‹ Les rues de ParisChapitre 59 sur 65 · TA · texte numérisé non relu

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lonte celte compagnie durée, la première de France, si mêlée qu'elle soit, qui s'agite et s'inquiète sur ses coussins de velours, et ne pense qu'au l)ul)lic qui la regarde : tout cela est plus qu'un coup d'œil, et ce ne sont pas seulement des plumes, des diamants, des mouches et du rouge qui défilent devant vous. Ce monde-là est le même, à quelques éléments prés, que celui qui galopait il y a cent ans sur la place; mais les pères allaient à Versailles pour se faire voir au roi ; les fils s'en vont parader

dans les Champs-Elysées , pour se faire voir à la foule. La société s'est transformée sans que nous en ayons rien vu, emprisonnés que nous étions dans nos quelques milliers de toises carrées; la souveraineté a changé de sphère et les courtisans lui sont restés fidèles. La reine immobile dans sa mobilité, c'est la mode, et pour plaire, elle va jusqu'au ridicule qu'elle fait accepter sans autre tyrannie (pie le caprice et la rage de changer.

Nous atteignons l'année 1774. et Louis XVI monte sur le trône. Les premières années de son règne amenèrentcpu'lques améliorations matérielles dans les allures de la place : l'ignoble clôture en bois, soi-disant provi-

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soire. (ini ♦>utour;iit la statue de son aïeul, en 17(ir), étalait encore ses planches branlantes et vermonlnes, élo(|nent témoignage du decresrondu de renthonsiasme. Elle fit place à une superbe babistrade en marbre blanc, qui circulait autour d'un pavé de même matière. Trois ans ajirés. en 1787, on enfonçait dans la Seine les premiers pieux des pilotis qui devaient supporter le pont Louis XVI. Le digne roi avait à cœur de ne pas laisser se renouveler les scènes de la rue Royale, et pendant qu'il ouvrait à la place un nouveau débouché du côté de la rivière, on avait mis à l'étude dans les bureaux le plan d'une rue qui devait aller du Carrousel à la place Louis XV, en côtoyant les Tuileries dans toute leur longueur. Peut-être eùt-il fait plus encore? Mais le moment était venu où il allait bien être question pour la place d'une pierre ou d'une sortie de plus ! La belle balustrade allait voir tomber son monument, huit ans seulement après avoir été mis en place; et devinez avec quoi on devait achever les piles du pont Louis XVI? avec les pierres de la Bastille.

On ferait presque une histoire de la révolution avec la mise en scène de la place Louis XV, à partir de 89. Les combattants de la Bastille, qui viennent emprunter an Garde-Meuble ses armes précieuses, et qui entraînent à bras dérision de la fortune! deux pauvres petits canons damas(piinés en argent, présent du roi deSiam à Louis XIV; Théroignede Méricourt, et Vliummo à la longue barbe enunenant le faubourg Saint- Antoine àVersailles, et ramenant la royauté entre deux tètes de gardes-ducorps qui grimacent au l)out d'une pique; les légions innombrables de travailleurs qui courent improviser le Champ-de-Mars, comme un parterre de jardin; les hommes du 10 août, Marseillais, fédérés et clubistes, tous y liassent, laissant derrière eux comme une traînéede sanget déguenillés. A deux pas de là sont les feuillants et les Jacobins de la rue Sainlllonoié, et la patrie n'est pas deux hctires en danger, sans {[uc la terrible section des picpws [ilace Vendôme , n'y vomisse ses bandes incorruptibles de sans-culottes. Aussi la place eut-elle son brevet de civisme. Vu décret de la findel7*.Vi, vint déclarer (ju'cUe availbien mérité de la république, et lui donner en échange de son nnm (\(iri-(lei'aiil, le iu)m patriote de place de la Révolution. En même temps, comme pour la consoler delà perle de la statue du tyran, on élev.1 sur le piédestal même, après en avoir balayé les vertus, une grande «'(uistrucliiui en maçonnerie, revêtue de plâtre coloré, et signée : Lemol, tiguraul une Liberté assise, le Imiiuel phrygien sur la lêle et s'appuyant sur une haste antiipie.

\ t\[un servirait de reculer devant le grami titre (pii légitiuiiiit avant tout le lUMU nouveau de la place de la Rév(dulion'^\'avez-vous pas uttmme déjà le compère de ce second baptême, maître Samson, la cheville ouvrière de tout le système révolutionnaire, (hi la décrète en permaneme sur notre place; c'est la i|M'il vieut s'établir »li.i(|iic malin, avec ses aides et

PLACi: unis \v. -en

SCS (tiilils, se (Iciiiaiulaiit iicglij^cimiiciil ce (inDii va lui aiiK-iici' pour le travail de la journcc, des poètes on des l'enimes, des exaltes (tii des modérés, des reines on des frihnns. André Chénier on (liiarlotte (lorday. Héherlon Bailly, Marie-Anloinelle on Danton, recevant tont avec la nM'ine impartialité, et ne mesnrant les hommes qn'à l'épaissenr de leur ron. Historiens de la scène, nons n'avons d'autre rôle ici qne celui de spectateurs; mais quel spectacle! et comment échapper au lien-commun en évoquant cette armée d'omhres sanglantes (pii viennent i)eupler la place, et qui défilent tontes devant nons, leur tète à la main? Que de force, que de santé, qne de courage, qne de beauté, que de génie ont été fatichés là pour le coup-d'onl des tricoteuses, puldic diflicile el Itlase, (pii

n'applaïulissait pas tous les jours, et (pii n'était content ((u'à demi, si la tète ne tombait pas avec grâce ! Que de choses auraient à vtuis raconter ces pavés tant de fois ébranlés sous les roues pesantes de lliorrible cliarrette qui chaque jour, à heure fixe, tournait le coin fatal, el venait verser an pied de la guillotine l'ouvrage abattu la veille par le tribunal de Vou-

."OC. PLACE LOllS XV.

qiiier-Tainville ! Une lois, par extraordinaire, elle arriva, n'apportant ([u'ini seni Iionime. ol jamais elle n'avait été pins chargée!.. Ce jonr-là, TaltlK' ïldgeworHi tronvait nn mot : Fils de Saint-Louis, montez an ciel! on plnlôt le Moniteur le hii prétait, car le confessenr était pins mort (pie le martyr.

Il était déjà question, pour ménager le temps des valets du l»(Mirrean, de creuser une rigole qui aurait emmené le sang de l'édiafaml à la Seine, cpiand Holiespierre et les siens firent à leur tour les frais dune dernière charretée, et la ])lace de la Itévolnlion cessa de se voir transformée en houcherie.

IMace aux muscadins, à la jeunesse dorée de Fréron, aux intéressantes danseuses du hal des victimes qui s'en vont, en tunique grecque, faire aux tricoteuses dans les salons de Tallien une opposition sans fatigue et sans danger! Le cluh de la rue Saint-Honoré a été dispersé à coups de hâtons : si vous voyez se risquer encore quelque carmagnole, soyez sûr tpie le porteur est trop pauvre pour imposer à sa garde-robe les variantes hrntales de la politi((ne. La section des piques gronde bien de temps à autre; mais attendez que Buonaparte soit venu s'essayer la main sur les ennemis de Barras, son patron, et mettre ses canons en batterie dans l'emplacement même qu'occupait Samson. Tout rentre bientôt dans le calme, et la place rendue à la vie privée, n'a pins d'autre spectacle à vous offrir que la pacili(pie procession des tbéophilantropes cpii proméiuMit leurs r(d)es blanches et leurs coibeilles de fleurs.

Mais rangez-vous devant un groupe de généraux, qui arrivent au galop des boulevarts, et qui enlilent la route de Saint-(]lond, conduits par ce petit homme pâle et maigre, qui a déjà fait qnehpie bruit et beaucoup de besogne à la journée de vendémiaire. .Nous sonnues en brumaire : saluez l'empire ipii j)asse !

L'empire a laisse aussi ses souvenirs sur la place Louis X\ . 11 c(numença par la débaptiser, alors ([n'il ne s'appelait encore que le consulat. Lu décret de l'an viii changea son nom révolutionnaire en l'honneur de la Concorde, qui représentait à merveille les intentions politiijues du nouveau système. On chassa en même temps la Liberté de Lemol, (|ui n'avait plus de sens, et dont les plâtres déteignaient à l'air, et se fendaient du haut en bas. L'n arrêté consulaire venait de doter charpu' département d'une folonne triomphale : la jdace de la Concorde eut pour sa part uiu; colonne nationale (pii resinuait toutes les antres. Le '2T\ niessid(u-, le ministre de l'intérieur \inl. en grarule cérémonie, en poser la première pieire, sons les fondations de lam-ien piédestal (pii disparnt alors. Boite d'acajou à doidde fond, avec une (-(dieclion de médailles en or, en argent, en bronze, planche de enivre gravée, destinée a raconter an\ siècles futurs les détails de l'e\cnenienl uienioralde: rien n"\ fut ou-

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Mie : mais ce fui tout. On donna aux Parisiens le spectacle de ce que sérail la colonne, inoyennanl un écliaraudaj-e en ciiar|ieii{e, recouvert «l'inie loile peinle. I>es tij^ures de tous les departenienls tournaient autour de la hase, se donnant la main. Puis Boiiai)arte courut à Maren"() et l'on n'y pensa plus.

La place Vendôme eut le privilège réel de la colonne nationale au détriment de laucienne rivale, qui lui avait volé la l'oire Saint-Ovide; mais celle-ci eut autre chose en récompense : elle eut la rue de Uivoli, cet interminahle palais (piiluiamena la ville parunemagnili(pie avenue de pierres; elle eut la Madelein*' pour faire pendant au palais Bonrhon , icmaiiic'' pai' le Directoire, de 17% à 1798, à l'intention du Conseil des Anciens, et dans le(|uel l'empereur logeait son corps législatif. On lui adjugea aussi ou [)lutôt on lui promit l'immense Arc-de-Trion)phe de l'Etoile, cpii est hien à elle, malgré la distance, et qui en fait à cette heure la première place du monde. N'oublions pas ces fêtes gigantesques de l'empire qui ramenaient sans danger tant de myriades d'hommes, là où étaient venus s'écraser les futurs sujets de Louis XVI; ni la belle Pauline Borghèse, l'élément le plus féminin de tout l'empire, qui de la terrasse veidoyante de l'Elysée Bourl)on, planait sur la place, sa voisine; ni l'hôtel historique de la rue Saint- Florentin, et son diplomate boîleux, leur maître à tous.

Laissons retentir quelque temps encore la place de la Concorde du brinl des sabres ([ui traînent à terre, et tenons-nous à l'écart, luunbles pekins, pour ne pas coudoyer le grognard de la vieille garde. Mais apercevez-vous Joséphine qui passe en pleurant et ([ui va cacher à la Malmaison son impériale stérilité. L'Arc-de-ïriomphe de l'Étoile s'improvise en loile peinte pour fêter la venue de Marie-Louise, etia blonde Autrichienne fait rouler, sans y prendre garde, son carrosse doré sur les dalles qui ont reçu la tète de sa tante ! Rien ne manque à cette grande fête ; elle est toute romaine pour recevoir la fille des Césars; elle a tout prodigué pourentretenir l'amour, et les jeux du cirque, elles distributions de vivres, pancm et circenses. Les sénateurs ont payé leur tribut d'adulations et chacun anticipe sur l'avenir par des prédictions de gloire et de bonheur durable, adoptant la vieille superstition qui protège le laurier contre la foudre. Le soir, ce fut une concurrence faite au soleil, mille étoiles partaient de la terre pour s'élancer dans les cieux ; les canons grondaient, les bombes éclataient de toutes parts, la poudre jouait un aussi grand rôle qu'aux plus importantes batailles de l'empire. Vienne un tils à cette mère insoucieuse et ISome le saluera du nom de roi. Ilàtez-vous de courir le loni; de la Seine, si vous voule? voiries premières pierres du palais du jeune César; car voici venir les Cosaques sur leurs i»etits chevaux, noirs et ^elus, (pii vont dépouiller de leurs feuilles les arbres des (;iiam|»s-KI\ secs.

La Restauration n'eut gueres d'autre souci pour la j)lace de la (loncorde.

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