M\ IILE DE LA CII.U SSE E - 1) \>TI
delà Chaussée-il'Antin. Celte rue qui touchait au pavillon d'Hanovre, ce spleiulide ermitage du vainqueur de Malion, cette rue qui avait son berceau en face de l'hôtel dAntin, où vivait le plus magnitique roué du dix-huitième siècle , est aujourd'hui tout aussi marchande que la rue ^ ivieune, tout aussi traticante que la rue des Lombards. On y vend et on y achète de tout; le négoce s'y étend depuis la beauté jusqu'à la canelle.
Arrivée à ses limites, tout contre le marchand de vin qui la borne au nord, la rue de la Chaussée-d'Antin conduit, par la rue Saint-Lazare, à un chemin de fer, et par la rue de Clichy à la prison pour dettes.
A gauche, le symbole le plus hardi de l'industrie heureuse ; à droite, le correctif de l'industrie maladroite. Là-bas, quelques spéculateurs habiles ; ici, quelques actionnaires.
Une cellule et un wagon , voilà l'enfer et le paradis de la Chausséed'Antin. Où vouliez-vous que cette rue de la finance conduisit?
Ce n'est pas que la rue de la Chaussée-d'Antin n'ait encore des prétentions à l'aristocratie : elle se donne des tons de grande dame mais sa voisine, la rue du Faubourg-Saint-Honoré, la regarde d'un air dédaigneux par-dessus la Madeleine. En témoignage de sa noblesse, la rue de la Chaussée-d'Antin cite les deux ambassadeurs de INaples et de Belgique , qui avaient fait élection de domicile dans ses hôtel. s Mais ces deux ambassades ont déménagé, je crois, et de toute cette diplomatie il ne reste rien que le souvenir d'une blonde ambassadrice dont les coquettes habiti}des et l'esprit alerte rappelaient un temps qui n'est plus.
Madame L... méritait de naître cent ans plus tôt. Elle a été la dernière femme à la mode de Paris.
Un instant la rue de la Chaussée-d'Antin essaya de galvaniser sa défunte galanterie. Mais, hélas! ce fut un essai malheureux. Les Nuits Vénitiennes, qui devaient transporter la fille de l'Adriatique avec son aventureux carnaval dans l'enceinte du Casino-Paganini, ne montrèrent rien qu'une douzaine de pauvres filles échappées de la rue de Bréda et mal voilées d'écharpes roses.
Puisque le nom du Casino-Paganini s'est présenté sous notre plume, nous ne le laisserons pas échapper sans en dire quelques mots. Aussi bien vit-il encore par l'enseigne.
Il y a des établissements malheureux. Si le concert Musard a fait retentir le monde de son nom aprèsavoir fait trembler la rue Viviemic sons son orchestre, le Casino Paganini n'a jamais eu grande répnlaticui, liien qu'il ait essayé de faire beaucoup de bruit.
Fondé dans un hôtel somptueux , au milieu de riches salons et de jardins embauim's, il devait avoir pour marraine la plume di' Charles Nodier et pour parrain le vi(dnn de Paganini. La plume <pii ajtpelle ne lui a |)as fait d(''f;iiit. mais r.irrliet (pii relient lui ;i iii;iii(|ii(''
HUt: DE LA Cil ALSSÉi:-b A.M l>. 17
Le Casino, à qui de si brillantes destinées étaient promises, est aussitôt mort que né. Et cependant les ciseaux d'un artiste merveilleux l'avaient orné d'une magnifique façon. C'est d'ailleurs , avec quelques cartons, tout ce qui nous reste de Galbaccio , ce jeune artiste qui rêvait des temples, des basiliques, des palais à édifier, et qui ne trouvait que des maisons à bâtir. Comme il ne rencontrait que des agioteurs et des banquiers dans cette société où il chercliait des grands seigneurs, il prit le parti de se tuer, emportant dans sa tombe un génie inutile à son siècle.
Si Galbaccio avait vécu aux temps des Césars , Néron lui aurait confié l'érection de son palais doré ; il avait l'imagination assez gigantesque pour le comprendre. Au dix-buitième siècle, mademoiselle Guimard l'aurait prié de lui élever une petite maison : il avait l'esprit assez élégant pour la deviner.
Au saint jour du dimanche, le boulevard des Italiens, comme un vomitoire, expulse toute la ])opulation de Paris dans la rue de la Chausséed'Antin, qui est alors l'antichambre de Saiut-(ieruiaiu, le p(trti(pie de Versailles. Cette malheureuse rue, incessamment livrée aux roues bruyantes des omnibus, est alïreusement foulée par des tourbillons de Parisiens, tous vêtus de costumes hyperboliques dont les bourgeois du quartier Saint-Denis savent seuls les modes et seuls conservent les traditions • chapeaux à la bolivar et parapluies, socques articulés et manches à gigot. L'abomination de la désolation !
Le reste de la semaine on traliipie, et cependant ce nom de Chausséed'Antin réveille tant d'idées aristocratiques, que malgré soi on se surprend à rêver de grandes dames et de gentilshommes en poudre, rien qu'à l'entendre prononcer.
La rue de la Chaussée-d'Antin est la capitale des vaudeviUes de M. Scribe. Il semble qu'autour d'elle, et grâce à sa plume de colibri, papillonne une élégante cohue de femmes d'agents de change, de jeunes veuves, de colonels de l'empire, de roués fashionables, de médecins charmants, de gros barons, de mariées en voiles blancs, de coquetles héritières (jui parlent un jargon délicieux tout imprégné de patchouli et de vétiver.
C'est la vérité vue au travers du kaléidoscope de l'imagination; c'est un daguerréotype auquel il ne manque que les omnibus et les marchands de vin. Cependant la rue de la Chaussée-d'Antin se relie par un de ses angles au siècle joyeux dont elle a perdu la tradition. A laugledu boulevard des Italiens, tout en face du pavillon d'Hanovre, qui sans doute l'inspire, le café Foy a dressé ses cabinets particuliers.
Pendant les nuits d'hiver, lescabinets s'illuminent; par la porte bâtarde. qui s'ouvre discrètement sur la rue de la Chaussée-d'Antin, disparaissent déjeunes femmes encapuchonnées dans leurs pelisses. Le souper vil encore, et de nombreux adorateurs lencensent; sur le trottoir, glissent .
•iS
RUE DE LA CHALSSEE-D'A.NTIN.
troUt'iit même, les jeunes religieuses des monastères du quartier Saint- Georges ; les roués de la rue Laftitte les accompagnent dans le mystère de la nuit et du paletot; puis si le carnaval ouvre sa saison de bals sur Paris, arrivent débardeurs et pierrettes, andalouses et balochards.
Les dominos sont des rats, les babits sont des lions, et quels lions ! Hélas ! n'en disons rien, la prudence le veut. LesGuimard d'aujourd'bui s'appellent Carabine, les Ricbelieu Cbicards ! Sic transit glorin munili, dirait M. iNisard.
Dans cinquante ans, ce que nous appelons à présent la Cbausséed'Antin sera dans la rue de Londres, peut-être même autour de la place d'Europe. Espérons que nous ne vivrons pas jus(iu'à cet avenir de cbarbon déterre et de locomotives.
Nous ne terminerons pas cet articb; sans payer un tribut d'bommages à la littérature de la rue de la Cbaussée-d'Antin, laquelle rue, connue chacun sait, a été le prétexte d'un ermite. Cette littérature est représentée par un bôtel et un écrivain. L'bôtel porte le nom de madame Uécamier, cet illustre bas-bleu qui s'est fait abbesse ; l'écrivain s'appelle M. Campenon. Si vous ne le connaissez pas, nous ajouterons tpie M. Cam|)enon est académicien. Faut-il ajouter encore que monsieur et madame Ancelol demeurent tout à côté et sous l'égide de la Cbaussée-d'Antin, rue Joubert '
Amédkk Ac.uaui).
OYALE.
1101 n d('-5 Tournelles , dont l< nom seul rapelle tant de formidables souvenirs, occupait un des [)lus vastes emplacements du vieux Paris. Pierre d'Orgemont, chancelier de France, avait jeté les i'ondements de cet hôtel en lôUO ; Pierre d'Ogremont , son tils , évoque de Paris, le vendit au duc de Berry, frère de Charles V, pour la somme de quatorze mille écus d'or ; le duc de Berry le céda, en H04, au duc dOrléans , à titre d'échange ; en
I 'i!7, il devint la propriété du roi.
II fut qualifié, dans les titres, de Maison royale des Tourneltes.
Charles VI, pendant sa démence, et le duc de Bedfort , régent de France \)o\\\' le roi d'Angleterre, habitèrent l'hôtel des Tournelles.
Chose plaisante ! Bedfort comptait si bien sans le roi et sans ie peuple de France, qu'il fit rebâtir l'hôtel des Tournelles pour son usage particulier. A cet effet, il acheta aux religieuses de Sainte- Catherine, moyennant la somme de deux cents livres, une douzaine d'arpents qui faisaient partie de leur culture ; cette vente fut annulée en 1457. Les bons religieux reprirent
;-,0 l'I.ACi: HUVAI.L.
les douze arpeuts sans être forcés de rendre les deux cents livres.
Lne partie de l'hôtel des Tournelles portait le nom spécial A'Ubtel du Boi. — L'entrée de l'hôtel du Roi fut décorée d'un écusson aux armes de France, peint par Jean de Bourgogne, dit de Paris.
Louis XI y fit construire une galerie qui traversait la rue Saint-Antoine, et qui ahoutissait à VHùtel-ypuf de madame d'Étampes. — Louis XII mourut aux Tournelles.
L'emplacement de l'hôtel des Tournelles servit à établir le J/fl/r/)fnux-Chevaux, qui fut. en 1578, le théâtre d'une lutte violente entre les mignons de Henri 111 et les favoris du duc de tîuise. Dieu merci ! tout cela disparut un peu plus tard, pour céder le terrain aux constructions de la place Royale. Voilà bien, si j'ai bonne mémoire, tout ce que l'on trouve dans le livre de Dulaure, à propos de l'hôtel des Tournelles.
Ce terrible hôtel des Tournelles était à la fois une citadelle, une maison royale, une prison, une ménagerie, une maison des champs, ipielque chose qui tenait du Louvre et de la Bastille': on en contait mille fables remplies d'inquiétudes et de terreurs. La tour de Nesle, d'odieuse mémoire, n'occupait pas plus vivement les imaginations et les souvenirs. Von.î. le savez déjà, le duc de Bedfort l'avait habité, quand Paris fut tombé au pouvoir des Anglais. Ln parc de vingt arpents entourait cette mais(Mi, sur laquelle le Parisien osait à peine jeter les yeux. Mais enfin, les .\nglais furent chassés de ce royaume. (|ui ne leur avait que trofi (dx'i ; chacun reprit en France sa place légitiuu', le roi aussi bien f[ue le peuple. Soudain vous eussiez vu le roi (-barles VII ramener sa bannière triomphante dans ces murailles réparées, vous eussiez retrouvé le bruit et l'éclat des fêtes, et les niiits joyeuses, et toutes les pompes de la majesté royale et galante du roi Charles et de ses successeurs. Figurez-vous François I", le roi chevalier, remplissant ces murailles de tout le bruit des fêtes, de tous les chefs-d'o'uvre des arts, et des premiers efl'orts de la poésie, et des bruits de la guerre, et de l'oisiveté de la paix, et de la grâce passionnée de ses nombreux amcuirs. Là régnait en souveraine la duchesse d'Étampes; là le Primalice, Cellini et les plus grands artistes de l'Italie apportaient les chefs-d'œuvre les plus beaux et les plus rares parmi leurs chefs-d'œuvre ; là aussi a régné, a vécu Diane de Poitiers, la très belle. Sous le fils de François I'% le château des Tournelles jeta son plus vif et son dernier éclat. Plus que jamais la cour était brillante, le roi jeune et passionné, les (iluise eux-mêmes et les Montmorency se ccHirbaient devant la majesté royale. Plus (juc jamais aussi les femmes les plus admirées et les jeunes accouraient de toutes parts à ces fêtes de chaque jour. Car c'était là une des révolutions heureusement tentées par le roi Fratu;ois ï" et à lacjiu'lle s(mi lils Henri il avait éi*- fidèle, s'en rapp<u"ter aux belles dames pour [tarei-, [)our tuner, pour eiichauler
PLACi: nu Y au:
la cour. Ce lut aussi une révolution dans Ihistoire. En ellet, depuis ces jours de conquête et de plaisirs, l'histoire a pris une tout autre allure ; elle est devenue moins grave, moins sententieuse, elle s'est mise à rechercher les plus petites causes pour expliquer souvent les plus grands efTets. Mais si l'histoire s'est sentie de ce changement, à plus forte raison l'art et la poésie, à plus forte raison les parures etla décoration intérieure. Certes, que d'or et de hijoux, (jue de meuhles et de tentures brillantes, que de tableaux et de statues, que d'orangers magnifiques en fleurs et d'eaux jaillissantes, que de cuisiniers et de poètes, quelle profusion insensée de diamants et de perles, de dentelles et de velours, d'hermine et de broderie ont été la conséquence de cette introduction de femmes belles et parées dans les maisons royales! (ïomme aussi que de fêtes, que de joutes d'amour et d'esprit en l'honneur des dames, que de tournois! A lun de ces tournois où toute la cour était présente, au plus bel instant de la joie généiale, sous les yeux et sous l'admiration de sa belle maîtresse et de bien d'autres dont il portait les couleurs, le roi Henri II se mit à jouter avec M. de Montgommery, capitaine delà garde écossaise. Le coup de l'Ecossais fut si violent, que la lance pénétra dans le crâne du roi de France. Ainsi mourut, à peine âgé de quarante ans, au milieu d'une fête
et sous les yeux d'une maîtresse adorée, un des derniers rois de la maison (le Valois. Cette fois la maison de Valois était frappée au ro^nr ; el malgré
.V2 l'LACE llUVALE.
Iiois Valoi» qui devaient régner encore, trois Valois entés sur les Médicis ' le lour de la maison de Bourbon était venu.
Depuis ce latal tournoi et à dater de la mort de Henri H, Iholel des Tournelles devint comme un lieu frappé de malédiction, dans lequel mille terreurs superstitieuses assiégeaient non plus les passants, mais les habitants de ces royales demeures. Charles IX. l'avant-dernier des Valois, esprit inquiet et malheureux, àme faible et cruelle, prince déshonoré par le plus affreux des crimes, qu'il n'eut jamais commis tout seul, lit porter l'ordre au parlement (15G5 que l'on eût à démolir l'hôtel des Tournelles. et à tracer sur ce vaste emplacement connue une ville nouvelle qui fit oublier toute cette histoire d'Anglais vainqueurs, de trahisons, de galauteries, de cruautés.
Cet ordre d'un roi, qui ne fut que trop bien obéi dans des circonstances plus difficiles, s'exécuta lentement. L'hôtel des Tournelles tomba pierre à pierre, et comme si le parlement eût regretté tant de souvenirs entassés dans ces murs. Il fallait attendre le règne de Henri W pour que ce nouvel emplacement de Paris prit enfin une physionomie nouvelle. Aussi bien, une fois que le plan de la place Royale eut été conçu, et (pie les plans eurent été discutés et arrêtés en présence même de M. de Sully, la place Royale s'éleva comme par enchantement. Le plan de cette cité n(Mivelle était plein de grandeur et de majesté. La place devait avoir neuf pavillons à chacune de ses trois faces ; ces pavillons devaient être supportés par une suite d'arcades, larges de huit pieds et demi, hautes de douze pieds, ornées de pilastres doriques, formant autant de corridors couverts d'une voûte surbaissée de pierres et de briques. Comme on voit, c'était l'idée première du Palais-Royal, et une généreuse idée dans ces temps qui n'avaient guère d'antre souci que la bataille. Figurez-vous quelle dut être la joie du Parisien, quand, à la place de cette ruine prescpie féodale. il put se promener tout à l'aise dans ce bel et noble espace, à l'abri du soleil en été, de la pluie en hiver, ouvert à la promenade, au repos, aux doux loisirs; c'était peut-être la première fois qu'on s'occupait ainsi et dans un si grand détail du bien-être du public ; car au milieu de la place on avait semé du gazon et des fleurs, on avait amené des eaux jaillissantes, et plus tard on devait y placer la statue équestre du roi Louis Xlfl sur un piédestal de marbre blanc, avec celte louange en latin que la révoluti(ui française a brisée en brisant la statue :
" A la glorieuse et immortelle mémoire du très grand et très invincible Louis le Juste, treizième du nom, roi de France et de ÎVavarre. Armand, cardinal et duc de Richelieu, son premier ministre dans tous ses illustres et généreux desseins, comblé d honneurs et de bienfaits par un si bon maître, lui a fait élever cette statue eu témoignage de sou zèle, de son obéissance et de sa fidélité, 1630. >
PLACi: UOYALK. 5."
Voilà à peu près ce que dit l'iintiquaire de la place Hoyale. Lautiijuaire. par uiétier, ne s'incpiiète guère (pie des pierres taillées et des nujrceaux de bronze fondu avec plus ou moins d'art et de bonheur; puis, (luand il a bien arrangé sa description méthodique, notre homme passe à une autre description, sans s'inciuiéter de satisfaire votre comr ou votre esprit ; c'est à peine s'il vous raconte que le cheval de cette statue de Louis XIII avait été fondu par Daniel de Volterre, et que peu ne s'en est fallu qu'il n'eût été créé parle grand Michel-Ange. Après quoi et lorsqu'à peine la description est achevée, quand la dernière pierre de taille vient d'être placée par la main du dernier grand seigneur, quand toute une société savante, élégante et polie s'est agitée entre ces nobles murailles qui sont devenues le centre de l'urbanité française et de l'atticisme européen, une révolution impitoyable tombe soudain sur ces nobles monuments qui étaient l'orgueil de la nation tout entière, elle renverse, elle détruit, elle arrache les gazons et les marbres, elle brise en mille pièces la statue de Louis XIII et le cheval de Daniel de Volterre ; bien i»lus, cette révolution impitoyable porte ses mains violentes sur les grands noms abrités dans ces palais si remplis de grâce extérieure, elle tue après avoir tout brisé, et enfin, couverte de sang et de poussière, elle s'en va où l'appellent d'autres ruines et d'autres violences.
Mais, dites-vous, ce qui est brisé, on le relève; les familles ne meurent pas tout entières sur l'échafaud; il y a des choses ({ue l'on ne peut anéantir : l'esprit, par exemple. Cela est ainsi que vousle dites; on ne brise que les choses périssables; il y a des noms qui resteront jusqu'à la fin dans notre histoire, le monument renversé se remplace par un autre monument; mais l'esprit humain estcapricieux, la popularité est changeante ; dansuneville comme Paris, la foule se déplace comme fait la mer qui jjasse d'une grève à une autre grève : elle était là-bas, elle est ici. La révolution qui a chassé la belle foule de la place Royale, l'a poussée au Palais-Royal, par exemple, et là, entre ces arcades remplies d'or et de bruit, autour de ces gazons et de ces eaux bruyantes, dans la même enceinte abritée contre la pluie et le soleil, la conversation française et l'esprit parisien ont établi leur nouveau domicile. Mais, juste ciel! ce n'est plus la causerie d'autrefois, ce n'est plus l'esprit murmurant et doucement jaseur de la place Royale, ce n'est plus ce charmant et poétique murmure dans lequel tant de voix calmes et correctes développaient à plaisir tous les beaux sentiments du cœur; ce n'est plus cette opposition prudente et cachée des beaux-esprits, des grands seigneurs, des galantes personnes de la cour de Louis XIII et de Louis XIV. Au Palais-Royal vous trouverez cette opposition brutale et furibonde qui se souvient des déclamations ardentes de Camille Desmoulins, quand les feuilles des arbres du jardin servaient de cocarde aux factieux. Vous voyez donc qu'en effet les monuments peuvent mourir aussi
bien que les hommes, que la vie qui était là-bas a reflué dans un nouveau centre, et qu'à tout prendre, si elles étaient sages, les révolutions n'auraient guère besoin de se mêler aux aiFaires humaines pour tout renverser, pour tout détruire ; il suffirait d'abandonner l'esprit français à sa légèreté et à son inconstance naturelles. Ce Palais-Hoyal, dont nous vous parlons, à cette heure même, n'a-t-il pas déjà perdu une grande partie de sa popularité et de sa fortune ? est-il encore ce qii'il était il y a seulement trente ans, le centre unique de toutes les passions, de tous les tumultes, de tous les vices, de toutes les colères? Non, certes, et c'est une raison pourquoi il faut se hâter d'en écrire l'histoire, pour peu que nous voulions écrire l'histoire dune chose qui vit encore. Nous, cependant, nous écrirons, s'il vous plait, à propos de la place Royale, l'histoire d'une ruine qui ne vit plus.
Le roi Henri IV, frappé par un misérable dont le nom passera à la postérité couvert d'une exécration méritée, mourut trop vite pour achever son oeuvre de la place Royale. Il avait encore une ou deux guerres à accomplir, après quoi il se fût abandonné à la joie d'embellir Paris, sa bonne ville. Dans les millions de l'épargne qui était déposée à la Bastille, plus d'un million eût été employé à cette fête digne d'un roi, l'embellissement de sa ville capitale. Celui-là mort, la place Royale se protégea elle-même, elle s'embellit, elle se compléta, elle se défendit, non pas par le nombre, mais par le nom, par le crédit, par la fortune personnelle de ses habitants. La première fête que donna Paris après la mort de son roi Henri IV, se donna à la place Royale. Les historiens, et même les plus graves, n'ont pas dédaigné de se rappeler les moindres détails de cette fête en l'honneur du nouveau roi. La reine régente avait connnandé au duc de Guise, au duc de Nevers et au comte de Bassompierre, à qui l'on pouvait se lier pour accomplir dignement ces sortes de magniticences héroïques, d'être les tenants d'un carrousel, qu'ils feraient brillant et émouvant de leur mieux, avec cette condition que les hommes ne joùteraienl pas conire les hommes; du reste on laissait à tout gentilhomme le droit d'être nuignitîque en ses armes, chevaux et vêtements. La reine voulait aussi que la place Royale, depuis peu bâtie par son maître et seigneur le roi Henri IV, fût le théâtre de ces joutes galantes. A ces trois là se joignirent le prince de Joinvilie et le comte de la Châtaigneraie. Les uns et les autres ils i)rirent le titre de rlicvaliers de la gloire, ils se placèrent larme au poing en ce palais de la félicité, défiant quicon(|ue y voudrait pénétrer de vive force. Les susdits chevaliers de la gloire avaient nom . AIriiidor, Leonlide, Alphée, Lysandre, Arganl; le lieu de la lice n'était iiiilrc que la itlaci; Itoyah; de iahréyé du inonde. Le 2."» du mois portant le iHim du dieu Mars, leur dieu favori, avait été choisi pour le jour du roinbat. A cet appel, tout seigneur \U'\\\ ou jeune, riche (i;i pauM'e,
PLACE UOVAl.K. ~>'^
(lui pouviiil aclit'lfr un povirpoinl brodé en or, on lavoii ;i ( rôdil. so fit \in honneur d'y répondre. Cette fois, plus cpie jamais, In place Rovale se remplit de fête et de joie. Le splendide palais de la fcHrilé s'éleva comme par enchantement au centre de la place ; tout autour furent
'M£S2ÏX^B.
dressés des échafauds (jui montaient jusqu'au premier étage ; quatre échafauds avaient été réservi's pour le roi et ses sœurs, pour la reine sa mère, pour la princesse Marguerite, pour les juges du camp, à savoir le connétable et quatre maré'cbaux de France. Quelle foule avide et brillante et parée! A toutes les fenêtres des maisons, sur les entablements des combles, au pavillon du roi, au pavillon de la reine, partout, sans compter ce peuple entassé sur le pavé derrière li'S gardes. — (le grand spectacle ne dura pas moins de deux jours, tant était grand le nombre de gentilhommes qui voulaient avoir l'honneur d'y jouer leurs rôles. Les cinq tenants, Alcindor, Léontide, Aljjliée, Lysandre, .\rgant, firent leur entrée suivis ou précédés d'une armée véritable de cinq cents hommes. les archers, les trompettes, les hommes d'armes, les musiciens, leshallebanliers, les esclaves, les [tages, les mores, les turcs, les allusions.— Venaient ensuite, tirés par deux cents chevaux, un rocher chargé de nnisique, et le Pinde tout entier du haut duquel plusieurs divinités chantaient des vers. L'Olympe une fois passé, arrivaient les chevaliers du s(deil conduits par le prince de (limti, .Xristée, puis les rhevalirrs du
r.O PLACE llOVALi:.
lys oiiiilés par le duc île Vendôme, les deux Amadis représentés par le comte d" Aven et le baron d'Uxelles; Henri de Montmorency, le lils du connétable, marchait seul et s'appelait l'ersée : pauvre et noble jeune bomme ! qui lui eût dit quil mourrait de la main du bourreau? Le duc de Ketz commandait aux chevaUers de /rtF/rfé//te', le dnc de Longneville s'appelait le chevalier du Phénix; on avait aussi annoncé \ei quatre veuls. mais il ne s'en trouva que trois à l'appel, le vent du nord, le chevalier de Balagny, s'étant fait tuer l'avant-veille dans un duel. Comme aussi les nymphes^ de Diane étaient représentées par quatre beaux cavaliers, ([ui plus tard devinrent tous les quatre maréchaux de France ; ajoutez des chevaliers de l'Univers, et neuf Romains choisis dans les grands hommes dePUitarqne. Figurez-vous les plus grands noms de la France engagés dans ce vaste tournoi, jeunes gens pleins d'ardeur, intrépides soldats, galants seigneurs recherchés dans toutes les ruelles: c'était à qui, dans celle foule illustre, déploierait le plus de magnificence, d'invention et de bonuc humeur. Chaque troupe voulait avoir son miracle, son pacte, sa nu'tamorphose. Benserade n'était pas encore de ce monde, mais Ovide présidai! à toutes ces inventions. 0 juste ciel ! dans cette place Royale, (b'serle aujourd'hui, silencieuse, dont le bourgeois du Marais ;le plus cahue des bourgeois) foule d'un pas timide les dalles sonores, cent mille [(crsonnes se tenaient dans l'attitude du recueillement et de l'admiration. Les figurants des diverses troupes étaient au noml>re de deux mille, et mille chevaux et viugt gramles machines, et des éléphants, des rbinoc(''r(ts, des ours, un umnstre marin. (Juaraute-sept jouteurs, y compris les trois vents, les nymi)bes et les Uomaius. s'étaient réunis avec les c\\U[ tenants pour lutter à (jui briserait le mieux une lance contre ini jjoteau yon se souvenail du roi Henri II lue- pmir ainsi dire à la même place . Les mieux faisant de ces journées gagnaient les prix,etquelqiu's uns de ces priwalaieul cpialre cents pistoles. — Le second jour de cette fête héroïque, le palais de la Félicité tira un feu d'artifice au bruit de deux cents pièces de camui. Le troisième jour ("lait destiné à la course de la bague. Le soir venu, la cavalcade toute entière se mit à parcouiir la ville à la lueur de mille lanlerues (|ui mireutà peine le feu à deux maisons. Ainsi furent cf'lébn'cs, par des cé-n'iiiunies jus(pi'alors sans «'xemple. rinauguratit)u delà place Royale et les fiançailles du roi Louis XIII avec Anne d'Aulri( lie. l'emlanl bien longtemps on ne ])arla que delà place Royale et de ces diverlisseinents fameux dont le n'cit a suffi àccmqtoser un grosv(duun' in-i".
Cette place Royale fut à la mode si fort, qu'il eût clé de mauvais goùl d'aller se !)atlre ailleurs. Les raffinés y venaient vider, \'é\\év à la main, leurs petits didérends. On ne faisait pas mieux dans les jardins nu-nif de l'hôtel des Tournelles, (piand M. de.Iarnacct M. de la Cliataigneraie s\ portèrent, devant b- roi. ce cnirl défi qui se termina dan< la buvt de SainI-
PLACK HUVALi:. 'û
Germain, par la mort de M. de la Châtaigneraie. — Un peu plus tard, et c'est à |>eine si la place Royale était tracée, six bons amis vinrent s'y couper la gorge selon l'usage des temps (Castres contre Antragues, Maugiron contre Ribirac, Levarot contre Schomberg). Les plus belles épées et les plus alertes ont été tirées sur la place Royale. Et pourquoi? Hélas! M. de Routeville, se tiantà son nom de Montmorency, s'en vint lui aussi à la place Royale pour y braver l'ordre du roi contre les duels. L'infortuné jeune homme paya de sa tète cette folie. C'était mourir bien jeune et bien cruellement pour un petit crime ! Mais le cardinal de Richelieu se plaisait à ces exécutions sanglantes. Il aimait à s'entourer d'épouvante et de terreur. Que de mauvais jours il a fait passer aux beaux esprits de la place Royale, mais aussi comme les beaux esprits de la place Royale lui faisaient payer en sarcasmes et en malédictions tout le noble sang qu'il a répandu !
Croyez-moi, même pour les esprits les plus légers et les plus futiles en apparence, c'est une bien triste tâche de rechercher sous ces cendres refroidies le peu de feu qu'elles couvrent encore, c'est une tâche bien triste que de parcourir, après deux générations si vivantes par l'esprit, par la grâce, par le génie, par la beauté et le courage, ces mêmes lieux abandonnés aujourd'hui à des vieillards sans nom, à des enfants, à des invalides, à tout ce qui est l'oubli, le silence, le repos, le sommeil. Quand vous marchez sur ces dalles sonores, vous vous faites peur à vous-même, et vous détournez la tète jiour savoir si quelqu'un ne vient pas derrière vous, des héros d'autrefois, La Trémouille, Lavardin, Condé, Lauzun, Benserade ? Dans cette obscurité et dans ce silence, vous vous demandez à vous-même pourquoi donc les gens de M. de Larochefoucauld, de Gabrielle d'Estrées et de madame de Montespan n'ont [las allumé leurs torches pour éclairer le carrosse ou la chaise à porteurs de leurs maîtres? Silence ! D'où vient ce bruit de musique et de petits violons ? 11 vient de la rue du Parc. Et cette foule de bourgeois à l'air empressé, où vont-ils? Eh donc ! ils vont où les appelle Molière, leur ami ; ils vont où les convie la comédie, cette émotion toute nouvelle : ils se rendent en toute hâte à riiôlel Carnavalet pour y voir jouer le Geuryes Dandin de Molière. Et tous ces grands hôtels que je vois là, dont les portes sontfermées, silencieuses, et toutes ces hautes fenêtres où nul ne se montre, sinon quelque servante en haillons, comment s'appelaient-ils autrefois? C'était l'hôtel Sully, l'hôtel Videix, l'hôtel d'Aligre, Ihôtel de Rohau, l'hôtel Rotrou, l'hôtel Guéménée, nobles maisons changées en hôtels mal garnis, contre lesquelles le savetier du coin et l'écrivain [Jublic ont placé leurs échoppes immondes 1 Que peuvent-elles penser, ces nobles murailles, à se voir ainsi dévastées, silencieuses, dédaignées! Quel silence dans ces salons si remplis naguère de causerie puissante ! Quelle tristesse sous ces plafonds dorés, tout chargés d'amours et d'emblèmes ! quelle révolution incessante,
PL A ci: HOVALi:.
quelle misère! Et ne laut-il pas bien du courage, encore une l'ois, pour suivre à la piste tous les souvenirs de ces beaux lieux, dans lesquels ont vécu, ont pensé tout haut, les plus rares esprits, les plus beaux génies, les plus charmants railleurs, les plus excellents caractères de cette singulière époque qui précédait de si prés, comme pour l'annoncer, tout le dix-septième siècle français ; grands noms devant lesquels chacun s'incline, beaux esprits d'une popularité toute puissante, illustres habitués de la place Royale, qui composent, en effet, toute son histoire.
Toutefois, cette évocation des temps passés a cela d'utile, qu'elle peut nous consoler de l'oubli et du silence qui nous menace à notre tour. Quand on pense de com]>ien peu d'années se composent la gloire, le renom et la popularité de ce monde, on finit par s'en inquiéter un peu moins Cette place Royale, après avoir été, pour ainsi dire, le plus vaste et le plus puissant salon de l' Europe, n'est plus, à deux siècles de distance, que l'écho lointain et silencieux de l'esprit d'autrefois. On ne sait même pas les noms des hommes qui ont rempli cette enceinte du bruit de leurs noms et de leur esprit. Et cependant ils ont tous passé sous ces arcades, les
lins et lesaulre^. Srarrou s'y faisait porter, pendant (pie sa femme, jeune .•I lielle appuyée ^ur la p..rlière de sa ebaise. le suivait d'mi pas déià
PLACE !H>VALi:. M)
'^Vi\\i' t'I solennel, ne se doutant giièri; qu'un jour elle ;iur;iit, en piésence (le toute une année, S. M. Louis XIV, la tète nvic, pour (;scorter sa chaise à porteurs. Mais déjà autour de cette femme se partagent l'attention, le silence, l'obéissance, le respect. On faisait grâce aux vives saillies de son mari en faveur de l'esprit correct et sérieux de sa femme. La grande dame se révélait dans toute sa simple et gracieuse majesté; et voilà comment le, petit salon du poète malheureux quia travesti Virgile snflisail à peimà contenir tous ces hommes illustres à des titres si divers.
Dans cette pauvre maison, si obscure au dehors, si pleine d'éclat et d'esprit au dedans, nul n'avait le droit de pénétrer, s'il n'était, avant tout, homme d'esprit et de bonne compagnie. INi les titres, ni la richesse, ni la naissance, ne suffisaient à vous introduire au milieu de ce cercle d'hommes choisis entre tous. Mais aussi il suffit de citer quelques uns de ces noms-là, et vous pourrez juger de cette toute-puissance : M. de Vivonne, (jiii avait tout l'esprit de sa maison ; le chevalier de Matta, dont chaque bon mot était répété de la ville à la cour; le chevalier de Grammont, le héros de Hamilton, son digne historien; Charleval, le plus élégant des poètes négligés ; Coligni, héros en Hongrie, à Paris le prosélyte de iXiiion, l'émule du grand Coudé à la cour; Ménage, si savant et si bel esprit; Pélisson, si laid avant qu'il n'eût parlé ; Désivetaux, si naïf qu'on le trouvait rustre et crédule ; Hénault, le maitre de madame Deshoulières et le traducteur de Lucrèce ; l'abbé Têtu, le complaisant de toutes les femmes, sans être ni leur amant, ni leur dupe; Montreuil, dont on lit encore les madrigaux; Maigny, dont on regrette les chansons; le marquis et la marquise de la Sablière, celui-ci d'un esprit délicat et tin, celle-là d'un grand courage et d'un grand co'ur; madame la duchesse de Lesdiguières : elle avait grande envie de plaire, et nonobstant cette grande envie, elle plaisait tout comme si elle n'y eût pas songé; madame la comtesse de La Suze : qu'elle était faible, mais aussi (pi'elle était charmante ! Et mr.dame de Sévigné : c'est tout dire, elle a créé, en se jouant, la riche laujaie du grand siècle ; et mademoiselle de Scudéry, si honnête homme. Dans ce salon tout rempli d'un certain abandon poétique inconnu même à l'hôtel de Rambouillet, régnait, sans qu'on y prît garde, madame Scarron, éclatante, superbe, admirée, admirable. Là point de conversations futiles, point de récits de ruelle, peu ou point de petits vers; chacun, excepté le maitre de la maison qui n'y prenait pas tant de garde, se faisait honneur de parler le langage de la raison, de la sagesse et du bon sens.
Par cet unique rendez-vous des beaux esprits et des grands seigneurs, vous pouvez juger de tous les autres, car pas un nom des deux règnes. pas un prince de Louis XIII, pas un poète de Louis XIV, ne manque à cette galerie de la placée Royale : M. le duc de La Rochefoucauld, madame de Lafayette, la duchesse de Lesdiguières, le prince de Coudé.
«0 I»LA(:E ItOYALE.
Molière, saint Vincent de Paule, le grand Corneille et Thomas son jjon frère, La Fontaine, le dnc deMontpensier, M. deThou et M. de Cinq-Mars, ils y sont tous. Quel drame étrange et singulier s'est passé dans cette enceinte ! Quel entassement incroyable de passions et de noms propres! Entendez-vous ces éclats de rire tout remplis de moquerie et de scepticisme? C'est la Marion Delorme qui s'enivre d'amour, c'est INinon de Lenclos, le plus charmant enfant d'Epicure, et Chapelle etBachaumont. Voilà pour les fous et pour les folles de leur esprit et de leurs corps. Les autres sont plus rares : ils se nomment et mademoiselle Delaunay, et mademoiselle Polallion, et madame de Montausier, madame de Gondran, madame de Vervins, le maréchal d'Efliat, le P.Joseph, ce gentilhomme qui cachait fièrement sous l'humble robe d'un capucin un politique digne du cardinal de Richelieu. Silence ! et qu'on s'agenouille ! Voici venir dans sa litière rouge, escorté par ses gardes-du-corps, son éminence monseigneur le cardinal en personne ! Qui encore ? le maréchal de Biron, le maréchal de Roquelaure, le marquis de Pisani, le duc de Bellegarde, le baron de Thermes, la princesse de Conti, le poète Desportes, le duc de Joyeuse, (jui était un grand protecteur des gens de lettres, le cardinal Duperron, l'ami du poète Desportes, l'archevêque de Sens son frère, le duc de Sully, mademoiselle et monsieur de Senneterre, celle-ci, belle et bien faite, qui savait toutes les nouvelles, et qui, bien peu s'en faut, a été une femme de lettres, et son frère Senneterre, l'espion de Richelieu, l'ami de Mazarin ; le maréchal de la Force, — nous étions chez lui tout à l'heure : le jour de la Saint-Bartliélemy, on l'avait laissé parmi les morts. Il était un des grands amis de Henri IV, et fort peu courtisan ; il avait quatre-vingt-neuf ans quand il voulut se marier pour la (piatrième fois, alléguant que ne pouvant plus courir le cerf, il lui était impossible de demeurer seul à la campagne. Allons encore, allons toujours, voici le grand poète lyricpie, François Malherbe, le pensionné de la reine Catherine de Médicis ; la vicomtesse d'Orchies, de la maison des Ursins, qui n'avait rien de beau que la gorge et le tour du visage, et qui croyait médiocrement en Dieu ; M. des Yvetots : il s'habillait fort bizarrement, il avait des chausses à bandes comme celles des Suisses «lu roi, attachées avec des brides, des manches de satin de la Chine, un pourpoint et un chapeau en peau do senteur, une chaîne de paille à son cou, et il sortait en cet habit-là; tantôt il était vêtu en satyre, tantôt en berger, tantôt en dieu, et il obligeait sa nymphe à s'habiller comme lui, aujourd'hui bergère, le hîiulemain déesse; M. de Cuise;, le lils du Balafré: ([uand il quitta sa maîtresse, mademoiselle Marcelle, une personne de la meilleure grâce du monde, de belle taille, blanche, les cheveux châtains, (pii dansait bien, qui savait la musicpie juscpi'à l'écrire, (jui faisait des vers, et dont l'esprit était honnête cl ueuf.
mademoiselle Marcelle composa celte chanson sur son amant volage :
11 s'en va, ce cruel vainqueur,
11 s'en va plein de gloire ; Il s'en va mépiisant mon cœur,
Sa plus noble victoire ; Et malgré toute sa rigeur.
J'en garde la mémoire.
Je m'imagine qu'il prendra
Quelque nouvelle amante :
Mais qu'il fasse ce qu'il voudra.
Je suis la plus galante.
Mon cœur me dit qu'il reviendra.
C'est ce qui me contente.
Mais le cruel ne revint pas, et la pauvre Marcelle mourut de douleur. \u reste, il était temps qu'elle mourût, il ne lui restait plus dans son escarcelle qu'un petit écu de trois livres.
C'est ainsi qu'un rien suffit à cette résurrection des temps passés. Chantez-moi sur un vieil air cette tendre élégie de la pauvre Marcelle, je n'aurai pas besoin de l'accompagnement obligé du luth ou du théorbe pour que je voie passer devant moi, dans leurs appareils les plus pompeux ou les plus modestes, tous les hôtes de la' place Royale : — Voici le connétable de Luynes, cet homme qui a volé sa fortune, le virulent assassin et le lâche successeur du maréchal d'Ancre ; il ne valait guère mieux que l'homme assassiné et dépouillé si lâchement ; voici le maréchal d'Estrées, le digne frère de ses six sœurs ; le président Chevry, le bouffon de M. de Sully ; M. d'Aumont, le visionnaire, le très bien venu à l'hôtel Rambouillet ; madame de Reniez, madame de Gironde, sa fille ; M. de Turin, inflexible magistrat. Le roi Henri IV lui dit un jour : « M. de Turin, je veux que M. de Bouillon gagne son procès. — Sire, répondit le bonhomme, rien n'est plus facile, je vous enverrai le procès, et vous le jugerez vous-même. ■» Que si cependant cette longue liste de noms propres et ces nombreux souvenirs vous étonnaient à propos de la place Royale, je vous répondrais : Quoi d'étonnant ; souvenez-vous quels ont été les deux siècles qui ont glissé sous ces arcades? Jamais, en effet, à aucune époque on n'a rencontré plus d'hommes importants: M. le chancelier de Bellièvre, qui ne s'est jamais mis en colère ; madame de Puisieux , qui chantait devant le cardinal de Richelieu toutes sortes de jolies chansons, dont il riait comme un fou. La princesse d'Orange et le duc de Mayenne, qui joue son rôle dans VAstrée. Qui encore? madame d'Aiguillon, la nièce du cardinal, si avare, qu'on reconnaissait ses jupes à la crotte qui les couvrait ; le maréchal de Brézé, qui obéissait à sa servante ; le maréchal de la Meilleraie, un grand assiégeur de villes, qui n'entendait rien à la guerre de campagne ; et le
roi Louis \1IL dont nous ne parlons pas. C'était un beau cavalier, il était bien à chevaL il mettait bien une armée en bataille, il eût endure la fatigue au besoin. Ses amours étaient d'étranges amours : il n'avait rien d'un amoureux que la jalousie, un rien le rendait fou d'amour. Un jour, i! vit une jeune fille qui plaçait une bougie dans un flambeau, et il lui envoya dix mille écus pour sa vertu. Un autre jour, mademoiselle dHauteforl <acbe un billet dans son sein, le roi veut avoir ce billet, il le prend avec
des pincettes. .\h ! ce roi-là n'annonçait guère son fil? Louis XIV, et ne ressemblait guère à son père IltMiri \\ . 11 serait mort plutôt que d'être amoureux /;oMr /<>»/ île bon, comme il disait. Singulier prince, il mourut avec un grand cotirage ; on alla à son cnterreuuMit comme à des noces. N'oubliez pas IJeautru. Il ne s'cîst pas marié parce (pie la reine l'appelait Beautrou, ce qui eût fait un vilain nom pour sa femme; il a été un des beaux esprits de .son temps; il était bardi. insolent, grand joueur. <le mœurs et de religion fort libertin, médisant à outrance. Le cardinal Hichelieu l'aimait pour sa ((Mitiance. 11 avait des reparties f(»rl >ingiiliéres. In jour, comme il passait devant le crucilix, il leva biimblcment son cliapeau : « Voilà, lui dit (pieb|ii iiii. qui est île bon exemple. — U Csl vrai, ditil. nous nous saluons, mais iioii^ ue nous parlons pas. ■• Il disait aussi <lu roi d Ani:lelerr<'. rii;Ml«'^ I (, Cst un veau qu lUi traiiu" de marclie eu
PI VCi: HOVALK. 63
marché, jusqu'à ce qu'un le nume à la boucherie. » Quelle fête est-ce donc et qui joue de la viole île si boncu-ur? Ne serait-ce pas le père de mademoiselle de Lendos? Non; c'estMaugars, le joueur de viole du cardinal. Un jour, Bois-Robert, le bouffon du cardinal, fit donner à Maugars l'abbave de Crâne-Etroit, et le cardinal de rire aux éclats de la bouffonnerie. C'était un bon diable, ce Maugars, plein de talent, d'invention, de petites ruses de pauvre diable, etaveccela, fier comme un poète qui eût été riche. Ne sentez-vous pas une odeur de bergerie ? Les pâturages sont tout dressés, les agneaux bêlants appellent leur mère : c'est Racan qui chante ses idylles. Figurez-vous un berger gentilhomme. II était le digne disciple de Malherbe ; et, à tout prendre, un beau génie, mais distrait, et n'étant jamais où il devait être. Le jour où il lut reçu à l'Académie, il arriva avec un papier que son chien avait déchiré. Voilà, dit-il, mon discours ; je ne puis pas le recopier et je ne le sais pas par co-ur.
Maintenant que j'y songe, nous avons eu le plus grand tort d'oublier l'abbé Tallemand dans cette cohue dont il a été l'historien goguenard. Nous avons eu tort d'oublier Despréaux le satirique, le bon sens en personne, le bon sens inflexible et tout d'une pièce; comme aussi ce sei\nit grand dommage de tirer La Fontaine de cet isolement qui fait sa joie, de le mêler à ces beaux esprits si peu naïfs, de l'asseoir dans une ruelle, et de lui faire débiter les jolis petits lieux communs de chaque jour. Non, ne parlons pas de La Fontaine : il n'a fait que passer sous les ombrages de la place Royale ; mais parlons de Cois-Robert. Il a été un des rois de la place Royale ; il se fit de bonne heure le complaisant du cardinal. C'était un bouffon qui faisait rire le maître à tous. Au reste, rendons-lui cette justice, Bois-Robert n'a fait de mal à personne ; il en a consolé plus d'un qui était dans la peine ; il en a visité plus d'un qui était à la Bastille. En un mot, tout bouffon qu'il a été, il a été le fondateur de l'Académie Française. Quand il est mort, il disait encore ce bon mot : « Je ne demande qu'une chose <c'est d'être aussi bien avec Notre-Seigneur que j'ai été avec le cardinal de Richelieu. »
Pourquoi donc, je vous prie, puisque nous sommes à la place Royale, ne pas parler de la marquise de Rambouillet? Elle a joue, à coup sûr, un grand rôle dans ce monde à part, qu'on appelle le beau monde. Madame de Rambouillet était une personne d'un goût très fin et même exquis, qui s'entendait à toutes les élégances de la vie. A elle seule elle a fait une révolution dans l'art de disposer et d'arranger l'intérieur d'une maison. VA\e fut la première qui changea l'escalier de place, afin d'avoir une longue suite de chambres et de salons ; elle avait bâti à elle-même son hôtel. Dans cette maison, ainsi bâtie pour que l'air et la lumière, el partant la bonne humeur et la santé, y entrassent de toutes parts, se donnait rendez-vous tout ce qu'il y avait de plus galant à la cour.