‹ Les rues de ParisChapitre 6 sur 65 · PLACE DE LIIOTE L-DE- V IL L E · texte numérisé non relu

PLACE DE LIIOTE L-DE- V IL L E

louange |)oiirI«\s victimes, pasiiiieseuleimprécation cuiitrc les iKtiiiieaiix!

La i)lace de l'IIùtel-de- Ville perd chaque jour quehjue chose de ce (jui aniuiail les traits de sa physionomie populaire.

Longtemps elle lut pour le peuple de Paris un lieu de rendez-vous auquel il rapportait toutes ses sensations. Tout le mouvement de la ville lahorieuse s'y faisait sentir. La foule y venait chercher ses déhissemenls chéris, sûre de trouver là les récréations qu'elle aimait le plus; sous les rires de la multitude s'étalaient les plus joyeux spectacles; leshateleurs, et tous ceux qui remplissent de prodiges et de merveilles nos rues et nos places y étahlissaieut leurs enchantenu'uts; plus d'une fois ces réjouissances nomades étaient dispersées par les valets du bourreau qui plantaient la potence et dressaient l'échafaud et le pilori. C'était sur la place de l'Hôtel-de-Ville que s'allumait le feu de la Saint-Jean, dont les flammes éclairaient les rondes populaires, et ne laissaient pas le loisir de penser à d'autres bûchers. C'était une cérémonie funeste pour les chats : on en api)ortait de tous les coins de Paris ; on les enfermait dans des sacs, avant de les lancer dans le bûcher; les liens qui les retenaient captifs étaient bientôt brisés, et les animaux suppliciés bondissaient alors avec furie et avec des miaulements elTroyables, au grand plaisir de la foule qui croyait pieusement brûler autant de sorciers qu'elle livrait de chats aux flammes de la Saint-Jean. Aux l)ons jours, on accourait sur la place de ^Hôtel-de-^ ille pour savoir s'il était tombé d'en haut quelques largesses dont il fallût se réjouir. La place de lllôtel-de-Ville, (jui avait vu toutes les dissensions civiles, a vu aussi toutes les réconciliations.

Dans certains pays, il existe, pour désigner l'hôtel-de-ville, une dénomination qui, selon nous, résume avec bonheur toutes les idées qui se rattachent à cet édifice : on l'appelle la maison commune.

Tous les souvenirs du travail et de l'industrie de Paris ont, à l'IIôtelde- Ville, leurs papiers de famille.

C'est de là que partent chaque année nos jeunes soldats; c'est de là qu'ils s'élancent avec des chants et des fanfares, heureux de ce qui, chez tous les autres peuples, est un sujet d'abattement et de douleur.

La place de l'Hôtel-de-Ville est encore aujourd'hui le vaste caravansérail d'une grande partie de la classe laborieuse; toute la population des ouvriers employés aux constructions s'y réunit ; c'est là que se contractent les engageuu'uts auxquels Paris doit ses embellissements et ses constructions nouvelles; c'est le bazar de la maiu-d'(euvre (pii édifie. Faire grève est une expression consacrée pour peindre la situation d'un ouvrier sans ouvrage. Ainsi, c'est sur cette nu'-iue jdace, où il a si vaillamment conquis toutes ses Iibrrt(!'s, (pic le peuple vient demander et chercher le travail.

C'est un sid (pi'il ne pciil fouler sans y reti'ouvci' une de ses vertus, la patience iiu h' (diirat:r. J^niKM-: IhurrAn/r.

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RUE Bi L^ U OS^EZ DUIH ' L \ a qiK Iqiio tiento ou quai ml* aii'î < ( tt( iiit' (OuiuK n< Ml p H niK (lauM u^^t ( t tini--^ ut \un m\ ( u tlinal Lu (((tliunu 1)1 uu ( l uu tliai»< \u louiïc t(K(tuuillpS deux pule-tle cette rue qui, entre ses deux trottoirs , résume encore aujourd'hui toute la civilisation parisien ne.

Cette danseuse s'appelait mademoiselle Guimard ; ce cardinal était l'archevêque de Lyon, l'onde de Napoléon, le cardinal Fesch, une des dernières et des plus grandes figures que nous ait laissées le vieux catlmlicisme.

Entre la danseuse et l'archevêque, comme un trait d'union, brille le nom formidahle de >Iiraheau , dont l'hôtel s'élevait à égale distance ;:li![i de ses deux voisins , celui qui avait été Ihôtel chorégraphique, et celui qui devait être l'hôtel religieux.

On voit que la rue de la Chausséed'Anlin, pour si jeune qu'elle soit, n'est pas trop mal partagée. Le théâtre, l'église et la tribune lui fout luu' counmne de souviuiirs.

Aujourd hiii l'opulente rue comuiencejjarnu charcutier cl (luit i)ar uu marchand d(> vin : die est toute jiilunnée d'éi>iciers. Vu aiiothicairc manipule la rluiltarbc et !.■ ((uiii-

10 II i i: 1) i: L A c il A i s s É K - 1) • a n t i > .

tiniiia au lez-de-chaussce île l'Iiôlel Guimard ; un marthaud dr ikmiveautés outrage de son enseigne la façade de l'hôtel Fescli.

Où il y avait de grands seigneurs on rencontre, au niveau du sol, des boutiquiers; au premier étage, des banquiers : l'alpha et l'oniéga de notre moderne société. C'est que nous sommes loin des galantes prodigalités de la régence, des luttes parlementaires de la révolution de 89, des gigantesques batailles de lemjiire ; aujourd'hui il y a nue charte et deux chambres.

La Chanssée-d'Antin s'est dépouillée de son auréole aristocratique ; que vouliez-vous qu'elle fit contre trois ?

Mais laissons là des considérations qui tiennent à l'histoire de la grandeur et de la décadence des royaumes, et disons d'abord ce qu'était la rue de la Chanssée-d'Antin avant qu'elle fût.

Au commencement, comme dirait la Bible, il y avait, entre les quartiers de la Grange-Batelière et la A ille-l'Évêque, un abominal)lc" marécage, formé de lambeaux de prairies où les loseaux poussaient à même ; tontes sortes de maisons foisonnaient sui- ce terrain vague, qui était aux roués de la régence ce qu'était le Pré-aux-Chîrs aux raffinés de la ligue, un lieu de déhanches, de plaisirs et de duels, trois choses qui, en ce temps-là. faisaient trois synonymes.

Les maisons étaient bases et d'équivoque apparence ; on y entendait incessammeflhtnn grand fracas de bouteilles, nn grand retentissement de couplets où la morale n'avait que faire, etnn doux bruit de lèvres gourmandes et lascives qui aurait donné fort à penser aux piiilosophes du temps, si des philosophes avaient pu s'égarer en pareil lieu.

Tout au bout de ce marécage, le village des Porcherons groupait ses chaumières. Va's cliaumières-là n'avaient aucun lien de parenté avec leurs bomonymes des romances contemporaines. Ce sont petites cousines à la façon de Bretagne. ÎNos chaumières tenaient la porte gaillardement retroussée, qu'on nous passe l'expression, et la fenêtre an vent; elles étaient de tournure plaisamment égrillarde, et il s'y faisait, pour tout dire en un mot, une grande consommation déjeune vertu et de vin vievix.

Le village de Clichy, ([ui ne se piquait pas non plus d'un grand rigorisme en matières de bonne moMirs, tendait la main à son voisin, le village des Porcherons, et à eux deux ils menaient bien la vie la plus (b'braillée qui se put voir dans la banlieue de Paris.

C'étaient deux grands cabarets. On y allait gris, on en revenait ivre.

Pour aller de la ville à ce lien de perdition, les gentilshommes à cheval, les conrtisaiM's en carosses, et un peu aussi les bourgeois à pied, avaient tracé un cheuiiu siuueiix ipii. pailnnl de la ptulc (lailbui, aboutissait aux Porcherons.

Ce chemin, qui trottait à travers champs el i'oudrièies, la bride sur le

RLE DE LA CUA l SSE K - U A N TLN. 'H

col, <'ii|aiiil»;iil, à l'iiide d'uii in;iiiv;iis poiil, im adVeux égoùlquc loiigt'ail iiii sentier boueux et qui s'appelait le ruisseau de Ménilniontant.

CiCtte sentine et ce ruisseau sont le père et la mère de la rue de Provence. Le pont, qui était fort vilain et fort crevassé, avait nom h; Pont- Arcans. On avait onldié dy metlrc des ^arde-fous, et ou le passait à la grâce de Dieu.

l)('jà, par lettres-i»alentesdu 4 décembn; IT'iO, la prévôté de Paris ét.iit autorisée t<* ouvrir une rue allant du boulevard, vers l'extrémité de la rue Louis-le-Grand, jusqu'à la rue Saint-Lazare. Cette rue, que tous les mauvais sujets de la cour entouraient de leur protection, croissait et multipliait. Les bâtiments voués au culte de la galanterie s'élevaient rapidement. Cbacun, dans ce monde, qui avait fait du plaisir son Dieu, voulait avoir son ermitage sur ce terrain qui reliuitles remparts auxPorcberons.

Tout d'abord cette rue prit le nom de Cliaussée-Gaillon, à cause de sou point de départ, qui était le boulevard en face de la porte Gaillon ; puis on l'appela rue de Ïllôud-Dicii, parce qu'elle conduisait à une ferme dé- [)endante de l'bôpilal de ce nom ; enlin elle fut baptisée rue de la Cliaussct'-d'Anlin, de c(! que son entrée était précisément en face de Tbôtel d'Antin, depuis bôtel Hicbelieu.

On voit que le vieux et bacliique cbemin de la (Jrande-Pinie, qui tirait son nom d'un cabaret bien connu de ceux qui allaient quotidiennement de Paris aux Porclierons, usait volontiers du procédé des coureurs d"aventures <}ui se débaptisent pour se reba|>tiser à tous propos. Mais la (Ibaussée-d'Antin n'était pas encore au bout de ses métamorpboses patronimiqiuis. En 1791 le peuple lui donna le nom de rue Mirabeau, en souvenir du fougeux révolutionnaire qui, après avoir ébranlé un trône, venait de mourir dans cette rue. En 17"JÔ, la terreur avait déjà proscrit le nom de Mirabeau, et la Cbaussée-d'Antin écrivait à ses angles le nom de rue du Monl-Blauc, qui lui venait d'un nouveau département réuni à la république par décret du 27 novembre 1792.

Ce nom, elle le garda jusqu'en IH15. Alors la municipalité [tarisienne passa l'éponge sur le baptême de la révolution, et la Cbaussée-d'Antin reprit sa mouarcbique appellation.

Autrefois, dans le bon temps des Porclierons, quand venait le dimanclie, la bonne ville de Paris dégorgeait sa populatitui d'oisifs par la porte Caillou, et c'était alors, tout le jour et toute la nuit, un grand vacarme par le cbemin. Si les dragons de la reine et les gardes-suisses ne répondaient pas à l'appel du soir, le lieutenant du guet n'avait qu'à faire liler des patrouilles vers les Porcberous, et on glanait les soldats parles clunnps. Si les mères inqtrudentes permettaient aux jeunes lilles d'aller cueillir des bluets dans les blés de ce côté-là, les j(;uiu;s lilles ne trouvaient (pie des moiisipu'laires et je vous laisse à penser les(piels d'eulre eux ciieillaieni b'sauli'es.

42 RUE DE LA Cil A IJ SSEE- D A?s TL\.

Les grandes dames, toutes grandes dames qu'elles étaient, ou peut-être parce qu'elles étaient grandes dames, ne dédaignaient pas d'aller à petit bniil, dans un transparent incognito qui ne trompait personne, vers ces retraites amoureuses, où elles étaient sûres de toujours trouver à qui parler. Cette dame qui franchit si lestement les fossés sur un genêt d'Espagne, c'est madame de Cœuvres : le duc de Saux l'attend quelque part, aux environs. Ce fiacre modeste, qui passe au petit trot de deux rosses, les stores pudiquement baissés, ne renferme pas moins que la comtesse d'01onne,à qui le marquis de Beuvron a donné rendez-vous. Voyez-vous au crépuscule cette petite mercière qui file gaiment par le chemin avec un chevau-léger au bras? Si quelque curieux passait de trop près, peutêtre reconuaitrait-il madame la maréchale de La Ferlé sous le casaquin de la grisetle, et M. le duc de Longueville sous les aiguillettes du cavalier;

mais peut-être aussi l'importun serail-il (tmlrainl de dégahicr pour rendre compte de son indiscrétion.

Après ces expédiliniis éroticpies, loiscpn- deux genlilshoimiirs en lioime lorlunc se rencontraient sur le pont Arcans, il airivail le plus s(>n\eiil qn'.iui un d'eux ne voulant n'dt'r le pii> ii l 'autre , les nobles adversaire>

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Chaussée-d'Antin.

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mettaient l'épée à la main, au clair du soleil ou au clair de lune. Les dames taisaient bien semblant de méditer un évanouissement, mais restaient termes sur leurs haquenées, ou mollement couchées dans leurs carrosses ; les passants s'arrêtaient, et un grand cercle s'arrondissait autour des combattants, qui s'égratignaient le plus galamment du monde.

Ce fut sur ce pont, dont aucun musée n'a conservé une pierre, que le comte de Fiesque, ramenant un jour madame de Lionne, rencontra M. de Tallard qui emmenait Louison d'Arquien. Les deux gentilshommes, fort épris de leurs maîtresses, mirent vaillamment pied à terre, et, comme Renaud et Roland pour Angélifiue, croisèrent le fer en présence d'une nombreuse compagnie qui applaudissait.

Madame de Lionne agitait son mouchoir par la portière; Louison riait et battait des mains, et les deux comtes ferraillaient.

Après qu'on se fut assez déchiré les pourpoints et tailladé les manches, les dames se jetèrent entre les épées, comme jadis lesSabines, et chacun des cavaliers embrassa celle qui ne lui apparleuail pas le plus gaiment qu'il put.

Cependant quelques grands seigneurs et de riches tinanciers commençaient à faire bâtir, çà et là, le long du chemin, de magnifiques hôtels, et de ces petites maisons qui avaient la façade humble et les appartements splendides : diamants cachés dans du plomb.

A mesure que les hôtels et les petites maisons s'alignaient, la rue de la Chaussée-d'Antin prenait une agitation pins somptueuse, une activité plus élégante. Si les gardes-françaises, les clercs de la bazoche, les pages, les chevaliers d'industrie couraient encore les cabarets d'alentour avec les grisettes et les filles, déjà la bonne compagnie, les gentilshommes de Trianon, les courtisanes titrées, les comédiennes en réputation, les fermiersgénéraux, s'arrêtaient à la Chaussée-d'Antin, dont les hôtels, silencieux et ternes le jour, s'emplissaient de bruits et de lumières quand venait la nuit. De discrètes voitures, des vinaigrettes couleur de muraille, stationnaient aux portes de petites maisons muettes. Les cavaliers passaient encapuchonnés dans leurs manteaux sombres; les marcpiises descendaient furlivemenl du carrosse dans leurs mantes grises. Les hommes avaient le chapeau rabattu sur le nez, les dames le loup de satin noir sur le visage ; mais si le vent soulevait la mante ou le manteau, on voyait une épaule nue ou la garde d'une épée.

Tout-à-coup , un grand fracas de chevaux courant sur la chaussée retentissait ; des lueurs éclatantes reluisaient sur les murs avec des reflets rouges et tremblants ; les manants se rangeaient; des piqueurs armés de torchespassaient au galop, précédant une voiture bleue menée royalement par des laquais en bottes fortes. Le cortège disparaissait sous la porte cochère d'un hôtel dont la face murée cachait un jardin resplendissant de feux.

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(Ml jillail le ir'^ont tic France, et quelle affaire pressée l'appelait loin du Palais-Royal'^ Demaiulez-le à la duchesse de Phalaris, à madame de Tencin, ou, mieux encore, au marquis de Cossé, au duc de Brissac, an poète Lafare, ses camarades de ])laisirs.

Mademoiselle (uiimard, (jui, après avoir oittenu en 1702 nn enyage-

nn'ut à raison de 000 livres par an à l'Académie Royale de Musique, avait gagné, à la pointe de ses pirouettes, sa répntation, sa forinne et le (û'ur du |)rince de Souliise, eut nn soir, en s'(''veillant, lanlaisie d'nn hôtel dans cette rue que hantait nn si grainl nnnide. I.ajenne et helle damnée, comme disait MarnuïUlel, était lasse de sa maison de l*anlin on [tnlhilaieut h's grands seigneurs, les encyclopédistes, les heanx esprits (lu temps. Les architectes se mirent à l'ir-uvre, et comme ce (pu' voulait hî s(juclctle (les (jrârcs l'art le voulait aussi, liicntôl une l'èle merveillense inangnra le TeMijilc di; Tcriisj/rlKirc, ainsi (pi'nn disait alors. Knire autres magniliccnccs. riiùtcl ronleiKiil nn llicàtre assez vaste pour higer i in(|

KLE Di: LA CHALSSÉE-l) A.MIN. 15

cents personnes. Après le ballet, mademoiselle Guimard s'y donnait le délassement de la comédie jonée par l'élite des pensionnaires dn roi.

Aujourd'lnii l'hôtel , mis en loterie en 1786 et réduit à sa plus mince expression, est occupé par une maison de banque ; un pliarniacicii a élevé ses pénates au niveau du sol. Le titulaire, grand critique au repos, mange les revenus de l'émétique et du séné sous les pampres de Portici.

Quelle moqueuse destinée que celle qui écrit le nom de Planche sur la façade de Ihôtel Guimard !

Mais 93 passa sur toutes ces folles splendeurs, et des gloires des hôtels Montmorency, Montesson, Montfenneil, il ne resta que le souvenir. Le.? sections siégeaient à l'aise sous ces lambris dorés tout parfumés encore. De tonte cette luxueuse et prodigue société de la Chaussée-d'Antin, il ne survivait rien qu'une danseuse. (>omme ces feuilles qui surnagent au milieu des tempêtes, elle s'était sauvée de la tourmente révolutionnaire. Devait-elle son salut à sa légèreté? Nous ne savons, mais la vérité historique nous oblige de confesser qu'elle était presque ruinée déjà avant 80.

Quand vint lempire, avec ses tricunphes militaires, son grandiose pompeux, mais un peu lourd et tiré au cordeau, la rue de la Gbaussi'cd'Antin perdit sa galante originalité. En ce temps-là on se battait tri>p pour avoir le temps de beaiu-oup aimer. Si Mars est l'amant de Vénus, comme l'affirme la mythologie , c'est alors que Mars est en garnison ; quand il tient campagne il n"a que faire de l'amour. Tout en voyant déliler les grands régiments qui descendaient de Glicby pour parader aux yeux de leur maître sur la place du Carrousel, la Chaussée-d'Antin oubliait son printemps amoureux et commençait à prendre goût aux choses métalliques. Serait-ce la vue des canons de bronze qui lui donna la passion des louis d'or? Peut-être ! Le monde vit d'oppositions. Ses petites maisons se transformèrent en comptoirs , ses mystérieuses retraites en bureaux , et on se mit à y empiler tant d'argent , qu'il n'y a plus assez de silence pour entendre le bruit d'un baiser.

Quelques uns des corps qui allèrent s'engloutir dans les steppes de la Russie sortirent par la rue de la Chaussée-d'Antin; quelques régiments russes pénétrèrent sur le boulevard par cette artère, où circule la moitié de l'argent de Paris .

Les querelles politico-religieuses du cardinal Fesch et de son neveu l'Empereur n'étaient pas non plus de nature à égayer beaucoup cette rue ; les conférences du prélat, qui venait de refuser l'archevêché de Paris, et de M. de Portails, ministre de la justice et des cultes, n'étaient bonnes tout au plus qu'à chasser l'esprit malin, si par hasard il se fiit entêté à demeurer dans la rue du Mont-Blanc.

Mais après 1815, et surtout après 1830, ce fut bien pis. Les agents de change, les commerçants, les courtiers et les boutiques ont envahi la rue

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