'œuvre de littérature ancienne et moderne, illustrés par nos plus grands artistes; anisi, l'ancien refuge des vices les plus hideux, de l'ignorance la plus grossière, est devenu un centre de lumières, de civilisation et de progrès!

La typographie Lacrampe, dont nous parlons, est une petite communauté, une petite républi(|ue du travail, de la persévérance et du courage ; c'est là une association, dont l'histoire est à coup sûr fort honorable : en 1837, dix-neuf ouvriers se réunissent pour travailler, pour soulfrir et pour espérer en commun; ils n'ont pas de brevet, et ils s'abritent sous la raison sociale d'un imprimeur breveté : ils amassent à grand'peiné un capital suffisant pour acheter trois presses, et les voilà qui se mettent à travailler à qui mieux mieux , avec un égoïsme qui embrasse les intérêts de tous. Eh bien ! aujourd'hui la typographie Lacrampe occupe plus de deux cents ouvriers et prés de quarante presses; elle possède un matériel

^2,Vi

HUE ET i»ASSAGE Dl CAIIU:.

(l'une valeur de tiii(|cent mille francs : certes, c'esl-là un noitle e\<Miiple. un noble encouragenienl pour les hommes de rien qui veuleul devenir qnel(|ne cliose (>n IravaillanI '

Ki.ii, l>i:i!rni:r

il tn.itw»Mt«!iiii [ , 1'^/

MARCHE DES IPOCENTS

\ loiulitidii (les juils , :ui nioycii-

iiie , était rude, tourmentée, iiitolé-

. il)le; les parias de l'Inde menaient

'ill assurément une vie moins abreuvée d humiliations. Et n'allez pas croire (jue le grand attentat du Calvaire fut l'unique cause de l'aversion qu ils ins])iraient : l'humanité se montre rarement rancunière à ce

«^ ponitdans l'intérêt du ciel. Aujourd hui que la civilisation a fait bonne pistice de tout ce qui ressemble à i nitolérance, on peut avouer hardmient que le vrai crime des israéhtes était d'être riches au milieu de générations incessamment appau- \iies par les guerres. La noblesse elle-même favorisait les vues cupides de ce peuple parasite, en lui faisant des emprunts usuraires : c'était là une espèce de victime cpion engiaissait ponr la sacritier, ou plutôt pour la dépouiller; dès (pi'elle se tiouvaità l'état d'embonpoint désiré, mille imputations surgissaient contie elle de l'église, dn manoir féodal \ et de la cour : ainsi, les jnifs avaient / fait bouilUr une multilude de petits enfanis dans d'immenses chaudières; ils avaient ixMi'ore la sainle

•lUi MAr.cm: i»ks innocents.

Iioslic d'iin l'or sacrilège, ([ni en avait l'ail jaillir du sang; on liien encore, ils s'étaient livrés an crnel plaisir de crncitier un adolescent en liaine de Jésus-Christ. Sur ces accusations, plus ou moins mensongères et qu'on se gardait bien de véritier, les coupables ou les accusés étaient bannis, dépossédés violemment, et les nobles emprunteurs se croyaient quittes envers leurs créanciers ; impossible d'imaginer un moyen plus commode de payer ses dettes. ^

La fondation de l'église des Saints-Innocents rue Saint-Denis, à l'angle (le la rue aux Fers, était due, selon le chroniqueur A'igeois, à un de ces forfaits judaïques dont nous parlions tout-à-lbeure : In jeune homme nommé Richard, ayant été tué par les juifs sur l'emplacement de l'église, il s'y opéra des miracles, etla piété publique éleva l'édifice dansla seconde moitié du xii^ siècle. La basilique des Saints-Innocents fut paroissiale dès sou origine , et , conformément à l'usage délétère consacré jadis, un cimetière se forma autour de cette nouvelle église. L'habitant du vieu.x Paris devait sa dépouille mortelle au territoire sur lequel il avait vécu ; ses ossements étaient le patrimoine de sa paroisse... Patrimoine est bien le mot, car il eu résultait un revenu certain : les vivants ne payaient-ils pas les prières données à la mémoire des nu)rts?

Lorsquen 1786, l'église qui nous occupe fut démolie, elle conservait le caractère de diverses époques qui lui avait donné tour-à-lour des styles différents; sarrasine, dans les parties les plus anciennes, elle présentait, dans les détails de ses nouvelles constructions, qnebpie chose de plus en plus élégant, au fur et à nu'sure (pi'elle se rapiM'ochait de la lin (\\\ \v- siècle.

Aujourd'hui, grâce à Dieu et a M. le préfet de police, nous axons des sergents de ville : les paroissiens (pii seraient assez, peu dévots pour se battre dans une église, en seraient chassés ignominieusement, sans que les lldeles eussent à sonlfrii' de cette pr(»fanalioii. Il n'en était pas ainsi sous le règne de (Iharles Vil : un honnne et une femme se prirent de querelle dans l'église des Innocents; la femnu', d'un conp de (iiienoiiille, blessa l'hmnme au visage, et quelques gctnttes de sang rougireiil le parvis sacré! .laccpies du (Ihaslelier, (|ni occnpail abu's le siège e|iisc(q)al de Paris, lança n\\ interdit snr la paroisse : durant vingt-denx jtuirs tonte cérémonie religieuse fui suspendue; U's cloches et les dévots furent condamnées à se taire ; les chants cessen'iil au clio-ur; le lem|»le demeura silencieux et sombre; les portes de l'église, celles mènu's du cimetière lurent fermées; les \ivanls durent aller prier ailleurs, el les nu»rls s'en allèrent, nu peu plus loin, demander une dernière |io>|iitalile au repos de la tombe chrétienne.

hes paroissiens ainsi traites au lenip> ou nous \i\ous. se jelleraienl dans les bras equivo(|ue> de l'ablte Chalel: ro\\\ ilii \\ siècle peu-

MAIHIIIE h ES INNOCENTS

sei'enl, quoique .Molière ik; l'eût |)as encore dit, qu'il est avec le ciel des acconnnodemenls; ils emplirent en soupirant leur escarcelle de beaux écus d'or, et ils se hâtèrent d'aller frapper à la porte déjà entrouverte de levèchè. 11 serait difficile d'évaluer maintenant ce (juil leur en coûta en 1457, pour reconcilier l'église avec Dieu..., et surtout avec les prêtres: mais l'exemple du prélat linancier profita bientôt à son successeur Denis Dumoulin, qui, trois ans plus tard, (it fermer à son tour le cimetière des Innocents, sous le prétexte dune nouvelle profanation, tout-à-fail diflérente de celle qui avait dc^à valu à cette malheureuse église une interdiction é()iscopale.

E'auteur du Journal de Paris, sous les règnes de Charles \T d Charles VII, nous a dit très-naïvement à ce sujet : « On n'y enterrait ni • petit ni grand; on n'y faisait ni procession ni recommandation pour " personne. L"évè(|ue, pour en permettre l'usage, voulait avoir trop grande >. somme d'argent, et l'église était trop pauvre. » Il est probable pourtant qu'on parvint à satisfaire la conscience timorée du métropolitain; car à cette epo(jue le clergé rabattait fort peu de ses prétentions spirituelles ou temporelles.

Si l'église et le cimetière des Saints-Innocents furent profanés plus d'une fois, on vovait aussi, attenant a l'r'ditice, un asile de pénitence et

de profonde contrition. C'était une sorte de prison où des femmes ei des tilles, pécheresses repentantes. s'eiM'einiaienI punr le nsle de leur vie;

'i:,{\ MAiiciiK ih:s i.n.nock.ni's.

clU's liiiMiiciil iiiiHci' 1.1 |i(trl(' de (ctlc (Icniciirt' sii|tn-m(', o\i rllcs csi»'iiiiciil r('((>ii([uerir leur salut dans le ciel, un peu eouipntniis au sein des v(duplés d(.' ce monde, (les pauvres recluses se trouvaient en oonuuuuieation avec l'intérieur de l'église, au moyen d'une fenêtre étroite, par la- (|uelle on leur passait l(>s alinu'uts grossiers qui les euipèeliaient tout juste de mourir de faim. Selon les registres manuscrits de la Tournelle , C(^s réclusions, qui furent quelquefois forcées, se multiplièrent au W siècle. [M'riode aux passions ardentes, durant hupielle les dames diumèi'enl amidement carrière aux tendres égarements du cœur et de resi)rit.

Quaml l'amour devient expansif et audacieux comme chez les danu's du XV" siècle, le mariage est un témoin assez importun, et le vice, î^èiié dans ses allures, se fait crime tout simplement par amour [)our la lilierle : lleuée de Vendomois, femme du seigneur de Souldai, s'était alïoli-e [xtur un bel archer de la garde du roi Charles YIll : il y avait en ce !cmps-là grande concurrence de convoitises féminim^s autour de ces compagnies, formées d'une élite d'hommes d'armes titrés; Renée de Vendomois, alln d'emliellir la chaîne (jui l'unissait à sou amant, s'eiïorca de l;i dorer; jxuir y réussir, elle vola dahord son mari, et puis ses amis, cl puis tout le monde, afin de ne ])oiiit faire de jaloux. Enihi, lasse du jong inatrimoiual, (pi'idle secouait pourtant avec beaucoup de liber(<' et de lionne glace, elle lit assassiner le seigneur de Souldai, en disant peut- (ire a sa conscience : laissez passer la justice de l'adultère' l.e Parlement condamna Uenée de Veiulomois à miuu'ir sur un échafaud ; mais Aune de Heaujeii, régente du royaume, pénétrée sans doute de ce priu- (•i|ie évangéliipie, (piil devait être beaucoup pardonne à la c(Uipable parce iprelle avait beaucou[) aiuu', counnua sa peine en une réclusion perpétuelle au ciuH'lière des Imuicenis.

Depuis lannee lISC), ce cinu'lière était environné de hautes murailles; ce ne lui guère (|ue deux siècles plus tard (|ue l'on connuenca à conslruire la galerie appidee les Cluiniicrs : galerie sombre, bumide, tapissée (le iiionumenls funèbres, ci pavée de londteaux. dont les cavités reudaieul iMi s(»M Ingubi'e sous l(! pied *{('<■ passants; la, s'en relournaieiil pompeiisenienl à la poussière, au néant d'où ils étaient sentis, les riches el joyeux (•nn\i\cs du banipiel de In vie : dernier bouueui' rendu a l'opuleiu'c et a la noblesse; dernier rellel des l'riv(des splendeurs de ce monde, ipii se projeliiil encore dans le (bunaiue de la mort !

Le ebaruier i\('<^ Innocents ne ressembla jamais au Ctimpo Saurtn de l'ise . nièuie lors(pi'il eùl ete embelli par le marecbal de Ihmcicaut el par le r,uueu\ Nicidas j'ianud ('(U'vpliee des pbilosopbes hermétiques du W siècle. Il reguail sous ces voùles funéraires une disparité étrange des epilapbes gravées siii' le niaibre , des lèles de mtU'l sculpb'es , des <i»emeiils en croix, a côle des allifels d'un magasin de modes «ni de

M Ai; cil E l>i:s INNOCENTS. 257

ling(M"i('; ;iill('iirs des iiistnimciits de iiitisiijm' siispciidiis , on guise de harpes éoliciiiies , à un squelette de marbre blanc (jui elait l'œuvre de (ierniain Pilon; plus loin, le tombeau de la dame FlanK'l,orné de figures d'anges et de saints, servait d'étalage à des jouets d'enfant. In des côtés du charnier longeait la rue de la Ferronnerie, nommée précédemment rue de la Charronnerie. Sur cette face du charnier était peinte la danse macabre, parodie amèrement philosophique des travers de ce monde, exécutée parla comédie delà mort, pour faire honte à la comédie des vivants.

Ea justice de la danse macabre était égale pour tous ; c'était l'égalité du cimetière. Les cardinaux, les princes, les évèques, les moines, les avocats, les ménétriers, les reines, les bourgeois, les religieuses, les enfants; tout le monde passait, bon gré mal gré, par l'impitoyable satire de la danse macabre.

Devant ce spectacle d'une originale bizarrerie, s'élevait, en 14'29, un échafaud que l'on aurait pu croire destiné à l'exécution de quelques hautes o'uvres criminelles; cependant, du haut de sa plate-forme on ne faisait justice que du dérèglement des mœurs contemporaines; c'était la chaire d'ini prédicateur nommé le frère Richard, terrible et persévérant antagoniste du luxe et de la galanterie; le frère Richard ne cherchait point à convertir les pécheurs par l'onction d'une parole touchante et persuasive; c'était par d'horribles imprécations qu'il attacpuiit le vice ; il le montrait à nu, il détaillait entérines grossiers les scandales du temps ; il faisait retentir les noms les plus illustres dans le bruit de ses orageuses prédications. Le frère Richard se plaisait à critiquer d'un ton sarcasticpu' la toilette par trop païenne des femmes. Il effleurait de ses paroles railleuses leur beau sein tout découvert, bondissant, disail-il, du plaisir ipi'elles éprouvaient à le laisser voir et à le faire adorer; il dénonçait à l'indignation chrétienne jusqu'aux èchaïu-rures démesurées de certaines r»dt( s, (pieles pécheresses n'avaient adoptées, suivant lui, que pour mieux iiis]>ir<'r les mauvaises pensées! le fougueux prédicant usait du bénéfice de la parole, comme un homme qui ne croit plus à la chasteté des oreilles de son auditoire; les sermons du père Richard seraient une excellente et précieuse consultation historique, pour l'historien (|ui voudrait entreprendre l'élude tidèle des mœurs du xV siècle.

Si l'art ne brillait pas précisément dans la disposition , dans l'arrangement du cimetière et du charnier des Innocents, il n'était pourtant pas impossible d'y découvrir, çà et là, le goût et l'inspiration des artistes ; indépendamment de quelques toml)eanx dune belle exécution, on y pouvait s'agenouiller au pied d'une croix ornée d'un bas-relief sculpté par Jean Goujon, et qui représentait le triomphe du Saint-Sacrement; le citadin attardé, qui passait devant le cinielien> après Ibeure du couvrefeu, s'arrêtait quelquefois pour regarder en freinissiuti une mystérieuse flamme qui

•258 AIAHCHK DKS I N > OCK N TS.

brillait dans les ténèbres et quiine nuiiii invisible seniblail faire rayonner an-(lessns de ce champ (In repos éternel; ce n'était là qu'nne hiniierc bien prosaïqne entretenne dans une lanterne en pierre hante de quinze pieds, et qu'un habile ciseau avait ornée d'élégantes sculptures; quelques écrivains ont confondu l'appareil de ce phare finiéraire avec la fontaine des Innocents.

Cette fontaine, dont l'existence remontait an xiii* siècle, avait ete adossée à l'église, an coin de la rue Saint-Denis et de celle aux Fers; à cette époque, elle n'oflVait encore aucun aspect de l'art monumental; ce ne fut qu'au xvi*^ siècle que Jean Goujon en tit un de ses titres de gloire. Avant de vous parler de ce cbef-d'ceuvre du ciseau de la l'enaissance, nous avons à vous rappeler encore une cataslr(q)be sanglante don! l'église des Innocents fut le théâtre, en 1559.

En 1559, l'anathème tpii tombait de toutes les chaires calb(di(pn^s était affreux, impitoyable; un minime, nonnne Jean de Ilan.se distingnail dans la foule des prédicateurs zélés par son intolérance sanguinaire. In j(Mir. tandis que cet énergumène demandai! a grands cris d<'s bûchers, des estrai)ades et des échafauds pour les disciples de Luther cl de (lalvin. deux assistants se prirent de querelle dans l'église des Innocents, et lun d'eux jeta le mot de luthérien à la tète de son adversaire; ce mol valait un coup de poignard ! Aussitôt l'auditoire, exalte par les vociférations du prêtre, se précijMie sur le malheureux (pie Ion accuse d'être un misérable protestant ; aux cris de la victime, deux passants. {\m\ chrétiens se jettent dans l'église pour secourir un honnne (|ue l'on frappe, que l'on

tue Ils sont poignardés, et le mininu' continue à prèchei- dans le

sang, la religion d'un Dieu (pii est mort sur la Croix pour nous racheter.

Parmi tous les morts illustres (pii reposaient dans le cimetière des innocents et sous les voûtes de ses charniers, nous devons citer Jean le |{(Milanger, premier président du Pai'lement, Nic(das Lefévre. habile criti(|iU', et Francois-Eudes de Mezeray, (jni mourui pauvre comme La Fonlaine et comme Corneille, pour avoir préb'ré le renom d'hisloiien veri(li(|ue au litre d'historiogra[)he de Fi'ance.

Le cimetière et h; charnier des Innocents fiirenl detniils avant la révolution; depuis longtemps di'jà r(m se plaignait des émanations pestilentielles de cette terre sépulcrale, au milieu d'un (piarlier populeux, condamné à lutter contre des fièvres alVrenses, dans cetle cohabitalion hncee des vivants et des morts. On enleva, en I78G, tous ces ossements accumulés depuis cin(| à six cents ans, et l'église elle-même fut démolie. La fontaine (|ui s'y liduvait adossée, avait ele iccouslruile en 1550 |>ar l'architecte Pierre Lescot. abbe de Clugny, et le célèbre .b-an (ioui(»u s'elail chargé, comme nous l'avons dit. de rexê(uli(m des sciilpliires dont elle est (»rnée. En I7SH. ce délicieux moninueni fui enlevé avec une diflicile

Marché des Innocenls. — Fontaine des Innocents

MAHCIIE L)i:S INNOCENTS ^nu

prrciiulioii de rfiii|tl;ifciiiciil (ju'il (iL(Up;iil, cl ti;iiis|»oil<' au milieu de raiicien cinietièrc, (|ii(' l'on vt'iiait de coiuprlir m niaiclic Plus laid, des restaurations et nu'uic (\f> addiiioiis oui fie f'ailes a la luntaine des Innoeeuls. Les lions pttses aux (|ualre au|^les et les cuves massives dans lesquelles leau lonilie d'une sorte de coupe antique, ne se combinent heureusement ni avec le slyle gênerai du niouument, ni avec les sculptures légères et gracieuses de Jeau (ioujon; cependant, aux regards d'un juge peu sévère, c'est la un eusenilde <pii ne manque ni de grandeur, ni d'élégante majesté.

11 ne nous reste plus à es(|uisser (jue l'histoire du marché des Innocents; histoire bizarre, nuancée de tous les tom> des tableaux de Callot, de Teniers ou de Heniluaiidt. Cet espace, où vingt générations s'étaient endormies du sommeil eteruel. devint, en 1788, une annexe du monde grossièrement pittoresque (piou nomme la Halle; on vit s'avancer jusquelà des étalage trop odoiauls, des parapluies monstres et des échoppes mobiles, ayant pour point d'appui l'abdomen des marchandes qui ne pouvaient prétendre au lilre (|uasi-aristocrati(|ue de Dûmes de la Halle.

Sous le règne des distinctions sociales, il existait en effet une grande distance entre ces deux espèces de femmes, qu'il fallait bien se garder de confondre sous la désignation vulgaire de poissardes. Maintenant encore la dame des marchés est un astre dont la revendeuse a évenlaire n'est <|ue le pâle satellite. Regardons un peu ce qu'il y a de cossu, de huppé dans la |nemiere : le point de Valenciennes encadre son visage haut en couleur; une chaîne d'oi^ ruisselle en triple contour sur sa robuste poitrine; le fin mérinos ondule sur ses hanches puissantes, et vingt bagues scintillent à ses doigts rouges et courts. Elle dissimule à l'oreille de Monsieur l<- chef SA voix naturellement rauque : elle la reserve tout entière pour les phases orageuses de sa profession; elle module en sons flûtes ces mots ronflants qui accentuent le dialecte local et qu'elle adoucit bien vite, pour caresser de son mieux le nerf acoustique de M. l'inspecteur. La seconde est coiffée d'un humble madras; ses traits sont hâves et amaigris; la mince toile peinte l'habille en toute saison, et jamais le plus petit cordonnier revendeur de la rue de la Tonnellerie n'enlève sa pratique au sabotier du voisinage. Elle lutte de jurons et de lazzis obscènes avec le boueur ou le récureur dégoûts, lui tient tète pour boire la goutte, et vous fait entendre des accents comparables au grincement d'une scie... (^ette femme mourra sous l'éventaire, à moins qu'une beauté rebelle à toutes les excentricités de sa carrière laborieuse, ne la porte un matin au rang de dame de la Halle, sur l'aile de l'amour, cet enchauteur à ([ui toute métamorphose est facile.

Lorsipie le marché des Innocents fut établi, plus (Yniu' uiar( liaude de poisson. \)]\\< d'uue bouquetière delà poiute Saiut-Eustaclie se souvenait

.'^I A II cm: DES LNNOCEMS.

d'avoir disputé en laiigjtgc {loissard avec ce joyeux Yadé, qui avait fait de la Halle son vcritaMe Parnasse : <m se rappelait son habit d'écarlale, sa

veste brodée, sa cnbtfl)' iioirc ses lias de soie blancs respe<-lés par les balais les pins mal-appris de l'endroit; les balayeuses admiraient lerudition locale du poctr (|u"elles surnommaient un />c/// Jésus.

Plus dune fois, avant la rcvolulion de 80, les parapluies-modèles tUi marché des Innocents durent servir de salles de conseil, de colléj^es électoraux, en plein vent, pour le choix de celte l'anieuse deputation de Poisfïardes qui avait le privilej^e de s'introduire dans les appartements de Versailles, et de fêter avec des boufpiets Sa Majesté la reine de France; en pareil cas, la coui' loule entière applaudissait aux compliments de ces ^rrandes dames d'un jour, et la royauté elle-nu''uu* daii^Miait les traiter de puissance a juiissance; chnsc elran<,'e, les Ciharboiniiers et les l'oissardes ont joué un i"ô|e dans l'histoire de la mmiaichie française, la plus «calante de toutes les monarchies.

Vu beau jour, le penpie s'avisa de |)Pnser qu il u'elitil rien e| qn il de-

.MAl'.CIIi: DKS INNOCENTS. 'i<'l

vaitètre quoique chose eu France : tlaus ce temps de iiertiirlialiou, diseiil les uns, de régéuération, diseut les autres, l'émeute yruuda suuveut au marché des lunocents : il fallut plus d'une fois, que le magistrat-chapelier ou quincaillier de là section déployât, par mesure d'ordre, son écharpe tricolore sur ce petit foyer insurrectionnel; mais aussi, avec «|uelle joie expressive l'on y célébrait les victoires de nos armées républicaines! connue les dames Inippresi^l les petites revendeuses de l'endroit confondues dans ces élans de nationalité populaire, faisaient sauter leui' cotillon à la gloire des vainqueurs de Flcurus, de Lodi, d'Arcole et de Marengo! Plus tard. Napoléon organisa, par un décret impérial, la gaite patriotique des halles : ou y servit, aux frais de l'Etat, des repas somptueux, dans l'immense local où se fait la criée du beurre; lesoir, l'enceinte dont il s'agit, devenait une salle de bal étincelante de bougies, où l'on dansait aux sous d'un orchestre magniliqne; n\U' fois, |»ar extraordiuain.'. quatre bornes fontaines, plantées au coin du monument décore par Jean Goujon, donnèrent le spectacle gratis d'un vin généreux qui coulait pom tout le monde, durant une bonne jiartie de laj(un"nee :

<< l>e repas fui fort lionnête;

•. Ricii ne nianqiiuil an loslin ;

» .Mais qurlqu'im Iroubia la fêle

1 t'ciuicul qu'ils ('laieiit on Iraiu. ■>

Par malheur pour les grands seigneurs et pour les gi'aïuies ilames de la halle, il y avait, ce jour-là, tout prés d'eux, des geiularmes tricolores, chargés de surveiller la joie pulilique, des agents de police qui s'avisèrent, plus d'une fois de régler le pas de la danse, et d'envoyer au violon le patriotisme et le plaisir!

Le pouvoir impérial fut mieux inspiré lorsiju'il substitua, sur le nuirché des Innocents, des échoppes en bois à ces ignobles parapluies, à ces énormes champignons de toile qui s'étendaient de la pointe Saint-Eustache à la rue de la Ferronnerie. L'on trouva le nu)yeu de remplacer quelque chose d'affreux par (|uelque chose d'horrible.

Les galeries en bois forment un disgracieux ornement a la fontaiiumonumentale qui s'élève au centre du marché; à vrai dire, des amas de choux, de carottes et de pommes de terre, éléments matériels des rapacités électorales et électives, exposés à ciel découvert, produiraient un effet plus ignoble encore que celui des champignons-parapluies.

.\ une époque très-rapprochée de la nôtre, il se passa des événements graves au marché des Innocents : durant les trois journées qui suftii-ent pour renverser une monarchie, le peuple avait fait des échoppes dn fiuifier et de l'orangére autant de petits forts détachés d'où parfait une mousquetade qui, pour être dépourvue de régularité, n'en était pas untius nipurtrière. Sur ce point, connue pailonl. la victoire lol.i a n-nx (|ui

2()2 MAUCHÈ DES INNOCENTS.

coinliallaiciil pour le droit, contre les défenseiirs de l'arlùtraire et de ro|)[)ressioii. Mais le lriom[ilie coûta cher aux [)lialaiii;es populaires; Dieu seul sut le nombre des victiuu's qui ont l'eposé prés de ilix ans au milieu d'un marché, dans nue halle, défendues à peine du piétinement de la foule par nue fragile barrière ; sans doute, il vous souvient d'avoir vu cette petite enceinte funèbre, où l'on avait enseveli pèle-mèle, dans un

linceul de chaux, les amis et les ennemis Mais la mort ne proteste

point contre de telles mésalliances, et c'est un grand pacificateur que le repos de la tombe !

Un mot encore : au sud du marché des Innocents s'elend la rue de la Eerronm.'rie où le seul rui dont le peuple ait (jardé la ineniuire avant Napoléon mourut d'un coup de cette arme fanatiipu' dont la poigiuk' est à Home et la pointe partout, selon l'ingénieuse el expressive parole d'un avocat illustre. A l'ouest est située la |)etite rue de la Tonnellerie, où na- (|uit cet admirable précepteur du genre humain, dont le nom glorieux a

inan((u<' à la gloire de l'Académie française En Italie, on nmntrera

dans vingt siècles le toit sons le(|nel le Dante vil le jour; chez nous, la spéculation a déjà enseveli dans la ponssiei'e des grabats, le ber<ean de notre ininioitel Molière; seulement, sui' la façade d'un bâtiment ton! neuf, et qui donne des revenus sn|)erbes, sans doute, vous [xiurrcz voir à grand" i)eine le buste lilliputien du poète comique de Lttiiis \1V; l'aichitecte qui a bâti cette vilaiiui maison bourgeoise, a eu la bonté d'écrire au-dessous de l'image d'un grand homme (|ue là fui la jMcmiere demeure de l'auteur du Tartufe et du Misanthrope', (l'est ainsi (pie l'on entend en France le culte des souvenirs et de la poésie! Au nord i\\\ marche des Innocents, s'élève Saint-Eusiache, un antre vous racontera l'histoire de cette église, on vous lirtrz l'épilaphe detlheverl, el ipii, dnranl la papauté Ihéopliilanlropique du directeur Lareveillere, fui cunsacree a cette nnnale bocagére et lleurie ipie Napoléon appelai! une relif/ioii en robe de chaiiihn .

LIn(! église, un enipeicur et la religion de Ejncveillere ! (-'est ainsi

«pi'à travers les graves péripéties, dranialisees par la cbrunitpM' des rues de la grande ville, le plaisant se mêlera parb)is an severe, l'aUeijro viendi'a après /V///f/(/»/c, le vamleville après la comédie, el la boulVt»niieriea|)res le dranu'; à ces coiuliiiinis, nul n aura le droit de nous dire, en parlani des ehapilies d'un pareil livre :

l/eiiiiiii iia(|iiil 110 joio' de rdiiironiiitr.

(i. Toi c,iiAiih-E\idssi:.

RIIK ET QUARTIER SMNT-GERMMK- DES -PRES

'an 542, le roi Cliildebert , fils ilii premier roi chrétien, était ;illé en Espagne faire la guerre à Tendis, roi des Visigoths, prince arien. Son frère Clotaire l'accompagna dans cette expédition. Les deux rois ayant réuni toutes leurs forces, ils jnirent le siège devant Sarragosse (ju'ils serrèrent de fort près. Les lialtitanis consternés, réduits à l'extrémité et n'espérant plus aucun secours humain , eurent recours au jeûne et à la prière. Ils se revêtirent de cilices , et chantant des psaumes, portèrent en ])rocession, autour des murs de la ville, la tunique de Saint-Vincent, leur concitoyen. Les femmes étaient en deuil, les cheveux épars, couverts de cendres, jetant des cris et des larmes, dit Grégoire de Tours , comme si elles eussent été à l'enterrement de leurs maris. Childeheit et Clotaire ne distinguant pas bien de loin ce qui se passait sur les murailles, crurent d'ahord (pie c'était une assemblée de personnes qui préparaient quelques maléfices contre les assiégeants. Sur ces entrefaites.

•2G4 lai: Ef (jV\\{T\VA\

lin p.iysjiii sorti de l;i ville fut aiissilôt nrirlc et ;iiiu'in' tMi leur présence. Ils riiiterrogèrent sur létal de la place, et pour «piel sujet les lialtilauts étaient ainsi assemblés sur les murailles. Le paysan leur répondit (piils portaient (mi procession la tunique de Saint- Vincent , pour fléchir la misériciU'de de Dieu et obtenir la levée du siège. Les deux rois en lurent si touchés, (piils promirent de laisser les Visigoths en paix; à deux conditions, toutefois: lune quelarianisme serait entièrement banni d'Espagne; l'autre, qu'on leur donnerait la tuni(pu' de St-Vincent. La nécessité força les Visigoths d'accorder cette demande, et Childebert apporta la tuni(pie ou étoleà Paris en grande solennité.

Queli|ue temps après, ce roi résolut de bâtir nue église, pour y déposer cette sainte relicpieet une grande croix (ju'il avait apportée de Tolède. (Cependant, Childebert n'exécuta son dessein que quelques années plus tard, à la sollicitation de Saint-Germain, évèqne de Paris.

Le lieu cpii jiarut le plus propre pour la constructi(ni de cette église, l'utcelni q\i"on nommaitalors Locofice (Locotitiai, où, selon l'opiuioncommune, restaient encore les anciens vestiges du temple d'isis, situe au milieu des prés, dans le voisinage de la rivière de Seine; alin, est-il dit, de faire succéder le culte du Dieu du ciel, à celui des fausses divinités de la terre. L'édifice ne fut commencé qu'eu 550. et achevé en 55S.

Cette église, élevée en l'hoinieur de St-Vincent martyr, et de laSainte- (^roix, était soutenue de colonnes de marbre et ouverte de grandes fenêtres; les lambris étaient dorés, les murailles ornées de peintures à fond d'or, et le i)ave fait de pièces d(! marqueterie. L'extérieur repondait à la magnificence de l'intérieur; tout l'édifice était couvert de cuivre doré, ce qui jetait un si grand éclat, cpie le peuple prit depuis occasion d'appelercette église Saint-dennaiii-le-Dori'.

Non content d'avoir enrichi la nouvelle église de (juantité d'ornements précieux, Childebert la dota d'amples revenus pour l'entretien d'une comujunauté de moines, qu'il pria Saint Cermaiu d'y établir. Le f(md principal de la dotation, outre le territoire de l'xVbbaye, était le fief ou domaine d'Issy, avec la Seim' et ses pêcheries, les îles et autres appar lenaiices dans Icnite l'étendue, dej)uis le |)(uil de la ville de Paris, jus- ([u'a l'endrcùt où la petite rivière de Sèvres se joint à la Seine.

Ce fut à la prière du roi qiw Saint Germain accorda le privilège d(> l'fixemplion à l'Abbaye de Sl-Vincent. (pii plus lard devait porti'r le nom de ce grand évêipu'. Ce privilège c(uisistait |)rincipalenu'nt à laisser aux religieuxla liberté d'élire lein* abbc, à ôter a revêipu* et à toute auti'e personne la disposition des biens temporels <ln monastère; a laisser jouir en paix la comuiunaute de ses revenus sons lanlorite r(tyale; enfin, a défendre a tous jirelats d'entrer dans ce lien pour l'exercice d'aucune louclion de leur ministère, a nmins qu'ils ne fussent inviles pai' les abbes.

s A I N T - ( ; K II M A I .\ - 1 ) i: S - !• U K S 'Muy

soit pour célébrer les mystères <livins, soit pour ilouuer l'ordiuatiou aux clercs et aux moines. Il u'y a rieu de plus curieux que l'ardeur avec laquelle les ahhés et les religieux de Saiut-Germaiu soutenaient leurs privilèges dans le xir et xiir siècle.

Un jour, Saint Louis, passant par Villeneuve-Saint-Gcorge, s'arrêta pour dîner dans une prévôté de l'abbaye de Saint-Germain, et invita en même temps Gautier Gornu, arclievèque de Sens, à dîner avec lui. A peine le prévôt eut-il appris cette invitation, qu'il alla trouver le roi, et le supplia très-instamment de ne pas permettre au prélat d'entrei' dans la prévôté, ni d'y prendre son repas, crainte de porter atteinte aux privilèges de Saint-Germain. Quoi que le roi put dire ou penser d'une telle précaution , le prévôt ne se contenta pas de la protestation de l'archevêque, qu'il ne prétendait .ncquérir aucun droitsurral)baye,ni sur la prévôté, par le dîner qu'il allait prendre avec le roi; il exigea de plus que le roi lui-même fit expédier des lettres qui continssent le fait que nous venons de raconter et la promesse de l'archevêque de Sens.

L'église de Saint-Germain, ravagée à diverses reprises par les Normands an IX' siècle, fut deux siècles plus tard presqu'entiérement reconstruite par l'abbé Morand. Sa reconstruction ne s'acheva qu'en 1165, époque où le pape Alexandre 111 en lit la dédicace et la consécration. Les difTérences de caractère que l'ini trouve dans l'ensemble de l'édilice indiquent les époques diverses anxcpu'Ues ses parties appartiennent. La grosse tour carrée, sim[»le et dépourvue d'ornement, qui s'élève à l'entrée, date évidemment du temps de la fondation. L'abbaye, fortifiée par les ordres du roi Charles V, ressemblait à une citadelle. Ses murailles étaient llanquées de tours et environnées de fossés. Un canal large de 13 à 14 toises (pii ccmmençait à la rivière et (|u'on appelait la petite Seine, coulait le long du terrain, où est aujourd'hui la rue des Petils-Augustins, et allait tomber dans ces fossés.

La principale entrée de l'enclos du monastère était située à l'est, vers l'emplacement occupé aujourd'hui par la prison militaire de l'Abbaye. On y traversait le fossé par un pont, et l'on arrivait a la \)u\'U' méridionale de l'église. Une autre entrée se trouvait à l'ouest de l'enclos dans la rue depuis nommée de Saint-Benoît. Cette entrée, nommée Porte Papale, était flanquée de deux tours rondes; on y arrivait parle moyen d'un pont-levis.

A l'est et au nord de ces fossés, s'étendaient de vastes prairies ])artagées en deux par la petite Seine. C'est de ces prairies que l'Abbaye , fondée par l'évèque de Paris, a pris le nom i\e Saint-Gennain-des-Pyé.s. D'un côté, ces prairies, en partant du terrain où se trouve aujourd'hui la rue des Saints-Pères , allaient en se prolongeant jusqu'à l'esplanade des Invalides : cette partie était appelée le Grand-Pré. L'autie partie.

"iCd IIL'K Kl UIAHTII-Jî

sitiuM' au non! de lAhluiyc, conipi'tMiait lespace iti'i l'on a (uivcrt depuis la rue .lac(d), la rue des Beaux-Arts et le (|uai .Mala(|uais; ou l'appelait /p Petit-Pré.

L'on a dit rpu^que pari, dans ces derniers temps, rpie l'eau, loin de former une barrière naluivlle entre deii\ peuples, était hien plutôt pour eux une voie de comiunuicalion et de fusion : pour ee qui est delà barrière naturelle, je le veux bien; luais quant a la fusion, si les peuples rampes sur li's di-nx rives, en face l'un de l'autre, différents de moeurs et d'habitudes, «uil de jdus le malheur de ne pas être (rir.imeiu- facile et endurante, celle fusion pourrait bien ne s'opréer le plus souvent (pi'au détriment *\n plus l'aible d'entie eux. Le ÏM'é de l'abbaye de Saint-(lerniîiin nous en olfre pendant des siècles un exemple frappant. La petite Seine, (\\n coupait ce pré eu deux paris inéjiales, traçait eu même temps une li^ne de démarcation, peu respectée à la vérité, entre la propriété de l'I uiversilé et celle des religieux de l'Aldiaye. Les écoliers de l'Université, ^enl turbulente et (pu'relleuse s'il en fut. non coutentsde la permission dont ils jouissaient de prendre leurs éba*s sur le Grand-Pre, quiaj)partenait à ILniversilé, choisissaient de préféreuce le Petit-I*ré, domaine de l'Abbaye, pour but de leurs proiueuades, par la raison (pi'il était le plus proche de la \ille. Les reli<^ienx, hien (pi'ils supporlasseni avec peine le voisinage (h-s écoliers, la plupart iiomiues faits, mal disciplines et fort disi)(ises h Ut tiiierelle et aux luilteries. ne leur avaient januiis conteste la liberté de prendre l'air sur leur domaine. Mais loin de se montrer reconnaissants d'une telle faveur, les écoliers avaient insensiblement pris l'habitude de rej^arder ce Pré c(tmme leur pro|)riété,el tout d'abord ils l'avaient nommé le Pré-aux-Cleres. (l'est le nom (pw l'on (humait aulrehtis aux éccdiers. tant ecclésiastiques (pu- laïques. Plusieurs fois déjà ils V avaient commis des dégâts et des desordres de toute espèce, et s(uivenl il était arrive (pie les habitants du bourg de Saint-fiermaiu. huis de leur hou droit, les en avaient chassés avec perte.

Or, il advint (pie dans l'année 1278, l'abbé (iérard de Morel a\ant fait élever (pHd(|ues édifices sur son propre fonds, situé sur le chemin (pii conduisait au Pré, les écoliers se plaignirent (|ne les religieux rétrécissaient leur chemin. Le vendredi l'i mai, ils arrivèrent en bandes nomhieuses, et Ions, nu'llant la main à l'o'uvre. ils denu)lirent en peu d'heures les c(Uislrucli(Uis de l'abbe. (ierai'd de Morel, v(uilanl reprimer leur violeiMc, lit s(unu'r le losciu. Aussitôt les vassaux de r.\bbaye acccuirent, se ran;;eul en bataille, et conduits par les iiMum-s, ils fondent sur les ec(diers eu ( riani Inc. tiir' Les écoliers ainsi attaques a c(Mips d'épée et de massue, hirent blesses en grand lumibre. thien saisit plusieurs, on les sarrotia et on les jeta eu prisiui (ierard de I>ô|e, bachelier es ails, hil blessé iiiiultllrmeul : .hiurdaiii. liU i\r Pierre le Scelb-ur. hil lue a c<uips de

(lèches et de hnloii, i-l Adam de INtiiloii^e. riiii)|)(' d uiu' masse de Iciavcc laiil de lïiiie, (juil en peidil un leil. î*eiidaiil la mèlee. laldic a\ail lait

l'ermei" et ^^rder les trois portes de la ville <|iii doiiiiaieiit dans le Itour^. crainte que les écoliers, restes dans la ville, naeeonrussent avec de nouvelles forces au secours de leurs camarades.

Le lendemain <ie cidle lutte meurtrière. rUiiiversite présenta une plainte au cardinal de Sainle-(]ecile, légat du |)ap(', pour avoir raison de ce sanglant outrage. Outre les laits (|ue nons venons de ra])porter, il est dit dans celle i)lainte, (pie le prévôt de Saint-Ciermain cl (piehpies-uns de ses confrères arn)és d'é|)ees, axaient attacpié et dépouillé des gens paisibles qui ne prenaient aucune part à la lutte; (pi'ils les avaient fait traverser le marché lèles-nues. pcuir les conduire en prison, où on les avait retenus un j<uir et une iniil : qu'un maitre-es-aris. <pii sciait interpose pour faire cesser le tum\ille, avait cte injurié iiar les religieux (pii lui avaient percé ses hahits de coups de lance, l/l niversite disait en terminant, que si dans la quinzaine un ne lui rendait justice, idle serait foi-cee de suspendre tous ses exercices : seul remède que de pauvres elniuyers, et sans armes, tels qu'ils étaient, paissent opposer à reuj: du jiays.

Le légat ne savait que trop, à la vérité, à quoi sen tenir sur le ( itmiite de ces pauvres étrangers rt sans armes. (|ue le reglemenl de I an I27(> iir

'268 HUE ET Ql AIITIEIÎ

dt'poiut nulleiiit'iil coiiiiik' des lioiiiiiics sliulieiix cl |iaisililes, mais bien •■omnie des gens dont la coiuliiile dereylee Irouldnit sans cesse la tran- (|nillité pnblique. Mais le sang répandu dans cette rencontre cria puissamment en laveur des écoliers, et la mort de Gérard de Dole et de Jourdain acheva d'irriter contre les religieux les puissances ecclésiasticjue et royale.

Le légat condamna Etienne de Ponloise, prévôt de l'Abbaye, comme coupable ou complice de cet homicide, à être chassé de labbaye de Saint-Germain et renfermé pendant ciiuj ans dans un petit monastère de la dépendance de Gliiui. D'un autre côté, le roi Philippe-le-Bel lit examiner celle allaire en son conseil étroit, qui condannui l'abbé et les religieux. Le roi, qui était présent au jugement, prononça lui-même l'arrêt, pai' le(|uel les religieux turent condamnés à fonder deux cbapelenies de \iiigl livres parisis de rente chacune, duiil l'Université aurait le patronage : l'une dans l'église de Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers, pour Gérard deDôle, qui y fut enterré; l'autre, dans la chapelle deSaint-Marlindes-Orges, j)rés des murs de l'Abbaye où fut enterre Jourdain Tiistan (^ette chapelle appartenait «lés-lors à l'Université. Tous les écoliers avaient coutume d'y entendre la messe les jours de congé, avant de prendre leur divertissement dans le Pré.

L'al)bé et les religieux fuient de j»lus condamnés à payer 200 livres pour les réjtaralions de la cha|)elle de Saint-.Marlin; "200 livres à Pierre le Scellenr, pour le dédommatjer de lu perte de son fils ; 100 livres aux parents de Gérard de Dôle, et 200 liv. au recteur de 1 Université, pour être distribuiM's aux régents et aux pauvres écoliers.

Dix des plus coupables d'entre les vassaux de l'Abbaye furent exilés hors du royaume jusqu'à ce qu'ilplaise un roi de les rappeler, et six autres hors de Paris jusqu'à la Toussaint. Les tourelles bâties sur la porte de l'Abbaye du côté du l*ré, fui'ent rasées jus(prà la hauteur des nnirailles, et le chemin qui conduisait au Pié deviul la prtquiéle de l'Université.

Si les écoliers de l'I niversite avaient choisi de préférence le bourg de Saint-(iermain pour le théâtre de leurs turbulents ex|il(»its, il faut dire à l(!ur excuse (pie nul lieu alors ne leur ollVait plus d'attraits et de séductions |»uissanles. Outre le Pré-aux-Glercs, qui, à f(M'c(! de procès et de ti'ansaclious entre l'Université et les religieux, deviul peu à peu dans sou entiei" le domaine des écoliers, ce fut la foire de Saint-Germain (pii les attira dans le bourg, pétulant toute la durée du ta rua val. et souvent uièuujusfpi'aux approches de pâ(|iH-s.

(]elle foire, sitiu'e sur reMipiaceuieiil du iiiarrhe Saint-Germain qui l'a remplace depuis, s'eteudait dans les w, xvi' et xvii' siècles jiiscpi aux abords du Liixeuibourg. Les abbes el religieux de Saiul-(ieruiaiu-des- Pres iuiiissaii'Ml dejMiis ini !fiiip>- ininieioniMl du dntjl de luire. La pre-

s A I \ T - G E U M A 1 N - 1) ES - 1> H ES '260

iiiiere niciilioii (|iii on suit faite, se trouve dans une iliailic de 117(i, ou nous apprenons (|ue Hugues, ahbé de Saint-Cierniain, céda au roi Louisle-Jeune la moitié des revenus de celte foire. Elle commençait à cette époijue «juinze joui's après pàques, et durait pendant trois semaines. Après le procès qui suivit le grand combat entre leè écoliers et les religieux et que nous venons de rapporter, la foire de Saint-Germain fut supprimée et transférée au.\ Halles. Les religieux de l'Abbaye ayant éprouve de grandes pertes pendant les guerres civiles des règnes de Charles M et de Charles VII , demandèrent au roi Louis XI le droit d'établir dans le bourg Saint-Germain une foire franche; Louis XI leur accorda cette demande par lettres-patentes du mois de mai 1482.

Ce fut le roi Charles VII qui, en 148G, fixa delinilivemenl le temps de la tenue de cette foii-e. Elle fut établie sur l'emplacement de l'ancien hôtel de Navarre, aucpiel les religieux ajoutèrent en 1487 les terrains dont ils tirent l'acquisition. Sa durée fut d'abord de huit jours; dans la suite elle fut considérablement prolongée.

Ouverte le 5 février, elle se continuait pendant tout le carnaval, le carême et ne Unissait qu'au dimanche des lUuneaux * ,.

La foire de Saint-Germain n'était pas seulement le lieu de réunion des écoliers; c'était aussi le rendez-vous des courtisans et des personnes de tous états; c'était, au xvi' siècle surtout, le point de ralliement des braves, espèce de bandits venus en France à la suite de (.alherine de Médicis et de sa cour. On leur avait conservé leur nom italien; peut-être aussi les appelait-on braces [mv iionie, parce (ju ils étaient accoutumés de se réunir au nombre de cinq ou six pour attaquer un seul honnne Comme les braves leurs confrères d'Italie, ces bandits faisaient métier de servir, pour de l'argent, les haines etvengeances particulières. On faisait marché avec eux pour faire battre ou assassiner son ennemi, voire même pour lui faire couper le nez, ctunme l'histoire suivante le démontrera.

Lu gentilhonnne de la cour de Henri III, a la fois abandonné et créancier de sa maîtresse, eut l'idée, assez saugreiuie pour un amant délaisse, de faire valoir ses droits auprès d'elle. La dame (|ui croyait qu'en amour l'argent prêté était donné, refusait de s'ac(piilter. On n'eût pas mieux fait de notre temps, et raisonnablement cette belle aurait pu s'en tenir là. Mais blessée vivement des reproches de son importun créancier, elle résolut de s'en venger. Vous imaginez (pi'elle prit un nouvel amant, (^est ce (pi'elle lit enelfet; mais ce ne fut pas assez pour son conir vindicatif: elle projeta et disposa une autre vengeance.

Un soir donc que ce gentilhomme l'entrait chez lui d'un tour (|u il avait fait a la foire de Saint-Germain , il se vit t(»ut-a-cou]) arrête par cinq ou six /'/'(//v.v dans un i-ndrdit solilairc du Chiiinji cntllr. lieu doiinc

1^ Diilauir

27(1 niE ET oiAirriKiî

il lit veille lies l)esli;m\ cl (|iii se IrouN.iil ciilrc les iiics Ci.iiaïKiere cl de Touriioii. Le chef «le lii liaiide saisit sans |)liis de iacoii le f^ciitillinmiiic par le nez, et se met à le lui couper avec, un cmileau.

Les cris du geutillioniiue empècliereul «|iie rcxcculioii ne iVil • (luipiele: sou liez ne l'ut pas eulierenieiil coupé, il leiiail encore par un lil.

Coinine on ne coupe pas le nez d'un j^eulillioniuie iuiiMineinenl. celle allaire eul des suiles lâcheuses pour hien des persoiiiH's distinguées, complices de la veiiiieance d(! cette belle. Le brave l'ut [leiidu; mais ceux i|ui avaient commande le crime ne le furent pas; ils élaieul riches cl avaient heauc«>np <raniis. Le nez coupé fut recousu, mais non pas si proprement qu'il l'eût été de nos j(uirs à l'aide de la i'liiuo[)laslie. ce (pii lil i|iie le |.;enlilhomme porta pendant ipiil vécut nu souxenir de sa belle.

I>e roi Henri 111 prit souvent plaisir a se promener à la loire Sainl- ( ermain.Oroi et s(^s mignons si bien fiish el ijaudrunucs elaienl de\enus le plastron des éc(diers, i|ui les poursuivaient de leurs (|uolibets. Ln jour le roi, revenant de (Ihartres, alla descendre à la foire SaiiiKlermain : il lit emprisonner (pielipies écoliers ipii s'y promenaienl a\ec de loiiiiues fraises de papier, et (|ui, pour le tourner en ridicule, lui cl sa suite, criaient en pleine foire; .1 la fraise on cotiuait le veau.

Dés l'an 1480, les religieux de Saint-Ciermain avaient l'ail construire pour cette foire liO loges en charpente. Au commeiicement du xvi' siécl(^ ces loges devinrent la proii' des llammes : on les reconstruisit dans une forme plus simple, el«m divisa remplacemenl eu huit rues (jui sec(Mi|)aieiil à angle droit, (^es rues étaient bordées de boiiticpies en bois occupées lemporaireinent par des marchands de modes, de joujoux, de bijouterie, etc., etc. H y avait des sallesde danse, vrais marches de courlisanes: la licence et la débauche qui y régnaient occasionnèrent sou\eiil bien des desordres.

l'endanl la Ligue, la l'oireSainl-tierniain avait elc lorl négligée. Lors- (|ue l'on en til l'ouverlure en l'an IT)'.).-). on la liouva dans le plus mauvais étal ; on v lit alors des reparalions. el raflluence (\i\ beau monde fui aussi grande (jue du temps de Henri lil. Le due de (iaise el Vilri. dil l'Etoile, y coururent les mes, aver dix mille insolenees.

Le faubourg Sainl-C.ermain, presqu'enlieremeiil ruine par les guerres el réduit en tcires labourables, avait commence a se rebàliisous Krancois I"; sous le régne de Henri II, il passait déjà pour un des plus |ieau\ faubourgs des villes de France. I.>es habilants ipii le peuplaient de plus eu plus, se joi^inirenl , en ITirit), a ceux <le Sainl-.lac(|nes el de Sainl- Marcel, piuir (dilenir (|ne Ton rerniàt de murailles ces trois laulMuirgs. La priqiositioii fut accueillie par le roi, <|ui iiiaiida près de lui le prevol des marchands pour lui inlimer ses ordres, a legard de celle cluliire. Le prevol s excusa au nom dr l.i ville d enlrei dans ceilr dépense; uiai'> b'

roi iiisisi;!, cl Ton lil dresser les dessins de cette clùtuic;, ainsi que celui d'un pont de communication du laubourg Saint-Germain avec la ville. Toutefois, le,^ frais excessifs (jue la construction du pont eût entraînés, forcèrent d'en demeurer au simple projet. En attendant rpie l'on pût entreprendre le Pont-Neuf, on fit construire un l>ac pour passer la rivière vis-à-vis le Louvre, pour la commodité du public.

Déjà dans la même année, le roi avait envoyé l'ordre au prévôt des marchands et aux échevins de faire rouvrir les portes de Bussi et de Nesle, condamnées l'une et l'autre depuis quelques années. Cette mesure fut d'une grande commodité pour le faubourg Saint-Germain, quoiqu'on ne dût laisser passer par ces portes que les fjeiis de Dieu et de cheval, a l'exclusion des cliarrettes et chevaux chargés de marchandises sujettes aux impôts des entrées.

Au dehors de l'enclos de rAbl)aye, sur la place située devant la porte, (|ui alors, était la principale entrée du monastère, on ne voyait à cette époque que (pielqnes maisons bâties sans ordre et sans symétrie. Au milieu de cette place s'élevait une tour ronde, n'ayant qu'un étage percé de grandes fenêtres: c'était le Pilori.

Le 6 octobre 1557, une foule immense se pressait ardente, frémissante aux abords de la place du Pilori. Le ci.el était gris; un épais brouillard couvrait les eaux de la Seine. Le bac, allant et venant sans cesse de la Tour de Nesle au Louvre, et du Louvre à la Tour, débarquait des flots de peuple qui allaient grossir la masse compacte, qui de toutes parts déjà avait envahi le lieu du snpi)lice. Des fag(»ts de bois vert étaient amoncelés autour du Pilori : on allait brûler des héréti([ues.

— Pourvu que ces chiens de Huguenots n'aillent pas se rétracter, dit une mégère à la face hideuse, qui n'aurait pas mal figuré sous le bonnet rouge parmi les furies de l'Altbaye, trois siècles plus tard ; nous perdrions là un beau spectacle !

— Ne crains rien, mère Michaud, ce sont des hommes ceux-là: ils se rétracteront tout aussi peu que les demoiselles que l'on a brûlées il y a deux mois sur la place Maubert.

— Ils mangeront plutôt leur langue, dit un écolier.

— Est-il vrai que les Huguenots mangent les petits enfants, demanda timidement une jeune fille !

— Rien de plus vrai, ma mie, répondit l'écolier; ils se servent du sang de ces pauvres innocents dans leurs abominables cérémonies.

— Quelle horreur!

— Au feu les Huguenots! Au feu ces chiens de Luthériens! au feu tous, vociféra la foule.

— Silence! Les voila qui arri\ent.

A ces mots, prononcés pai" ceux fpii se trouvaient le |)lus près de la

'ÎT2

UUE ET (JIJAKTIKU

porto de lîussi. les cris de la multitude s'apaisèrent soudain; il se lit un grand silence.

Deux tombereaux venaient de déboucher sur la place.

Dans chacun de ces tombereaux il y avait un lioînme, jeune encore,

aflublé de la robe des pénitents gris. Le visage de ces deux hommes était dr'couvert; leurs traits pâles et amaigris par les souffrances de la torture, portaient l'empreinte d une grande douceur et d'une résignati(Ui austère. A côté de chacun d'eux se tenait un coidelier. un crucilix à la main, prêchant à grand renfort de gestes, sans pouvoir obtenir uii seul regard des condamnés (pii, les yeux tournés vers le ciel, semblaient absorbes dans une extase muette.

-Nicolas-le-déne, mé<lecin de Ijzieux en Normandie, et Pierre Tiavarl. solHciteur (le yn-ocè.v de Sainl-Geiu'ges-les-.Monlagnes eu INtiton , tous les deux protestants, étaientarrivés à Paris, le II seplembrede l'anm'e 1557. Le hasard voulut (pi'ils descendissent à la même hôtellerie. Là, ou les avertit (prune assenddee de pntteslanis se réunissait clamleslim-meiil, le soir même, dans une maiscm de la rue Saiul-.lacipn's. eu lace le collège (lu Plessis, pojir y faire la déiu'. dommi' la nuit allait tomber, les deux étrangers, sans se ibiuner le temps de chaugcrd'habits, se reudiieul a celte assemblée, dcsii-cux »pi'ils claieiil d'( iitciidrr la |)ar(d(' de IHeu.

SAl^jT-(;l':l^lAl^- dksphks jt:.

Ce soii-là, la leiinion était iioiiilueusc; liomiiics, feinnics cl vicillaid;s'y étaient rendus en foule pour prier Dieu eu commun cl a leur manière. On y comptait plus de trois cents religionnaires.

Malgré toutes les précautions que les protestants apportaient d'cudinaire à ces réunions claiulestines, ils ne purent échapper celte l'ois a la surveillance de (|uelques prêtres boursiers du collège du IMcssis, (pii, jortement intrigués du but de ces assemblées, avaient lini |)ar découvrir la vérité : ils tirent avertir le guet de la ville. Toutefois, craignant (pie l'assemblée ne se séj)arât avant qu'il n'eùteu le temps d'arriver, ces préires. aidés de quelques-uns des leurs, semirentà démolirunc muraillevoisinc, dans le dessein de faire rentrer à coups de pierres ceux des religion naires qui tenteraient de quitter la maison.

Vers minuit, comme les protestants songèrent à se retirer, les prcties, voyant que le guet n'arrivait pas , commencèrent à lancer des pierres contre la porte de la maison, et poui' mieu.x ameuter le peu|)le , ils se mirent à crier (pi'il y avait là un repaire de brigands et de conspirateurs,

A ce bruit, les voisins réveillés en sursaut courent aux armes. Les cii> de : Sus aux brigands, aux cousiiirateiirs.^'e répètent dcjjroclie en proche En un din-d'oMl tout le (puuiier estsurpied; car depuis la prise de Sainl- Quentin , le [»euple était continuellement en alarnu3; l'ordre avait élc donné (jue chacun fit provision d'armes, et se tint prêt au premier signal.

Mais lors(|U(; le peuple apprit (pu; ces prétendus conspirateurs n'cUaienl (pie de pauvi'es religionnaires, sa fui'eiir, loin de se caUner, s'accrut de toute la haine (pi'il poilait à la nouvelle secte. Des imprécations se foui entendre contre les hugiH'uots; des cris de meuilre et de saugreleutisseul partout; les issues des rues sont occnp(M's par des liounucs arnu's ; on allume des feux pour (pie personne n'echap|ie à la faveur de la nuit.

A la vue de cet elfroyable tumulte, de celle {i(q»u!a( c ameulee (pii a:>siégeait la porte de leur maison en poussant d horribles clameurs, les protestants, sans armes p(uir la plupart, sentent défaillir leur ((uirage. Leurs ministres, sans espoir de salut eux-mêmes, les rassurent pourîaiit Il fallut prendre une resolution : attendre l'arrivée des magisliats, celait se résigner à la prison, à la torture, a une mort certaine; on résolut de tenter le passage à travers celle multitude furieuse.

On se divisa en plusieurs groupes; les hommes pculani epee mai (lièrent les premiers, frayant un passage à ceux (pii les suivaient. Ce lut ainsi (pie bon nombre de [)rotestants parvint à se sauver, mui loiitelois sans avoir traversé une infinité de périls; caries pierres grêlaient sur eux de tous côtés, le peuple tenait les rues avec pirpies et hallebardes, et de> fenètres on dardait des pi(pies sur les passants.

Le jour allait paraitr(!,il restait encore dans la maison, des vieilhiids, les ministres du culte, pres(pie toutes les femmes, et (pielipies hoiiiuies

-J7i lîlE KT ULAlMli:i{

j^éuéreux iiiii ii ;tvaieiil j)as voulu les ahandoiincr, lors(|ii'arriva Maitiiie, procuit'ur «lu roi au (Ihàtelet , suivi de ses counuissaires et ser- <;ents. Uu des miuistres descendit pour ouvrir la porte au magistral; il supplia Martine de protéger les femmes contre la l'ureur de cette populace (|ui était là, frémissante et écumant de rage de ce (pie sa proie allait lui échapper.

Hommes, femmes et vieillards sont aussit»')! lies Amw a deux pour être conduits au Cliàtelet.Le peuple. (|ui s'était eclieloiiiié des deux côtés de la maison, voyant enlin paraître les huguenots, les enloure, en vociférant contre eux des menaces de sang ; (piehpu-s hoinnu's vont même juscpi a frap[)erdes luts de leurs lialleliardcs. de laildes vieillards aux cheveux hlancs, (|u'ils prennent pour les minisli'es.

Le procuifur du loi, craignant de plus gramls excès de la part de celle iMi|)nlace, et n ayani pas assez de gens |)our la contenir, voulul faire rentrer les fennnes dans l'interienr de la maison, jusipià ce (pie ( es furieux se fussenl écoulés.

Mais le |ieui»le, voyant rinleiilioii ûw magistral, menaça de mettre le feu à la maison, et de se faire lui-même le iHuiirean de ces nialheiireuses. si on ne les conduisait au (lliàlelet inc(mlineiit.

F(M'ce fut de céder aux menaces de la mnllilude. et d'exposer de paii- \res femmes à la furie de ces canniltalesipii , sans respect pour leur sexe \\\ poui' leur rang celles étaient pres(pie toutes dames de i^rande maison), les accueillirent avec les épitheles les plus viles el les plus outrageantes. <!es scelerals ne se iKUMierent pas aux ininics : on leur arracha leurs chapej'ons, leurs ajustemenls liireiil mis en lamheanx el ou leur jela de la lume au \isagi-. Eu cel étal, hommes et femmes l'nreni condiiils a la prison du CJiàlelel; de la on les transféra à la (;<mciergerie.

Au iKMiihre des hommes -enereux (pii avaieni \onlu partager h^ s(nl de ces malheureuses femmes, se trouvaient .Nicolas-le-tlcne el Pieire (■avait; leur conslani-e dans la pris(m fut admirahle. On leur appliipia la inrliire pour ipi ils alijiiiassenl leurs erreurs, mais an milieu des soiilliaiices les plus atroces, ils proleslaieiil à haute \o'\\ ijii'ils niii- Iniviil rivrci'l mourir sur ce (juils avaient dil cl maiiitriiu. De la hu'Iure ils lureiil coiidnils a la chapellede la (loncieri^erie; des |)iêlies se preseiilerenl pmir les confesser : ils les repoussèrent. Le (leu»; s Ccria ■■ (pi'il seconlesserait à Dieu seul, sùnpi il était de s(m |iard()ii et de sa miséricorde. "

Le Celle el (iavarl l'ureiii condamnes a elre hrùlés vifs en la place du rilmi, devant l'.Ahhaxe de Sainl-(iermain-des-l*ri's. haiilres religioiiiiaires des deux sexes avaieni suhi le même supplice sur la place Maiijieil. (|iiel(|ue If-mp^ auparavant.

L heiii'c de lexeciilion etani venue, lin cordelier;ir* (uupagiie du honr H'.in \iiil liou\ei les condamnes, et leur dil. (pie > ils \oulaient se relia» -

ter, la cour avait ilécide quils seraient elraiij>li's seulemeiil ; sinon la sentence suivrait son couks et qu'ils auraient de plus la langue (-((Ujjee.

Le Cène, sans mot dire, tendit sa langue au bourreau.

Sur un signe du cordelier, le bourreau la lui arracha.

— Hélas! je ne pourrai plus louer Dieu de ma langue, dit (iavarl en gémissant.... Le Cène le consolait de la tète.

Lorsque les condamnés furent arrives à la place de IWbbaye, le bourreau leur lia les bras à l'aide d'une forte corde, puis on les hissa aux deux extrémités d'une poutre transversale, fixée au Pilori par le moyen d'une barre de fer.

On mit le feu aux fagots, aux acclamations frénétiques du peuple...

Le supplice de Nicolas-le-(^éne et de Pierre Gavart peut être considéré comme un des plus horribles de ce temps, si riche en exécutions atroces. On avait laissé à dessein un grand intervalle entre le bûcher et le corps de ces malheureux, de sorte (pie le haut du corps était à peine atteint par les flammes, cpie déjà les parties inférieures avaient été entièrement consumées.

Mais ni la haine acharnée dont le peuple de Paris poursuivait les prolestants, ni les persécutions, dont ils se voyaient en butte de la part des puissances séculière et ecclésiastique , ne purent empêcher la nouvelle secte de grandir et de s'étendre. Plus d'assemblées clandestines, plus de craintives reunions à l'ombre de la nuit. Elle relèvera lirreinent la tète, et d'une voix forte, en plein Pré-aux-Clercs, elle entimnera les |)saumes de David, traduits en vers français par Clémenl Marut, au grand ébahissement de la foule des pnnneneurs, attirés par la nouveauté d'un si étrange spectacle. Et vraiment, ce n'étaient pas de petites gens, ceux qui chantaient ainsi! Pour peu que vous eussiez ch''rche, vous auriez reconnu le roi Antoine de .Navarre, sa femme, la reine Jeanne d'Albret, et beaucoup d'autres seigneurs. Ils ne craignaient pas, ceux-là, d'être pris dans une souricière, comme leurs coreligionnaires de la rue Saint- Jacques; ils avaient l'épée au côté, et du terrain devant eux pour repousser une atta(|ue perlide. Cette lois, ce fut le clergé qui eut peur; il craignit que la beauté du chant ne séduisît la foule. Il déclama en chaiie contre cette invention des hérétiques et contre ceuxqui s'étaient associés a ces chants. Chanter les psaumes en \evs français (pu- tout le monde <»ntendait, c'était, disait-il, faire mépriser au peuple l'ancien usage introduit par l'Eglise romaine, suivant lequel on doit faire le service divin en langue latine; c'était souffler la discorde parmi le peuple et l'exciter a la guerre civile. Le roi fut de l'avis du clergé; il ordonna que l'on informât contre les auteurs de ce scandale. Henri II, par une des dernières ordonnances de sou règne , défendit, sous peine de mort , de se réunir ]iour chanter des psaumes en IVaiicais. Pourtant, la séveiité de

\\l\<: Kl (U AI!Tli:i!

(t's t'dils. loin lie produire les ellVls iiuun en allendail. ne lit ([U aigrii- les esprits, elles disposer à la résistance.

Le 21 jiiillel 1587, Charles «le Bourbon, cardinal arclievèipie de Uonen e| ahlte de Saiul-derinain-des-Prés, le même qui, un an auparavant, avait conimence la construction du beau palais abbatial, voulut se signaler par une procession magiiilique et singulière. Il tit. ranger en ligne toutes les jeunes lilles et Ions les garçons du l"aub(uirgSainl-Onnain. Us el.tieiil vêtus de blanc, portaient chacun un cierge allume à la main, et avaient les pieds nus. Les garçons êlaieul distingués par des couronnes de Ibiiis. Les capucins, les augiistins et les pénitents blancs les suivaient par dei'rière. l'nis venaient les prêlres de Saint- Sulpice, les religieux de Siiint-Germain avec des reli«pn>s, et la musiqne ensuite. On y voyait les >epl châsses de Saiul-Ciermain portées par des honniu's uns ni rliniiisr

Le roi Henri 111 assista en babil de pénileni a celle cerenutnie, et l<i

ll'iMiN.i si lirHe. ipi a son iljliei il iir pu! > riiipci lici dr dur. ipir de loll;

s A I N r - c I-: li M A I \ - u i: s- !• i; ks -277

Icmps il II (Ml avait vu di- tuicii.r urtlininéc ni tli- plus dn'Dlr (jui' ii-llc-lu.

On ne voyait, dans ce temps-là, que des processions dans les rues de Paris. Les plus indécentes étaient, suivant l'opinion des li<iiieiirs, les plus belles et les plus dévotes. On en fit plusieurs composées d'iiomnies, de Cemmes et d'ecclésiasliciues nus, oupresqu'entiérement nus. Un ligueur, l'auteur du Jo»r»rt/ des choses advenues à Paris, etc., dont l'opinion ne saurait être suspecte en cette occasion, rapporte avec admiration les détails de ces pieuses farces.

•' Le 50 janvier 1589, dit-il, il se fit en la ville plusieurs processions, tuixtiuelles il y a grande (juantite d'enfants, tant fils que filles, hommes et femmes, qui sont tout mis en chemises, tellement qu'on ne vit jamais si belle chose. Dieu merci. Il y a de telles paroisses, on il se voit de cinq a six cents personnes toutes nues.... »

Je ne vous parlerai plus du l're-aux-Clercs, si ce n'est pour vous dire (|n"une partie de l'armée de Henri IV y était campée, lorsque ce roi assiégea Paris en 158U.

Le mercredi 1" novembre, le roi ayant envie de voir Paris à découvert, monta sur le haut du clocher de Saint-Germain-des-Pres, un moine l'y conduisit. Le roi et le moine y restèrent seuls pendant quelques instants. En étant descendu, Henri IV dit au maréchal de Biron qui vint à sa rencontre : » Une ap[)réhension m'a saisi étant avec un moine et me « souvenant du couteau de frère Clément... »

Sous le règne de Louis XIII, on combla en partie les fossés de l'Abbaye de Saint-Germain; le canal de la petite Seine devint la nie des Petits-Augustins.

La reine Marguerite, première femme de Henri IV, avait fait venir des Augustins déchaussés, auxquels elle donna une maison, six arpents de terrain, et six mille livres de rente annuelle, à condition (|u'ils chanteraient des cantiques sur des airs qui seraient faits par son ordre. Ces pères, dit Saintfoix, (jui apparemment n'aimaient pas la musiipie, s'obstinaient à ne vouloir (jue psalmodier. Marguerite les chassa et mit à leur place des Augustins chaussés, qui ont donné le nom à la rue.

Pour bien loger ses moines chanteurs, la reine de Navarre dut expulser (le leur modeste demeure les vénérables frères de l'ordre de Saiul-Jeaii- Dieu, autrement dit Frères de la charité, que Marie de Médicis avait lait venir de Florence en 1602.

Ces frères, qui, suivant leurs règlements, devaient être chirurgiens et pharmaciens, ne chantaient point, à la vérité, à peine s'ils psalmodiaient: mais en revanche ils guérissaient beaucoup de malades et soulageaient bien des maux. Voyant ses protégés sans asile, la seconde lémiiic de Henri IV comprit que la pieuse institution quelle venait de fonder, pour porter ses fruits, ne devait plus être à la merci de |iers()iine.

•27. s 11 l K Kl Ol A HT II: Il

li y ;iv;iH alors au-delà de l'enclos de l'Abbaye, non loin de la place on (|uelijues années plus lard l'on ouvrit la rue ïaranne, une chapelle entourée de vastes jardins, appelée Chapelle de Saint-Pierre. Cette chapelle, devenue dans la suite é^ilise paroissiale, avait donné le nom au chemin voisin (pii conduisait à la rivière, et qui, appelé par corruption chemin des Saints-Pères, est devenu depuis la rue de ce nom.

Cf fut dans le voisinage de cette chapelle que Marie de Médicis établit les frères de la charité. Elle leur fit construire un hôpital, une maison, et les dota convenablement. Cette maison de Paris devint le chef de tous les couvents du même ordre établis en France, et le nombre des religieux, de cinq qu'il était à la fondation de l'hôpital, s'y éleva bientôt a soixante.

L'an 1792, ce grand niveleur, qui n'avait que faire de Dieu ni des saints, supprima le couvent des frères de Saint-Jean-Dieu, comme il avait supprimé l'Abbaye de Saint-Germain-des-Prés. L'hôpital resta |»(»urtanl; mais comme le nom de Charité ne convenait guère à la circonstance, on 1 api>ela hospice de l'Unité. Ce ne fut que sons l'empii'e, e|)0(pie de restitution, (piil reprit sa belle et primitive dénomination (VHopital de lu Charité.

(Juant aux Angustiiis, ils prospérèrent dans leur couvent, ils s'y arrondirent nièmc, au dire de Saintfoix, jusqu'à ce que l'Assemblée C(msti- I liante leur coupa les vivres, en declaiant les biens du clergé priqu'ieles nationales.

Dans cette époque de bouleversement social, le peuple, pour moiiInT à sa manière qu'il })renait part au travail, avait, en saccageant les églises, en brûlant et en dévastant les châteaux, brise, mutile et disperse tant de chefs-d'œuvre, (|ue la Conventicm, justement alarmée de ces actes de vandalisme (|ni menaçaient de [iriv«'r la France des numuments les plus iiileressauts de son histoire, dut songer au moyen d'en recueillir les debris, ci de mettre ce qui en restait encore intact, à l'abri des iconoclastes i('V(diilionnaires.

lue cDiniiiissiou des monionenls, composée de savants et d'artistes, fut spécialement chargée de ce soin. Les bâtiments des Petits-Augustins lurent clioisis jxtiir recevoir les tableaux et les moninuiMits de sculpture, <'t le peintre Alexandre Leuoir eu fut nommé coiisei\aleur.

lu décret de la Convention défendit de détruire, de mutiler (ui d altérer les nn)niiments des arts, sous prétexte d'eu faiie disparaître les signes fie féodalité.

Alexandre Leuoir, grand limiime de bien et ami des arts, aussi chaleureux (|u'eclairé, s'occupa des lors avec un /ele inlati;;able de la restauration des monuments nati(uiau\ «onljes a ses soins intelligents; et le IT» IViictidor an m (l" septembre l7Urii, cette précieuse et vaste collection.

SA l N T - (i E H M A I N -h KS - 1> i; KS. 27V

(|iii piil le nom de Musée tics moiiKiitnils français, lui uiivcric iiii |Mililir.

Depuis cette époque jiis(iiren 1815, le musée des monuments IViuicitis s enrichit ccmtinuellement d'objets intéressants.

(ies monuments, rangés par ordre clironologi(pie et classés par siècles, décoraient l'église, le cloître, la cour et le jardin des Petits-Augustins ; et tout en offrant une étude exacte de la marche progressive et rétrograde <h; l'art , ils formaient dans leur ensemble l'Iiistoire de France la plus pili(»resque et la plus grandiose.

Survint la restauration, et les réclamations de s'élever de toutes parts. Lesémigrés, rentrés dans leurs foyers, redemandèrent leurs aïeux à grands tris; le clergé, redevenu une puissance, réclama ses saints et ses tomhenux.et le musée des monuments français, cette imposante création de l'unité nationale, dépouillé peu à peu de ses richesses, se vit transfornu' en magasin de hric-à-brac artisti(|ue, sous le nom de dépôt de iitonumenls d'arls.

La restauration eut alors la pensée d'élever une éade royale des beauxarts sur les décombres des Petits-Augustins. Le plan de l'éditice avait clé arrêté; (ui eu avait même posé solennellement la première pierre: mais l'exécution, que dis-je, la conception de cette idée, telle qu'elle a elé réalisée sous nos yeux, appartient de droit au gouvernement de juillet.

En voyant ce noble editice s'élever dans son eclalanle et harmonieuse beauté derrière la gracieuse façade du château de Gaillon (|ui lui sert impunément d'entrée, (pie de fois ne vous êtes-vous pas dit : Voilà à coup

>ùr ini des plus beaux ornements archifectoniques de Paris si ce n'esl

le plus beau !

Le fondateur de l'église et de l'abbaye de Saint-Germain, n'eut sa rue qu'a la mori du grand nii : tous les fossés de l'abbaye étaient comblés. Icusqu'eu 1715 (ui ouvrit la rue Childebert.

.\ l'extrémité oneiilale de la rui^ de Sainle-.Marguei'ile, rue de fripiers, comme toutes celles (pii enserrent l'anticpie église, le regard est frappe a l aspect d'un mur sombre et sourcilleux, criblé de petites fenêtres (|ue \(Uis prendriez poiu" des meurtrières, si les barreaux épais (jui les garnissent n'étaient la pour vous tirer d'erreur.

Ce noir édifice fut construit en 1655, par 1 "archilecte Gamard : c'etail !.i prison de la justice du seigneur abbe de Saint-Germain; c'est aujonrd hui une prison militaire.

On l'appelle la prison de l'Abbaye, ou simpicmeul VMdaii/c

La célébrité qui est attachée a ce nom ne date pourlani [tas de lit

prison monacale. En dépit des horribles cachots <pi elle renb'rme, celte

prison ne doit sa triste renommée ()u a uw epo(pu» <le civilisation et de

linnieie. H ;i -iirii de deux jours pour la lui im|Mimer en traits desaui:.

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li;iils iiulcicliih's! Mais (iiiels jours t|ue les jnuiiices tlii 2 t't du ."» sepfeinl)re 1792!

Je ne vous parlerai pas de ces hommes qui, ivres de sang, se ruaieul ces jours-là dans la cour et aux abords de l'Abbaye. Marseillais, jacobins, peu importe le nom , ce sont les mêmes <pie vous avez vu trois siècles auparavant traquant, outrageant de malheureuses femmes, nedemaiulaut pas mieux que de se faire leur bourreau ; les mêmes cpie vous avez entendu pousser des hurlements de joie, à la vue de pauvres protestants mutiles, et accompagner leur supplice de frénétiques acclamations. Hier, c'étaient des huguenots qu'ils accusaient de boire le sang de leurs enfants; aujourd'hui ce sont des aristocrates, des prêtres, des ennemis tlu peuple, (jui devaient égorger ses femmes et ses enfants, taudis qu'il serait à la frontière!

Mais je vous parlerai de ceux (pii, assis dans une salle de r.\l)baye. composaient le trihuiidl populaire, de ces hommes impies (jui faisaient une horrible mascarade de ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré sur la terre : la justice.

Us étaient cin(|, deux ofliciers municipaux en écharpe et trois hommes ayant sous les yeux les registres d'écrous ouverts, et faisant l'appel nominal ; d'autres faisaient les fonctions de jurés et de juges : rien n'y man- (|uail. On lisait l'écrou au prisonnier, on lui faisait des (juestious; après I interrogatoire, les juges qui venaient de tuer avec un calme infernal. se demandaient par l'organe de Jourdan leur président : Croyez-vous que dans noire conscience nous puissions élarijir monsieur':'

(]e mot élargir était son arrêt de uu)rt. .V peiiu' le oui fatal était-il prononcé, (pie le malheureux, qui se croyait absous, était précipité sur h's pi(pies et les sabres des égorgeui's, ([ui, les bras nus et couverts de sang, se tenaient près du guichet de la salle pour exécuter les jugements.

lin autre le suivait de près et avait le même sort, (-e mode d'exécuti(»n était si expedilif, (pu; les bouncaux, parmi les(piels il y a\ail plusieurs garçons bouchers, fatigués dabalhe quarante ou cincpiaule prisonniers par heure, demandaient (h; temps eu temps (pielcpu's iusiauls de repos.

« Ces instants de repos, dit nu prisonnier, échappe comme |iar miracle aux massacres de l'Abbaye, les assassins les employaient à faire enlever les cadavres, à laver et à balayer la cour de l'Abbaye toute rnisst'Iante de sang, ce cpii leur donna beaiu'oiip de peine. JNmm" eu être dis|)ensés a l'avenir, malgré les massacres cpiils se disposaient a \ l'aire eii((»re, ils i-onsultèreiit entre; eux divers expédients, et adoptèrent i elui de faire ap- |)ni II r de la paille, (l'eu humer uiu' espèce d'estraih* cpu' l ou exhausserait eiicoie avec les habits des viciinu's <leja imnndees. el sur laquelle ou ferait mouler «elles qu'on egor^eiail doi'enavaiil : au uioveu de quoi le sau;; absorbe par ce lil de luori. un. ni p.is iunuder i.i (oui '

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